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Liberté d'expression

Jacques Dufresne

C'est toujours une illusion de croire que la liberté d'expression n'est plus menacée et la vigilance n'est jamais aussi nécessaire que là où elle paraît superflue. Y a-t-il des situations où la liberté d'expression doit être illimtée? Là où elle doit être limitée quels sont les principes dont il faut s'inspirer pour fixer les limites ? Simone Weil a répondu à ces questions en un temps hors du temps. Ne tenons jamais la liberté d'expression pour acquise. C'est le silence avilissant qu'il faut plutôt tenir pour acquis, ce que Fernand Dumont nous rappelle.

Voici l'article 11   de la Déclaration universelle des Droits de l'homme. (1948)

« Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.»

On remarque qu'aucune limite à la liberté d'expression n'est précisée. On sait pourtant que tout ne peut pas être dit ou écrit. Dans la Charte européenne des droits fondamentaux, on précise qu'on s'expose à des sanctions en exerçant sa liberté d'expression, ce qui veut dire qu'il faut s'en remettre aux tribunaux pour définir les limites. Faut-il en conclure que tout est permis sauf ce que les tribunaux interdisent?


Simone Weil a pris position sur cette question dans le premier livre d'elle qu'Albert Camus a publié chez Gallimard:L'enracinement. Elle a écrit ce livre en Angleterre  juste avant sa mort en 1943. C'était sa contribution au projet d'une constitution pour l'Europe d'après guerre. 

Elle éprouvait de la compassion pour tous ceux qui étaient privés de leurs libertés sur le continent, mais elle comprenait aussi que cette privation avait pour cause un mauvais usage antérieur de la liberté d’expression. Si l'on s'en tient au premier paragraphe de sa réflexion sur le liberté de pensée et d'expression, on en conclut qu'elle ne reconnaissait aucune limite à cette liberté:

«La liberté d'expression totale, illimitée, pour toute opinion quelle qu'elle soit, sans aucune restriction ni réserve, est un besoin absolu pour l’intelligence. Par suite c'est un besoin de l'âme, car quand l’intelligence est mal à l'aise, l'âme entière est malade. La nature et les limites de la satisfaction correspondant à ce besoin sont inscrites dans la structure même des différentes facultés de l'âme. Car une même chose peut être limitée et illimitée, comme on peut prolonger indéfiniment la longueur d'un rectangle sans qu'il cesse d'être limité dans sa largeur.»

Simone Weil ne tarde toutefois pas à introduire des nuances et des conditions qui vont la conduire à des limites. Il y a, dit-elle, diverses façons d'exercer son intelligence et divers lieux pour le faire. La liberté dans cet exercice ne peut être absolue que dans le cas d'une recherche pure, excluant toute volonté d'influrencer le public.

«Chez un être humain, l'intelligence peut s’exercer de trois manières. Elle peut travailler sur des problèmes techniques, c'est-à-dire chercher des moyens pour un but déjà posé. Elle peut fournir de la lumière lorsque s'accomplit la délibération de la volonté dans le choix d'une orientation. Elle peut enfin jouer seule, séparée des autres facultés, dans une spéculation purement théorique d'où a été provisoirement écarté tout souci d'action.»

C'est seulement dans ce dernier cas que la liberté peut être absolue.

Dans une âme saine, elle s'exerce tour à tour des trois manières, avec des degrés différents de liberté. Dans la première fonction, elle est une servante. Dans la seconde fonction, elle est destructrice et doit être réduite au silence dès qu'elle commence à fournir des arguments à la partie de l'âme qui, chez quiconque n'est pas dans l'état de perfection, se met toujours du côté du mal. Mais quand elle joue seule et séparée, il faut qu'elle dispose d'une liberté souveraine. Autrement il manque à l'être humain quelque chose d'essentiel. Il en est de même dans une société saine. C'est pourquoi il serait désirable de constituer, dans le domaine de la publication, une réserve de liberté absolue, mais de manière qu'il soit entendu que les ouvrages qui s'y trouvent publiés n'engagent à aucun degré les auteurs et ne contiennent aucun conseil pour les lecteurs. Là pourraient se trouver étalés dans toute leur force tous les arguments en faveur des causes mauvaises. Il est bon et salutaire qu'ils soient étalés. N'importe qui pourrait y faire l'éloge de ce qu'il réprouve le plus. Il serait de notoriété publique que de tels ouvrages auraient pour objet, non pas de définir la position des auteurs en face des problèmes de la vie, mais de contribuer, par des recherches préliminaires, à l'énumération complète et correcte des données relatives à chaque problème. La loi empêcherait que leur publication implique pour l'auteur aucun risque d'aucune espèce.

Au contraire, les publications destinées à influer sur ce qu'on nomme l'opinion, c'est-à-dire en fait sur la conduite de la vie, constituent des actes et doivent être soumises aux mêmes restrictions que tous les actes. Autrement dit, elles ne doivent porter aucun préjudice illégitime à aucun être humain, et surtout elles ne doivent jamais contenir aucune négation, explicite ou implicite, des obligations éternelles envers l'être humain, une fois que ces obligations ont été solennellement reconnues par la loi.»

Qu'est-ce qu'une obligation éternelle? Simone Weil consacre toute la première partie de son livre à une réponse à cette question. Elle dresse une liste de ces obligations: L'ordre, la responsabilité, l'égalité, la sûreté, le risque, etc. Nous nous arrêterons à une obligation qui n'a dont on parle trop peu aujourd'hui: l'honneur.

«L'honneur est un besoin vital de l'âme humaine. Le respect dû à chaque être humain comme tel, même s'il est effectivement accordé, ne suffit pas à satisfaire ce besoin ; car il est identique pour tous et immuable ; au lieu que l'honneur a rapport à un être humain considéré, non pas simplement comme tel, mais dans son entourage social. Ce besoin est pleinement satisfait, si chacune des collectivités dont un être humain est membre lui offre une part à une tradition de grandeur enfermée dans son passé et publiquement reconnue au-dehors.

Par exemple, pour que le besoin d'honneur soit satisfait dans la vie professionnelle, il faut qu'à chaque profession corresponde quelque collectivité réellement capable de conserver vivant le souvenir des trésors de grandeur, d'héroïsme, de probité, de générosité, de génie, dépensés dans l'exercice de la profession.

Toute oppression crée une famine à l'égard du besoin d'honneur, car les traditions de grandeur possédées par les opprimés ne sont pas reconnues, faute de prestige social.»

Comment distinguer le domaine où la liberté d'expression doit être total de celui où elle doit être limitée? Réponse de Simone Weil:

«La distinction des deux domaines, celui qui est hors de l'action et celui qui en fait partie, est impossible à formuler sur le papier en langage juridique. Mais cela n'empêche pas qu'elle soit parfaitement claire. La séparation de ces domaines est facile à établir en fait, si seulement la volonté d'y parvenir est assez forte.

Il est clair, par exemple, que la presse quotidienne et hebdomadaire tout entière se trouve dans le second domaine. Les revues également, car elles constituent toutes un foyer de rayonnement pour une certaine manière de penser ; seules celles qui renonceraient à cette fonction pourraient prétendre à la liberté totale.» (Simone Weil, L'Enracinement «Prélude à une déclaration des devoirs envers l'être humain», Paris, Gallimard, 1949, P.35 )

Dans les pays libres d’aujourd’hui on est bien loin de ces principes. On revendique dans tous les domaines la liberté absolue que Simone Weil réserve au domaine de l’intelligence pure, mais comme on continue à reconnaître que tout n’est pas admissible, on reporte le fardeau de la limite sur le consommateur. On veut conserver le pouvoir de publier n’importe quoi, sur papier ou sur Internet. À charge pour les parents et les éducateurs de protéger les enfants contre ce qu’ils estiment dégradant pour eux! Il s’agit d’une censure après le fait pratiquée sur une base individuelle, familiale ou communautaire.

Les honnêtes gens courent ainsi le risque, soit de perdre la bataille contre les vendeurs d’images et de discours dégradants, soit s’ils tiennent à se protéger, de ne pouvoir résister à l’attrait des sectes ou des groupes fondamentalistes. Là ils jouiront de la même sécurité que s’ils appartenaient à un pays pratiquant la censure.

On peut se demander ce qu’il adviendra des nations dans ces conditions. Si elles perdent la membrane qui leur permet de filtrer l’information venant de l’extérieur, quel attrait pourront-elles opposer à celui qu'exercent les sectes ou les partis extrémistes?

On ne devrait jamais proclamer dans une charte le droit à la libre expression, sans donner au moins un aperçu des conditions, des limites qu’il faut respecter dans l’usage de ce droit. Si ces conditions et ces limites ne sont pas présentées de façon aussi solennelle que le droit lui-même, et acceptées par les citoyens, les risques d’abus sont tels qu’ils rendent inévitable un retour à la censure préventive.


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L'auto-censure

S'il est vrai que l'on veut étendre la liberté absolue à tous les domaines, ce qui pourrait donner l'illusion que les libertés continuent leur expansion sur tous les fronts, il est tout aussi vrai que l'auto-censure, sous la forme de la  political correctness, par exemple, fait souvent paraître nos libres parleurs bien timides par rapport à Aristophane et à tous les citoyens grecs de la même époque.

Un passage du Mariage de Figaro de Beaumarchais, écrit il y a plus de deux siècles, nous donne une idée, par le biais de l'humour, de la réalité de cette nouvelle censure qui se présente sous le couvert de la liberté : «On me dit que, pendant ma retraite économique, il s'est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s'étend même à celles de la presse; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l'inspection de deux ou trois censeurs.»

À la rectitude politique, s'ajoute, dans la plupart des médias, surtout parmi ceux dont la réussite financière dépend de quelques annonceurs, une auto-censure de survie qui devient vite une seconde nature. Il va de soi qu'il faut s'abstenir de donner une opinion éclairée sur le junk food dans une station de radio locale qui diffuse des annonces de telle chaîne alimentaire très connue. En s'accumulant, ces manquements véniels au devoir de vérité créent un climat tel que tous les citoyens d'une région peuvent de bouche à oreille  être au courant des injustices commises par un chef d'entreprise du lieu, alors même que les médias ont craint d'aborder le sujet.

Et un jour viendra où tous ces médias, habitués à la servitude, deviendront librement des courroies de transmission pour la propagande de l'État central. C'est un tel spectacle que les médias américains ont offert au monde dans les mois qui ont précédé la guerre contre l'Irak. Preuve que l'on peut, dans un même pays, à la fois pousser trop loin la liberté (quand elle est une occasion de profit ou de plaisir) et se montrer incapable de l'assumer (là où elle est un devoir).

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Ne tenons jamais la liberté d'expression pour acquise. C'est le silence avilissant qu'il faut plutôt tenir pour acquis. Comme nous le rappelle Fernand Dumont, «les censeurs existent toujours, même s'ils ont changé de costume et si leur autorité se réclame d'autres justifications. Toutes les sociétés, quels que soient leur forme et leur visage, mettent en scène des vérités et des idéaux et rejettent dans les coulisses ce qu'il est gênant d'éclairer. Toutes les sociétés pratiquent la censure; ce n'est pas parce que le temps de M. Duplessis (un chef d'état autoritaire) est révolu que nous en voilà délivrés. Les clichés se sont renouvelés, mais il ne fait pas bon, pas plus aujourd'hui qu'autrefois, de s'attaquer à certains lieux communs. Il est des questions dont il n'est pas convenable de parler; il est des opinions qu'il est dangereux de contester. Là où il y a des privilèges, là aussi travaille la censure. Le blocage des institutions, le silence pudique sur les nouvelles formes de pauvreté et d'injustice s'expliquent sans doute par l'insuffisance des moyens mis en oeuvre, mais aussi par la dissimulation des intérêts. On n'atteint pas la lucidité sans effraction» (Fernand Dumont, Raisons communes, Montréal, Éditions du Boréal, 1995, p. 25-25).

 

Articles


Réflexions sur la liberté d'expression

Jacques Dufresne
Toutes ces libertés, tous ces interdits qui allaient de soi et que le nouveau surmoi collectif nous oblige à justifier explicitement! Complément à notre article Liberté d’expression.