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Patience du ciel

Pierre-Jean Dessertine

Que le ciel n'est pas objet de perpception, et que, pourtant, sa présence sensible est nécessaire pour savoir vivre humainement.

ISS sous ciel

 – L’anti-somnambulique (a-s) : Nous remarquions la beauté du ciel, largement libéré, en ce mois d’avril 2020, par l’urgence pandémique, du voile grisâtre de pollution atmosphérique, et du passage incessant des avions. Je pense que c’est une conséquence du confinement dont l’importance est sous-estimée. La perception du ciel n’est-elle pas la perception commune par excellence ?

– L’interlocuteur : « commune » ? Tu veux dire, je suppose, banale !

– (a-s) : Pas du tout ! Je veux dire commune au sens littéral : le ciel est la seule perception partagée par tous. Tu habites Marseille, ton amour habite Lille, vous vous téléphonez la nuit tombée, hé bien en regardant le ciel, vous voyez la même chose, vous partagez la seule expérience commune possible !

– À condition qu’il n‘y ait pas de nuages !

– (a-s) : Du moins pas trop, c’est vrai. Car le ciel reste le fond permanent sur lequel varient les nuages.

– Bon ! Excuses-moi, mais ça me semble bien dépassé de faire du ciel « la seule expérience commune possible » ! Il suffise que j’utilise une appli avec caméra sur mon smartphone pour qu’avec mon correspondant on voie les mêmes choses.

– (a-s) : Voir sur un écran – et même s’il s’agit de ces écrans de téléviseur très grands qu’on essaie de vendre maintenant – n’est pas du tout, du point de vue du vécu, la même expérience que regarder le ciel ! Si investi qu’il soit, l’écran n’est qu’un petit rectangle dans le champ visuel.

– C’est vrai ! Mais alors, est-ce bien la même expérience de voir le ciel depuis la fenêtre de son appartement, en ville, et lorsqu’on est en pleine campagne ? Car de la fenêtre, on en voit aussi qu’un petit rectangle !

– (a-s) : Il est vrai que, pour le citadin, la vision du ciel peut être grandement altérée. Par la pollution atmosphérique qui met un voile permanent sur le ciel, par la pollution lumineuse nocturne qui laisse très peu d’astres visibles, et par la très forte restriction des limites de l’horizon, qu’elle vienne de l’encadrement des ouvertures vitrées, ou des constructions qui obstruent la vision vers l’extérieur. Mais ces limites restent des lignes d’horizon, c’est-à-dire que si l’on se déplace, les limites du ciel se déplacent aussi, laissant pressentir son infinité.

– D’accord ! Mais enfin, de tout cela ne ressort-il pas que l’importance que tu donnes à la perception du ciel est un luxe de celui qui a la possibilité d’habiter à l’écart des agglomérations urbaines ?

– (a-s) : Ce que tu suggères est relativement vrai. Je veux dire relativement à l’indisponibilité de la manière de vivre contemporaine, puisque dans la vie ordinaire, nous sommes tenus en haleine par les exigences de notre vie sociale de travailleurs-consommateurs, qui tend à ne jamais nous laisser le temps de nous poser et de contempler, par exemple, le crépuscule. Aujourd’hui, en ce temps de confinement, nous avons la disponibilité pour nous intéresser au ciel. Et même si nous sommes confinés en appartement, nous pouvons au moins pressentir combien est importante pour nous cette relation au ciel. N’est-ce pas toi qui me disais au début du confinement que tu redécouvrais le ciel ?

– Oui, c’est vrai. C’est vraiment émouvant que de voir ces aubes s’éclairer à l’Est, silencieuses et limpides, en ces matins de printemps 2020 ! Mais parfois je me demande s’il ne s’agit pas là d’une régression vers un plaisir infantile. Après tout, c’est le petit enfant qui s’ébaudit à la vision du ciel. Être adulte, c’est savoir s’occuper de choses sérieuses !

– (a-s) : Ce que je puis te répondre, c’est que le ciel a longtemps été la chose la plus sérieuse qui soit. Et je ne parle pas du tout de croyance religieuse ici. Je pense à l’avènement de la pensée rationnelle sur la nature – soit la science (au singulier) – c’est-à-dire le projet de mettre en ordre tous les phénomènes de la nature en un discours rationnel unique. Tous les penseurs de Grèce antique qui se sont attelés à cette tâche, de Thalès (début du –VIème siècle), à Démocrite (fin –Vème) se sont d’abord appuyés sur l’observation du ciel. Anaxagore (–Vème) écrivait :« Quel est le but qui vaudrait que l'on choisît de naître plutôt que de ne pas exister ? Spéculer sur le ciel et sur l'ordre entier de l’Univers. » On comprend pourquoi les premières théories scientifiques, œuvres de ces auteurs, furent des cosmologies.

– Oui, d’accord, c’était une belle démarche ! Mais quand même ! Je suppose que cette « science » à partir de la contemplation du ciel est aujourd’hui bien dépassée.

– (a-s) : Détrompe-toi ! Thalès, le premier, a anticipé une éclipse du soleil (celle de –585) ; à la même époque, Anaximandre concevait déjà l’Univers comme illimité dans toutes les directions ; et peu après, Philolaos, devançant de vingt siècles Copernic, affirmait que la Terre n’est pas le centre fixe de l’Univers, mais tourne, comme les autres planètes, autour d’un point central. Ce n’était donc pas de la rêverie, mais une véritable élaboration rationnelle à partir de l’examen patient du ciel !

– C’est effectivement impressionnant ! Mais cela reste un savoir purement descriptif et spéculatif. Cela n’a rien à voir avec la science contemporaine qui est capable d’envoyer des hommes dans l’espace, des robots sur les planètes voisines, et des sondes aux confins du système solaire.

– (a-s) : D’accord sur cette supériorité théorique et technique de la science moderne. Cela est archi rebattu. Tout autant que son inquiétante fragilité qui est comme son envers : elle se base sur un rapport humain à la biosphère qui est à la limite du point de rupture. Mais ce qui m’intéresse dans ton propos, c’est que tu aies substitué le mot « espace » au mot « ciel ». Cela n’est-il pas l’indice d’un changement du rapport de l’homme à l’Univers ?

– Il me semble surtout que le mot « ciel » est devenu largement désuet. Je crois que c’est dû au développement des sciences. Le mot « espace » est plus rigoureux.

– (a-s) : Peut-être, mais lorsque tu lèves la tête, qu’il soit bleu et irradié de soleil, ou noir et piqueté d’étoiles, c’est bien le ciel que tu vois, pas l’espace ! Je veux dire l’expérience perceptive qui justifie le mot demeure. Alors pourquoi le mot serait-il devenu désuet ? Je me répète : est-ce parce que nous avons changé notre rapport à l’Univers ?

– Je crois que je comprends ce que tu veux me faire dire : le ciel se contemple, alors que l’espace s’explore.

– (a-s) : Oui, c’est bien ce dont il faut avoir conscience ! Nous pouvons agir, au sens matériel du terme, dans l’espace, comme lorsque nous envoyons une fusée. Par contre, vis-à-vis du ciel, il n’y a rien à faire, sinon le contempler.

– Il y a quand même une exception importante. Aujourd’hui, il est surtout question du ciel à propos des prévisions météorologiques. Et alors on a quelque chose à faire du ciel, puisqu’il nous permet de savoir comment nous habiller le lendemain !

– (a-s) : Certes, mais ici le « ciel » n’est pour toi rien de plus qu’une carte peuplée de pictogrammes sur un écran. Tu n’as pas de vision du ciel. Pas plus d’ailleurs que le météorologue qui n’observe pas le ciel, mais les données, envoyées sur son écran, par des sondes installées dans l’espace, que ce soit sur un pylône ou sur un satellite.

– Je ne suis pas sûr de saisir clairement cette distinction entre ciel et espace. Ne s’agit-il pas de deux manières de désigner la même chose ?

– (a-s) : Effectivement ! Les deux mots désignent l’illimité qui nous enveloppe. Mais du point de vue de leur signification – c’est-à-dire de la manière dont ils nous insèrent dans le monde – ils s’opposent. L’espace signifie que l’illimité est indéfiniment ouvert à nos entreprises. Le ciel signifie que l’illimité nous transcende absolument.

– Le ciel qui « nous transcende absolument » ? Cela me rappelle un peu trop les leçons de catéchisme de mon enfance. En ce sens le mot « ciel » est vraiment devenu désuet !

– (a-s) : Oui, le ciel nous transcende. Cela veut dire que nous ne saurions lui échapper, que nous en dépendons absolument !

– Que veux-tu dire ? Que le ciel est la demeure de Dieu ? Là je ne te suis plus et je préfère arrêter la discussion.

– (a-s) : Tu aurais bien tort ! Où vois-tu que nous parlons de transcendance religieuse ? Nous ne parlons pas du ciel des croyants. Nous parlons du ciel de tout le monde, du ciel comme expérience d’une perception partagée dès lors que nous levons la tête. Nous ne parlons pas de transcendance divine, nous parlons de transcendance perceptive.

– Transcendance perceptive ?

– (a-s) : Percevoir quelque chose, c’est toujours percevoir ce que découpe une forme sur un fond. Ce portrait d’une jeune femme peint sur fond de paysage florentin. Mais le fond lui même peut être considéré comme objet pour un fond plus large : ce tableau sur un mur, ce mur dans la perspective d’une salle, cette salle dans un bâtiment, etc. À la fin, on arrive immanquablement au ciel, et on n’ira jamais plus loin. Le philosophe Giordano Bruno rendait compte de ce statut perceptif extraordinaire du ciel par l’expérience commune du déplacement d’horizon que nous évoquions tout à l’heure : la ligne d’horizon semble donner une forme au ciel, mais dès lors qu’on se déplace, cette forme ne tient pas puisque l’horizon se déplace également laissant apparaître d’autres espaces sous d’autres cieux. La perception du ciel est ainsi la seule perception qui nous déborde absolument, c’est-à-dire la seule perception qu’on ne peut pas enserrer dans une forme, dont on ne peut pas faire un objet. Depuis la station spatiale, l’astronaute voit la Terre comme un objet céleste plus proche et mieux connu que les autres, mais qui reste toujours sous le ciel !

– Je crois que je comprends ! Ne peut-on pas dire qu’aussi loin qu’on explore l’espace – et même si l’on va sur Mars – on ne fait que déplacer son horizon, et donc on reste sous le ciel ?

– (a-s) : Parfaitement ! En tant que nous sommes un corps vivant et se mouvant, nous prenons des initiatives dans l’espace. Nous sommes aujourd’hui capables d’arracher notre corps à la Terre. Mais nous ne l’arracherons jamais au ciel. Le ciel est notre référence spatiale ultime. Pense au naufragé démuni en pleine mer, ou à l’homme perdu en plein désert : ils gardent toujours la possibilité d’observer le ciel pour avoir une idée de leur position et de la direction où aller.

– C’est vrai ! Je retire ce que j’ai dit : il n’y a donc pas lieu de considérer que la notion de « ciel » puisse tomber en désuétude.

– (a-s) : Non, il n’y a pas lieu ! On aura toujours à prendre en compte le ciel. Regarde ce qu’il s’est passé lorsqu’on a voulu populariser les PC – les ordinateurs personnels – à la fin du siècle dernier : on a mis un ciel comme fond d’écran par défaut ! Comme s’il fallait ménager une sorte de transition entre le ciel, notre fond de vie perceptive permanent, et ce qui ambitionnait de lui faire écran durablement ; comme s’il fallait ainsi payer un tribut au ciel dont les écrans voulaient nous absenter. Nous avons pu montrer ailleurs que le ciel était l’échec inéluctable de toutes les tentatives de créer une réalité intégralement virtuelle. Car le ciel n’étant pas « objet » de perception, il proscrit toute action de transformation. Le voile de pollution, les stries des passages d’avions, ne changent pas le ciel, elles ne sont que des salissures lâchées dans l’espace par l’activité de l’homme moderne. Elles changent seulement son apparence pour nous, et donc notre capacité d’être aimanté par son spectacle singulier et ainsi d’être stimulé dans notre pensée.

– Dans notre pensée ? Que veux-tu dire ?

– (a-s) : Le ciel ne peut être qu’observé, examiné, déchiffré, interprété, contemplé. Autrement dit, il ne peut être l’occasion que d’un gain spirituel :
    - de connaissance comme on l’a vu des anciens penseurs grecs,
    - d’imaginaire comme le montre la manière immémoriale de le peupler de constellations et de divinités,
    - mais aussi de sentiments comme en témoignent aussi bien l’extase devant un coucher de soleil que l’exclamation de Pascal « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie ! ».
Jamais le ciel ne saurait valoir pour un gain matériel contrairement à l’espace qui ne vaut qu’autant qu’on s’y meuve ou on fasse se mouvoir des objets. Par rapport au ciel, l’espace est un « objet » de perception au sens où ses limites correspondent exactement aux mouvements que nous envisageons comme possibles de nos corps et de nos artifices techniques.

– Dois-je comprendre que, lorsque l’homme contemporain s’enorgueillit de « la conquête de l’espace », ce serait une illusion qu’il croie avoir comme dépucelé le ciel ?

– (a-s) : C’est bien cela ! Il y a une illusion, liée au progrès de l’astronautique contemporaine, d’avoir vaincu le ciel, c’est-à-dire d’avoir définitivement discrédité la croyance en sa transcendance en le réduisant à un espace profane – c’est le sens de l’affirmation de Gagarine, depuis sa capsule spatiale, en 1961 : « Je ne vois aucun dieu là-haut ». Mais cette illusion provient d’un amalgame entre les deux transcendances : la transcendance divine qu’on a imaginairement voulu localiser dans le ciel et la transcendance perceptive du ciel. D’accord, les dieux n’habitent pas là-haut ! Mais la transcendance du ciel demeure de toutes façons, elle s’impose par notre expérience visuelle.

– Alors, comment se fait-il que cette transcendance soit méconnue si, comme tu le dis, elle s’impose dans l’expérience commune ?

– (a-s) : Il faut d’abord noter que cette transcendance a presque toujours été investie imaginairement comme une transcendance divine – c’est ainsi que l’on a pensé que les astres sont des dieux. Giordano Bruno a été le seul, à notre connaissance, à thématiser le ciel comme transcendance perceptive. Mais on l’a fait taire ! L’église catholique l’a brûlé vif comme hérétique en 1600, et a ordonné la destruction de tous ses écrits. Si bien que, dès lors que l’emprise du christianisme sur les consciences a été remise en cause, à partir du XVIIIème siècle, c’est le ciel lui-même, considéré comme une notion support de superstitions, qui a été discrédité. Et ce discrédit a emporté avec lui l’attention à cette expérience perceptive extraordinaire qu’il apporte. Bref, depuis les « Lumières », assez paradoxalement, la vision du monde commune escamote le ciel.

– Et c’est l’espace qui a pris sa place !

– (a-s) : Oui. Pour désigner l’illimité qui nous entoure. Mais, comme on l’a vu, avec un renversement de perspective. Alors que le ciel transcendait l’humain, c’est désormais l’humain qui prétend transcender l’espace.

– Oui, je comprends. Par « transcender l’espace », tu veux dire qu’on ne fait que l’utiliser pour ses projets : avions, satellites artificiels, fusées, stations spatiales, télescopes orbitaux, sondes interplanétaires, etc. ?

– (a-s) : Pas exactement. Après tout, par le moulin-à-vent ou le bateau à voile, les hommes utilisaient déjà des phénomènes dynamiques de l’atmosphère, qui se manifestent dans l’espace, pour leur utilité. L’idée de transcendance a une toute autre portée. On peut l’exprimer le plus simplement ainsi : pour l’homme contemporain, l’emprise humaine sur l’espace ne doit se donner aucune limite.

– Parles-tu de projets de voyages intersidéraux, de colonisation d’autres planètes, etc. ? Mais il s’agit de science-fiction ! Ne confonds-tu pas l’imaginaire avec la réalité ?

– (a-s) : Non, je parle d’une idée commune qui peut contribuer à féconder un tel imaginaire, c’est l’idéologie contemporaine du progrès basé sur la dynamique des inventions technoscientifiques. Cette idéologie renoue avec le scientisme des « années folles » (début XXème), mais avec une puissance démultipliée par les perspectives qu’ouvre la synergie des avancées scientifiques récentes – la recherche infra atomique (énergie nucléaire), la maîtrise des ondes électromagnétiques (télécommunications), la génétique (ingénierie génétique), l’intelligence artificielle (informatique).

– Le scientisme ?

– (a-s) : Oui, il s’agit de l’idéologie qui affirme que tous les problèmes qui se posent aux hommes pourront être résolus par l’avancée des sciences. Mais aujourd’hui on a un autre mot pour dire la même chose, mais avec une toute autre portée – c’est le mot « transhumanisme ». Cette idéologie affirme que la dynamique technoscientifique est la forme que prend l’évolution des espèces dès lors qu’elle s’applique à l’espèce humaine ; ainsi les avancées de la technoscience s’apprêteraient à faire advenir à partir de l’humain un nouvel être qui dépasserait l’humain en perfection – il aurait, en particulier, la capacité d’immortalité. Les transhumanistes appellent cette nouvelle étape de l’évolution : le posthumain.

– Je ne suis pas sûr de te suivre quand tu fais du transhumanisme la perspective du progrès des sciences contemporaines. Il me semble qu’il ne faut pas confondre les délires de quelques « allumés » de la Silicon Valley, finalement très minoritaires, avec la grande majorité des scientifiques, lesquels, heureusement, gardent les pieds sur terre !

– (a-s) : Peut-être. Mais c’est du côté des pratiques humaines qu’il faut regarder. Or, on voit qu’elles s’engouffrent dans toutes les ouvertures apportées par le progrès technoscientifique – ici le gaz de schiste, là les nanotechnologies, ailleurs les modifications des génomes, le traitement massif des données personnelles, la procréation artificielle, etc. As-tu remarqué que les « comités d’éthique », quand ils sont mis en place, ne font que reculer par rapport à l’avancée de ces techniques, les digues de limitations qu’ils posent s’effondrant les unes après les autres ?

– Cela ne veut-il pas dire que le progrès indéfini est la loi de l’humanité ?

– (a-s) : C’est ce que disait déjà Leibniz à la fin du XVIIème siècle. Il avait sans doute raison dans cette formulation générale, car dans cet adjectif « indéfini » on peut voir différents types de progrès. Mais en ce qui concerne le progrès contemporain, on peut dire les choses de façon plus précise : c’est le progrès illimité de la conquête de l’espace par le développement technoscientifique qui est sa loi !

– Pour bien te comprendre : quelle est la différence entre « indéfini » et « illimité » ?

– (a-s) : En ce qui concerne le progrès, « indéfini » ne dit rien de plus qu’une tendance à une augmentation de l’estime d’elle-même de l’humanité par ce qu’elle réalise dans l’histoire, mais cela peut prendre bien des directions – maîtrise de la violence, bonheur collectif, production de belles œuvres, approfondissement des connaissances, etc.– ces directions pouvant bifurquer, et connaître des périodes de régression.
En tant que sujet d’un progrès « illimité » l’être humain dit tout autre chose de lui-même et de son histoire. « Illimité » signifie bien négation des limites. Et les limites, en ce qui concerne l’humain, ce sont les sensations et sentiments négatifs – douleur, souffrance, tristesse, sentiment d’échec, inquiétude, angoisse, … – , et la vulnérabilité physique – risques accidentels, maladie, vieillissement et mort au bout de quelque décennies. On appelle finitude l’ensemble de ces limites qui caractérisent la condition humaine. Ainsi le progrès illimité contient l’affirmation que l’humain est capable de surmonter la finitude humaine.

– Oui, là je vois bien le rapport avec le transhumanisme. Et je comprends que l’on doivent se garder du délire de vouloir se transformer en « surhomme ». Mais, par ailleurs, le désir de combattre par la science toutes ces limitations – amoindrir la souffrance, reculer l’âge de la mort, etc. – n'est-il pas légitime ?

– (a-s) : Il l'est, dans les limites du respect de notre humanité. On peut vouloir garder sa lucidité au prix d’un certain niveau de souffrance. On peut accepter que vienne le moment de sa mort et récuser toute intervention qui maintiendrait en vie au moyen de pratiques thérapeutiques très intrusives (intubation sous respirateur, chirurgie lourde, transplantation d’organes, etc.). Il faut comprendre que notre finitude n’est pas une damnation, elle est une donation ! Que l’humanité ait une histoire non prédéterminée, mais aventureuse et libre, qu’elle puisse essaimer par la procréation et la transmission, qu’autrui soit son motif essentiel d’action, qu’elle s’interroge sur le bien et manifeste une soif de connaître, qu’elle crée de œuvres qui méritent d’être transmises lui tendant le miroir de sa valeur … tout cela n’est possible que par la conscience qu’ont les humains de leur finitude !

– Cela signifie-t-il que le posthumain, potentiellement immortel, n’aurait plus ces attributs qui donnent son prix à l’existence humaine ?

– (a-s) : Exactement ! Tu peux lire à ce propos mes « Remarques sur la liberté du posthumain ». D’ailleurs, il faut être lucide que c’est bien sur ce chemin du transhumanisme qu’avance la science contemporaine lorsqu’on finance des programmes tels que les recherches sur la possibilité de transplantation d’un cerveau humain, ou pour la préparation d’une mission humaine sur Mars, alors même que ces projets, parmi bien d’autres, supposent que soient repoussées des limites propres à la condition humaine. Par exemple, la transplantation d’un cerveau humain impliquerait de déraciner le support physique de la mémoire sur laquelle repose la conscience de soi d’un individu humain. Un voyage sur Mars suppose un organisme humain qui supporterait l’irradiation à haute énergie venant du cosmos couplée à l’absence de pesanteur pendant au moins un an.

– En fait, on n’en est pas encore à transcender l’espace !

– (a-s) : Et on ne le transcendera jamais, bien sûr ! Et l’on sait pourquoi !

– Veux-tu parler de tous ces problèmes environnementaux qui nous rattrapent, tels le réchauffement du climat terrestre et l’hécatombe parmi les autres espèces vivantes, provoqués par l’activité humaine, sans parler de l’engloutissement progressif de l’espace terrestre sous des déchets qui s’accumulent mille fois plus vite qu’ils se recyclent ?

– (a-s) : Oui ! Ce sont comme des alarmes de rappel de la finitude humaine. Et il en est de même de la pandémie actuelle ! L’évolution historique récente nous montre que l’envers des laborieux essais de maîtrise de l’espace hors de la gravitation terrestre, se paie d’un perte de maîtrise de plus en plus dangereuse de l’espace terrestre qui reste quand même la seule base de vie de l’humanité.
La leçon est qu’il ne faut jamais négliger ce dont la présence est toujours perceptible pour nous enseigner notre finitude essentielle.

– Veux-tu parler de notre négligence concernant le ciel ?

– (a-s) : Tout-à-fait ! Il est intéressant d’écouter les astronautes, ces humains qui, plus que tout autres, ont été en relation avec le ciel : ils n’ont pas rencontré Dieu, mais il semble qu’ils soient tous revenus de leur périple comme dessillés par une conversion écologiste, comme s’ils avaient été saisis par l’évidence de notre condition à la fois fragile et précieuse de terriens.

– À voir les images qui nous viennent de la station orbitale, on comprend qu’ils ne sauraient échapper à la « transcendance perceptive » du ciel !

– (a-s) : C'est bien cela ! Et il est intéressant de constater que l’aventure spatiale de ces dernières décennies puisse aussi nous aider à redécouvrir le ciel ! Comment alors est-il possible, avec toutes ces alarmes déclenchées, que nous continuions à vivre comme des rats, enfermés derrière nos écrans, tout affairés à calculer nos petits intérêts ?

– Oui, tu as raison, il nous faut retrouver le ciel.

– (a-s) : Saisissons pleinement cette opportunité du confinement pour regarder dehors et lever la tête ! Appuyons-nous sur l’évidence sensible de notre finitude que nous donne la contemplation du ciel ! Car c’est par elle que nous sommes assurés de former une vision du monde humainement viable. Cette vision du monde fait apparaître comme intolérables ces valeurs de domination et d’excès qui en arrivent aujourd’hui à ravager la Terre et à renier notre humanité.

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