Autochtone

Journal de l’été 2021. 3) Autochtones : droits, obligations et contributions.

Jacques Dufresne

À la recherche d’un équilibre entre la question des droits et celle des responsabilités de part et d’autre

L’affaire des pensionnats autochtones aura marqué l’année 2021 au Canada. Je laisse aux historiens et aux anthropologues le soin de situer les événements dans le vrai contexte et aux électeurs canadiens celui de juger la rhétorique de Justin Trudeau incriminant les communautés religieuses catholiques chargées d’exécuter, avec des moyens d’infortune, les décisions du gouvernement fédéral.

Après une longue réflexion ponctuée d’échanges avec des amis bien informés, je crois avoir entrevu ce qui est au cœur du malaise que je ressens chaque fois que reprend ce débat : l’absence, dans le discours public sur les événements et sur les correctifs, d’un équilibre entre la question des droits et celle des responsabilités de part et d’autre.

Droits bafoués des autochtones, et obligations de l’État qu’on prétend remplir à coup de subventions et du mea culpa médiatisé, dont Justin Trudeau a le secret, qui exclue la personne qui parle mais rejaillit sur divers boucs émissaires: l’Etat, l’Église, notre passé colonial, notre racisme systémique, etc.  Or la question est difficile parce qu’en effet, tout dans cette histoire des pensionnats attire l’attention sur les droits bafoués des uns et la responsabilité des autres.  Mais comment parler de réconciliation quand tous les droits sont d’un côté et toutes les obligations de l’autre ? On risque facilement de glisser du discours sur un rapport à réparer entre deux peuples et deux cultures, avec des droits et des obligations de part et d’autre, à un discours qui réduit l’Autochtone au statut de victime passive, impuissante, à qui tout est dû et dont on n’attend rien : nous l’amputons ainsi de la moitié la plus importante de son être social, nous lui disons hypocritement que nous n’avons pas besoin de lui, qu’une volée de chèques de compensation aux survivants suffit à tout mettre derrière soi.

Ce qui manque dans ce débat, on verra pourquoi, c’est une appréciation juste de ce que l’Autochtone apporte à la table : sa contribution, dont nous ne pouvons plus nous passer, non seulement quand il s’agit de repenser notre rapport à la Terre, au territoire, et à la vie, mais également quand il s’agit de repenser ce que nous devenons comme société.

Quelle devrait être votre contribution à l’enrichissement spirituel, intellectuel et matériel de la société ? Cette question aux autochtones s’impose au coeur du dialogue de réconciliation. Vous avez vécu ici pendant des milliers d’années sans notre technologie, sans nos désirs illimités de biens de consommation matériels et de distractions futiles ; parmi des plantes et des animaux enfouissant lentement dans le sol pour l’avenir (notre présent) l’énergie qu’ils tiraient du soleil ; exposés aux mêmes risques qu’eux, privés de cette sécurité à laquelle nous sacrifions nos libertés. Dites, de quel soleil tiriez-vous votre force ? Cette force dont nous aurons besoin pour demeurer vivants et donc mortels sur une terre elle-même vivante et mortelle, cette force qui nous permettrait d’échapper à la tentation ruineuse de la fuite dans l’espace et de la durée illimitée dans le temps.

Le débat sur les cimetières des pensionnats enferme des germes de l’enseignement que nous attendons de vous. Vos rites funéraires semblent être l’une des sources de votre force. Vous regrettez qu’ils n’aient pas été respectés, Quels sont ces rites, pourquoi vous sont-ils nécessaires ? Les chrétiens que nous sommes encore du bout des lèvres renoncent aux leurs, nous livrons nos cimetières aux spéculateurs et à leurs bulldozers au moment précis où nous vous plaignons de souffrir de la profanation des tombes de vos enfants. Ne pourriez-vous pas nous rappeler ce que nous perdons ? Nos rites étaient-ils donc si différents des vôtres ?

Et de ceux de tant de peuples, dont les Grecs de l’antiquité ? Antigone de Sophocle, l’un des grands classiques de la tradition occidentale, est une tragédie semblable à celle que vous déplorez. Antigone, une jeune femme s’expose à la mort pour offrir une sépulture digne de lui à son frère, tué alors qu’il combattait contre sa patrie. Dans ce cas comme dans le vôtre, ce qui est en jeu n’est-ce pas la conviction qu’il existe des causes, en apparence absurdes, auxquelles il convient de sacrifier ses biens, y compris le plus précieux, sa propre vie ? Quoi de plus absurde à première vue que de mourir ou de construire des pyramides et des cathédrales pour honorer un mort, mais quoi de plus fécond : les vivants vivent de leurs morts

Le rêve de la Terre

Ne pourriez-vous pas nous apprendre des choses aussi essentielles à propos de la naissance, Nous multiplions les prouesses, parfois excessives, pour réduire la mortalité infantile, soit, mais ce sont là hélas ! nos seuls rites de la naissance, des rites anthropocentriques qui marquent l’entrée de nos enfants dans une humanité se repliant sur elle-même à travers des écrans qui lui renvoie l’image de ses performances et de ses inventions.  Nous en faisons ainsi des étrangers à la Terre après avoir cessé de le présenter à Dieu en renonçant au baptême. Voici ce que, dans Le rêve de la Terre, Thomas Berry nous rappelle à ce sujet en s’inspirant d’un rite de la nation Omaha :

«Quand un enfant y vient au monde, la tribu l’annonce à tout l’univers. Elle commence par s’adresser au soleil, à la lune, aux étoiles et à tous les êtres célestes en disant : « Un nouvel être vivant vient d’arriver parmi vous. Consentez, nous vous en supplions, à ce qu’il vive ! Aplanissez ses voies afin qu’il puisse atteindre le sommet de la première colline. » Elle s’adresse ensuite au monde aérien, aux vents, aux nuages, à la pluie, aux brumes et à tout ce qui se meut dans les airs, puis aux collines, aux vallées, aux rivières, aux lacs, aux arbres et aux herbes. Et pour finir, elle déclare: «Oiseaux grands et petits, ô vous qui sillonnez l’azur, et, vous, animaux grands et petits qui peuplez la forêt, insectes qui rampez entre les herbes et nichez dans le sol, nous vous prions ardemment d’écouter notre supplique. Consentez tous à ce qu'il vive ! Aplanissez ses voies et il ira au-delà
des quatre collines. » [1]

 Dans le même livre, Thomas Berry consacre un chapitre à une refondation de l’université américaine et un autre au rôle historique des autochtones. Le lien entre ces deux chapitres est si manifeste qu’on se prend à imaginer des campus autochtones pour jeunes blancs où la Terre serait à la fois le sujet, le livre et le maître, comme elle le fut pour Marie-Victorin et les Jeunes naturalistes [2]du Québec de 1930 à 1960 surtout.

«Tout au long de l’histoire, on observe que les grandes traditions spirituelles sont souvent transmises par des populations moins nombreuses, moins puissantes ou moins avancées scientifiquement et technologiquement que d’autres. Tout comme d’autres traditions ont leurs aspects glorieux, par exemple la conscience de la transcendance divine en Inde, l'humanisme mystique en Chine, la relation à un sauveur divin intégré à l’histoire en Europe, les Autochtones ont leur propre modalité de mysticisme lié à la nature. Le rapport conscient à une présence numineuse dans tout l’ordre cosmique est à la base d’une des formes de spiritualité les plus intégrales dont nous disposions.  Le cosmique, l’humain et le divin sont présents l’un à l’autre d’une manière unique. Il est difficile d’exprimer en un mot ou en une expression un tel mode d’expérience. On peut simplement parler de mysticisme de la nature. Il s’agit précisément de la mystique dont notre époque a le plus grand besoin pour permettre aux occupants actuels du continent américain de réorienter leur conscience vers une révérence envers la Terre, besoin si urgent que la survie des systèmes du vivant de ce continent en dépend. »

Le Festival des rêves des hurons figure déjà dans un classique de l’histoire de la psychiatrie dynamique :

«LesHurons distinguaient trois causes de maladie: les causes naturelles, la sorcellerie, les désirs insatisfaits. L'individu avait conscience de certains de ses désirs insatisfaits; d'autres, appelés ondinnonk, restaient inconscients, mais pouvaient lui être révélés par ses rêves. Il pouvait toutefois oublier ces rêves, et certains désirs insatisfaits ne se manifestaient même pas en rêve. Des devins, appelés les saokata, étaient capables de découvrir ces désirs insatisfaits en regardant, par exemple, dans un récipient rempli d'eau. Quand le malade était atteint d'une maladie fatale, les devins déclaraient que l'objet de son désir était impossible à atteindre. Quand il avait quelques chances de guérir, ils énuméraient divers objets susceptibles d'être désirés par le malade et l'on organisait un «Festival des Rêves». On faisait cadeau au malade des objets ainsi recueillis, ceci au cours d'un banquet agrémenté de danses et d'autres manifestations de joie collective. Il n'était pas question de restituer ces objets aux donateurs. Ainsi, le malade retrouvait non seulement la santé, tous ses désirs satisfaits, mais il en sortait parfois enrichi. Certains donateurs, par contre, pouvaient tomber malades à leur tour et rêver qu'ils recevaient une compensation pour les pertes qu'ils avaient subies. Un «Festival des Rêves» était ainsi un mélange de thérapeutique, de réjouissances collectives et d'échange de biens.»[3]

Sagacité

Par quels mots désigner la part des Amérindiens dans la formation de l’identité québécoise? Au mot sagacité, Littré nous met sur une bonne piste par cette réflexion de Guillaume Thomas Raynal sur les Amérindiens qui auraient: «une pénétration et une sagacité qui étonnent qui ne sait combien nos arts et nos méthodes ont rendu notre esprit paresseux.» L’adjectif latin sagax signifie tantôt odorat subtil, tantôt oreille fine. Tel fut le premier sens du mot sagacité, désormais utilisé au sens figuré seulement, pour désigner une subtilité de l’esprit qui va au-delà de la pénétration. Cette sagacité, reposant sur un exercice constant des sens, à commencer par le plus ancien, l’odorat, nos ancêtres ont sûrement appris à la développer aux contacts des Amérindiens et ils en ont eu besoin pour s’adapter à leur nouvel environnement. Qu’en reste-il aujourd’hui à l’heure du rapport au monde par écrans interposés? «Insensibilté, mère des déraisons.» dira le poète. L’habitude que conservent les Québécois de chercher le repos dans un chalet construit en forêt ou près d’un lac lui-même entouré d’arbres, ne dénote-t-il pas la nostalgie d’un rapport au monde où les sens avaient plus de part qu’aujourd’hui?

La liste pourrait s’allonger encore. Ce qui manque ce ne sont pas les questions.  Ni les réponses, d’ailleurs, qui fusent d’un bout du pays à l’autre, qui font l’objet de discours publics, de récits, de livres, de films, de chansons, de projets de société, d’institutions, de pratiques communales, d’enseignements ancestraux, de leçons de survie durement apprises, et de manières d’être et de faire – pour ne parler que des contributions contemporaines.

Un exemple, cité par le juriste autochtone John Borrows[4], illustre une application contemporaine de l’enseignement des anciens sur la réconciliation.  Le 14 avril 2012 Phil Fontaine, lui-même victime des écoles résidentielles, a tenu, lors d’une cérémonie traditionnelle organisée à Winnipeg, à présenter des excuses à l’archevêque Weisgerber et à l’église catholique, pour avoir négligé, sous la colère, de présenter un récit équilibré de son expérience personelle des pensionnats dans ses discours publics, blessant ainsi injustement nombre de personnes généreuses qui avaient consacré leurs vies au bien-être des autochtones.  

Ce qui nous manque peut-être le plus pour entamer le dialogue sur la place de l’Autochtone, c’est cette humilité et ce respect de l’autre qui permet de l’entendre malgré nos propres souffrances, et par là de le rejoindre.

Et c’est peut-être pourquoi, en marge des dialogues politiques étroits axés sur les droits et les réparations, il importerait de faire une part plus grande au dialogue sur la réconciliation entre membres de la société civile – et peut-être même entre sages de part et d’autre, au moyen par exemple d’un sondage délibérant.[5]

 


[1] Le rêve de la Terre, Novalis. Montréal 2021, p.41

[2] http://agora.qc.ca/documents/Ecole--La_crise_de_lecole_en_Occident_par_Jacques_Dufresne

[3] Henri F. Ellenberger, Histoire de la découverte de l'inconscient, traduction J. Feisthauer, présentation de Élizabeth Roudinesco et complément bibliographique par Olivier Husson, Paris, Fayard, 1994, 975 p

[4] John Borrows, Law’s Indigenous Ethics, U of Toronto Press, 2019 

[5] agora.qc.ca/documents/Sondage--Les_sondages_deliberants_par_Andree_Mathieu

Extrait

Ce qui manque dans ce débat, on verra pourquoi, c’est une appréciation juste de ce que l’Autochtone apporte à la table : sa contribution, dont nous ne pouvons plus nous passer, non seulement quand il s’agit de repenser notre rapport à la Terre, au territoire, et à la vie, mais également quand il s’agit de repenser ce que nous devenons comme société.

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