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Liberté d'expression

Réflexions sur la liberté d'expression

Jacques Dufresne

Toutes ces libertés, tous ces interdits qui allaient de soi et que le nouveau surmoi collectif nous oblige à justifier explicitement! Complément à notre article Liberté d’expression.

La liberté d’expression c’est la permission de faire acte de parole en public, mais c‘est d’abord la capacité de le faire sans être sous l’influence d’une force extérieure :  État, idéologie, religion, groupe de pression… Si on n’est pas libre intérieurement, on se laisse alors emporter par les vagues du dehors tout en se croyant autonome. Ce mensonge à soi-même est le ver au cœur de la pomme convoitée. Le droit à la liberté d’expression n’est pleinement justifié que dans la mesure où l’obligation de penser librement a d’abord été remplie.

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Dans l’exercice de sa liberté d’expression, chacun doit renoncer au recours à la force, que ce soit sous la forme de la persuasion clandestine ou de l’appel aux sentiments bas qui sont aussi les plus contagieux. 

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La connaissance du passé nous aide à faire de notre droit de parole autre chose qu’une feuille morte emportée par les rafales du temps présent. La liberté d'expression a des racines anciennes en Occident. Elle a peut-être atteint son sommet à l’origine des temps historiques, chez Homère : dans son récit sur la guerre de Troie, qu’Il a observée de très haut, il est aussi lucide pour son camp, celui des Achéens que pour celui des Troyens, et sa compassion pour ces derniers, les vaincus, semblent plus grande que son admiration pour les vainqueurs, les siens. À l’issue de toutes les guerres récentes, quels sont les observateurs qui ont pu impunément rester à cette altitude? Dans l’Iliade, un simple soldat, Thersite, s’adresse en ces termes au général en chef, Agamemnon : « Allons! fils d'Atrée, de quoi te plains-tu ? Tes baraques sont pleines de bronze, tes baraques regorgent de femmes, butin de choix, que nous les Achéens, nous t'accordons à toi, avant tout autre, chaque fois qu'une ville est prise. [...] Ah! poltrons! lâches infâmes! Retournons donc chez nous avec nos nefs et laissons-le là en Troade, à cuver ses privilèges. » Thersite avait un défaut, grand pour un grec, celui d’être laid; il a été rudement châtié et ridiculisé par Ulysse, mais cela rend sa protestation encore plus significative. Un malvenu ouvrait la voie à suivre pour Aristophane, Périclès, Démosthène, Cicéron…

Commentaire d’un ami : « Il n'y a pas de date de péremption pour les idées. La philosophie est un patrimoine commun qui suggère que toute vérité est notre bien commun. Un problème contemporain peut donc trouver sa solution dans une réponse ancienne. À cet égard, Socrate est l'interlocuteur de Trump. A fortiori, si la vérité ne connaît pas la frontière du temps, elle ne saurait s'arrêter aux frontières des races. »

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Le climat. « Et l’oiseau le plus libre a pour cage un climat. » (Hugo) Chaque pays, chaque institution, chaque entreprise a son climat. Et désormais il faut aussi tenir compte du climat mondial. Nous appelons ici climat le non-dit et le non-écrit qui dictent ou interdisent certaines opinions. Dans bien des pays, il est en pratique interdit d’être contre le mariage entre personnes de même sexe, dans d’autres, on est montré du doigt si on l’approuve. Dans les universités, le silence sur un sujet chaud est proportionnel aux dons reçus des entreprises du secteur en cause. On ne déplore pas l’abus de la prescription de médicaments aux vieillards dans un journal qui mise sur la publicité des compagnies pharmaceutiques. Dans mille situations de ce genre, rien n’est formellement interdit ou obligatoire, mais la pression dans un sens ou dans l’autre est dans l’air qu’on respire, elle suinte des murs. Quand vous enfreignez une de ces règles flottantes, vous lisez la désapprobation, la consternation même sur les visages autour de vous. Vous n’êtes pas ostracisé, mais vous cessez d’être persona grata.

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Soljenitsyne aux professeurs de Harvard en 1978 : « Sans qu'il y ait besoin de censure, les courants de pensée, d'idées à la mode sont séparés avec soin de ceux qui ne le sont pas, et ces derniers, sans être à proprement parler interdits, n'ont que peu de chances de percer au milieu des autres ouvrages et périodiques, ou d'être relayés dans le supérieur. Vos étudiants sont libres au sens légal du terme, mais ils sont prisonniers des idoles portées aux nues par l'engouement à la mode. Sans qu'il y ait, comme à l'Est, de violence ouverte, cette sélection opérée par la mode, ce besoin de tout conformer à des modèles standards, empêchent les penseurs les plus originaux d'apporter leur contribution à la vie publique et provoquent l'apparition d'un dangereux esprit grégaire qui fait obstacle à un développement digne de ce nom. Aux Etats-Unis , il m'est arrivé de recevoir des lettres de personnes éminemment intelligentes ... peut-être un professeur d'un petit collège perdu, qui aurait pu beaucoup pour le renouveau et le salut de son pays, mais le pays ne pouvait l'entendre, car les média n'allaient pas lui donner la parole. Voilà qui donne naissance à de solides préjugés de masse, à un aveuglement qui, à notre époque, est particulièrement dangereux…»

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On compose avec le climat par le discernement, la prudence, voir par l’instinct ou le flair. Le climat sain est celui qui subordonne la liberté d’expression à la liberté de pensée. Dans un tel climat, on devrait pouvoir, avec les précautions requises selon les niveaux, mettre le Mein Kampf d’Hitler au programme dans les maisons d’enseignement, mais il faudrait interdire la chose partout où la libre expression se dégraderait en propagande. Ce serait le cas par exemple dans des messages publicitaires souvent répétés pour assurer la vente du livre.

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L’humour et l’esprit oxygènent les climats. Il faut en user avec prudence certes, mais il serait regrettable de s’en priver parce qu’associée au jeu et à la finesse, la caricature est un facteur d’harmonie. Le Méridional Rivarol ne déclare pas la guerre aux Nordiques quand il dit que « le soleil les regardent de travers ». On pourrait être tenté de mettre Aristophane à l’index parce qu’il ne craint ni les gros mots ni les gros membres. Victor-Henri Debidour, l’un de ses plus brillants traducteurs, nous invite plutôt à voir en lui un modèle pour les humoristes d’aujourd’hui : « La langue populaire, où que ce soit, a d'infinies ressources de création verbale; mais ce qui est le privilège des Grecs, c'est que leur haute poésie, de son côté, n'en a pas moins : et Aristophane tient les deux bouts de la chaîne. Il cumule, amalgame et télescope de diverses manières ces trésors si différents, et l'un des points de croisement principaux, c'est la parodie, où il est maître. »

Le rire apaise et humanise parce qu’il discrédite la mécanique en soulignant son contraste avec le vivant. « Les attitudes, gestes et mouvements du corps humain sont risibles dans l’exacte mesure où ce corps nous fait penser à une simple mécanique. » (Bergson)

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Viser l’équilibre entre le ménagement d’autrui et la franchise. Toute opinion n’est pas bonne à dire en public, mais l’omission prive l’autre d’un retour sur lui-même dont il pourrait faire son profit. Lors d’une conférence aux Nations Unies, il convient de s’abstenir d’utiliser l’expression tête de turc, mais dans un cours d’histoire, il faut rappeler les circonstances dans lesquelles elle est apparue dans la culture française. Dans les foires du XIXème siècle, une tête de turc en métal liée à un dynamomètre permettait aux visiteurs de mesurer la force de leurs poings.

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L’expression d’un manque d’affinités avec un individu ou un ensemble (peuple, sexe, religion…) n’est pas une faute, sauf dans une foule, réelle ou virtuelle, où l’addition mécanique des opinions les transforme en force oppressive. Dans le cas d’un ensemble, une prudence particulière s’impose toutefois : un individu est un être singulier, avec des qualités concrètes et observables; un ensemble est un concept abstrait regroupant des particuliers aux qualités différentes, et qui le demeurent même quand l’ensemble en cause a un air de famille qui attire l’attention…

Le conformisme et le mimétisme sont les pires ennemis de la liberté de pensée. Dans le cas d’un jugement sur un individu et encore plus sur un ensemble, Il faut s’éloigner de la foule, s’isoler, pour savoir raison garder….

 

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Nul ne devrait pouvoir mentir impunément même quand la faute prend la forme d’une erreur de raisonnement. Comment peut-on penser ainsi en 2020 ? Un tel argument est d’autant plus nocif qu’il est plus souvent répété dans les médias. Il enferme un grossier mensonge consistant à faire d’une date un promontoire. L’acte qu’on justifie ainsi peut être bon, mais l’habitude de recourir à un tel critère quantitatif  servira demain à justifier un acte mauvais. C’est ainsi que, depuis le promontoire de 1990, on a pu affirmer que l’eugénisme est une bonne chose. Comment renoncer à un tel progrès au seuil de l’an 2000 ?

 

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Une préférence n’est pas une discrimination. Je ne fais pas mal aux chats quand je dis que je préfère les chiens. Je révèle plutôt un aspect de moi-même : que j’aime chez les bêtes la fidélité plus que l’indépendance.

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La liberté d’expression ne doit servir d’excuse ni à l’irresponsabilité intellectuelle ni à la malhonnêteté intellectuelle intéressée.  Quand un avion s’écrase, on remue ciel, terre et mer, pour découvrir les causes et les responsables. Un intellectuel par contre peut engager impunément l’humanité entière sur une pente funeste sans avoir à rendre de comptes : il exerçait sa liberté d’expression.   Dans ce domaine, tout n’est plus que jeu d’enfant. D’où le vent de folie qui souffle sur les sciences humaines dans bien des universités. La méthode dans les sciences, la purification dans la vie personnelle sont les deux conditions de la vérité. Si vous négligez la première, vous n'aurez de vous-mêmes et du monde qu'une image floue; si vous négligez la seconde, le savoir essentiel, qui donne sens à la vie, vous échappera toujours, votre science se limitera à l'enchaînement des faits et des signes abstraits. L'Occident moderne a négligé la purification. Il en est résulté cet univers intellectuel, dont nous sommes à la fois les responsables et les victimes, où le mot vérité ne conserve de sens que dans les sciences, tandis que le domaine du sens est abandonné à l'opinion subjective:

 Par un effet de contagion, ce mal s’étend des sciences humaines aux sciences physiques: si ces dernières sont encore rigoureuses dans leurs opérations, elles ont cessé de l’être dans leur fondement et leurs fins. Le pilote du B29 d’Hiroshima a été responsable en tant que soldat, mais irresponsable en tant qu’instrument en vue d’une fin injustifiable. Moins irresponsable toutefois que les savants et les politiques qui ont rendu l’opération possible. Il y a des connaissances auxquelles, au nom d’une science supérieure, il faut savoir renoncer quand on a tout lieu de croire qu’elles auront des conséquences néfastes. Être un pur théoricien n’est pas une excuse : le bon et le mauvais usage qu’on en fera sont déjà enfermés dans les découvertes. On ne pourra jamais imposer de limites dans les applications des sciences tant qu’on ne les aura pas respectées dans leurs sources. Les plus savants sont les plus responsables. Ils doivent aussi être les plus sages : « science sans conscience… »

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Obligation de respecter les croyances des grandes religions…et de les critiquer pour les purifier et les rapprocher ainsi de la vérité. Il faut détruire les idoles et quand le présumé vrai Dieu devient lui-même une idole, il faut le tirer de cette déchéance en le ramenant dans la seule demeure digne de lui : le mystère. À condition d’être sûr que l’idole ne sera pas remplacée par une autre aussi grossière. Dans l’Occident chrétien, l’esprit critique a eu un triple effet : un vide rempli par la plus séduisante des idoles, l’homme-dieu et son progrès et, dans une élite, une spiritualité du plus haut niveau, mais qui tarde à essaimer. Partout autour, des sectes fondamentalistes où l’homme-dieu et le Dieu interventionniste d’hier forment un couple. Mal ou trop bien assorti ?

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Sujet d’étude et de réflexion : entre deux religions en concurrence, laquelle a le plus de chances de l’emporter, la plus tolérante ou la plus ouverte ? Comment interpréter cette réponse de Simone Weil : « Les moyens forts sont oppressifs, les moyens purs sont inopérants » ?

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