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    Dossier: Philia

    Choisir la philia

    Jacques Dufresne
    Voici l'éditorial d'un numéro du magazine L'Agora intitulé L'État, le marché et la philia, paru le 24 septembre 2003, juste avant un colloque sur le thème suivant: Par-delà l'interventionnisme et le laisser-faire, une inspiration pour la société. On peut consulter sur ce site le programme de ce colloque, qui se tiendra du 17 au 19 octobre 2003.
    Choisir la philia pour humaniser le marché et l’État

    À Jacques Godbout, auteur de l’Esprit du don et de Le don, la dette et l’identité dont je reprends la thèse en l’associant à une réflexion sur le système technicien et en la complétant par quelques propositions concrètes.


    Le don représente encore aujourd'hui l'une
    des façons d'exprimer cette émotion politique
    qu'Aristote nommait l'amitié, la philia.

    M. WALZER

    La philia, quel que soit l'équivalent français adopté,
    c'est la réserve de chaleur humaine, d'affectivité,
    d'élan et de générosité (au-delà de la froide impartialité

    et de la stricte justice ou de l'équité) qui nourrit et stimule
    le compagnonnage humain au sein de la Cité : et cela à
    travers les fêtes, les plaisirs et les jeux comme à travers
    les épreuves. La philia, c'est aussi le sentiment désintéressé
    qui rend possible de concilier, comme le veut Aristote, la
    propriété privée des biens et l'usage en commun de ses
    fruits, conformément au proverbe – repris par l'auteur
    de la Politique à l'appui de sa thèse opposée à celle de Platon
    – qu'entre amis "tout est commun".
    JEAN-JACQUES CHEVALIER, Histoire de la pensée politique,
    tome 1, Payot, Paris 1979.



    Les milliers de personnes âgées, mortes cet été en France, de silence, de solitude et de chaleur auront été l'une des manifestations d'un désordre dont il existe plusieurs autres symptômes dans nos sociétés riches. Il y a désordre, nous rappelle Simone Weil, lorsque se multiplient les situations où il faut choisir entre deux obligations également fondamentales : par exemple, dans le cas d'un couple d'âge moyen, veiller sur ses vieux parents ou offrir à ses enfants des vacances qui leur permettront de relever le défi des études sans mettre leur santé en péril. En France, cet été, trop de couples ont négligé leurs vieux parents.

    Au moment où ces mauvaises nouvelles venant d'Europe se multipliaient, on apprenait qu'au Canada, 46 % des médecins sont dans un état de burnout avancé et que parmi ces gardiens de la santé personnelle et publique, le taux de suicide était deux fois plus élevé que dans la moyenne de la population. La même étude de l'Association médicale canadienne, (AMC) nous rappelait que 40 % de la population active souffre du même mal, associé au travail et plus précisément à la difficile conciliation des exigences du travail et de celles de la vie de famille. Pendant la même canicule, les corps rassemblés sur les plages du Pacifique et de l'Atlantique rendaient manifeste le fait que l'obésité est une catastrophe nationale aux États-Unis. Derrière ces maux visibles, la souffrance des personnes handicapées, des malades mentaux et de leur famille, qui trouvent rarement autour d'eux le soutien dont ils auraient besoin. Les itinérants sont l'aspect visible de ce problème.

    Chacun de ces symptômes a ses causes particulières, mais il en est une générale qui est commune à tous : le système technicien. 2 On peut diviser la société en trois sphères : le marché, l'État et la sphère du don, que nous appellerons la philia, à l'instar de M.Walzer. Bien que l'on n'en tienne pas compte dans la plupart des analyses, cette dernière a conservé une grande importance, même dans les sociétés où l'État et le marché semblent se partager tout l'espace.
    L'État, le marché, et dans une moindre mesure la philia sont sous l'empire du système technicien, qui fut si bien analysé par Jacques Ellul. Par phénomène technique, nous dit Ellul : «Il faut entendre la recherche en toute chose de la méthode la plus efficace absolument. » Les machines, et désormais les robots, étant de bons moyens d'accroître l'efficacité, on pourrait être tenté de réduire le système technicien aux interrelations entre les machines dans un ensemble unifié par la recherche de l'efficacité. Le système technicien est plus englobant : il comprend l'ensemble des méthodes, y compris celles qui s'appliquent aux organisations et à la vie personnelle. La personne qui s'engage de manière irréfléchie dans le système technicien risque fort de devenir un simple moyen, un simple rouage dans la méga machine. C'est d'ailleurs l'une des causes, la plus fondamentale, de l'épuisement professionnel.3

    Parmi les caractéristiques du système technicien, il y a l'autonomie : il se développe selon ses propres lois, sans tenir compte des besoins humains et du rythme qui convient à leur évolution. C'est le système technicien qui dicte l'heure où le clonage devient possible, et non des êtres humains libres qui feraient un choix en tenant compte de leurs besoins et de leurs valeurs. D'où la tentation irrésistible pour les êtres humains de s'adapter au système technicien, à défaut de pouvoir l'adapter à eux, et de devenir ainsi un simple moyen dans une méga machine qui s'impose comme une fin. Les maux évoqués précédemment sont le coût que nous payons pour cette adaptation forcée.

    L'unité, autre caractéristique du système technicien, a pour corollaire ce que Jacques Ellul appelle la totalisation. Le système technicien étend inéluctablement son empire.
    Il évolue, précise encore Ellul, non pas à une vitesse constante mais à une vitesse en accélération. Le rythme auquel se succèdent les générations de téléphones cellulaires ou d'appareils photo numériques en ce moment illustre parfaitement cette loi qui était loin d'être aussi manifeste au moment où Ellul l'a définie.

    Le profit étant étroitement associé à la productivité, et cette dernière étant une variante de l'efficacité, on pourrait penser que le système technicien et un système économique centré sur le profit ne font qu'un. Mais nous sommes tous à même de constater que le souci de l'efficacité est plus englobant que la recherche du profit. À l'intérieur de l'État, dont la mission est d'assurer le règne de la justice, le souci de l'efficacité et de la productivité, caractéristique première du système technicien, occupe de plus en plus de place, au point que là aussi la personne est souvent réduite au rang de moyen. Il arrive fréquemment, dans les États actuels, que, par souci d'efficacité, l'on réduise l'espace, déjà exigu, dévolu à chaque fonctionnaire.

    Le souci de l'efficacité, il faudrait parler d'obsession dans ce cas, progresse même dans la partie la plus intime de la sphère du don : l'amour, lequel est réduit à la sexualité, elle-même réduite à des procédés mécaniques qui garantissent un plaisir ultime standardisé. Il n'est pas nécessaire de fréquenter les hauts lieux de la pornographie agissante pour constater ce phénomène ; il suffit de jeter un coup d'œil discret sur les titres des pourriels déversés chaque jour dans notre courrier électronique.

    Il faut évidemment se garder d'interpréter de façon simpliste cette critique du système technicien. L'efficacité est une chose nécessaire et naturelle. Le chasseur-cueilleur le savait déjà. Elle est un bien, mais un bien relatif, ce qu'on a tendance à oublier. Se posent alors les deux questions suivantes : 1) La recherche irréfléchie de l'efficacité ne risque-t-elle pas de devenir contre-productive dans l'ordre même où l'efficacité est recherchée ? Comme Ivan Illich et Jean Robert l'ont montré dans le cas des transports, la multiplication des voitures puissantes dans une grande ville a eu pour effet de réduire la vitesse moyenne à celle du vélo. 2) L'efficacité en vue du profit immédiat ne compromet-elle pas l'efficacité au service d'autres fins, plus élevées, comme la conservation de l'intégrité des personnes, des communautés et de la nature ?
    Nous nous arrêterons à cette deuxième question. La notion de capital naturel fait désormais partie du vocabulaire des protecteurs de l'environnement. Si pour accroître de façon constante sa production de maïs, un cultivateur utilise les méthodes efficaces que le marché lui propose, il risque fort d'appauvrir son sol d'une manière telle qu'après un certain nombre d'années, il aura des rendements décroissants et qu'il lui faudra alors beaucoup de temps et d'argent pour régénérer le sol en question. En d'autres termes, il aura épuisé le capital que représentait la partie vivante de sa terre, l'humus. Et à moyen terme, les pertes de capital s'avéreront beaucoup plus importantes que les gains accumulés au cours des premières années.

    Mutatis mutandis, on peut transposer ce raisonnement dans tous les domaines. Les pesticides détruisent les insectes pollinisateurs et l'équivalent du travail gratuit de ces derniers coûtera un jour très cher. L'eau polluée par l'agriculture ou l'industrie provoquera chez les humains et les animaux de la ferme des maladies qu'il faudra traiter à grands frais. On comprend maintenant que du strict point de vue capitaliste, il importe de protéger la richesse naturelle.
    De ce strict point de vue, l'intégrité d'un être humain, sa créativité et la joie qui en est la condition ne sont-elles pas la forme la plus précieuse de capital naturel ? J'emploie le mot intégrité et non le mot santé qui, dans son sens courant, signifie absence de maladie. On peut très bien échapper à la maladie mais avoir perdu sans s'en apercevoir, insensiblement, ces facultés subtiles faisant partie de l'intégrité. « La perte de l'âme est indolore. » (G.Thibon)
    J'oserai même soutenir qu'il y a un rapport plus direct entre l'intégrité et la créativité qu'entre la santé et la créativité. On peut très bien être malade de temps à autre, tout en demeurant intact, c'est-à-dire tel qu'on était aux meilleurs moments de sa vie antérieure.

    Accorder une telle importance à l'intégrité des personnes équivaut à s'engager à ne jamais poursuivre un résultat au détriment des artisans de ces résultats ou, si l'on préfère, à faire entrer les coûts humains dans le calcul des résultats. Si l'on admet que dans le calcul de l'efficience, il faut désormais tenir compte des atteintes au capital naturel dans la production d'un bien, ce qu'on appelle l'éco-efficience, il faut à plus forte raison admettre que les atteintes au capital naturel humain, à ce qu'on pourrait appeler l'ego-efficience, – en faisant du mot ego un synonyme d'intégrité –, doivent aussi être prises en compte.

    L'intégrité des communautés est tout aussi importante. Les économistes et les hommes d'affaires connaissent depuis longtemps l'importance de ce capital social. C'est pourquoi ils investissent de préférence là où il y a le plus de stabilité sociale. La logique du système technicien combinée à celle du système capitaliste est cependant telle que bien des entreprises qui, au point de départ, ont bénéficié de la stabilité sociale du pays d'accueil, ont par la suite contribué à la détruire. À l'éco-efficience et à l'ego-efficience, il faudrait donc ajouter la socio-efficience, si l'on voulait tenir compte de tous les coûts associés à la dégradation de la communauté.

    Le marché et l'État, disions-nous, sont de plus en plus soumis à la logique du système technicien. Dans l'état actuel des choses, leur aptitude à tenir compte des diverses formes d'efficience est limitée, situation d'autant plus inquiétante que l'État et le marché envahissent la sphère du don, la philia, où réside l'espoir.

    L'État repose avant tout sur une valeur qui a comme caractéristique d'être parfaitement compatible avec le système technicien : la justice. La façon la plus simple d'être juste à l'égard des contribuables comme à l'égard des bénéficiaires de l'État, n'est-ce pas l'efficacité dans l'administration des services ? C'est aussi la justice, la justice sociale plus précisément, qui à l'origine a justifié les hausses de taxes et la multiplication des interventions de l'État. La chose a été particulièrement manifeste au Québec où, auparavant, l'aide sociale prenait la forme d'une charité d'inspiration religieuse. Aux yeux des réformateurs de l'État, cette charité avait l'inconvénient majeur d'être arbitraire et par suite humiliante, voire avilissante pour les personnes qu'on appelait alors les nécessiteux. L'État allait transformer ces nécessiteux en des ayant droit et les programmes universels correspondant aux droits accordés à chacun allaient éliminer l'arbitraire. Il subsisterait certes des cas particuliers nécessitant des interventions spéciales ressemblant à des faveurs, mais on veillerait à ce que les décisions prises dans ces cas tiennent compte d'un tel ensemble de règles que le péché de favoritisme soit évité. C'est ainsi qu'aujourd'hui, une personne handicapée n'obtient pas de l'État le fauteuil roulant correspondant à ses vrais besoins, mais celui qui correspond aux règles de la RAMQ. Elle est sûre cependant d'obtenir un fauteuil roulant, alors qu'auparavant elle était exposée à l'arbitraire des œuvres charitables.

    L'État ne s'est toutefois pas limité à substituer la justice universelle aux charités particulières. Ce passage de la charité à la justice dans l'ensemble de la société lui faisait perdre un avantage important sur le plan politique : celui d'accorder impunément des faveurs. Il remplaça (partiellement !) ces faveurs par des droits, qu'il accorda aux individus. Au moment où ils sont accordés, les droits ne coûtent rien, ce qui est en fait, pour acheter les votes, une meilleure monnaie que les objets concrets qui caractérisaient le favoritisme des temps anciens. Il en résulta une pénétration de la règle de droit dans des domaines appartenant à la philia. Forts de leurs droits, qu'ils connaissent mieux que leurs obligations, les enfants peuvent faire un procès à leurs parents pour obtenir d'eux qu'ils les inscrivent dans des écoles privées, chose inimaginable dans une société traditionnelle.

    Nous nous épuisons nous-mêmes à épuiser notre habitat, compromettant ainsi l'avenir de nos enfants. Nous nous rendons malades, nous nous brûlons, littéralement, nous et nos communautés, pour soutenir la croissance d'une efficacité, dont les effets pervers, la dilapidation du capital naturel, sont devenus plus importants que les bienfaits. C'est là une situation idéale en un sens : les remèdes a nos maux sont aussi les remèdes aux maux de la nature.

    Une croissance qui conviendrait à la fois aux hommes et à la nature serait caractérisée par un renversement de la tendance actuelle : au lieu d'être envahie par les sphères du marché et de l'État, et d'être considérée comme négligeable, la philia serait considérée comme la plus importante des trois et servirait de modèle aux deux autres. À noter que je parle de croissance. Dans l'état actuel des choses, un idéal de croissance zéro serait désespérant. Et de même qu'il faut éviter le rejet simpliste de l'efficacité, il faut pour les mêmes raisons continuer de miser sur l'État et le marché.

    Qui peut s'opposer à ce que l'esprit du don imprègne davantage l'État et le marché ? Cette idée ressemble fort à un vœu pieux et bien des gens seront tentés de l'interpréter comme tel. Il nous reste à montrer comment sur une telle base peut s'édifier un ensemble cohérent de choix constituant une politique. Faut-il préciser qu'en un contexte où l'État se retire de la mêlée sociale, à la manière d'une armée incapable de tenir ses engagements dans un pays conquis, une politique fondée sur la philia est une
    nécessité ?


    Choisir la philia
    Choisir la philia comme fondement d'une politique, c'est donner raison à Aristote pour qui l'homme est un zoon politikon, un animal naturellement sociable, contre Hobbes pour qui l'homme est un loup pour l'homme. Cette sombre idée sert de fondement à notre marché, centré sur le calcul et les intérêts de chacun. C'est le règne de la méfiance, par opposition à celui de l'amitié.

    Choisir la philia, c'est s'engager à faire le nécessaire pour que les personnes handicapées, les malades mentaux et leur famille reçoivent le soutien dont ils ont besoin. Notre honneur en tant que membres d'une société moderne est en cause. Jadis, la vie des personnes handicapées était généralement brève et leur exclusion de la société était admise, les Églises leur offrant des refuges. Au moment précis où la science rendait possible pour les personnes handicapées une vie plus longue et meilleure, on jugea les refuges qui leur étaient offerts indignes d'elles. Ce fut le début de la désinstitutionnalisation. Les familles naturelles ou les familles d'accueil allaient devoir prendre le relais des refuges. Si ces personnes ne reçoivent pas de leur communauté et indirectement de l'État le soutien dont elles ont besoin, il faudra bientôt ouvrir de nouvelles institutions. Pour assurer ce soutien, il conviendrait si nécessaire de renoncer à la gratuité de certains services médicaux dont l'efficacité est douteuse.

    Choisir la philia, c'est aussi choisir d'accorder la primauté dans l'État et dans le marché à l'accomplissement des personnes. Il ne s'agit pas là d'une résignation suicidaire à l'inefficacité mais d'un pari sur cette efficacité d'un autre ordre qui est souvent donnée par surcroît dans les situations où existent les conditions de la créativité et de la responsabilité. Bien qu'elle n'échappe pas toujours à une naïveté frôlant le ridicule, la littérature actuelle sur les organisations apprenantes mérite toute notre attention. Qui donc n'a pas eu l'occasion de s'émerveiller des résultats obtenus par une équipe d'êtres libres et amis les uns des autres travaillant à leur rythme et en réseau à une œuvre qui a un sens ?

    Choisir la philia, c'est inviter les États et les entreprises à accorder plus d'importance à la confiance. Un responsable du service des achats surveillé par une personne plutôt que par cinq, comme c'est le cas dans les hôpitaux du Québec, sera plus tenté de tirer des avantages personnels de son poste, mais pour un qui succombera à cette tentation, et qu'il sera facile de congédier, neuf seront plus heureux et plus productifs.

    Choisir la philia, c'est s'engager à substituer l'humanité des choix amicaux à la rectitude des choix bureaucratiques. Quel directeur d'école, quelle directrice d'hôpital, quel chef de département dans un ministère n'ont pas rêvé de former de bonnes équipes en retenant comme critère d'embauche principal les affinités avec le groupe déjà formé plutôt que l'ordre déterminé par l'ancienneté.

    Choisir la philia, c'est inviter les syndicats et les associations patronales à subordonner la communauté de ressemblance à la communauté de solidarité. La communauté de ressemblance est celle qui réunit soit des personnes ayant une activité semblable, soit des personnes du même âge, quel que soit le lieu où elles habitent. La communauté de solidarité est celle qui réunit toutes les personnes, si différentes soient-elles, vivant dans un même lieu. Plutôt que de s'enraciner dans le milieu où vivent leurs employés, les patrons préfèrent souvent se réfugier dans les beaux quartiers et cherchent la compagnie de leurs homologues plutôt que celle de leurs voisins. La mondialisation aura aggravé ce problème. Les employés à leur tour se rapprochent de leurs semblables, ce qui contribue à dissoudre les communautés de solidarité. C'est l'une des causes de la solitude de bien des gens. Dans le même esprit, les autorités politiques devraient favoriser un développement qui favorise les communautés de solidarité.
    Choisir la philia, c'est miser d'abord sur les réseaux naturels plutôt que sur les services rendus par des professionnels, sans toutefois renoncer à la compétence de ces derniers, ce qui suppose qu'on ait d'abord recours à eux pour soutenir la résilience des réseaux naturels, là où elle est encore possible, ou pour susciter l'apparition de réseaux artificiels légers, là où il n'y a pas d'autres solutions possibles.

    Choisir la philia, c'est inviter les gens à organiser leur temps privé de façon à ce qu'il y ait place pour le dialogue et la réflexion sur le sens de la vie. C'est inciter l'État à organiser le temps public selon les mêmes principes. L'ouverture des commerces jour et nuit toute la semaine n'est pas une décision heureuse de ce point de vue. La semaine sans télévision, organisée chaque année par des groupes de parents et d'élèves dans de nombreux pays, est un bel exemple des efforts qui peuvent être faits pour organiser le temps privé de façon à ce que l'âme puisse y respirer.
    Choisir la philia, c'est inviter les fondations et les autres groupes privés de bienfaisance à jouer un rôle accru dans les communautés en évitant toutefois d'imiter l'État ou le marché, en favorisant au contraire les initiatives qui auront pour effet de faire pénétrer l'esprit du don et les règles de l'amitié dans le marché et dans l'État.

    Choisir la philia, c'est veiller à ce que la règle de droit ne nuise pas à la vie sociale, c'est faire en sorte, par exemple, que la crainte d'une poursuite en responsabilité n'incite les gens à refuser de pratiquer l'hospitalité. Combien de gens s'abstiennent d'offrir leur aide à des familles hébergeant une personne handicapée parce qu'ils s'estiment incompétents et que pour cette raison ils craignent d'être tenus responsables d'un accident.

    Ce ne sont là que quelques exemples de mesures s'inspirant de la philia. On trouvera d'autres exemples dans ce numéro. J'aurais aimé pourvoir mettre en relief l'interdépendance entre le tissu communautaire et l'habitat, construit ou naturel. L'intégrité de la communauté est garante de celle de l'habitat et inversement..


    Notes
    1. Cité dans : P. Chanial, « Justice, don et association, la délicate essence de la démocratie», Découverte, Revue du m.a.u.s.s., Paris 2001.
    2. Le système technicien, Calman-Lévy, Paris 1977.
    3. Voir la conférence du docteur Serge Marquis sur cette questions: http ://www.acsm-ca.qc.ca/virage/dossiers/donner-un-sens-a-sa-vie.html
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Mots-clés
    Réseaux, marché, État, don, troisième voie, société civile, économie sociale
    Extrait
    «Une croissance qui conviendrait à la fois aux hommes et à la nature serait caractérisée par un renversement de la tendance actuelle : au lieu d’être envahie par les sphères du marché et de l’État, et d’être considérée comme négligeable, la philia serait considérée comme la plus importante des trois et servirait de modèle aux deux autres. À noter que je parle de croissance. Dans l’état actuel des choses, un idéal de croissance zéro serait désespérant. Et de même qu’il faut éviter le rejet simpliste de l’efficacité, il faut pour les mêmes raisons continuer de miser sur l’État et le marché.»
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    Vickie Cammack
    Philia, communauté, voisinage, solitude, compassion, société civile
    Dave Driscoll
    Don, économie, économie sociale, les institutions et le don
    Platon
    Amour, amitié, liaison, courage, fidélité, lâcheté, domination, tyrans, faveurs, libertinage, sexualité, société civile

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