Trump et l’Allemagne ou psychanalyser Donald

Rod Dreher ou une droite américaine qui pense

Jacques Dufresne

R.D. : «Trump n’est pas la solution au déclin culturel : il en est un symptôme.» (2017) R.D.: «Le pays s'en va en enfer, et la plupart des électeurs du parti républicain sont captifs de ce clown.»(31/08/2022)

La réduction de la droite américaine à Donald Trump fausse le tableau d’ensemble. Je ne prétends pas bien connaître ce tableau. Il se trouve toutefois que cet été j’ai reçu d’un ami deux livres récents d’un représentant de cette droite, Rod Dreher : Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus, Le pari bénédictin. (Artège 2017)  et Résister au mensonge, vivre en chrétiens dissidents (Artège 2021). Voici, à travers cet auteur un aperçu de la droite américaine qui pense et qui, par là, invite au dialogue ce qu’on a compris New-York Times et au New-Yorker. On peut aussi lire sur le site La Nef, une interview avec Rod Dreher et Mathieu Bock-Côté.

Qui est Rod Dreher? Journaliste au The american conservative, essayiste, figure de proue de la droite intellectuelle chrétienne. D’abord méthodiste, il se convertit au catholicisme en 1993 puis àl’orthodoxie en 2006. On est d’emblée tenté de voir en lui un suppôt de Donald Trump et pour cette raison  de rayer d’un trait sa personne et  son œuvre. Tout n’est pas si simple comme il l’a lui-même précisé en 2017, dans Le pari bénédictin : « À présent, la guerre culturelle que nous avons connue est terminée. Ceux que l’on appelle les values voters, c’est-à-dire ceux qui privilégient, pour leur vote, les valeurs morales - souvent des conservateurs sur les questions religieuses et sociales - ont perdu et sont mis au ban de la vie politique. La morale n’est certes plus au centre de nos débats, mais la société américaine demeure divisée, parfois violemment, par ces sujets. Donald Trump a peut-être remporté l’élection présidentielle grâce au puissant soutien des catholiques et des évangélistes, mais s’imaginer que quelqu’un d’aussi incroyablement vulgaire et agressif, à la morale tout sauf irréprochable, puisse incarner la restauration des valeurs chrétiennes et de l’unité sociale est parfaitement illusoire. Il n’est pas la solution au déclin culturel : il en est un symptôme.» (p.134)

La guerre culturelle

Dreher reconnaît donc que son camp a perdu ce qu’il appelle la guerre culturelle contre la gauche woke, pro-choix et lgbt, mariage gay. C’est le sort de la famille dans ce contexte qui l’inquiète le plus. S’il décrit bien ce qui ressemble à ses yeux une décadence, il n’est toutefois pas un occidental honteux. Et pourquoi le serait-il puisqu’il a la plus haute idée de l’apport civilisateur de la Chrétienté. Le meilleur exemple de cet apport est à ses yeux est la fondation par saint Benoît du premier monastère bénédictin,  un pas déterminant vers un ordre qui sortira l’Europe des ruines romaines. Les États-Unis, observe-t-il, sont en ce moment dans un état aussi déplorable; il invite  donc les chrétiens de son pays  à s’engager dans ce qu’il appelle le pari bénédictin  et par là à accepter le risque, la pauvreté, l’exclusion, la souffrance et à combattre le consumérisme, le matérialisme voire le capitalisme, dans la mesure du moins où il incite les gens à choisir leurs valeurs comme ils choisissent leurs destinations touristiques.

On est tenté de croire que Rod Dreher est un chrétien non seulement dissident mais aussi résigné, résigné à ce que la renaissance de sa religion s’opère lentement, discrètement par l’action de petites communautés formant un à un les ilôts d’un archipel lointain et incertain. Cela n’est que partiellement vrai. Dreher se réjouit des victoires de la droite dans son pays et ailleurs dans le monde, en Hongrie notamment. C’est le sujet principal d’une interview qu’il a accordée, en avril 2021, à un journaliste du New-Yorker. Ses affinités avec le premier ministre la Hongrie, Viktor Orban, lui valurent un séjour de quatre mois au Danube Instute de Budapest. Deux passages de cet entretien :

 « Dreher pense que Viktor Orban croit - et, en tant, dit-il, que lecteur de Michel Houellebecq, je pense qu'il a tout à fait raison - que l'Europe n'a aucune chance de survivre à long terme si elle ne redécouvre pas sa religion".

«Dreher avait entendu décrire la Hongrie comme un État autoritaire, mais à Budapest, il a constaté que chacun semblait libre de dire ce qu'il pensait.»

Notre penseur de droite approuve donc la politique d’Orban et ne cache pas qu’il s’en inspire, dans le cas de ‘immigration en particulier Le milliardaire américains d’origine hongroise George Soros, d’origine  hongroise, soutient depuis longtemps les organisations de gauche aux États-Unis. Il avait dans le même esprit fondé l’Universtité d’Europe centrale de Budapest. Orban l’a interdite.

Dreher mène donc son combat sur deux fronts celui de la morale et celui de la politique, à une échelle historique très longue dans chaque cas. La victoire de Lépante (1571) qui mit fin à l’expansionnisme ottoman en Europe c’était hier à ses yeux. L’immigration en provenance des pays musulmans est la forme, à ses yeux encore, que prend en ce moment la revanche.

Le soft totalitarisme

On ne s’étonnera pas de ce que le même homme se méfie des grands médias et en particulier des multinationales californiennes de la communication et de la surveiilance  ! Rod Dreher est d’avis qu’elles sont des États dans l’État engagés dans la voie de ce qu’il appelle le soft totalitarisme. Il les tient largement responsables de la victoire de la gauche dans la guerre culturelle et sociale. Les chrétiens traditionnalistes comme moi, ajoute-t-il, avec leurs valeurs centrées sur la famille d’hier se sentent ostracisés dans leur propre pays

C’est dans son dernier livre, Résister au mensonge, vivre en chrétiens dissidents,(Artege 2021) que Dreher explicite  sa pensée sur cette question. Il le fait en convoquant à la barre des témoins d’une part des immigrants ayant fui des régimes taotalitaires et des auteurs lucides à propos de ces régimes dont George Orwell, Hannah Arendt, Vaclav Havel, Milan Kundera, Czeslaw Milosz, Alexandre Soljénitsyne. Voici à titre d’exemple le témoignage d’une américaine d’origine tchèque : «Pourquoi s’était-elle soudain alarmée ? Parce qu’elle avait vu des reportages sur les attaques en meutes perpétrées depuis les réseaux sociaux à l’encontre d’une pizzeria d’une petite ville de l’Indiana, dont les propriétaires, chrétiens évangéliques, avaient dit lors d’une interview qu’ils ne proposeraient pas leurs services de traiteur pour des mariages homosexuels. Une personne, sur Twitter, allait jusqu’à appeler à incendier la pizzeria; les menaces étaient telles que, craignant pour leur propriété et pour leur vie, les restaurateurs  durent fermer leurs portes pendant un certain temps. L’élite de gauche, notamment médiatique, toujours si prompte à défendre les minorités contre les meutes qui menaceraient leur sécurité et leurs moyens de subsistance, ne parut pas s’émouvoir de ces attaques-ci, qui avaient eu lieu dans le contexte du débat plus large sur le conflit entre les droits des homosexuels et la liberté religieuse.» (p.10)

On aura compris ce qu’entend Dreher par liberté religieuse : elle ne se limite pas à ses yeux au droit de pratiquer en privé la religion de son choix, elle s’étend jusqu’au droit de prendre position sur la place publique conformément à ses convictions. C’est ce qu’a fait le printemps dernier le gouverneur républicain de Floride, Ron DeSantis, par une loi restreignant l’enseignement sur l’identité de genre et l’orientation sexuelle dans les écoles de l’état. Il s’ensuivit une véhémente protestation de nombreuses vedettes d’Hollywood et d’une foule d’entreprises dont Walt Disney, laquelle menaça de retirer son soutien financier à l’état.

Difficile de croire, après une telle loi et alors que les républicains contrôlent la Cour suprême en plus d’être soutenus par divers groupes violents, que la guerre culturelle et sociale a été à jamais perdue par la droite, mais difficile aussi de nier le rôle majeur joué par les médias, sociaux et autres, dans la diffusion de la nouvelle doxa issue des universités. Voici le constat de Dreher sur le succès de cette diffusion : « Comme l’écrit Heather Mac Donald, ‘’ Les jeunes diplômés en victimologie universitaire soin en train de remodeler le monde à leur image’’ Dans un ouvrage publié en 2018, The Diversity Delusion (L’Illusion de la Diversité)\, Mac Donald décrit comment les ressources humaines des entreprises sont devenues des commissariats de justice sociale. Près de 90 % des entreprises du Fortune 500 ont un directeur diversité et inclusion –  les grands groupes européens, à l’instar de Chanel, Ubisoft, Kering ou Orange, suivent de près cette tendance – dont l’équipe transforme les pratiques de l’entreprise à toutes les échelles au nom de la trinité équité, diversité et inclusion  : recrutement, avancement, bonus de fin d’année, et réglemente toutes les interruptions sur le lieu de travail.» (p.88). Le gouvernement canadien est un élève modèle dans cette école mondiale.

Dreher s’inspire d’Orwell dans sa lutte contre le mensonge et les totalitarismes. Peut-on imaginer qu’un tel homme se range du côté de Trump et des groupes violents aux élections de 2022 et de 2024 ? On souhaite pour lui et pour sa réputation dans l’histoire qu’il rejoigne Liz Cheney et d’autres républicains libres dans un éventuel troisième parti.

 

 

Extrait

Dreher s’inspire d’Orwell dans sa lutte contre le mensonge et les totalitarismes. Peut-on imaginer qu’un tel homme se range du côté de Trump et des groupes violents aux élections de 2022 et de 2024 ? On souhaite pour lui et pour sa réputation dans l’histoire qu’il rejoigne Liz Cheney et d’autres républicains libres dans un éventuel troisième parti.

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