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Incarnation

« L'incarnation consiste dans le fait d'avoir une chair - davantage peut-être: d'être chair. Des êtres incarnés ne sont donc pas des corps inertes qui ne sentent et n'éprouvent rien, n'ayant conscience ni d'eux-mêmes ni des choses. Des êtres incarnés sont des êtres souffrants, traversés par le désir et la crainte, ressentant toute la série des impressions liées à la chair parce que constitutives de sa substance - une substance impressionnelle donc, commençant et finissant avec ce qu'elle éprouve ».

MICHEL HENRY, Incarnation. Une philosophie de la chair, Paris, Seuil, 2000, p. 9.



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Dans une conférence prononcée en octobre 2004, à l'occasion d'un colloque sur Jacques Ellul, Daniel Cérézuelle a soutenu que le protestant Jacques Ellul, l'agnostique Bernard Charbonneau et le catholique Ivan Illich se réfèrent à la notion d’incarnation comme à un des fondements de leur critique du monde industriel et de la société technicienne. Nous reprenons ici la partie de cette conférence consacrée à la notion d'incarnation.


Libre comme l’air : Dans beaucoup de religions la perfection s’atteint par un mouvement de désincarnation : habité par une puissance surnaturelle, le chaman peut quitter son corps et évoluer dans le monde des esprits ; dans toutes les religions des saints peuvent voler, devenir immortels, etc. Les mystiques veulent tous affranchir le sujet de sa condition d’être vivant dans un corps soumis à des limites spatio-temporelles, que ce soit par l’extase, par la vision en Dieu, la contemplation du tout, etc. Cette auto-déification par la désincarnation de l’esprit est aussi le but de bien des philosophies spéculatives qui invitent l’homme à libérer son esprit des contraintes, des imperfections et des limites de la pensée humaine grâce au pouvoir du concept. Ce désir de dépasser l’humain, de faire advenir le post-humain ou le trans-humain, c’est aussi un des moteurs de l’aventure technicienne. Ces divers modèles de la perfection humaine ont à leur source une même expérience, fort commune, de l’absence de liberté.

Constamment nous avons l’impression que notre volonté se heurte à la résistance que lui oppose la réalité. Non seulement nous sommes contraints de vivre dans un monde social peuplé de personnes dont les projets font obstacle aux nôtres, mais encore nous vivons dans un monde naturel dont l’inertie et le poids résistent à nos projets. Que ce soit hors de nous ou jusques en nous-mêmes dans l’expérience de l’effort et de la peine qui résultent de nos limites physiques, le monde du corps nous apparaît souvent comme cause d’imperfection et finalement de mort. L’expérience de la limite et de l’obstacle est donc toujours vécue comme un amoindrissement de notre liberté, comme une imperfection, et nous nous imaginons volontiers qu’être libre c’est abolir ce qui résiste à notre volonté et ce qui limite notre puissance. Au contraire je m’éprouve comme libre quand rien ne me résiste, quand je suis sans liens, qu’ils soient naturels ou sociaux. C’est pourquoi nous nous représentons spontanément la liberté totale sur le modèle de la toute-puissance qui fait partie des attributs de la perfection divine. Il n’est donc pas étonnant que pour bien des esprits la perfection consiste à être libéré de la nature, et se libérer consiste donc à défaire les liens qui lient l’esprit aux lois de la nature corporelle. Accéder à la liberté c’est acquérir la puissance mentale, intellectuelle ou physique de libérer l’esprit des diverses limites qui résultent du caractère naturel de l’existence et en particulier du lien qui l’attache au corps. Tout ce qui libère l’esprit des limites liées à l’incarnation de l’existence est donc vécu comme facteur de perfection. D’où la constance des symbolismes ascensionnels et de la valorisation de la transparence et de la verticalité dans les représentations de la perfection humaine. Cette représentation de la perfection peut susciter une grande méfiance à l’égard de la vie des sens qui nous enchaînent au monde. A l’opposé des représentations sacro-magiques d’un univers vivant, habité par des puissances avec lesquelles l’homme doit sans cesse composer, la valorisation d’une transcendance désincarnée peut également favoriser une profonde indifférence de la pensée morale à l’égard des dimensions sensibles de la vie quotidienne qui sont considérées comme contingentes. Un tel état d’esprit est peu favorable à une révolte devant le saccage de la nature et la dépersonnalisation de la vie quotidienne ; au contraire il peut tout à fait s’accommoder avec la fascination pour la puissance technique et conduire à saluer dans tout progrès de la puissance instrumentale le moyen d’affranchir l’esprit des servitudes d’une corporéité vécue comme obstacle.


Sur la terre comme au ciel : La religion juive puis la révélation chrétienne rompent avec cette aspiration à la perfection désincarnée. A une humanité obsédée par le désir d’échapper à sa condition ("vous serez comme des dieux…"), le Dieu de la Bible va donner aux hommes l’exemple d’une perfection inouïe – et scandaleuse – en s’incarnant dans ce monde, sans perdre de sa perfection. En effet, de la naissance de Jésus la Bible dit "et le verbe se fit chair". Cette ensarkosis logou peut être interprétée de diverses manières. Par exemple, une théologie du rachat présente couramment cette incarnation comme un sacrifice : afin de délivrer par ses souffrances les hommes du mal et des conséquences de leurs péchés, Dieu consent à un amoindrissement et se fait homme sur terre pour y souffrir. Mais on peut comprendre autrement cette incarnation : au lieu d’y voir un amoindrissement on peut voir dans ce mouvement d’incarnation un accomplissement, une perfection suprême : le Verbe arrive enfin à se faire chair, à se réaliser concrètement dans ce monde. Jusque là les hommes pouvaient penser que la perfection qui réalise toutes les aspirations de l’esprit ne peut exister que dans un au delà du monde naturel. Jésus, en assumant la condition d’homme, donne aux hommes l’exemple de la pleine réalisation du spirituel dans ce monde. Comme au moment de la création, le Verbe n’est plus cantonné dans l’autre monde. L’idéal peut s’inscrire dans le réel, dans le temps et dans l’espace, dans la vie quotidienne ; en la personne de Jésus les hommes en ont l’exemple.

Désormais l’aspiration humaine à la perfection peut s’inscrire dans un espace spirituel nouveau. A la verticalité, la dimension du Père "qui est aux cieux", vient s’associer l’horizontalité, sanctifiée par le Fils. C’est pourquoi à ceux qui vivent dans ce monde il est dit : "Soyez parfaits comme votre père dans les cieux est parfait". Sur cette terre il est possible de mener une vie sainte en mettant en pratique la loi d’amour. Il faut pour cela suivre l’exemple de Jésus qui a assumé totalement la condition humaine, qu’il s’agisse de la participation à des banquets bien arrosés ou de l’épreuve de l’agonie.


Être le corps du Christ : Il est remarquable qu’au terme du récit de la passion, l’Evangile dit que le tombeau où avait été déposé le corps du Christ est trouvé vide. La disparition de ce corps a plusieurs conséquences.

Premièrement : elle atteste que Jésus est toujours vivant et qu’il siège désormais près du Père. Alors que dans beaucoup de religions le parfait abandonne à ce monde naturel sa "dépouille mortelle", comme si le corps était un obstacle à sa totale perfection, une chose inessentielle que l’on peut abandonner à ce monde, Jésus ressuscite avec son corps. On ne peut mieux sanctifier le corps !

Deuxièmement les hommes qui vivent sur Terre ne disposent plus d’un corps à momifier et adorer en un lieu spécial, comme celui de Pharaon ou de Lénine, pour entrer en relation avec la transcendance. Il leur est expressément enjoint de "ne plus chercher sur terre celui qui est aux cieux". Il leur est dit plutôt que "là où deux ou trois seront réunis en mon nom, mon esprit sera avec vous". Jésus n’a plus de corps sur Terre. Les hommes n’ont plus pour orienter leur désir de sainteté que l’inspiration de l’Esprit de Dieu.

Troisièmement, et par conséquent, il est conféré aux croyants une responsabilité nouvelle, puisqu’il leur est dit : "Vous êtes le corps du Christ". Sans prétendre épuiser la richesse symbolique de cette formule, on peut comprendre cette affirmation comme une injonction faite aux hommes de donner corps dans ce monde à l’esprit du Christ. C’est à chacun des hommes et à eux tous ensemble de faire en sorte que par leurs actes l’esprit de justice d’amour et de liberté trouve la force de s’inscrire dans le monde et de le changer. Faire que tous les jours le Verbe se fasse chair, donner corps et réalité dans ce monde, aux exigences de l’esprit, là est la sainteté, là est une nouvelle expérience de la perfection qui doit guider la liberté humaine.

Cette situation réoriente la vie religieuse des hommes non plus seulement vers le haut pour s’y évader mais vers la terre pour y réaliser les exigences de l’esprit en leur donnant un corps. Désormais la perfection ne va plus consister dans l’ascèse qui permet de se désincarner pour échapper au monde ainsi qu’aux puissances de la nature, du corps et de la société qui font obstacle aux exigences de l’esprit ; elle consiste à incarner l’esprit d’amour et de liberté ; incarner, c’est-à-dire le rendre actif, visible et réellement fort dans un monde naturel et social qui, laissé à lui-même, ne connaît que la puissance.

Les deux axes de la croix qui rappellent la mort et la résurrection du Christ rappellent aussi et par conséquent à chaque individu que – comme le Christ – il doit désormais vivre sa liberté à la croisée de deux exigences. D’un côté une exigence de verticalité, d’être en relation avec une vérité spirituelle qui n’est pas inscrite dans la nature ("mon royaume n’est pas de ce monde") et d’un autre côté une exigence d’horizontalité et de mise en pratique de la vérité dans ce monde, principalement à travers les rapports que nous entretenons avec notre prochain : là est le Royaume, là est le sens. Donner un corps aux exigences de l’esprit, voici la perfection. Cela, seul un homme, un esprit singulier vivant dans son corps individuel, peut l’accomplir. Et chaque fois qu’il le fait dans l’instant, il le fait aussi pour l’éternité. Ainsi l’accent mis par la Bible sur l’incarnation oriente donc la liberté de l’homme dans une nouvelle direction. Nous ne sommes plus invités à dépasser la condition de l’homme mais à la vivre totalement. Nous avons vu que dans la plupart des conceptions non chrétiennes de la perfection, l’expérience de la transcendance de l’esprit nourrissait une recherche de diverses formes de déliaison visant à annuler les liens qui font obstacle aux aspirations de l’esprit. C’est dans cette déliaison que consiste la liberté, et tout ce qui abolit ces obstacles et contribue à la désincarnation de l’homme est vécu comme facteur de libération. Or, dans une perspective qui, inspirée par l’exemple du Christ, reconnaît l’incarnation comme une dimension centrale de l’existence humaine, la sainteté n’est plus dans la déliaison mais plutôt dans l’acte d’incarnation de l’esprit et de ses valeurs. Voilà à quoi est appelée la liberté humaine. Et comme cette exigence d’incarnation ne connaît pas de limites, ce n’est plus seulement au cours de moments spéciaux de leur vie spirituelle que les hommes sont appelés à réaliser cette incarnation : désormais investis de la liberté des enfants de Dieu, c’est dans toutes les dimensions de leur vie, y compris de leur vie quotidienne qu’ils doivent agir pour donner un contenu concret à leurs valeurs. C’est donc à l’aune de l’expérience de la totalité de la vie quotidienne, telle que chaque individu peut en faire l’expérience, qu’il convient de juger la valeur des entreprises humaines : c’est à ses fruits que l’on reconnaît l’arbre.

Texte complet de la conférence

Essentiel

« Noël — Indifférence croissante en surface, attraction désespérée en profondeur à l'égard du christianisme.
Vrai parce qu'incroyable. Incarnation: le pur Esprit prenant chair, l'éternel soumis au temps et l'infini à la limite, l'invisible qui apparaît, le silence qui parle. On n'en revient pas, au sens d'étonnement absolu. Conséquence: il ne faut pas en revenir, au sens de rejet lié à la déception et au doute. »

GUSTAVE THIBON, L'illusion féconde.



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« En tout ce qui suscite chez nous le sentiment pur et authentique du beau, il y a réellement présence de Dieu. Il y a comme une espèce d'incarnation de Dieu dans le monde, dont la beauté est la marque.

Le beau est la preuve expérimentale que l'incarnation est possible.

Dès lors tout art de premier ordre est par essence religieux. (C'est ce qu'on ne sait plus aujourd'hui.) Une mélodie grégorienne témoigne autant que la mort d'un martyr.

Si le beau est présence réelle de Dieu dans la matière, si le contact avec le beau est au plein sens du mot un sacrement, comment y a-t-il tant d'esthètes pervers ? Néron. Cela ressemble-t-il à la faim des amateurs de messes noires pour les hosties consacrées ? Ou bien, plus probablement, ces gens ne s'attachent-ils pas au beau authentique, mais à une imitation mauvaise ? Car, comme il y a un art divin, il y a un art démoniaque. C'est celui-là sans doute qu'aimait Néron. Une grande partie de notre art est démoniaque.

Un amateur passionné de musique peut fort bien être un homme pervers — mais je le croirais difficilement de quelqu'un qui a soif de chant grégorien. »

SIMONE WEIL, La pesanteur et la grâce.



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Le Verbe fait chair, l’union intime de l’âme et du corps, de l’inspiration et de la matière dans la nature et dans l’art, sont les diverses formes de l’incarnation : un seul et même mystère, par qui tout s’éclaire.

Ce mystère est le centre invisible et intemporel du monde : tout ce qui monte, monte vers lui, tout ce qui s’en éloigne, tombe et se décompose.

Dans cette mise en ordre, dans cette complexité croissante qu’est la vie, l’incarnation est le sommet. L’esprit ne se sert plus du corps comme d’un outil extérieur à lui, il l’imprègne : la joie devient sourire, et il s’en imprègne : le baiser devient joie.

Le dualisme est la première étape vers la décomposition. Utile pour comprendre l’homme et le monde, il devient néfaste quand il se fige dans une doctrine. Mais il faut aussi, comme nous en avertit Platon, «éviter de faire l’un trop vite.» Le monisme obtenu par la négation d’un pôle au profit de l’autre est tout aussi néfaste que le dualisme. Rien n’est vrai que l’unité jamais acquise, toujours désirée, entre les deux pôles demeurant disctincts.

Articles


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Article rédigé en vue d'une communication au colloque sur Jacques Ellul qui s'est déroulé les 21 et 22 octobre 2004 à l'université de Poitiers. Voir le programme du colloque. Le texte est publié dans l'ouvrage dirigé par Patrick Troude-Chaste

La technique et la chair - 2e partie

Daniel Cérézuelle
Article rédigé en vue d'une communication au colloque sur Jacques Ellul qui s'est tenu les 21 et 22 octobre 2004 à l'université de Poitiers. Voir le programme du colloque. Le texte est publié dans l'ouvrage dirigé par Patrick Troude-Chastenet :

Incarnation de l'esprit ou spiritualisation de la matière

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Imprégnation de la chair par l'esprit. C'est la première définition de l'incarnation. Son lieu est l'amour, car elle suppose le consentement. Une seconde définition s'est imposée, pour triompher au XXe siècle dans la philosophie de Teilhard de

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