Un professeur

Nicolas Bourdon

Nicolas Bourdon est professeur de littérature au Collège de Bois-de-Boulogne. Il a publié des fictions et des articles dans Le Devoir, Argument, l’Inconvénient, L’Action nationale et l’Encyclopédie de l’Agora. Il tient la chronique « l’histoire qui fait l’Histoire » dans le Journal des Voisins : il vise à décrire comment « des petites » histoires personnelles sont inextricablement mêlées à la grande histoire.      

Cartierville, automne 2020 – hiver 2020

En quelque sorte, il avait toujours voulu jouer au héros ; d’autres (sa famille, ses amis) diraient plus prosaïquement qu’il aimait « se fourrer dans des situations pas possibles ». Il se remémorait souvent son pénible apprentissage de la lecture : il était avec son père dans la grande salle-à-dîner. L’éclairage était tamisé, parfait pour un souper, mais insuffisant pour ce genre de tâche et ses yeux cherchaient péniblement des mots-étiquettes pour former des phrases. Il n’y arrivait pas ; il se faisait tard. Son père s’impatientait. Un soir, son père poussa un soupir de découragement et dit d’une voix fatiguée : « On n’est pas sortis du bois. »

Cette phrase resta imprimée en lui. Cette lenteur, il l’avait toujours conservée. Il lisait lentement, très lentement, mais il comprenait tout et se souvenait ensuite de tout ce qu’il avait lu. Ça impressionnait les élèves ! Il enseignait le français au secondaire dans une école multiethnique de Cartierville. « Toujours des défis ! Je ne sortirai jamais du bois se disait-il. J’ai décidé d’y rester à perpétuité. » Il transformait ainsi le dénigrement paternel en motif de fierté.

Les professeurs s’arrachaient la tête pour trouver des œuvres qui plairaient à leurs élèves et tentaient tant bien que mal de deviner leurs goûts. Ils finissaient par enseigner beaucoup de romans américains, beaucoup de traductions et bien sûr Patrick Senécal, ce maître incontesté de l’horreur.

« Je suis l’humble défenseur de la grande tradition française » songeait-il. Il s’en allait à ses cours comme Jeanne d’Arc à un combat. Enseigner Molière, Racine, Voltaire, Balzac, Baudelaire à des étudiants qui se nourrissaient essentiellement d’images, de réseaux sociaux et de séries télé américaines : aussi bien dire qu’il tentait de gravir l’Everest avec une paire de bottes de pluie et un mince chandail de laine.  

Il fallait pourtant le voir à l’œuvre ! Aucun Power Point, aucun écran, aucun parachute ! Il sautait dans le vide. Son seul point d’appui : le texte. Il lui vouait une confiance absolue. Il lisait un court passage de Voltaire et pouvait le commenter pendant près d’une demi-heure. Aucune hésitation, aucun bégaiement, un français impeccable.

Il se faisait un devoir de ne pas s’asseoir sur son bureau comme le font plusieurs professeurs pour prendre un air « cool » ou tout simplement parce qu’ils ne veulent pas faire l’effort d’enseigner debout. Son dos était droit, ses jambes bien ancrées au sol ; seules ses mains bougeaient et cadençaient le flot de ses paroles.

Au premier cours, la masse des étudiants formait un inexpugnable château fort d’indifférence. En fait, ils avaient juste envie de s’en aller. Puis, à force d’éloquence, il réussissait à y opérer quelques brèches. On ne pouvait rester indifférent face à ce bretteur passionné, à ce Cyrano de l’enseignement qui menait un combat héroïque, suant à grosses gouttes dans la chaude moiteur de septembre. Il leur posait des questions, beaucoup de questions. Il allait chercher d’abord les plus éveillés ; ceux qui n’étaient pas couchés sur leur bureau. Les élèves les plus forts commençaient à le suivre dans son aventure et peu à peu ils entraînaient avec eux les étudiants les plus faibles.

Il enseignait dans une école aux murs décrépits et barbouillés. On lui avait dit « d’adapter » ses cours ; il était trop exigeant ; il enseignait au public après tout ! « Nos élèves aussi ont droit aux grandes œuvres ! » avait-il répliqué. Et en effet, avec lui, les élèves ne ressentaient plus ce sentiment qui les avait souvent habités depuis leur entrée dans cette école : ils n’étaient pas inférieurs aux élèves du privé et il ne leur donnerait donc pas une matière « inférieure ».

Mais depuis quelques années, le « déclic » qui avait habituellement lieu vers la troisième semaine venait maintenant bien plus tard. Il y avait bien sûr une tendance lourde : la France qui, il n’y pas si longtemps encore, inspirait le Québec avait sombré dans l’oubli. On ne lisait plus ses livres ; on ne regardait plus ses films. Il y avait des limites à ce qu’un professeur, tout héros soit-il, pouvait faire. Ces jeunes étaient imbibés d’anglais et c’est d’ailleurs la langue qu’ils parlaient dès qu’ils sortaient de sa classe. Mais un adversaire encore plus redoutable se présenta sans crier gare.      

Tous les professeurs ont fait ce rêve au moins une fois : le professeur enseigne puis un étudiant quitte sa classe, puis un autre le suit, et encore un autre jusqu’à ce que sa classe se vide. Habituellement, ce rêve survient en début de carrière. Le professeur finit de préparer son cours tard le soir, à la dernière minute, il est peu sûr de lui. Tout peut arriver, pense-t-il, le cours peut déraper.

Il n’en était qu’à la deuxième semaine ; il n’avait pas encore réussi à apprivoiser ses étudiants. « Fuck Voltaire ! » s’écria l’un deux en riant. « Hé bien, attends au moins qu’on l’ait lu avant de porter ce jugement. » Sa voix avait un peu tremblé, il avait fait une longue pause, puis il avait réussi à retrouver le cours de ses pensées. Mais quelque chose clochait. Il le sentait ; il y avait quelque chose de brisé.

Au cours suivant, il écrivit au tableau : « Voltaire croit que les religions sont des impostures. » Un étudiant, l’ami de celui qui l’avait interpelé violemment la veille – deux pôles opposés et complémentaires ; l’un était faible à l’école, l’autre était fort ; l’un faisait le pitre ; l’autre était toujours sérieux – se leva et s’écria d’une voix forte, solennelle, on eût dit celle d’un juge prononçant un jugement : « Monsieur, vous me manquez totalement de respect ! » Puis il sortit de la classe. Il fut suivi de son ami.      

Les autres élèves restèrent, mais quelques-uns applaudirent pour marquer leur approbation ; le chaos commençait à gagner la classe. Un élève s’écria : « Oh my God, monsieur, c’est chaud ! C’est chaud ! » Un autre siffla. Trois bonnes élèves assises à la première rangée étaient effrayées, silencieuses, tétanisées par la peur.

Il bredouilla, bégaya, donna le plus mauvais cours de sa carrière ; de toute façon plus personne ne l’écoutait. Cette nuit-là, il rêva que toute sa classe quittait son cours.

La directrice le rencontra le lendemain matin ; elle lui assura son soutien et rencontra les deux élèves. Une semaine plus tard, il était convoqué à son bureau, un bureau peu décoré, aux murs blancs. Habituellement, les directeurs de cette école quittaient leur poste avant d’avoir eu le temps de décorer. « Peux-tu enseigner autre chose que Voltaire ? lui dit-elle ; ça devient assez généralisé. Quatre parents se sont plaints. – Je suis certain qu’ils n’ont pas lu Voltaire ou ne l’ont pas bien lu. Je viens juste de commencer à en parler en classe. Oui, Voltaire ridiculise les religions, mais en même temps il prêche la tolérance. Il n’y pas moins sectaire, pas moins violent que lui. Il s’est d’ailleurs opposé à l’oppression que subissaient les protestants ; il a défendu Calas, il… - Là n’est pas la question, je te crois sur parole », l’interrompit-elle. Il pouvait presque voir sa moue de dédain derrière son masque.  

La directrice le regardait avec des yeux fatigués. Elle avait tant de choses à faire ; la gestion de la pandémie lui donnait de violents maux de tête. Pourquoi devait-elle perdre son temps avec un idéaliste un peu fou qui s’entêtait à faire lire à ses élèves des livres qu’ils n’aimaient pas ? Ne pouvait-il pas faire comme tout le monde ? « Es-tu certain que tu veux mener ce combat ? » Il en était certain.

Il continua tant bien que mal à enseigner. Les deux élèves, qui avaient quitté son cours pour protester, revinrent. Il eût mieux valu qu’ils ne reviennent pas. L’élève sérieux ne prenait pas de notes et le transperçait du regard ; il le regardait avec dégoût comme s’il eût été un déchet ; son ami comique était couché sur son bureau et poussait parfois des bâillements qu’il exagérait pour être tout à fait certain que toute la classe l’entendait.

Une atmosphère horrible planait sur son cours. Il se battait comme avant, comme Cyrano, mais n’arrivait plus à toucher la cible. L’adversaire semblait se dérober ; il refusait d’engager le combat.

« On m’a jugé avant même le début du procès », pensait-il. Il avait beau faire un éloquent plaidoyer pour Voltaire, plus personne ne l’écoutait hormis les trois bonnes élèves de la première rangée, mais elles aussi trouvaient qu’il avait manqué de respect envers certains étudiants de la classe, elles lui avaient dit.  

Il posait des questions aux étudiants, mais plus personne ne répondait. Il avait l’habitude de faire des blagues, mais plus personne ne riait. Il parla de ce qu’il vivait à quelques collègues. Il reçut quelques mots d’encouragement, mais on avait peu de temps pour lui ; on prétextait la pandémie, mais à vrai dire leur regard se détournait vite ; il était un original ou plutôt un marginal qui donnait à lire des livres que plus personne ne lisait.  

Après un autre cours lamentable, il réalisa qu’il n’était pas Cyrano. « Cyrano est un personnage de fiction. Je suis simplement un père de famille qui essaie de survivre. » Il profita du congé de Noël pour changer du tout au tout le contenu du cours.

Au retour des Fêtes, il aborda Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur, chef d’œuvre d’Harper Lee. Il comprenait Tom Robinson, cet homme noir qui avait été faussement accusé d’avoir violé une femme blanche. Mais après ce qu’il avait vécu à l’automne, cette compréhension se transforma en vive sympathie pour Robinson : il savait maintenant ce que c’était que d’être accusé à tort.

Il lut un extrait du roman à ses étudiants. Il arrivait péniblement à ne pas bredouiller ; ses mains étaient moites, un léger tremblement parcourait ses jambes. Pourtant, il n’avait rien à craindre, non ? Il avait évacué la littérature française et toute référence à la religion ! Et pourtant il avait peur, très peur.

Tom Robinson était à la barre des témoins. Il était interrogé par son avocat Atticus Finch qui lui demandait pourquoi il s’était enfui du lieu du drame.   

« Et vous vous êtes sauvé ?

- Oui, m’sieur.

- Pourquoi ?

- J’avais peur m’sieur.

- Pourquoi ?

- Mr. Finch, si vous étiez un nèg’ comme moi, vous au’iez eu peur, vous aussi. »

« Vous comprenez, commenta-t-il, Tom Robinson était jugé d’avance à cause de la couleur de sa peau. Dans cette situation, on peut toujours être coupable de crimes qu’on n’a pas commis. Il n’y a pas, il n’y a jamais de repos. On a toujours une épée suspendue au-dessus de notre tête. On a peur ; on a toujours peur… » 

« Comment faites-vous pour le savoir Monsieur ? interrompit un élève. Vous êtes un homme blanc. Vous venez d’un milieu privilégié. ». Il avait le même ton qu’avait pris son étudiant avant de quitter la classe, le ton solennel et accusateur qu’empruntent les juges au moment de lire leur jugement.  

Il n’était pas sorti du bois.   

 

 

 

 

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