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    Dossier: Psychologie

    Pour une renaissance de la psychologie

    Jacques Dufresne

    Je prends le mot psychologie dans son sens premier de science(logos) de l’âme (psyché). Cette science est en voie de disparition depuis plus d’un siècle. Quelle peut être sa légitimité dans un monde où le mot âme n’est prononcée que timidement et où le mot science est réservé aux choses mesurables?

    Suivant l’exemple de représentants de la grande tradition, comme le regretté James Hillman, je soutiens ici qu'il faut assurer la renaissance de cette science. Nous avons besoin d’elle en effet pour orchestrer les efforts de tous ceux qui, paysans, écologistes ou penseurs radicaux veulent mettre un terme à l’emmachination de l’être humain, à son assimilation progressive aux robots

    Les mots pour dire l'âme

     Le comédien américain Robin Williams s’est suicidé récemment. Cet événement a donné lieu dans les médias américains et par suite dans ceux du monde entier à une avalanche de propos pseudo-scientifiques sur la nature de la dépression dont souffrait l’homme célèbre. Sanjay Gupta, le médecin en chef de CNN, a donné le ton en reprenant à son compte la trompeuse analogie entre le diabète et la dépression. On connaît désormais, a-t-il dit en substance, les causes physiologiques de la dépression aussi bien que celles du diabète : un déséquilibre chimique dans le cerveau; message qui pour les téléspectateurs équivalait à celui-ci : si les thérapeutes au chevet du comédien avaient bien fait leur travail, il lui aurait prescrit un médicament qui l’aurait sorti de son enfer.

    Des savants plus crédibles que le docteur Gupta ont beau avoir démontré que la corrélation sérotonine/dépression n’a pas été dûment établie,1 cette hypothèse a valeur de dogme parce qu'elle correspond à l’esprit du temps, tout à la simplification. Méfions-nous des simplifiers disait déjà Lewis Mumford, il a plus de cinquante dans The conduct of life. Nous constatons aujourd’hui qu'ils ont triomphé dans le dernier des bastions de la complexité : la psychologie.

    Qu'on me comprenne bien : je ne veux pas dire qu'il n’existe pas de médicaments efficaces et nécessaires contre diverses maladies mentales. Je fais seulement écho aux chercheurs sérieux qui rappellent qu'on est encore bien loin de connaître le principe actif de ces médicaments aussi bien que celui de l’insuline.

    Les simplifiers ont d’autant plus de facilité à s’imposer que le substrat vivant de la complexité s’est appauvri. Dans la Perte des sens, Ivan Illich rappelle que «des douzaines de mots recouvrant les nuances de la perception sont tombés en désuétude. En ce qui concerne les fonctions du nez, il s’est trouvé quelqu’un pour dénombrer les victimes : sur les cent-cinquante-huit mots allemands indiquant les variations de l’odeur employés par les contemporains de Dürer, trente-deux seulement sont encore utilisés.»2 Les sens, témoins immédiats de la vie et de sa complexité, se sont effacés devant les données chiffrées. «Nos sens nous trompent!» Nous avons pris trop au sérieux cet avertissement de Descartes.

    Des sens à la sensibilité, la distance est petite. Alors que nous parvenons tout juste à distinguer la joie du plaisir, au temps de saint Thomas on avait l’embarras du choix des mots pour désigner la joie : allégresse, (provient de la dilatation du cœur) exultation (signes extérieurs d’une joie se manifestant au dehors), enjouement (certaines marques ou effets particuliers de l’allégresse). La langue française met aussi à notre disposition le mot alacrité : «État de vigueur et de vitalité corporelle souvent mêlé de bonne humeur et d’entrain.»
    Un ami devant qui j’évoquais cette perte des sens et des mots attira mon attention sur la distinction que fait Alain, l’auteur de Propos sur le bonheur, entre abattement et accablement


    « Accablement
    C’est un état de tristesse sans espoir qui vient de la rencontre de beaucoup de malheurs, petits et grands. «Contre l’accablement on propose cette maxime : une chose à la fois.»

    Abattement
    C’est un état qui suit un choc inattendu, état bien distinct de celui de l’accablement, qui se fait par degrés et accumulation. L’abattement est naturel, et il faut lui laisser son temps, qui est un temps de repos.»3

    Commentaire de mon ami, un docteur en psychologie comme par hasard : «Aujourd’hui nous n’avons qu'un mot pour désigner chacun de ces deux états, un mot qui nous fait entrer dans une spirale médicale conduisant au médicament : dépression. »

    Pour proposer le remède approprié à l’accablement, il faut connaître le mot accablement, comme il faut connaître distinction entre la tendresse et la sentimentalité pour ne pas être dupe d’un faux amour. Une renaissance de la psychologie suppose donc une redécouverte des sens et de la sensibilité. Elle suppose de la rigueur dans la finesse.

    Guérir en s'accomplissant

     Dans ce domaine, les amateurs de vin ont peut-être ouvert la voie aux psychologues. Ce n’est là toutefois qu'une condition élémentaire de la renaissance. De Platon à Alain, vingt-cinq siècles pendant lesquels le mot âme a eu un sens, on a eu recours à la psychologie en Occident en vue de la sagesse et de la sainteté, en vue de devenir meilleur, beau et bon (kalos kai agathos) tandis que nous psychologisons à la hâte aujourd’hui en vue d’une normalité qui consiste dans l’aptitude à reprendre le travail le lundi suivant.

    Certes la poursuite des grands idéaux avait souvent été un échec, échec dont les derniers psychologues, Nietzsche en tête, ont fait l’impitoyable analyse : «voyez avec quel air d’envie la chienne sensualité mendie un morceau d’esprit quand un morceau de chair lui est refusé.» Mais c’est une exigence supérieure et non le nihilisme et le cynisme qui incitait Nietzsche à fustiger les idéaux. Il a lui-même repris à son compte la division tripartite de l’âme de Platon. «Nous sommes à la fois colombe, serpent et cochon» écrit-il dans le Gai savoir. Platon distinguait le le noos,(l’intelligence) le thumos, l’affectivité, l’épithumia, le désir. Ces trois parties de l’âme correspondent à la tête, au cœur et au ventre. L’idéal qui a longtemps marqué la chrétienté aussi bien que l’humanisme en Occident était de faire régner l’harmonie entre ces trois parties : que l’intelligence gouverne certes, mais sans provoquer l’atrophie des autres parties de l’âme!

    Que d’obstacles toutefois sur la voie conduisant à cet idéal: le mensonge à soi-même, la compensation, le refoulement, le ressentiment. Dans ce contexte la psychologie a pour mission de lever les obstacles en les faisant accéder à la conscience souvent au prix d’une souffrance dans et par laquelle la vérité sur soi-même s’incarne. Ce que les Grecs appelaient catharsis. Je prendrai comme exemple le ressentiment et divers autres mensonges qui furent bien démasqués par Nietzsche et avant lui par ceux qu'on appelle les moralistes français, même s’ils sont les penseurs les moins moralisateurs qui soient : LaRochefoucaud, Chamfort, Rivarol.

    La capacité d’admirer et d’aimer est l’un des signes auxquels on reconnaît que l’harmonie règne dans une personne, que son esprit est assez libre et assez bien soutenu par son affectivité et ses instincts pour se laisser toucher par un être fragile, un beau paysage ou un acte courageux. Cette capacité est hélas! souvent entravée par cette forme d’envie particulièrement insidieuse qu'on appelle le ressentiment. «Ils sont trop verts,» dit le renard de la fable à propos de raisins bien mûrs qu'il ne peut pas atteindre.

    On trouvera une réflexion plus profonde sur ce vice – mais est-ce un vice ou un complexe? - dans l’encyclopédie de l’Agora. Disons seulement que ce trait de caractère portant à tout dénigrer correspond à des racines si profondes qu'on prend un grand risque lorsqu’on tente d’aider une personne à ne plus en être victime, le risque de blesser cette personne irrémédiablement… et peut-être inutilement. L’estime de soi dans ce qu'elle a de plus profond est en cause. Le ressentiment est toujours lié à une impuissance inavouée.

    Ce risque est celui de la psychologie comme science de l’âme. Dans les grandes traditions spirituelles c’était le gourou ou le directeur de conscience qui l’assumait . Qui doit l’assumer aujourd’hui, sinon d’abord le psychologue? Il faut l’assumer. Sans quoi on continuera de confondre la psychologie avec une quelconque science du comportement et la psychiatrie avec une neurologie sortie de ses gonds; les thérapies se réduiront au plus petit commun dénominateur pragmatique, ce qui provoquera l’abaissement de l’ensemble de la société
    Les origines de la psychologie sont philosophiques, faut-il le rappeler. Au fur et à mesure qu'elle est passée dans l’orbite de la médecine, on a vu se multiplier les états normaux qui entraient dans le manuel des troubles mentaux (DSM). Le mouvement inverse, ramener ces états dans la zone du naturel, s’impose.

    La psychologie classique que vous voulez rétablir, m'objectera-t-on, est destinée à des personnes en santé qui désirent devenir meilleures. À l'époque où elle était la règle, les malades mentaux étaient abandonnés à eux-mêmes. C'est vrai. Mais nous parlons ici de la psychologie, non de la psychiatrie. Or le domaine de la psychologie c'est cette zone floue où la différence entre l'aspect moral d'un trouble et son aspect médical n'est jamais parfaitement claire. Le plus souvent on a le choix entre élever le trouble, l'abattement par exemple, en le faisant concourir à l'accomplissement la personne ou le tirer vers le bas en en faisant une maladie qu'il faut guérir comme on guérit une infection locale: sans se soucier de la personne dans sa totalité.

    La grande tradition occidentale n’est pas la seule voie à emprunter pour parvenir à cette fin. La psychanalyse ouvre de nombreuses autres perspectives, l’éco psychologie également. Il suffit de lire les principaux livres de David Abram, The spell of the sensuous et Becoming animal pour s’en convaincre. L’écologie humaine est tout aussi intéressante. Je lis en ce moment, The Village Effect de Suzan Pinker, heureux de constater que les neurosciences confirment ce que les hommes ont toujours su, sauf depuis quelques décennies: que le face à face avec autrui est bon pour eux à tous égards.

    L'instrumentalisation


    Je ne peux pas explorer ces diverses voies dans le cadre de cet article et je n’aurais pas la compétence pour le faire. Je me limiterai à une mise en garde générale sur le danger que présente l’instrumentalisation dans la psychologie science de l’âme actuelle. J’ai été vers la fin de la décennie 1970 l’un des premiers au Québec à parler de la guérison par le rire. J’avais lu et commenté un livre intitulé La volonté de vivre. C’était l’histoire, d’abord racontée dans le New England Journal of Medicine, d’un journaliste New-Yorkais qui avait soigné une polyarthrite par une série de séances de fou rire. Il avait, entre autres procédés artificiels demandé à ses amis de lui apporter les fils qui les avait fait le plus rire et de les regarder en sa compagnie. Ce traitement combiné avec de fortes doses de vitamine C lui a valu un sursis de 10 ans.


    Heureux homme! Malheureuse humanité toutefois : le rire venait de perdre son innocence, son caractère naturel, gratuit, pour entrer dans la sphère médicale, devenir une chose que l’on fait volontairement pour sa santé plutôt que de la vivre tout simplement, sans retour sur soi 4. Le fait est que les hilarothérapeutes se sont multipliés à partir de ce moment. Robin Williams lui-même a pratiqué l’hilarothérapie dans le rôle de Patch Adams Vers la même époque, si je ne m’abuse, les arts, à commencer par la musique, ont subi le même sort. De sorte que lorsque madame Pinker fait l’éloge du face à face dans les villages de Sardaigne, je vois avec horreur venir le jour où mes voisins m’adresseront la parole non pour le plaisir de me parler, mais pour se guérir ou pire encore pour me guérir. On rencontre déjà trop de gens qui marchent tristement pour obéir aux ordres de leur médecin ou qui font l’amour sans amour parce que la prouesse serait l’équivalent d’une marche de 7 kilomètres.


    Du côté de l’écopsychologie, le danger est encore plus grand. Place à la thérapie par les oiseaux, les fleurs sauvages, les levers et les couchers de soleil. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que l’on veuille remplacer les animaux de compagnie par des robots poilus dans les centres d’accueil. L’animal instrumentalisé, utilisé à des fins médicales, est en voie de robotisation.


    À ce rythme, nous ne vivrons plus, nous ferons des expériences. Nous instrumentalisons tout ce nous touchons. Comment en sommes-nous venus là? Sujet d’étude passionnant pour un psychologue. Parce qu'en nous l’hétéronomie s’est substituée à l’autonomie, parce que la volonté orientée vers des objectifs abstraits s’est substituée au désir et le calcul à la spontanéité ?


    Laissons donc courir les enfants vers la mer qui les attire plutôt que de leur assigner des objectifs qu'ils ne pourront atteindre que par des actes volontaires. Plutôt qu'’instrumentaliser l’exercice (courrir en surveillant son bracelet médical pour s'assurer qu'on a bien accompli l'effort prescrit ) créons des milieux de vie où la polarité dispense de recourir inutilement à la volonté. La polarité est l’attirance qu'exercent la nature et les œuvres d’art sur les êtres vivants. Un psychologue aujourd’hui doit d’abord être un architecte et un paysagiste. Ce que fut Lewis Mumford. C’est pourquoi il faut redécouvrir ce grand penseur qui fut aussi un grand vivant.

    1-http://www.anh-europe.org/Depression_Mental_condition_or_gut_disorder

    2- Ivan Illich, La perte des sens, Fayard, Paris, 2004 p.197

    3- Alain, Définitions, Gallimard, Paris 1953, p. 11 et 14

    4-Le «sans retour sur soi» est pris ici dans son sens positif, comme synonyme de spontanéité. La même expression peut désigner aussi une psychologie expéditive qui exclut toute forme d’introspection.»

    Date de création : 2014-09-12 | Date de modification : 2014-09-15
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    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Extrait
    Or le domaine de la psychologie c'est cette zone floue où la différence entre l'aspect moral d'un trouble et son aspect médical n'est jamais parfaitement claire. Le plus souvent on a le choix entre élever le trouble, l'abattement par exemple, en le faisant concourir à l'accomplissement la personne ou le tirer vers le bas en en faisant une maladie qu'il faut guérir comme on guérit une infection locale: sans se soucier de la personne dans sa totalité.

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