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    Dossier: Handicapé

    La compétence amicale en réadaptation

    Jacques Dufresne

    Conférence prononcée le 18 octobre 2002 au Congrès international de réadaptation en traumatologie, au Centre des congrès de Québec.

    Je veux d’abord vous dire pourquoi j’ai donné comme titre à ma conférence La compétence amicale. La médecine moderne hautement technicisée nous a habitués à séparer la compétence des sentiments humains. On se représente d’un côté l’expert chirurgien qui se limite à ses opérations mécaniques et de l’autre l’infirmière qui établit un rapport humain avec le patient. La réalité, il faut le reconnaître, est souvent conforme à ce modèle un peu simpliste. C’est un modèle bien différent qui s’est imposé à moi lors de mes premières visites à un centre de réadaptation. Je voyais à l’œuvre, auprès de grands blessés, des thérapeutes dont l’humanité me semblait directement proportionnelle à leur compétence. Là où, en raison de mon ignorance, je ne voyais qu’une souffrance innommable qui aggravait mon malaise et avait sur moi un effet de repoussoir, les thérapeutes qui avaient l’œil exercé voyaient à côté d’un signe de détresse de légers signes de progrès. Touchés par chacun de ces signes, ils établissaient un rapport amical et vrai avec la personne en cause. J’ai pu ensuite constater que le malaise paralysant que j’éprouve devant les personnes handicapées que je rencontre dans les lieux publics, est directement proportionnel à mon ignorance des maux dont ils souffrent. Contrairement à mon désir le plus profond, je me comporte souvent de façon gauche et froide devant certaines personnes, uniquement parce que je ne sais pas, à titre d’exemple, si leurs problèmes d’élocution sont liés ou non à une déficience intellectuelle. Si bien que j’appelle de mes vœux un guide pour débutants en humanité qui me permettrait de comprendre au premier coup d’œil les personnes handicapées que je rencontre. Je me sens analphabète en cette matière, j’aspire à ce que j’appelle, pour mes amis anglophones, la disability literacy.

    Ces préoccupations sont à jamais associées dans mon esprit à un paysage d’hiver inoubliable. J’étais près d’un lac perdu du Moyen Nord québécois, chez un ami écologiste bien connu au Québec, Claude Arbour. Claude avait déposé un bloc de viande de l’autre côté du lac, à une distance de 1 500 mètres environ. Au moyen de sa lunette on pouvait observer le renard et le corbeau, les deux seuls animaux qui faisaient bon ménage en festoyant. Par un jour de grand froid, j’aperçois au milieu du lac une petite bête qui en luttant contre la bourrasque se dirigeait vers le bloc de viande. Cette bête n’était à mes yeux qu’un renard comme les autres. «Ne vois-tu pas me dit Claude, des rayures blanches alternant avec des rayures brunes. Les rayures blanches s’expliquent par le fait qu’il n’a plus que la peau et les os et qu’en conséquence sa peau gèle au-dessus des côtes. Maintenant, ajouta Claude, observe attentivement le bout de ses pattes. Tu y remarqueras une tache blanche et tu constateras qu’il n’y en a que trois. Ce renard a probablement laissé une patte dans un piège, ce qui explique sa maigreur et sa lenteur.» J’éprouvais désormais la plus vive compassion pour cette bête à laquelle, un instant plus tôt, j’étais complètement indifférent. Voici comment la connaissance adoucit les mœurs.

    La seconde raison pour laquelle j’ai choisi comme titre La compétence amicale, c’est le projet Philia, dans lequel je suis engagé et dont je vous parlerai chemin faisant (philia est un mot grec signifiant amitié).

    Je voudrais, sous le signe de l’amitié, réfléchir avec vous sur le sens et les conséquences de la remarquable efficacité de votre spécialité médicale, la traumatologie. Devant une dame dont le fils est quadraplégique depuis quelques années suite à un accident de piscine, j’évoquais l’histoire de Laurent Grenier, un ami âgé de 43 ans, qui a été victime d’un accident semblable à l’âge de 17 ans. «Le pauvre homme, s’exclama la dame avec une compassion spontanée: il s’en tirerait beaucoup mieux aujourd’hui, la médecine a fait beaucoup de progrès depuis. Je ne sais pas, a-t-elle ajouté, si à cette époque j’aurais eu le courage de soutenir mon fils comme je l’ai fait récemment, allant jusqu’à quitter mon emploi et ouvrir un gîte du passant pour pouvoir gagner ma vie tout en m’occupant de lui adéquatement.»

    Pourtant, dans son autobiographie philosophique, Laurent Grenier s’estime heureux et en forme à l’âge de 43 ans. Alors qu’à vingt ans, il constatait avec horreur qu’il était aux trois quarts cadavre (ce sont ses propres mots), il se réjouit maintenant d’avoir une espérance de vie presque normale: «en ce moment, j’ai dix ans de plus que mon âge, si j’en crois les études sur le vieillissement des quadraplégiques. Puisque l’espérance de vie pour les hommes au Canada est de 80 ans, avec un déclin graduel qui commence à 20 ans et devient alarmant au cours des cinq dernières années, je devrais pouvoir vivre encore 22 ans sans aggravation significative de mon handicap. À la réflexion, ajoute-t-il, c’est là un estimé conservateur; mon hérédité et mon mode de vie étant au-dessus de la moyenne, en raison d’un subtil mélange de chance et de jugement, je devrais peut-être porter mon espérance de vie personnelle de 22 à 32 ans.»

    Ces progrès de la traumatologie et de la réadaptation qui s’y rattache ne me réjouissent toutefois qu’à moitié, car je me demande si le poids des obligations qu’ils créent ne sera pas trop lourd pour la société et pour les familles des personnes handicapées dont la vie est ainsi prolongée, le plus souvent hors institution.

    Le projet Philia

    Ma réflexion sur ces questions s’est poursuivie dans le cadre du projet Philia, dont je m’occupe depuis quelques années avec des amis de Vancouver. Nous avons emprunté le mot philia à Aristote, en le tirant d’un contexte où il signifie l’amitié qui fait les communautés. En nous inspirant notamment des travaux de John Mcknight, résumés dans The Careless Society, nous examinons les diverses façons de favoriser l’insertion sociale des personnes handicapées. Au lieu de considérer ces personnes comme des titulaires de droits et de mettre l’accent sur les obligations des familles et de la société à leur endroit, nous nous intéressons à ce qu’elles peuvent apporter à leurs proches et à la société. Adoptant ensuite le point de vue de la communauté, nous nous demandons comment cette dernière peut s’enrichir grâce aux personnes handicapées, comment elle peut profiter de leurs dons.

    L’un des fondateurs du projet Philia, Sam Sullivan, illustre à merveille cette philosophie. Il y a une dizaine d’années, Sam, devenu quadriplégique à la suite d’un accident de ski, était dans un état dépressif; il observait le monde en spectateur passif et amer depuis l’institution qui l’hébergeait. Aujourd’hui, il est conseiller municipal, pro-maire de Vancouver, PDG de la Fondation Tetra, membre influent du projet Philia et, chose plus importante peut-être, lecteur assidu de grands sages tels Sénèque et Marc-Aurèle. Dans ses loisirs, il organise des courses de voiliers pilotés par des personnes handicapées. La fondation Tetra a pour mission d’inviter les ingénieurs du monde entier à proposer, en faisant don de leurs brevets, des améliorations aux équipements qui facilitent la vie des personnes handicapées.

    Occuper un emploi, remplir une fonction publique, prendre des initiatives à portée sociale, c’est là, tous en conviendront, pour une personne handicapée qui possède les aptitudes requises, la façon la plus naturelle de remplir ses obligations envers la société. Cela, vous le savez tous mieux que moi. C’est pourquoi je veux surtout vous entretenir de ce que le changement de perspective nous a permis de découvrir sur le plan philosophique.

    Kalos kai agathos

    La plupart de ceux qui sont dans cette salle appartiennent à la tradition gréco-judéo-chrétienne. Mon propre sentiment d’appartenance à cette tradition demeure très fort; les liens d’amitié que j’ai noués avec les personnes handicapées, sans l’affaiblir, m’ont toutefois amené à l’interpréter différemment, de façon plus féconde, je pense.

    L’expression kalos kai agathos (beau et bon) résume bien l’idéal grec de perfection humaine. Comme de nombreux hellénistes, à commencer par Nietzsche, l’ont remarqué, pour un Grec ancien, la laideur était une réfutation. La beauté intérieure apparaissait comme indissociable de la beauté extérieure. À un point tel que les érudits se demandent encore comment il se fait que Socrate ait pu être si sage alors que de l’avis général, il était très laid. Dans l’Iliade d’Homère, il y a un infirme, Thersite, le bossu. Il faut voir de quelle façon il est injurié et molesté par les héros qui l’entourent.

    Dans la tradition chrétienne, cet idéal s’est maintenu, adouci, sous la forme du Mens sana in corpore sano: une âme saine dans un corps sain. Certes, les plus malheureux avaient désormais une dignité nouvelle, en raison de leur ressemblance avec le Dieu crucifié, certes la charité chrétienne créait de nouvelles obligations à leur endroit, mais les dures nécessités de la vie, en même temps qu’un vieux reste de dureté grecque et romaine, avaient pour conséquence qu’on les marginalisait fréquemment et que, dans certains cas, de maladie mentale ou déficience intellectuelle notamment, on les excluait carrément de la société. Bien entendu, la plupart des grands blessés qui survivent aujourd’hui n’avaient alors pratiquement aucune chance d’échapper à la mort.

    Comme Michel Foucault l’a montré dans La folie à l’âge de la raison, la définition de l’homme par la raison («l’homme est un animal raisonnable») avait pour conséquence pratiquement inévitable l’exclusion des personnes souffrant de maladie mentale.

    La charité chrétienne et la conception moderne de la personne, considérée comme une fin, auront contribué à préparer les progrès considérables accomplis depuis un siècle sur le plan médical comme sur le plan social. J’ai néanmoins la conviction que dans ce domaine la pratique, celle des experts de la médecine comme celle des intervenants sociaux et des familles, a devancé la théorie, ce qui explique le déficit philosophique, éthique et juridique que nous observons partout actuellement et qui atteint un sommet tragique dans les cas limites comme l’affaire Latimer au Canada.

    Au début du XXe siècle, le philosophe Henri Bergson apercevait la nécessité d’un supplément d’âme à l’intérieur d’un monde matériel élargi par la technique. Aujourd’hui, c’est le corps même des grands blessés et des grands malades de naissance qui appelle un supplément d’âme et non seulement un supplément d’âme mais un supplément de pensée sur l’âme. Et ce supplément d’âme leur est souvent accordé. D’abord victimes de la technique, sauvés par elle ensuite, ils sont dans les conditions idéales pour donner un sens au monde et à la vie dont elle est la caractéristique première.

    Quand je dresse la liste des personnes les plus admirables à mes yeux en raison de leur élévation morale, je suis frappé par le pourcentage de celles qui sont handicapées ou qui consacrent leur vie aux personnes handicapées: Annette Désautels, Laurent Grenier, Jacques Voyer, Jean Vanier, Louise Brissette.
    Tout se passe comme si la sagesse et la sainteté avaient quitté les corps sains, pour se réfugier dans les corps malades, comme si entre la douleur et l’âme humaine il y avait un pacte éternel, que le progrès a rompu et qu’on ne retrouve que dans les maladies extrêmes, là où la douleur est inexpugnable, là où vaincue dans les humeurs par les sédatifs, elle est renvoyée plus lancinante encore par le miroir. Une âme saine dans un corps malade!

    Bonheur facile, bonheur perdu

    Bien des faits actuels ne prennent un sens que par le biais d’une telle hypothèse. Je pense aux sports extrêmes, en hausse chez les jeunes en même temps que le taux de suicide, je pense aussi et plus encore aux véhicules motorisés de tout genre, plus ou moins volontairement conçus comme des engins de mort; je pense enfin à ce qu’appelle le travail extrême auquel tant de gens se laissent aller, poussés moins par la nécessité que par je ne sais quel dégoût de leur propre intégrité.

    Quatre fois par jour, dans la campagne profonde où nous habitons, un adolescent passe devant notre maison à la vitesse de la lumière. Son véhicule tout terrain est une roulette russe. Il est si évident à nos yeux que ses courses contre le bonheur vont se terminer par un accident tragique que le bruit de l’engin, infernal au début, nous paraît aujourd’hui mélodieux: il nous annonce que le jeune homme, auquel nous nous sommes attachés sans le connaître, est toujours vivant.

    Vous apercevez comme moi tous les paradoxes qui s’accumulent ainsi sous nos yeux. Aux sources de la vie, nous jouons aux apprentis sorciers dans l’espoir d’éliminer les maladies héréditaires, source de tant de handicaps, et au même moment nous créons un monde tel qu’on s’y expose de plus en plus à des maladies extrêmes encore plus terribles.

    Nous menons une guerre totale contre la douleur, nous guidons les enfants vers l’estime d’eux-mêmes exclusivement par des renforcements positifs, nous réfutons quotidiennement par nos actes et nos pensées les grands poètes, comme Guillaume Apollinaire, qui nous a appris que la joie venait toujours après la peine ou comme Eschyle qui nous rappelle que la connaissance passe par la souffrance. Et au moment précis où ce grand rêve hédoniste est sur le point de se réaliser, nous nous jetons sans aucune raison avouable dans l’enfer de la souffrance. Nous reprochons au christianisme son penchant vers la mortification pour aboutir à ce que les pires supplices païens nous attirent plus qu’il ne nous effraient.

    La merveille, je le répète, c’est que le sens de la vie nous revient de cette contrée extrême. Les nouveaux pèlerins du risque me rappellent les croisés: quelques-uns seulement reviennent dans leur communauté d’origine, parmi eux plusieurs sont paralysés par les séquelles de leur aventure, mais il en reste un petit nombre qui, ayant conservé la maîtrise de la parole et de la pensée et ayant su se laisser purifier par ce qui aurait pu les dégrader, sont en mesure de témoigner de la sagesse perdue. Ce sont peut-être les Job, les Sénèque ou les Marc-Aurèle de notre temps.

    Laurent Grenier me semble bien engagé dans cette voie. Qui donc a dit: nous ne sommes pas faits pour le malheur, nous sommes faits par le malheur. C’est le parfait résumé de la vie de Laurent. Son autobiographie est un vibrant appel au respect de leur intégrité, à tous ceux qui la considèrent avec indifférence, sinon avec dégoût, à tous ceux qui prennent sur leur capital naturel, plutôt que d’en récolter patiemment les surplus.

    Un Sénèque quadriplégique

    Je l’ai connu il y a environ quinze ans. Il m’a tout de suite envoyé un recueil de pensées avec l’espoir que j’en assure la publication. Il m’inspirait déjà trop de respect pour que je lui cache le fond de ma pensée. Je lui ai proposé Sénèque et Marc-Aurèle comme modèles, en lui disant qu’il avait encore bien des efforts à faire pour se rapprocher d’eux. Depuis ce temps, il m’envoie régulièrement ses textes. Le dernier est une autobiographie écrite sans complaisance. C’est le genre littéraire qui lui convenait; le sens de la formule qu’il a développé par ses écrits antérieurs y trouve sa juste place. Je lui ai envoyé un commentaire élogieux. Voici sa réponse: «Quel bonheur vous me faites! Après ces presque cinq années de travail continu et acharné, votre réaction me conforte dans l'idée que j'avais raison de me livrer à un pareil travail, qui a rempli ma vie.»

    L’écriture est son salut; il précise qu’il ne s’agit pas pour lui d’un moyen de libération des tensions psychologiques mais de la pierre philosophale qui lui a permis de transformer la laideur en beauté. Laurent Grenier vit maintenant à Ottawa de façon autonome. Ses recueils de pensée et de poésie sont disponibles sur Internet.

    Laurent était à 17 ans un magnifique athlète de 120 kilos qui transportait d’une main des sacs de 50 kilos et qui gagnait des concours de bras de fer contre des adeptes du body building. Il ne vivait que pour les exploits sportifs (motocyclisme) et pour les belles filles. On trouve dans son autobiographie une description très réaliste de toutes les étapes qu’il a franchies depuis le moment fatidique où en l’espace d’un éclair, il s’est fracturé la 5e vertèbre lors d’un plongeon dans la piscine d’un ami. Il s’est vu instantanément dans l’impossibilité de mouvoir ses bras et ses jambes pour remonter à la surface. C’est son ami qui l’a tiré de la piscine où il se serait noyé.

    Laurent nous fait suivre tout le parcours des réactions psychologiques devant cette fracture de la vie: depuis les illusions tenaces, les dénégations («fort comme je l’étais, il est impossible que je ne puisse pas recouvrer ma forme antérieure»), jusqu’au désespoir lorsque, petit à petit, au fil des traitements de physiothérapie et d’ergothérapie, il réalise que les progrès qu’il fait sont quasi imperceptibles et s’étalent sur de nombreux mois. Le désir de mourir l’habite, l’avenir pour lui est muré. Le livre est écrit en anglais (bien que parfaitement bilingue et issu de parents francophones, Laurent Grenier a vécu dans un milieu anglophone). «J’ai regardé devant moi et je n’ai rien vu: qu’un futur sans avenir, une répétition sans fin de mon sombre présent.» (I looked ahead and saw nothing, a future with no future, but an endless repetition of my dark present.) Sans doute se serait-il suicidé si sa famille et très particulièrement sa mère ne l’avait pas entouré de cette sollicitude intelligente qui est le signe du véritable amour. En lui redonnant le goût de la bonne nourriture, entre autres, elle le rattachera à la vie. «De toute la force de son amour maternel, ma mère me retirait des profondeurs du désespoir au moyen d’un hameçon bien appâté: les plaisirs du goût.» (With the force of her maternal love, my mother was pulling me up from the depths of despair, using a strong hook: gustatory pleasure…)

    Mais je ne peux pas entrer dans tous les détails de sa lente résurrection. Je m’arrêterai à celui-ci qui m’a frappé: souffrant de façon aiguë de troubles de la vessie, il pourrait prendre des calmants. Il les refuse: «J’avais le choix entre endurer ma douleur et la traiter avec des narcotiques qui me transformeraient en zombie. Les remèdes à ma souffrance étaient des poisons pour mon cerveau. J’ai renoncé à ce type de mort. Mon corps était déjà suffisamment mort.» (I had the alternative of enduring the pain or treating it with narcotics that would transform me into a zombie. Pain killers were brain killers. I chose to abstain to this death. My body was dead enough already.)

    Le progrès technique est souvent, en médecine notamment, un facteur de désordre, du moins si l’on prend ce mot dans le sens que lui donne Simone Weil: «L'ordre, écrit-elle, est un tissu de relations sociales tel que nul ne soit contraint de violer des obligations rigoureuses pour exécuter d'autres obligations.»

    «Aujourd'hui, notait-elle déjà au début de la décennie 1940, il y a un degré très élevé de désordre et d'incompatibilité entre les obligations.» Le conflit d'obligations le plus fréquent, il me semble, et le plus grave, peut-être, est celui  où s'opposent une obligation envers soi-même et une obligation envers un grand malade. Au cours du dernier siècle, le progrès de la médecine a multiplié les situations de ce genre. La possibilité des greffes d’organes a fait surgir un conflit entre l’obligation de guérir un malade et celle de respecter l’intégrité du corps d’un être humain à qui on est tenté d’acheter un organe. De la même manière, la guérison de victimes de traumatismes graves a créé un conflit dans les familles entre l’obligation d’accorder des soins adéquats à cette personne et celle de veiller sur sa propre intégrité.

    Dans ce contexte, les êtres comme Laurent Grenier sont des facteurs d’ordre; tout en donnant un sens à la vie de tous, ils justifient la technique qui les a enlevés à la mort et ils éliminent les conflits d’obligations parce qu’ils apportent aux personnes qui les aident au moins autant qu’ils reçoivent d’elles.

    La joie invisible

    Mais quel peut être l’apport des personnes qui en sont réduites à survivre à l’état végétatif, qui ne sont plus que des légumes comme disent crûment les gens? Cette question demeure l’objet de passionnantes discussions à l’intérieur du projet Philia. Notre ami Sam Sullivan, quadriplégique comme Laurent Grenier, à la suite d’un accident de ski, est maintenant conseiller municipal et pro-maire de Vancouver, après avoir traversé des étapes semblables à celles que décrit Laurent Grenier. C’est lui qui dans notre groupe défend avec le plus d’énergie l’idée que les personnes handicapées doivent participer activement comme les autres citoyens à la vie sociale. Il a une affection particulière pour le verbe to contribute.

    «Il est, hélas, bien difficile de donner à ce verbe un sens qui s’étende au-delà de l’action concrète, laquelle suppose des facultés intellectuelles intactes et la capacité de se déplacer. Quelle peut être, selon les valeurs dominantes actuelles, la contribution d’une personne clouée à son lit? Nous connaissons tous, ne serait-ce que par oui-dire, des personnes qui ont accepté leur malheur avec un abandon et un amour tels qu’elles rayonnent d’une joie tout intérieure et que par ce seul rayonnement, elles donnent un sens à la vie des personnes qu’elles rencontrent. Mais comment se réjouir d’un tel rayonnement quand il est lui-même occulté par les infirmités du corps, quand il faut le deviner pour y être sensible et y croire comme à un dieu invisible pour être en mesure de le deviner? Un sage ou un saint pourraient nous répondre: voici pourtant le don suprême et voici l’amour extrême: don de celui qui n’a plus rien à donner, même pas lui-même, amour de celui qui n’a plus de raisons d’aimer. Ces sentiments sont si inhabituels, hors du commun, qu’ils nous paraissent sans rapport avec nos vies courantes.

    Réfléchissons un peu avant de les ranger dans les oubliettes des idéaux impossibles. Nietzsche n’était pas mère Teresa, ni Thérèse de l’Enfant-Jésus. Il a pourtant écrit à propos de nos amours ordinaires une phrase qui les rapproche de l’amour extrême que nous venons d’évoquer: "que votre amour soit de la compassion pour des dieux souffrants et voilés." Si dans notre amour le plus naturel, il n’entre pas au moins une parcelle de l’amour impossible pour les êtres sans apparence ni avenir, cet amour est illusoire, il est condamné à se transformer en son contraire, rien ne le protège contre la pesanteur, contre la dégradation par le temps.

    Quand j’ai commencé à réfléchir sur la maladie et la mort, à un moment où la notion quantitative d’espérance de vie me faisait horreur, j’ai écrit ceci: ce n’est pas la durée qui est sacrée, c’est la durée en tant que lieu d’un accomplissement. C’était une invitation à tirer le rideau quand tout espoir d’un accomplissement est perdu. Par accomplissement j’entendais un progrès dans la joie rendue manifeste par un signe quelconque du corps. Aujourd’hui, je préciserais ainsi ma pensée: ce qui est sacré, c’est la durée en tant que lieu d’un accomplissement, fût-il mystérieux et invisible. Ce n’est pas là une justification de l’acharnement thérapeutique, c’est encore moins une justification de l’euthanasie active, c’est une invitation au respect de la durée naturelle... comme de la durée artificielle dont nos prouesses techniques nous ont rendus responsables en la rendant possible.»

    Retenons qu’en nous invitant au respect de sa joie invisible, le plus grand malade donne un sens à nos amours les plus normales et naturelles et que c’est là son apport à la communauté, apport plus précieux que celui de l’entrepreneur le plus productif ou du génie le plus créateur. Le philosophe Catalan Raimon Panikkar s’est intéressé à ces questions à la fois dans la perspective de la tradition hindoue et dans celle de la grande tradition chrétienne. Panikkar, soit dit en passant, a la réputation d’être l’un de ceux qui ont le mieux réussi la difficile synthèse de la tradition orientale et de la tradition occidentale.

    «Pour la grande majorité des institutions médicales modernes, écrit-il, la guérison consiste à rendre l'individu apte au travail. Le déclarer apte au travail est synonyme de le déclarer guéri. Être capable de travailler est le symptôme de l'homme sain, ce qui veut dire, en fait, qu'un homme signifie un travailleur, et un travailleur l'esclave économique d'une entreprise étrangère à l'idéal du salarié. [...]

    «Voyons maintenant ce qu'entendent par santé la plupart des médecines traditionnelles. Ici, le critère de santé n'est pas la capacité de travail mais bien la capacité de jouissance. C'est quand l'homme est dans un état permanent de tristesse (qui était considéré un péché capital dans la tradition chrétienne: l'acedia) qu'il est déclaré malade: il n'est plus capable de jouir de la vie, il est saisi par le tedium vitae, le mal du siècle, la dépression, il perd toute envie de manger et de vivre, il ne supporte plus la douleur parce qu'il ne sait plus jouir de l'existence. Ce n'est pas celui dont l'organisme fonctionne comme une machine parfaitement réglée qui est sain mais bien celui dont l'harmonie avec lui-même et avec l'univers lui permet de goûter la beatitudo, qui est le but de l'homme. Est malade celui qui est incapable de delectatio, ânanda. Mais la joie a été trop souvent suspecte dans des milieux puritains, à l'encontre de la plus authentique tradition chrétienne.»

    La joie, la beatitudo, dont Spinoza disait qu’elle n’est pas la récompense de la vertu, mais la vertu elle-même… C’est aussi ce que pense Laurent Grenier: «De toute urgence le bonheur!» Happiness is a matter of urgency. Alain parlait du devoir d’être heureux!

    À ceux qui connaissent la tentation du suicide à cause de leurs souffrances, Laurent Grenier, qui sait à quel point on peut être dégoûté par la vie et tenté par la mort, se reconnaît le droit de dire: «Ne devraient-ils pas lutter contre cette faiblesse (weakness) avec chaque parcelle de force qu’ils sont en mesure de rassembler au nom de toutes les choses qui ont un sens dans leur vie? Puissent-ils s’épargner la honte d’être les naufragés de la vie, cette vie qui permet à toutes ces choses d’être possibles, non pas par des moyens qui transforment une tragédie personnelle en un cruel jeu du destin, mais à travers leurs efforts courageux et généreux pour vivre et aimer en dépit des difficultés. Tout nuage a une frange d’argent. La misère enferme un bonheur possible. Les écrits que je vous destine sont une manifestation de cette vie, une expression de cet amour. (Every cloud has a silver lining. Misery contains a possibility of happiness. My writing to you is a manifestation of this life, an expression of this love.)


    Note sur le site internet de Laurent Grenier
    FLEURS D'ENCRE, choix de pensées.
    Voir aussi:
    NOTE AUTOBIOGRAPHIQUE ET PHILOSOPHIQUE, allocution.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Éditeur de l'encyclopédie de L'Agora.
    Mots-clés
    Amitié, compassion, amour, Laurent Grenier, philia
    Extrait
    Laurent nous fait suivre tout le parcours des réactions psychologiques devant cette fracture de la vie: depuis les illusions tenaces, les dénégations («fort comme je l’étais, il est impossible que je ne puisse pas recouvrer ma forme antérieure»), jusqu’au désespoir lorsque, petit à petit, au fil des traitements de physiothérapie et d’ergothérapie, il réalise que les progrès qu’il fait sont quasi imperceptibles et s’étalent sur de nombreux mois. Le désir de mourir l’habite, l’avenir pour lui est muré. Le livre est écrit en anglais (bien que parfaitement bilingue et issu de parents francophones, Laurent Grenier a vécu dans un milieu anglophone). «J’ai regardé devant moi et je n’ai rien vu: qu’un futur sans avenir, une répétition sans fin de mon sombre présent.» (I looked ahead and saw nothing, a future with no future, but an endless repetition of my dark present.) Sans doute se serait-il suicidé si sa famille et très particulièrement sa mère ne l’avait pas entouré de cette sollicitude intelligente qui est le signe du véritable amour. En lui redonnant le goût de la bonne nourriture, entre autres, elle le rattachera à la vie. «De toute la force de son amour maternel, ma mère me retirait des profondeurs du désespoir au moyen d’un hameçon bien appâté: les plaisirs du goût.» (With the force of her maternal love, my mother was pulling me up from the depths of despair, using a strong hook: gustatory pleasure…)
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