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Ruskin John

1819-1900
Caractère de Ruskin

«Pour la personnalité de Ruskin, s'il est un caractère qui la définisse, c'est celui d'apôtre, d'annonciateur religieux, de prédicateur exalté — prédicateur d'une croyance composée ou combinée par lui-même. Il a dit de ses Pierres de Venise que c'était un «sermon sur les pierres». Toute son œuvre n'est qu'un sermon en quatre-vingts volumes, elle a des prétentions de révélation et de prophétie, elle veut régénérer le monde. Il est vrai que c'est par des moyens fort innocents. Jamais l'Angleterre n'a connu secte moins fanatique, moins sombre, moins morne, j'allais presque dire plus aimable, que celle que rêvait de fonder ce puritain épris de Venise, de Florence, de Fra Angelico, de saint François d'Assise, et qui mettait d'ailleurs toute la violence et parfois l'amertume de sa religion native, toute l'âpreté sarcastique de sa race, à prescrire le culte de ces grâces lumineuses et innocentes. Cependant, avec tout son amour de l'Italie médiévale et de l'art catholique, Ruskin ne se comprend, en définitive, que comme l'un de ces grands sectaires qui, de génération en génération, se lèvent du sol protestant de sa patrie pour entreprendre sur les âmes quelque vaste opération de conversion et de résurrection morale. Ce trait, dans notre pensée, le rabaisse-til? Non pas précisément; car nous l'appliquerions aussi à l'étonnant Carlyle. Il le montre seulement très étranger à des hommes de naissance catholique et latine, de formation classique, et au fond peu intelligible pour eux. La singularité de Ruskin, singularité qui adoucit sa physionomie et qui sera jugée par quelques-uns diminuer son éloignement de nous, c'est d'avoir été le sectaire esthète.

Pour sa croyance ou sa religion, voici, je crois, comment on en peut résumer les articles essentiels. Fonds de protestantisme puritain que le charme de l'école ombrienne, de Dante et des cathédrales fit évoluer vers une sorte de catholicisme rétrospectif, anté-luthérien, rejetant toute l'œuvre de l'Église à partir du concile de Trente. Aveu et déploration de la défiance ou de l'hostilité manifestée par la Réforme luthérienne et calviniste envers les beaux-arts, sur lesquels Ruskin accuse d'ailleurs les papes et l'Église d'avoir exercé, depuis le seizième siècle, une influence corruptrice. Exaltation des peintres «primitifs» et de l'architecture gothique, considérés comme le sommet de l'histoire de l'art européen. Condamnation de la Renaissance classique, de tous les styles et de toutes les écoles qui en sont sortis, de l'étude et de l'imitation esthétique des anciens (l'art grec est matérialiste!), de l'idolâtrie de la science expérimentale et positive, de l'esprit encyclopédique du dix-huitième siècle, de l'industrialisme moderne et de toutes les nouveautés qu'il a introduites dans la civilisation, ces fléaux divers étant un peu considérés par saint Georges-Ruskin comme autant de têtes du même dragon. Explication de la supériorité et de la grandeur du moyen âge par la vertu morale de cette époque, la simplicité des cœurs, l'absence de la distinction ultérieurement établie entre l'artisan et l'artiste, la perfection d'un état social qui incorporait toujours les efforts et les inventions de l'individu à une œuvre collective et mettait l'esthétique au service de la cité et de la religion. Explication de la dégénérescence des arts, à dater de la Renaissance, par la corruption païenne des sens et de l'esprit, par la vanité et le pédantisme des artistes, par leur préoccupation des règles, leur souci de plaire à des initiés, leur asservissement à la volupté et aux goûts luxueux des princes et des grands, par l'orgueil du savoir et l'amour de la beauté pour la beauté. Nécessité de revenir, non pas à la foi catholique, mais à l'organisation sociale, aux modes de travail, aux mœurs, et aux coutumes du moyen âge.»

PIERRE LASSERRE, Portraits et discussions, 1914, Mercure de France, Paris, p.155 et suiv.


* * *


La mort de Ruskin

«John Ruskin avait apporté aux hommes une idée noble et presque de rédemption; il leur avait appris que la beauté est inséparable de la vie, que l’art est fait, non pas pour les musées, mais pour les besoins quotidiens de l’existence. Il est important sans doute qu’il y ait au Louvre de beaux tableaux dans de beaux cadres, et tout cela dans un admirable palais; mais il est plus important encore que nous buvions notre vin dans un verre aux formes délicates, et que le jour de nos fenêtres nous arrive à travers de douces fleurs, et que nos maisons soient avenantes et claires, et que de tous nos contacts avec la vie il nous reste, à la fin, une impression d’harmonie et d’unité.

Ces idées de Ruskin, ou déduites de son enseignement, quelques hommes les aimèrent, mais pas assez fortement. Les résultats ne sont pas nuls, mais ils sont insuffisants. Au moment où j’écris, un Comité, dont j’ai reçu la protestation, est en lutte à Venise, avec les barbares qui veulent faire de la cité intangible une ville moderne pareille à Roubaix et à Cardiff, ces idéaux de toutes les municipalités. Etre sale, être noir, être puant, et être riche; avoir beaucoup de tramways à vapeur pour transporter éternellement des milliers d’imbéciles et de femmes hystérisées par le mouvement. Il s’agit de relier Venise à la terre ferme par un large pont et de combler, sans doute (c’en est la conséquence), tous ces canaux prétentieux. Ruskin a écrit les Pierres de Venise; le temps n’est pas loin où, ce livre à la main, les amants affolés de la beauté chemineront en pleurant au milieu des usines insolentes : les pierres de Venise seront des moellons.

Les livres de Ruskin resteront pour le plaisir de quelques-uns; son œuvre meurt déjà. Il avait compris que, dans une vraie civilisation, il n’y a pas d’un côté l’artiste, de l’autre l’ouvrier. Il voyait ces deux castes fondues, comme jadis, en une seule, l’artisan. Ce rêve ne peut se réaliser. Le passé sans aucun doute redeviendra le présent, puisque le nombre des combinaisons de l’activité humaine n’est pas infini; mais un état stable de beauté n’est pas possible. Il y a des siècles sacrifiés, dont nous sommes. Cependant, il ne faut pas nous plaindre. La vie, malgré la haine croissante de l’État contre la liberté et la beauté, est moins étroite et moins laide aujourd’hui qu’il y a quarante et soixante ans. L’art du second Empire soulève le cœur; les porcelaines de ce temps prennent sur l’épigastre, en vérité. À cette heure, des formes moins rudes, des couleurs moins ternes nous sont offertes. L’ameublement aussi s’est un peu relevé de sa bassesse. On peut acquérir des rideaux tolérables on peut tendre des murs avec des étoffes où il y a une consolation.

Tout cela nous le devons à Ruskin. Il faut donc méditer avec tristesse sur cette mort d’un héros. Il a fait pour nous plus que nous ne pouvons faire pour nous-mêmes; il a eu plus d’idées que nous ne sommes capables d’en réaliser. Son œuvre est un trésor que l’humanité n’épuisera jamais.»

REMY DE GOURMONT, «152. La mort de Ruskin», Épilogues. Deuxième série. 1899-1901. Réflexions sur la vie. Reproduit à partir de la sixième édition (Paris, Mercure de France, 1923, p. 116-118).

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