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    Dossier: Architecte

    Par-delà la solennité et le confort, la paideia

    Jacques Dufresne

     

    Réflexions sur l'architecture en marge de l'ouvrage récent de François Cardinal et Pierre Thibault: Et sil la beauté rendait heureux

    En donnant un tel titre[1] à leur livre, les auteurs s’inscrivaient dans un courant bien particulier de l’histoire de l’art. À travers leur maître à penser contemporain, Alain de Botton, auteur de L’architecture du bonheur, ils se rapprochaient d’une tradition anglaise dont John Ruskin est le principal représentant.

    John Ruskin[2], l’auteur des Sept lampes de l’architecture, est l’un des plus grands critiques d’art de l’Occident moderne. Tout en réhabilitant le Moyen Âge, Giotto en particulier, il a su repérer parmi ses contemporains les artistes les plus originaux, William Turner par exemple, dont il était l’ami. Les deux se croisent dans un film récent sur Turner. Non seulement Proust a-t-il tiré profit de l’enseignement de Ruskin pour peaufiner sa propre évocation des cathédrales gothiques, mais encore il a consacré à sa vie et à son œuvre des pages inoubliables.[3]

    Abolissant la distinction entre le grand art et l’art mineur, Ruskin a aussi réhabilité l’artisan. « Il avait compris que, dans une vraie civilisation, il n’y a pas d’un côté l’artiste, de l’autre l’ouvrier. Il voyait ces deux castes fondues, comme jadis, en une seule, l’artisan. »[4]. Une belle poignée de porte n’est pas seulement une décoration, un je ne sais quoi d’inessentiel qui s’ajoute à l’essentiel de l’architecture, c’est un élément important de l’ensemble de l’œuvre d’art.

    Dans cette élévation de l’utile à l’agréable, le philosophe espagnol Jose Ortega y Gasset verra plutôt une réduction de la beauté au confort et ne manquera pas de reconnaître dans ce fait un trait du matérialisme anglais. « Leur évangile c’est l’identification de l’art aux choses utiles et aux commodités. »[5]. Le détour qui l’amène à cette conclusion est instructif. Partant du grand principe de la morale kantienne selon lequel il faut traiter les personnes comme des fins et non comme des moyens, comme des alter ego et non comme des choses, il soutient qu’il en est de même pour les œuvres : ce sont des personnes et la contemplation est une rencontre à laquelle il faut se préparer par une ascèse appropriée. « Lire des vers n’est pas une de mes occupations habituelles. Pour lire un poème comme pour le créer, nous devrions exiger une certaine solennité. Non une solennité de pompes extérieures, mais bien cette atmosphère de stupeur intime qui envahit le cœur dans les moments essentiels. » [6] On entre dans la beauté comme on entre en prière.

    En intitulant leur livre Et si la beauté rendait heureux, François Cardinal et Pierre Thibault s’éloignaient de la solennité d’Ortega y Gasset et se rapprochaient du confort de Ruskin et de Alain de Botton. Pierre Thibault : « Quand nous concevons des espaces confortables, les gens s'arrêtent, discutent, échangent. Ils font une pause dans leur vie active. Or, notre société privilégie plutôt les espaces de consommation, où nous pouvons manger vite, acheter et déguerpir, tout faire rapidement. Cette orientation engendre une perte de sens, une difficulté à rencontrer l'autre, un désir plus faible de partager. »[7]

    Cette conception comporte un double danger : l’esthétisme ou le fait de s’installer dans la beauté comme sur un oreiller et le conditionnement, lequel consiste à combiner les éléments d’une œuvre en vue de produire tel ou tel effet heureux sur les personnes visées par l’œuvre. Le psychologue behavioriste B.F.Skinner a écrit à ce sujet un livre bien de son époque intitulé Walden Two, une réplique d’ingénieurs du bonheur à l’œuvre poétique de Henry David Thoreau, Walden. La description de Copenhague par Cardinal et Thibault me rappelle la cité de rêve de Skinner.[8] Copenhague, cette ville où chaque « petit bout de rue doit être efficace, »[9] c’est-à-dire donner aux habitants une occasion de se rapprocher les uns des autres.

    Faut-il donc donner raison à Ortega y Gasset contre Ruskin? Quand on a vraiment soif, dit Ortega y Gasset, peu importe le verre dans lequel l’eau nous est servie. Il ne faut pas confondre calmer la soif et satisfaire son besoin de beauté.

    J’ai pourtant bu, dans la maison d’un ami architecte, André Bruyère, à un robinet qui me donnait le sentiment de la beauté autant qu’il me désaltérait. Cette chose belle et utile comportait en outre une dimension écologique, ce qui fait qu’elle plaisait aussi à mon intelligence. À la place du lavabo, il y avait une plaque de marbre à peine creusée, en forme d'assiette. Le jet d'eau était dirigé vers le trou de l'égout. Le geste de se laver les mains se trouvait ainsi transformé, élevé. Pour éviter les éclaboussures, il fallait utiliser le savon et la serviette avec délicatesse et précision. J'ai constaté à plusieurs reprises qu'un tel rite d'entrée a pour effet de relever le niveau de l'attention qu'on accorde ensuite aux hôtes.

    J’entrais justement dans une belle maison. Une belle maison est un poème qu’on habite, et n’en déplaise à Ortega, on est d’autant plus marqué par elle qu’on n’a pas conscience de l’être tant la chose est entrée dans l’habitude. Leibniz disait de la musique qu’elle est « une mathématique de l’âme qui compte sans savoir qu’elle compte. » Une belle maison est pour ses occupants une telle musique. Il entre aussi une part de conditionnement dans ses effets. Si l’on dort à l’étage d’une maison, il est bon que l’escalier et la cuisine soient conçus de façon à réduire l’effort de se mettre en train pour la journée. J’ai remarqué, écrit Pierre Thibault, dans le même esprit, « qu’il y a des espaces, où le sourire vient plus facilement, parce que ceux-ci t’y invitent. » [10]

    Étant le résultat d’un habile dosage entre l’inspiration, sans finalité représentable et le conditionnement, dans un but précis de bien-être, la belle maison façonne ses occupants. C’est là l’idée central du livre Et si la beauté rendait heureux. On peut en dire autant de la belle ville : Copenhague dans le cadre du livre.

    Ce qui nous rapproche de la paideia. Paideia est un mot grec signifiant éducation. Le philologue allemand Werner Jaeger lui a donné un sens plus précis et plus évocateur dans son grand ouvrage: Paideia ou la formation de l'homme grec. La paideia est pour lui une formation donnée à la fois par la cité et par un enseignement formel qui est lui-même en harmonie avec ce qu'enseigne la cité de façon informelle: on imagine un philosophe grec expliquant l'idée d'harmonie à ses disciples en présence d’une musique ou d’un temple qui sont eux-mêmes des incarnations de cette idée. On pourrait résumer ainsi la paideia: nous ne pouvons former (au sens de concevoir) que les idées par lesquelles nous avons été formés (au sens de modeler)... et inversement. Commentant Platon et Protagoras, Jaeger écrit: "l'harmonie et le rythme de la musique doivent être communiqués à l'âme pour que, à son tour, celle-ci devienne harmonieuse et obéisse aux lois rythmiques." [11]

    Le lavabo d’André Bruyère illustre à merveille la paideia : il est beau, il est utile et il enseigne l’idée de limite qu’il incarne. C’est dans cette perspective qu’il faut chercher le sens de la maison paysage de Pierre Thibault. Elle aspire à l’altitude, on la sent toujours sur le point de prendre son vol[12]. Elle participe plus de la lumière du ciel [13]que de la chaleur de la terre; elle appartient au monde apollinien de Vermeer plutôt qu’au monde dionysiaque de Rembrandt. Ses formes géométriques en font une œuvre de raison plutôt que d’instinct. Elle ressemble plus à un théorème qu’à un nid. En permettant à l’homme de s’intégrer à un paysage, elle l’invite pourtant à un pacte amical, voulu avec la nature, cette nature dont il devait se protéger depuis des temps immémoriaux, en vivant dans des cavernes, puis dans des abris de pierre ou de bois, au ras du sol. Il est désormais possible de dominer la nature par le regard pour mieux apprendre à la respecter de ses mains et de ses outils. La maison paysage est dépouillée et elle enseigne le dépouillement. Elle est un luxe qui prédispose à la simplicité. La distinction entre le monastère et la maison familiale est abolie en même temps que la hiérarchie sociale à laquelle elle correspondait. Il faut rappeler ici que Pierre Thibault a été l’architecte de l'abbaye cistercienne de Saint-Jean-de-Matha au Québec et que cette œuvre, qui s’inscrivait bien dans le mouvement de son art, a aussi contribué à l’orienter encore plus résolument vers une spiritualité centrée sur la beauté comme révélatrice d’un manque. « On a tendance à qualifier quelque chose de beau chaque fois que l’on sent que cette chose contient sous une forme concentrée et dont soi-même et plus généralement la société où l’on vit manquent. » [14]

    Bernard de Clairvaux, fondateur des Cisterciens, et constructeur architecte d’un grand nombre de monastères, avait voulu rapprocher les moines de la nature et les invitant à vivre dans des espaces harmonieux, certes, et au plus haut point, mais aussi dépouillés, faisant place au vide et au silence. On a le sentiment que Pierre Thibault a poussé cette réforme encore plus loin vers la simplicité en complétant l’inspiration chrétienne par une inspiration ZEN. Ce dialogue sur le vide entre François Cardinal et Pierre Thibault est la clé de voûte du livre :

    «FC - J'ai visité le Japon, il y a quelques mois, et j'ai eu la chance de dormir dans un ryokan, une auberge traditionnelle. L’architecture y était bien évidemment dépouillée: c'est une pièce avec une table et deux coussins qui se transforment en lit, la nuit venue. Je lisais les consignes pour les touristes et, à maA grande surprise, il était précisé qu'il y avait un espace parfait pour déposer les valises... où il ne fallait surtout pas les déposer ! Cet espace-là est fait pour... rien. Ou plutôt, cet espace est conçu pour demeurer vide. Il y avait un livre et un vase dans l'alcôve, mais rien de plus. Du vide. De l'espace pour aérer. Ce que j'ai trouvé tout de même impressionnant, sachant le peu d'espace intérieur qu'ont les Japonais.

    PT-Jouir d'un tel vide, c'est ce qui permet justement aux moines de laisser s'épanouir leur espace spirituel. D'où l'importance de créer des lieux dépouillés, propices à l'évasion spirituelle. Il faut du vide dans l'espace privé et dans l'espace public, comme dans la musique en quelque sorte: une mélodie n'est pas qu'un ensemble de notes, c'est un joyeux mélange de sons et de silences.[15]»

    Voici un art qui s’efface devant la nature, mais où la vie dans cette architecture si proche de l’abstraction? L’abbaye et les maisons paysage correspondent au pôle géométrique de l’art de Pierre Thibault, mais cet art possède aussi un pôle convivial :

    «PT - Un de mes grands plaisirs est de découvrir les ruelles de Montréal. Des lieux fascinants qui prouvent que la beauté n'est pas toujours là où nous la cherchons. Les ruelles ont une saveur que nous ne pouvons trouver dans les rues. La végétation, que chacun laisse pousser à sa guise. La simplicité, grâce à l'absence de façades bavardes. Les oiseaux qui s'installent à demeure. Et tout cela dans la plus grande improvisation, ce qui permet aux ruelles de développer leur personnalité propre. Un propriétaire a aménagé un potager ici, un autre a installé une clôture coquette. En déambulant, nous tombons à l'improviste sur une ruelle particulièrement réussie qui ajoute beaucoup de saveur à la ville.

    J'ai d'ailleurs eu la chance de dessiner quelques maisons dans les ruelles. À tout coup, je suis subjugué par le silence que nous y trouvons. Les façades sur les rues font écran au bruit et de moins en moins de voitures y circulent. De telle sorte que nous avons là des milieux de vie dotés d'un énorme potentiel, où il fait bon marcher et pédaler, où les enfants peuvent jouer. »

    La synthèse des deux pôles de l’art de Pierre Thibault, je la trouve dans cette maison du Plateau Mont-Royal, la Fonderie,[16] qui donne justement sur une ruelle. C’est celle où pour ma part j’aimerais le mieux vivre. C’est aussi cette maison et le quartier où elle s’inscrit qui évoquent le mieux la formation de l’homme par la cité, la paideia.



    [1] Plutôt, par exemple que : Et si la beauté pouvait sauver le monde ! (Dostoïevski)

    [2] http://agora.qc.ca/Dossiers/John_Ruskin

    [5] Su evangelio es el arte comme uso y comodidad. La deshumanizacion des arte, Revista de Occidente, Madrid, 1967 p.148.

    [6] Ortega y Gasset, op.cit. p.147

    [7] Et si la beauté rendait heureux, Éditions de La Presse, Montréal 2016, p.136

    [8] http://agora.qc.ca/Dossiers/Burrhus_Frederic_Skinner

    [9] PT.FC., op cit. p.177

    [10] PT. Et FC. , op.cit. p.56

    [11] http://agora.qc.ca/documents/paideia_la_formation_de_lhomme_quebecois

    [12] https://maisonecho.com/

    [13] http://www.pthibault.com/chantier-en-cours-la-maison-larcher/

    [14] Alain de Botton, cité par François Cardinal, p.123

    [15] FC et PT, op.cit., p.139

    Date de création : 2017-01-08 | Date de modification : 2017-01-13
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    Informations
    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Mots-clés
    Architecture, Ruskin, Ortega y Gasset, Pierre Thibault, François Cardinal
    Documents associés
    Vitruve
    Architecture, histoire de l'architecture, antiquité, formation de l'architecte, histoire des Cariatides
    Jean-Paul Boudreau
    Jacques Dufresne
    Jean-Paul Boudreau

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