Système de santé

Crise sanitaire et régime sanitariste

Jacques Dufresne

Une critique des mesures d’urgence qui, pendant la pandémie n’a pu être que murmurée en confinement tandis que le message officiel était martelé quotidiennement dans les journaux, les radios et les télévisions.

Crise sanitaire et régime sanitariste
Sous la direction de Claude Simard et Jérôme Blanchet-Gravel
Deux ans de Covid-19
Éditions Liber, Montréal 2022

On m’a envoyé un exemplaire de ce livre parce qu’on présumait que je l’accueillerais favorablement. J’appelais en effet de mes vœux un tel livre, à la fois radical et nuancé et je n’ai pas été déçu. On comprendra pourquoi en lisant les passages reproduits plus loin.

Mais d’abord mon étonnement à l’ouverture de livre : dix auteurs et pas une femme! Comment interpréter ce fait ? Ce n’est pas la rectitude politique qui me souffle cette question mais une opinion souvent entendue pendant la pandémie, selon laquelle le fort accent mis sur la sécurité s’expliquerait par la féminisation de la société, de la médecine en particulier. Quelles qu’en soient les raisons, ce choix des auteurs attire l’attention sur le rôle des femmes dans la gestion de la pandémie, sujet hélas! négligé dans le livre. Les femmes ont de toute évidence été plus à l’avant-plan dans cette urgence sanitaire que dans celles du passé. Dans quelle mesure cela a-t-il été une bonne ou une mauvaise chose, c’est une autre question.

Le livre me semble graviter dans son ensemble autour de la société civile entendue comme lieu de la solidarité spontanée, de la vitalité sociale par opposions aux trois entités plus rationnelles qui, pendant la pandémie l’ont entourée, voire encerclée, assiégée : l’État, le marché, la science (alléguée ou réelle). Ces trois forces, qui devraient normalement s’équilibrer, ont fait front commun contre la société civile, dans un étonnant mariage, béni par la science, entre l’industrie pharmaceutique et les États. Ce serait là un bon résumé du livre. Il en est résulté ce que l’un des auteurs a appelé un capitalisme de surveillance.» La société civile québécoise n’a pas su y résister : «Aujourd’hui, c’est la société civile qui est au service des gouverne­ments et des experts, subjuguée par la peur et dévouée à l’État scientifique jusqu’à la bigoterie. L’excès d’organisation est la menace imminente qui pèse sur nos sociétés, pas les caprices cycliques de Dame Nature.»( Vincent Mathieu, p.151 )

Voici un conservatisme, proche d’une gauche anarchiste, qui oppose la vitalité sociale à l’excès d’organisation. Moins et mieux d’État et un marché moins monopolistique semblent être le remède qui a la faveur des auteurs, remède illusoire hélas! tant que la société civile n’aura pas recouvré un dynamisme qui lui permettra de repousser les forces qui l’assiègent. Comment la ranimer sinon par un hippocratisme social ? «D’abord ne pas nuire.» Ne nuire ni aux vieux troncs vigoureux, ni aux jeunes pousses prometteuses. Soutenir la résilience sociale par des mesures subtiles aux effets réels mais lointains et incertains, aux antipodes des promesses électorales rentables dans l’immédiat. Seule véritable innovation politique en ce moment : sécurité vraiment sociale plutôt que sécurité étatique : des voisins qui s’entraident plutôt que de se dénoncer. Relire Le type économique et social des canadiens français de Léon Gérin pour aller plus loin dans cette direction.

Extraits

Sanitarisme

«Le sanitarisme n’a pas encore basculé dans la terreur, mais ce régime biopolitique peut être vu comme totalitaire en ce qu’il s’implante par la peur de la maladie et de la mort, qu’il s’infiltre dans tous les aspects de la vie tant privée que publique des individus, qu’il se montre répressif en recourant à la force policière et en infligeant des amendes exorbitantes à quiconque enfreint les règles sanitaires, qu’il incite les citoyens à la délation, qu’il se livre à une forme de surveillance punitive de la population par le passeport vaccinal, qu’il ostracise les individus qui ne se soumettent pas à ses injonctions en voulant leur imposer par exemple une taxe supplémentaire pour accéder aux soins de santé, enfin qu’il encourage la « servitude volontaire 5 » du peuple à travers un discours qui exige docilité et soumission et qui bloque toute contestation. Le sanitarisme pourrait être qualifié de « des­potisme démocratique »,selon Tocqueville, ou de « totalitarisme doux »,selon le sociologue français Michel Maffesoli .√

Claude Simard p.155

Sécurité

«Les divers programmes de sécurité sociale financés par l’État ont naturellement rendu la vie plus facile à nombre de Québécois.  Mais cette aisance a eu corrélativement des effets délétères sur leur psychisme : en les embourgeoisant, elle les a fait tomber dans une sorte d’atonie et a développé en eux la crainte de l’adversité. Très soucieux de préserver leur tranquillité et leur confort, ils cherchent illusoirement à maîtriser les aléas de l’existence et exigent de leurs dirigeants d’éliminer la moindre source de danger, sont devenus risquophobes à tel point que la crise du corona virus les a précipités dans une psychose collective caractérisée par une forme d’hystérie aseptique.»

Claude Simard et Jérôme Blanchet- Gravel, p 201

Publicité

« Mais comment expliquer l’approbation de ces mesures par la population ? Comment expliquer l’adhésion à ces politiques auto­ritaires pour lesquelles la caution scientifique est douteuse ? Tout d’abord, il importe de noter l’importance démesurée qu’a prise la publicité sanitaire. L’État québécois a investi plus de deux cents millions de dollars en publicité, ce qui excède largement la moyenne des dépenses au même poste des autres provinces. Des moyens massifs ont été mis à disposition afin d’implanter les normes sani­taires dans l’ensemble du territoire. La propagande gouvernemen­tale, au nom de la santé publique et du bien commun, a insufflé dans l’esprit des gens un conformisme social qui les a rendus dociles à sa politique prophylactique.

«« Il faut toujours placer quelque part un pouvoir social supé­rieur à tous les autres, écrivait Tocqueville, mais je crois la liberté en péril lorsque ce pouvoir ne trouve devant lui aucun obstacle qui puisse retenir sa marche et lui donner le temps de se modérer lui-même. » Or, les contre-pouvoirs, consubstantiels à la démo­cratie libérale, ont été particulièrement mis à mal durant cette pandémie. La gestion autocratique du gouvernement Legault s’est vue bien peu freinée par des forces d’opposition, conséquence d’une immense concentration de pouvoir sans précédent dans toute l’histoire du Québec moderne. Indéniablement, la Loi sur la santé publique a été un vecteur d’hégémonie pour le gouver­nement, qui a eu tout intérêt à ce que la situation de crise se maintienne le plus longtemps possible, quitte à alimenter de façon artificielle ladite urgence.»

Félix Racine p.125

 

 

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