Jugements sur Pascal
ANDRÉ SUARÈS
Pascal «a été le plus grand, car il a eu les grandeurs de presque tous les autres. Il est à la fois le poète, le saint et le savant, l’homme qui voit, l’homme qui sait, l’homme qui pense.»
SAINTE-BEUVE
Tout homme a dans Pascal un semblable et un miroir
«Pour ceux qui lisent les Pensées, le génie de l'écrivain a quelquefois donné le change sur la méthode et sur le fond. L'éclat soudain de cette vive parole, l'impétuosité et presque la brusquerie de l'accent, font croire à quelque chose d'excessif, et même de maladif, qui tient à une singularité de nature. On se sent en présence d'un individu extraordinaire. En mettant à part la qualité incomparable du talent, tout homme a dans Pascal un semblable et un miroir, s'il sait bien regarder. Il y a un Pascal dans chaque chrétien, de même qu'il y a un Montaigne dans tout homme purement naturel. Creusez en vous-même, étudiez et sondez votre propre duplicité, plongez en tout sens au fond de l'abîme de votre coeur, et vous n'y trouverez pas autre chose que ce ce que Pascal vous a rendu en des traits si énergiques et si saillants. La théologie de l'auteur des Pensées, à la bien voir et en la dégageant qui n'y tiennent pas essentiellement, porte en plein sur la nature de l'homme; c'est là sa force et son honneur» (Cité par Henri Massis, préface à l'édition Pascal par Sainte-Beuve, 10 / 18, 1962).
Les bornes du génie de Pascal
«Si grand que soit Pascal par le génie, il y a mille choses vraies et grandes dans lesquelles, soit à cause de son temps, soit surtout à cause de sa nature (car il a bien su deviner ce qui était non pas selon son temps, mais selon sa nature), il n'entre pas et n'a pas l'idée d'entrer. Énumérons un peu: il ne sent pas la poésie, il la nie ; et la poésie est toute une partie essentielle de l'homme, même de l'homme religieux. Il étudie, il sonde et scrute la nature, il la contemple dans ses abîmes; il ne la sent guère que pour s'en effrayer. Il n'y voit pas de symbole, le miroir vivant de l'univers invisible (tanquam per speculum), une occasion de parabole perpétuelle, ce que saint François de Sales entendait si bien. «Si la foudre tombait sur les lieux bas, dit Pascal, les poètes et ceux qui ne savent raisonner que sur les choses de cette nature manqueraient de preuves» ; et il ne voit pas assez qu'il y a autre chose que le raisonner, en pareille matière; qu'il y a l'analogie sentie, l'harmonie devinée; Dieu en un mot (pour parler son langage), Dieu sensible au cœur par la nature» (Port-Royal, voir ce texte).
HENRI BRÉMOND
Pascal contre le jansénisme
«Une lecture attentive des Pensées ne rend-elle pas sensible, soit le conflit que nous avons dit entre le Pascal janséniste et l'autre, le meilleur Pascal, soit la victoire suprême du second sur le premier? Qui ne voit en effet que ce qu'il y a de plus original, de plus vivant, de plus fort dans l'apologétique des Pensées, de plus profond dans la vie intérieure de Pascal, respire, comme on disait alors, contre les dogmes de Jansénius? Et sans doute, il a d'abord conçu la grâce comme une concupiscence sainte, une assurance béatifiante, une certitude personnelle; sans doute l'intime jouissance de sa prédestination le tient dans la joie, modifie sa foi, son espérance, sa charité; donne un autre accent que celui que l'on croit entendre d'ordinaire au Mémorial et au Mystère de Jésus; mais enfin il n'y a pas que cela dans sa conception et son sentiment du christianisme: il y a encore l'idée réelle et vécue de la coopération personnelle et de l'admissibilité, possible malgré tout, de la vocation et de la grâce; il y a l'idée anti-janséniste du travail méthodique et ascétique de la volonté, organe de créance; il y a la recherche d'une voie spéculative et pratique pour exercer une action sur les incroyants, il y a le désir apostolique de susciter dans l'âme de ses lecteurs une initiative, de leur faire tendre, à tous, les bras au Libérateur. S'il paraît quelquefois se mettre en contradiction avec les mystiques et avec l'école française sur l'objet suprême de la religion, il rentre dans l'orthodoxie par son insistance à proclamer, contre les faux mysticismes, que Jésus-Christ est la seule voie, la seule vérité, la seule vie. S'il exagère les suites de la faute originelle, et si nous préférons de ce chef aux outrances de son augustinisme la philosophie plus humaine et tout ensemble plus divine de François de Sales, son erreur même sur tous ces points nous met en garde contre un optimisme décevant qui méconnaîtrait, soit la malice intrinsèque du mal, soit la distinction nécessaire entre l'ordre de la nature et celui de la grâce, comme si la création n'avait qu'à se déployer en son sens pour atteindre la fin divinement marquée à sa destinée. Encore une fois, je n'oublie pas que, dans vingt endroits de son livre, Pascal nous montre le monde présent comme un enfer où toute communication est rompue entre Dieu et l'homme. Il le dit, il le répète, mais à quoi bon, puisque le meilleur de ses arguments suppose une philosophie toute contraire, son appel aux raisons du cœur n'étant plus qu'une ironie désespérante si la faute originelle a complètement perverti le cœur auquel cet appel s'adresse? J'avoue qu'il humilie notre raison, et avec outrance, mais parce qu'elle n'est que raison, et non parce qu'elle est raison déchue. Pourquoi ferait-il crédit à notre cœur, lequel ne serait pas moins déchu que notre raison? Qu'on s'y prenne comme l'on pourra et que l'on choisisse: si le plus profond Pascal résiste à cette philosophie de François de Sales, que tantôt nous opposions au Pascal, disciple d'Arnauld, l'Apologie est bâtie sur un sophisme, elle ne vaut plus que par le style.
«C'est le cœur qui sent Dieu et non la raison. Voilà ce que c'est que la foi, Dieu sensible au cœur», si, comme on le reconnaît, je crois, Pascal n'a rien écrit de plus personnel que cette bienheureuse phrase, qui ne voit encore que par là nous est rendu le Dieu créateur, le Dieu Père que toute la tradition chrétienne nous ordonne et que le Pascal janséniste ne nous permet pas d'aborder «directement»? «Je dis que le cœur aime l'être universel naturellement»', oui certes, et saint Thomas et saint François de Sales l'ont dit avant vous. Or cet amour, quasi instinctif, possible, facile à toute créature raisonnable, bien que, dans l'ordre présent, chrétiens ou païens, nous en devions les inspirations vraiment salutaires à la grâce du Christ Rédempteur, cet amour ne saurait avoir pour objet direct l'Homme-Dieu envisagé comme «réparateur de notre misère»; il s'adresse directement à l'Être des êtres, à Dieu même. Enfin et comme tout se tient dans une tête bien faite, voici que par le même chemin qui le rapproche des humanistes dévots, Pascal rejoint aussi les mystiques, ses vrais frères. Ce cœur, en effet, qui sent Dieu et qui nous fait connaître «les premiers principes»', doit toucher, au moins par ses ultimes frontières à cette «suprême pointe de l'esprit», je veux dire, à cette zone profonde où se fait la rencontre mystique entre l'âme et Dieu. Et c'est ainsi que, dans une âme vraiment vivante, la vie elle-même, complète, corrige et déborde les formules trop étroites sur lesquelles on avait cru la régler» («Le meilleur Pascal», Histoire du sentiment religieux en France, t. IV, voir ce texte).
MIGUEL DE UNAMUNO
«La lecture des écrits que nous a laissés Pascal, et surtout celle de ses Pensées, ne nous invite pas à étudier une philosophie, mais à connaître un homme, à pénétrer dans le sanctuaire d’universelle douleur d’une âme, d’une âme toute nue et, mieux encore peut-être, d’une âme à vif, d’une âme portant cilice. Et comme celui qui entreprend cette étude est un autre homme, il court ce risque que signale Pascal lui-même dans sa Pensée 64 : « Ce n’est pas dans Montaigne, mais dans moi, que je trouve tout ce que j’y vois ». Le risque? Non, ce n’en est pas un. Ce qui fait la force éternelle de Pascal, c’est qu’il y a autant de Pascal que d’hommes qui, en le lisant, le sentent et ne se limitent pas à le comprendre. C’est ainsi qu’il vit en ceux qui communient dans sa foi douloureuse. Je vais donc présenter mon Pascal» (voir ce texte).
VOLTAIRE
«Il me paraît qu'en général l'esprit dans lequel M. Pascal écrivit ces Pensées, était de montrer l'homme dans un jour odieux; il s'acharne à nous peindre tous méchants et malheureux; il écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les jésuites. Il impute à l'essence de notre nature ce qui n'appartient qu'à certains hommes: il dit éloquemment des injures au genre humain.
J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime; j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu'il le dit» (Premières remarques sur les Pensées, voir ce texte).
CONDORCET
«La réputation de Pascal après sa mort fut si grande, le nom imposant de défenseur de la religion contre les incrédules fut répété avec tant d'avantage, les gens de lettres, français ou étrangers, se réunirent pour l'admirer d'une voix si unanime, que les jésuites mêmes furent, en quelque sorte, forcés de respecter sa mémoire. Maintenant qu'ils ne sont plus, que le parti janséniste, soutenu par quelques hommes de mérite que les jésuites avaient eu la maladresse de se rendre propriétaires, va être anéanti avec eux, le nom de Pascal survivra seul à ces querelles, parce que, de tous ceux qu'elles ont agités, lui seul a eu un véritable génie, et qu'elles n'ont pu l'absorber tout entier. Ses Provinciales et ses Pensées l'ont placé au rang des hommes éloquents et des grands écrivains; son nom, lié avec la découverte de la pesanteur de l'air tiendra toujours une place honorable dans l'histoire de la physique, et son Traité de la Roulette sera regardé comme un monument imposant de la force de l'esprit humain» (Éloge de Pascal, voir ce texte).
CHESTERTON
«Pourquoi s'obstine-t-on chez nous à ne vouloir rencontrer l'âme immense d'un Pascal que là où elle s'amenuise et se durcit en pointe, la pointe de la rancune janséniste contre les jésuites?»
(Saint Thomas d'Aquin, trad. Maximilien Vox, Librairie Plon, Paris, p.183)
Bibliographies
Trente ans de bibliographie pascalienne (Centre international Blaise Pascal (Centre d'Études sur les Réformes, l'Humanisme et l'Âge Classique, UFR Lettres Langues et Sciences Humaines, Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand, France). Le même site propose une très riche "Bibliothèque du dix-septiémiste" : "Cette bibliographie ne prétend pas à l’exhaustivité; elle peut servir de vade-mecum aux étudiants littéraires dix-septièmistes qui cherchent à s’orienter."
Solide bibliographie (ouvrages et articles) sur le site du CERPHI
Ouvrages récents sur Pascal : 2000, 2001, 2002, 2003 et 2004 (Bibliothèque de la Société de Port-Royal)
Livres
Bord, André. Pascal et Jean de la Croix. Préface de Philippe Sellier. Paris, Beauchesne, 1987.
Brun, Jean. La philosophie de Pascal. Paris, P.U.F., 1992. Coll. «Que sais-je?» # 2711. 2e éd. corr., 1995.
Brunschvicg, Léon. Descartes et Pascal lecteurs de Montaigne. Neuchâtel, Éd. de La Baconnière, 1945. Réédition chez Pocket, 1995.
Descotes, D. Blaise Pascal. Littérature et géométrie, Clermont-Ferrand, Presses de l’Université, 2001
Gouhier, Henri. Blaise Pascal. Commentaires. Paris, Vrin, 1971.
Gouhier, Henri. Blaise Pascal: conversion et apologétique. Paris, Vrin, 1986. «Bibliothèque d'histoire de la philosophie».
Guardini, Romano. Pascal ou le drame de la conscience chrétienne. Traduit par H. Englemann et R. Givord. Paris, Seuil, 1953.
Guitton, Jean. Pascal et Leibniz. Étude sur deux types de penseurs. Paris, Aubier, Éditions Montaigne, 1951. Coll. «Philosophie de l'esprit».
Leclerc, Éloi. Rencontre d'immensités. Une lecture de Pascal. Paris, Desclée de Brouwer, 1993.
Maurras, Charles. Pascal puni. Conte infernal présenté par Henri Massis. Paris, Flammarion, 1953.
Pascal. Textes du Tricentenaire. Paris, Fayard, 1963. Des contributions de Jean Guitton, Henri Massis, François Mauriac, Henri Gouhier et al.
Pascal et Port-Royal. Paris, Fayard, 1962. Des contributions de Hans Urs von Balthasar, Gustave Thibon, Henri Massis, Daniel-Rops et al.
Renaud, Jean. Pascal ou la nostalgie de l'esprit. Québec, Éditions du Beffroi, 1989.
Sellier, Philippe. Pascal et saint Augustin. Paris, Armand Colin, 1970.
Revues
Courrier du Centre International Blaise Pascal (Institut d’histoire de la pensée classique, de l’Humanisme aux Lumières (Institut Claude Longeon) - Unité Mixte de Recherche CNRS-5037, (Université Jean Monnet Saint-Étienne). Édité par Dominique Descotes. 21 numéros parus à ce jour.
Publications en ligne
Publications anciennes
Périer, Gilberte. Lettres, opuscules et mémoires de Madame Périer et de Jacqueline, soeurs de Pascal et de Marguerite Périer, sa nièce. Publiés sur les ms. originaux par M. P. Faugère. Paris, A. Vaton, 1845, XXIV-490 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF)
Condorcet, Jean-Antoine-Nicolas de Caritat (1743-1794; marquis de). Pascal. Reproduction de l'édition de Paris : Cornély, 32 p. (Le livre pour tous. Nouvelle série; 28) - Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF
Sainte-Beuve, Charles-Augustin. Port-Royal, Paris, Hachette, 1860 (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode texte, format html)
Vinet, Alexandre (1797-1847). Études sur Blaise Pascal. 4e éd. Paris, Fischbacher, 1904, VII-387 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF)
Bertrand, Joseph (1822-1900). Blaise Pascal, Paris, C. Lévy, 1891, XIV-399 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF)
Hatzfeld, Adolphe. Les grands philosophes, Pascal, Paris, F. Alcan, 1901, XII-291 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF)
Barbey d'Aurevilly, Jules Amédée. L'internelle consolacion : Ste Térèse, Pascal, Bossuet, St Benoît Labre, le curé d'Ars. Numérisation de l'édition de Paris, Bloud, 1909, 66 p. (Science et religion. Chefs-d'oeuvre de la littérature religieuse; 532) - Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF
Boutroux, Émile (1845-1921). Pascal. Reproduction de l'édition de Paris, Hachette, [1939], 205 p. (Les grands écrivains français) - Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF
Bremond, Henri (1865-1933). Histoire littéraire du sentiment religieux en France. Tome IV. La conquête mystique : l'Ecole de Port-Royal. Reproduction de l'édition de Paris, A. Colin, 1967, 604 p. Le chapitre IX, "La prière de Pascal" (p. 318-417), est tout spécialement consacré au savant et mystique français.
Duhem, Pierre (1861-1916). "Chapitre XVII. La coordination des lois de la statique", "1. Le P. Marin Mersenne (1588-1648) - Blaise Pascal (1623-1662) - Le P. Zucchi (1586-1670) - Le P. Honoré Fabri (1606-1688)", in Les origines de la statique. Tome II. Paris, Librairie scientifique A. Hermann, 1906, 364 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF). Voir la page 193 et les suivantes
Grouchy, Vicomte de. "Documents inédits sur Blaise Pascal, suivis de son testament et de son billet d'enterrement", Bulletin de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de-France, année 17, 1890, p. 36-49 (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF)
Todhunter, Isaac. A history of the mathematical theory of probability, from the time of Pascal to that of Laplace, Cambridge; London, Macmillan, 1865, XVI-624 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF)
Falckenberg, Richard. "Chapter III : The Development and Transformation of Cartesianism in the Netherlands and in France", "3. Pascal, Malebranche, Bayle", in History of Modern Philosophy. From Nicolas of Cusa to the Present Time. Third American from the Second German Edition. Traduit avec l'assentiment de l'auteur par A. C. Armstrong, Jr., 1893.
Richter, Raoul. Essays, Leipzig, F. Meiner, 1913, XV-416 p. (Bibliothèque nationale de France, Gallica - mode image, format PDF). Comporte un essai sur Pascal. En allemand.
Publications contemporaines
Éduquer au paraître: l'ordre politique chez Montaigne et Pascal, par Phillip Knee, Université Laval, Québec (Paideia Project, Twentieth World Congress of Philosophy, Boston, Massachusetts, É.-U., 10-15 août 1998).
Pascal: The First Modern Christian, par Edward T. Oakes, First Things, no 95, août-septembre 1999, pp. 41-48.