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    Dossier: Moyen Âge

    Les exercices violents et les nécessités de la vie

    Jean-Jules Jusserand
    Pierre de Coubertin disait que l'histoire du sport se limite à trois époques: l'Antiquité, le Moyen Âge et les Temps modernes, époque à laquelle on assista à la rénovation du sport comme ressource pédagogique utile, voire nécessaire, à la formation du caractère de la jeunesse. Jean-Jacques Jusserand, diplomate de carrière qui occupa notamment le poste d'ambassadeur à Washington, fut l'ami et le correspondant de Coubertin. Il partageait avec lui cette double passion pour l'histoire et le sport. Féru d'histoire médiévale, de l'histoire des moeurs dans la France sous l'Ancien régime, il fut le premier à s'intéresser au sport et à la place qu'il occupait dans la culture et les mentalités de ces époques. Il en est résulté cet ouvrage magnifique qui invite à redécouvrir la passion moyenâgeuse pour les jeux d'adresse, le tir à l'arc, les tournois, marquée avant tout par la nécessité — de défendre sa vie, son espace, son honneur. «Les jeux, écrit-il, ressemblaient à la guerre et la guerre ressemblait aux jeux». «Risquer sa vie et la perdre était chose toute naturelle; c'était un jeu.»
    Les exercices athlétiques sont à la mode aujourd'hui en France; ce n'est pas une mode nouvelle, et ce n'est pas une mode anglaise, c'est une mode française renouvelée. «Exercitez-vous,» disait, en pleine guerre de Cent Ans, le principal poète que nous eussions alors, Eustache Des Champs:
    Exercitez-vous au matin,
    Si l'air est clair et enterin (pur),
    Et soient vos mouvements trempés (exécutés avec mesure)
    Par les champs, ès bois et ès prés,
    Et si le temps n'est de saison,
    Prenez l'esbat en vos maison 1.
    Quelque temps qu'il fît, chaque jour, n'importe la saison, tout bon Français du quatorzième siècle prenait de «l'ébat» , c'est-à-dire se livrait au sport en plein champ ou à huis clos, et de bien des manières différentes.

    Le mot sport lui-même n'est pas un emprunt fait à nos voisins, mais une reprise exercée sur eux. Il leur venait de France, comme la plupart des jeux qu'il désigne; c'est notre ancien mot desport, desporter. On disait chez nous, dès le treizième siècle:
    Pour déduire, pour desporter
    Et pour son corps reconforter,
    Porter faisait faucons 2.
    Les Anglais se servirent d'abord de notre mot tel qu'il était; leur grand poète du quatorzième siècle, Chaucer, parle d'un jeune homme qui allait, «pour son desport, jouer aux champs 3.» Au seizième siècle, Rabelais employait de même notre vieux mot dans son sens sportif: «Se desportaient... ès prés et jouaient à la balle, à la paume 4.» Mais le terme s'appliquait, dans les deux pays, à tout amusement quelconque: jeux de paroles comme jeux d'exercice, et l'identité était si complète qu'il avait, au figuré aussi, le même sens au nord et au midi de la Manche. On disait en français «prendre en desport», comme on disait et comme on dit, encore aujourd'hui, en anglais «take in sport», prendre en plaisanterie.

    A la Renaissance, les exercices physiques étaient pratiqués en France avec un tel éclat et notre réputation séculaire si bien établie, que sir Thomas Elyot ne croyait pouvoir mieux faire, dans son traité anglais, dédié à Henri VIII, que de les désigner par un mot français: non pas desport, qui avait, à son gré, un sens trop général, mais ébattements 5. Cette expression, en effet, s'appliquait plus spécialement, en son sens propre, aux exercices physiques, comme on peut voir dans Des Champs, Froissart et bien d'autres. Froissart appelle les joutes «des ébattements grands et raides 6». En adoptant à notre tour le mot sport, nous rendons à Elyot sa politesse; mais le mot, comme on voit, ne fait que revenir dans son pays natal, un peu changé seulement par les voyages et par l'absence.

    On a perdu de vue ces origines, qui sont en effet anciennes et remontent bien plus loin que la Renaissance, la guerre de Cent Ans et l'époque de Saint Louis. Les jeux sont aussi vieux que les peines, et c'est pourquoi le sage Delamarre, conseiller commissaire du roi Louis XIV au Châtelet de Paris, esprit méthodique et ennemi des à peu près, avait-il reconnu et précisé que le moment exact où les jeux d'exercice commencèrent en ce monde fut celui où Adam et Ève franchirent le seuil du Paradis terrestre. C'était permettre à plus d'un peuple d'en revendiquer l'invention. «L'homme dans l'état d'innocence, écrit-il en son Traité de la Police, aurait joui d'une tranquillité parfaite et d'une joie que rien n'aurait pu troubler... Agissant toujours sans peine et sans contention, la lassitude, l'abattement et le dégoût lui auraient été inconnus. Il n'en a pas été de même depuis sa chute; il doit travailler... et il est exposé à une infinité de fatigues qui épuisent ses esprits, qui dissipent ses forces et qui le conduiraient en peu de temps au tombeau, s'il ne lui était encore resté quelques moyens pour les réparer.» Parmi ces moyens figurent les jeux, qui se divisent en jeux de paroles et jeux d'exercice ou jeux d'action. Les jeux de paroles sont, par exemple, «les railleries spirituelles et tout ce qui se dit dans la conversation pour délasser l'esprit et le divertir.» C'est là un genre d'amusement qui n'est pas près de disparaître parmi nous et sur l'avenir duquel il n'y a lieu d'éprouver aucune inquiétude. Les autres jeux furent, dès le début, «la course, les sauts, la lutte, les bains, la chasse, l'exercice à qui jetterait plus loin la pierre... La danse et la musique y furent ensuite ajoutées 7

    Sans remonter au Paradis ni au déluge, et m'occupant seulement de l'ancienne France, je voudrais rappeler quelles furent les opinions et la pratique de nos ancêtres en matière d'exercices physiques; indiquer la part qu'ils leur réservaient dans la vie ordinaire, et examiner les motifs d'agrément ou d'utilité qui leur ont fait, au cours des siècles, aimer ou négliger certains jeux. A bien connaître leurs préférences et leurs dédains, on comprend mieux leur caractère. C'est dire, sans parler de l'enseignement qu'on peut tirer de leurs exemples, l'intérêt de ces questions pour nous qui, longtemps après eux, foulons à notre tour, sous le même ciel, le sol de douce France.

    Un raisonnement fort juste nous a ramenés aujourd'hui à la pratique des exercices physiques. Pas n'était besoin de raisonnement jadis: la nécessité les imposait. Aujourd'hui, comme autrefois, l'enfant naît fragile et entouré de dangers; mais les conditions de la vie ont changé et les dangers ne sont plus les mêmes: c'était jadis le danger d'être tué, c'est maintenant le danger d'échouer aux examens.

    En présence de ces périls, en notre pays, celui de tous où il existe, de pères à enfants, le plus de tendresse inquiète, les parents s'évertuent. Ils tâchent d'armer leur fils en l'amusant: d'où, jadis, les méthodes pour apprendre à l'enfant la guerre en l'amusant, et, aujourd'hui, les méthodes innombrables pour lui apprendre, en l'amusant, les rois de France, les départements et la grammaire 8.

    Le grand point, au temps passé, n'était pas d'être savant, mais d'être fort. On était sûr d'avoir à défendre sa vie; on vivait, suivant les rangs, l'épée au côté ou le bâton au poing; ceux qu'entraînaient des goûts différents, amour de la méditation, de la prière ou de l'étude, se faisaient moines, et c'était encore un moyen de défendre sa vie. Il fallait vivre cuirassé: les nobles étaient cuirassés de fer, les villages étaient cuirassés de murailles, les pensifs s'abritaient derrière les murs de leur couvent, où parfois, du reste, le danger, l'aventure, la force brutale, venaient jeter le trouble, et rappeler aux habitants, qui n'avaient pas voulu être du monde, qu'ils vivaient dans un siècle de fer. La plupart des lettrés étaient au cloître, et ceux qui n'y étaient pas portaient l'épée comme tout le monde. Taillefer chantait la chanson de Roland en avant de l'armée qui conquit l'Angleterre; au quatorzième siècle, notre principal poète et le plus grand poète anglais, Eustache Des Champs et Geoffrey Chaucer, firent tous deux campagne sous la bannière de leur pays et furent tous deux prisonniers en camps opposés.

    Il fallait être en mesure de défendre sa vie. L'inconnu, que nous allons maintenant chercher au centre de l'Afrique ou aux sources du Mékong, commençait à la porte de la maison paternelle; peu de renseignements, pas de cartes, d'innombrables frontières d'États, baronnies, comtés, marquisats ou républiques; on se risquait au hasard des bonnes ou des mauvaises rencontres, du bon ou mauvais vouloir du voisin, sans savoir d'avance si l'on trouverait la paix ou la guerre. Pétrarque partait de Padoue pour Avignon, le 10 janvier 1362, trouvait à mi-route le pays en guerre et était obligé de rentrer chez lui en mai, sans avoir pu réussir à passer les monts. Le moine quittant le cloître, l'évêque quittant son palais pour un voyage, étaient eux-mêmes autorisés à s'armer. Les chances de fâcheuse aventure étaient trop nombreuses. On ne pouvait vivre sans défense et, même pour un religieux, il était bon de savoir quelque peu manier l'épée. L'homme, quel qu'il fût, devait se mettre, comme les villages, à l'abri d'un coup de main 9.

    Dès l'enfance donc, on s'endurcissait, et beaucoup du respect qui va aujourd'hui au plus habile s'en allait alors au «plus ossu». Ce n'est pas une expression moderne; les ancêtres l'employaient eux-mêmes, elle vient d'eux. Selon le Roman de la Rose, le premier roi fut «le plus ossu, le plus corsu» qui se put trouver. Il fallait endurcir tout l'individu, son âme, son corps, son costume: le costume était de fer, le corps était préparé par l'exercice à pouvoir porter des armures énormes; les âmes étaient fortifiées contre la mort au point de n'en tenir aucun compte. En cas de duel, nous commençons aujourd'hui par ôter notre habit; on commençait au moyen âge par se vêtir de fer de pied en cap; se vêtir était déjà un exercice athlétique. Il faut voir, au Musée d'Artillerie, ces casques qui ont été aux croisades, ces cuirasses qui furent à Marignan, ces armures complètes destinées aux combats à pied, pour se rendre compte de la force et de la résistance physique qu'elles supposent chez nos pères: telle armure d'homme pèse quatre-vingts ou même cent livres; telle autre, pour l'homme et le cheval, le double. On s'habituait de bonne heure à porter de tels poids; les armures pour enfants ne sont pas rares dans nos collections, armures de service, avec bassinet et arrêt de lance. Il faut leur «roidir le corps», disait encore, bien après le moyen âge, un philosophe, un pensif, un sceptique, Michel de Montaigne. Car ce roidissement était et demeura longtemps une nécessité pour les pensifs comme pour les autres.

    On sait l'effet tragique tiré par un poète du treizième siècle de l'aveu inattendu, incroyable, qu'il prête aux preux de Charlemagne: ils sont las! «Je suis las;» mon cheval est «bon à écorcher»;
    Quant à moi-même, y a d'un an bien près
    Que n'ai trois nuits sans mon haubert couché 10.
    Mais lecteurs et auditeurs se rendaient compte que c'était là un moyen poétique, une idée de romancier pour rehausser la gloire d'Aimeri qui prendra Narbonne, et non pas la description d'une scène vraisemblable ni même possible.

    Les âmes s'endurcissaient comme les corps. On mourait jeune: cette vie si menacée, on s'y attachait moins qu'aujourd'hui; on la risquait pour rien, pour le plaisir. Dans tel exercice favori, le vrai enjeu était la vie. De là l'incroyable popularité des tournois et de là aussi, comme ,.on verra, la quantité de lois et décrets des rois et des papes pour les interdire, en raison des vies inutilement gaspillées: lois et décrets dont le nombre démontre l'inutilité. C'était une fureur; on se passionnait pour ces jeux précisément parce qu'ils étaient si dangereux. Risquer sa vie et la perdre était chose toute naturelle; c'était un jeu. Risquer sa vie aujourd'hui est chose grave et solennelle; on y fait attention; il n'en était pas de même autrefois par la bonne raison que les vies étaient constamment en péril; «Dangier» ne causait nulle surprise; on vivait en sa compagnie. Dans cette société les âmes se trempaient; les larmes, sans doute, n'étaient pas inconnues: Roland pleura quand Olivier mourut; mais de telles marques de sensibilité n'étaient pas très communes, et beaucoup pensaient comme Fouque qui, voyant Girart de Roussillon pleurer ses parents morts, s'écriait: «Par Dieu! je ne veux pas pleurer. Nous avons tous été élevés et dressés pour une telle fin! Pas un de nous n'a eu pour père un chevalier qui soit mort en maison ni en chambre, mais en grande bataille, par l'acier froid, et je ne veux pas porter le reproche d'avoir fini autrement 11.» Paroles de roman, dira-t-on? Sans doute, mais, dans la vie réelle, on s'exprimait de même: «On n'a qu'une mort à souffrir,» disait, au témoignage de Froissart, Jean. de Hainaut à qui le détournait d'une dangereuse expédition en Angleterre.

    Rien de surprenant que, dans cette ancienne société, la part des exercices physiques fût grande; on ne peut même concevoir comment il n'en eût pas été ainsi. On s'y livrait d'instinct, sans y penser; on faisait du sport sans le savoir. Les périls étaient multiples, les guerres étaient incessantes; une guerre, au dix-huitième siècle, pouvait durer sept ans, et au siècle d'avant, trente ans, et au moyen âge, cent ans. Mais on s'habitue à tout, et, par ce motif, les existences d'alors différaient moins des nôtres qu'on ne pourrait croire: on se souciait si peu de la mort que, n'étant nullement troublé par sa possibilité ni ses approches, on menait des vies ensoleillées dans des périodes qui nous paraissent, à distance, les plus tristes de l'histoire: nul rayon de soleil n'était perdu. C'est ce qui explique le ton de maintes chroniques et de maints poèmes: manque de sentiment, manque de coeur, manque de patriotisme, a-t-on dit de nos jours. Évidemment, l'idée de patrie était moins aiguë et moins nette qu'aujourd'hui; mais à cela il faut encore ajouter que le patriotisme n'était pas alors au rang des vertus sombres. Vainqueur ou vaincu, blessé, battu, emprisonné, malade, le Français d'autrefois, à l'âme bien trempée, gardait sa sérénité et même sa gaieté; et, comme les pires traverses ne lui laissaient guère d'amers souvenirs, on le trouvait toujours prêt à recommencer, avec la même ardeur, la même bravoure, le même entrain, — hélas! la même imprudence, — finissant toutefois par demeurer maître chez lui.

    Les jeux ressemblaient à la guerre et la guerre ressemblait aux jeux. Édouard III, roi d'Angleterre (un Français qui régnait à Londres, fils de Français et de Française), part pour cette guerre qui devait durer cent ans comme pour une chasse ou une fête, avec sa meute, ses musiciens et ses jongleurs. Froissart, contemporain d'effroyables batailles, pilleries et carnages, les décrit avec l'admiration émerveillée qu'inspirent les spectacles magnifiques. Cette grande lutte fut comme un immense tournoi d'un siècle; mais, commencée comme une fête, elle finit comme une apothéose: Du Guesclin y trouva ses lauriers, et une sainte, son auréole.

    Les guerres conservèrent longtemps ce caractère, et elles l'avaient encore à la Renaissance; certaines saisons leur étaient réservées de préférence, comme pour la chasse; elles n'étaient jamais tout à fait finies, on les recommençait au printemps suivant: «Or si le roi,» dit Brantôme, parlant de notre Henri II, «aimait l'exercice des chevaux pour le plaisir, il les aimait bien autrement pour la guerre, laquelle il affectait fort, et s'y plaisait grandement quand il y était, et en trouvait, disait-il, la vie plus plaisante que toute autre. Jamais il n'a dressé armée sur la frontière qu'il ne l'ait menée toujours des premiers, en commençant en mars, aussitôt que le beau printemps arrivait, et finissait au commencement d'octobre 12

    Au dix-septième siècle, les guerres n'avaient pas encore perdu tout à fait ce caractère. «Je m'approchai,» dit Bassompierre dans ses Mémoires, «du roi qui était fort en avant des colonnes et lui dis: — Sire, l'assemblée est prête, les violons sont entrés et les masques sont à la porte; quand il plaira à Votre Majesté, nous donnerons le ballet.

    « Il s'approcha de moi et me dit en colère: — Savez-vous bien que nous n'avons que cinq cents livres de plomb dans le parc de l'artillerie?

    « Je lui dis: — Il est bien temps de penser à cela maintenant! Faut-il pas que, pour un des masques qui n'est pas prêt, le ballet ne se danse pas? Laissez-nous faire, Sire, et tout ira bien... — Sur ce, je mis pied à terre et donnai le signal du combat, qui fut fort et rude et qui est assez célèbre.» Il l'est, en effet: c'est le combat du Pas-de-Suze, forcé en 1629. «Les soldats français vont à la mort par divertissement,» observait de même un voyageur étranger en 1692 13. Il ne faudrait pas, du reste, gratter beaucoup nos écorces assombries pour retrouver en nous, encore aujourd'hui, ces Français d'autrefois: on l'a pu voir au Tonkin, à Madagascar et dans l'incendie du paquebot la France 14.

    Une autre remarque doit être faite, si l'on veut comprendre à quel point les nécessités de l'existence rendaient indispensable jadis le développement physique: nous vivons aujourd'hui assis et l'on vivait autrefois debout. Pendant de longues heures, de nos jours, les moins studieux lisent ou écrivent, assis; dans nos appartements, d'innombrables fauteuils, chaises longues ou divans invitent à s'asseoir, sinon même à se coucher. Si l'on a l'obligation de sortir, une multitude de voitures, tramways ou omnibus permettent, même aux moins fortunés, de se transporter d'un lieu à un autre, sans cesser d'être assis. Quand on veut aller à Constantinople, on s'assied sur une banquette, on s'étend sur une couchette; au bout de trois jours et trois nuits on arrive, sans avoir touché le sol, ni cessé de s'asseoir que pour se coucher.

    On vivait debout autrefois; les livres étaient rares, les journaux n'existaient pas, la poste non plus; de loin en loin seulement, on avait à s'asseoir pour lire ou écrire. Et encore, bien souvent, ne se livrait-on à ce dernier exercice que par procuration: on lisait par les yeux, on écrivait par la main d'autrui. Dans le roman de Tristan, le roi Marc reçoit une lettre de son neveu: il fait éveiller son chapelain, et celui-ci, «ayant habilement déchiffré les paroles écrites, rapporte au roi ce que Tristan lui mandait 15

    Le «locomoteur» universel était le cheval: hommes ou femmes, religieux ou soldats, clercs ou paysans étaient tenus de savoir s'en servir, plus encore que de l'arc ou de l'épée. Car il ne faut pas croire que l'on demeurât en place: les procès, les pèlerinages, la visite de ses terres ou de ses parents, les achats, le commerce, les intérêts à surveiller à la cour, à la ville, auprès du seigneur voisin, pour ne rien dire de la curiosité et du goût des aventures, étaient causes de nombreux déplacements, pour tous et pour les princes mêmes. Les rois étaient bien loin de demeurer comme des idoles en leurs palais; les «itinéraires» de leurs mouvements qui ont été publiés les montrent toujours en route. Or il fallait jadis, et jusqu'à notre siècle, faire plus d'exercice pour aller à Pontoise qu'aujourd'hui pour aller à Constantinople. Rien de surprenant, par suite, de trouver à Paris, en 1292, le chiffre énorme de cinquante et un selliers payant la taille 16. Les femmes, les reines, les abbesses de couvent étaient dans l'obligation de savoir chevaucher et, au besoin, enfourcher leur monture. C'est ce qui advint à l'impératrice Mathilde, femme de Geoffroy d'Anjou Plantagenet. Dans une rude expédition militaire, en danger d'être prise, elle s'en allait assise sur son cheval «comme font les femmes»; Jean le Maréchal, voyant le péril, lui enjoignit peu cérémonieusement de moins songer au décorum: «Les jambes vous convient disjoindre,» lui dit-il; on ne saurait éperonner proprement un cheval en gardant cette posture. Elle dut obéir, «la chose lui plût-elle ou non 17.» Froissart le chroniqueur, Pétrarque le poète, notre Des Champs et maints autres passaient des semaines et des mois à chevaucher; et sur quelles routes, par quelles fondrières! Il faut en voir la description dans Des Champs, l'entendre conter son retour de Bohême, perché sur une rosse qui «des genoux s'assied»:
    Par ma foi mon cheval se lasse
    Et ne veut plus aller à pied;
    Cent fois le jour choppe et puis chiet (choit);
    De laisser aux champs me menace,
    Trop souvent des genoux s'assied.
    Par ma foi, mon cheval se lasse 18.
    Aux plaintes du cavalier mécontent de son cheval, Froissart, toujours de bonne humeur, oppose les plaintes du cheval mécontent de son cavalier; et si l'on veut connaître les épreuves qui attendaient l'un et l'autre, au quatorzième siècle, dans les marais de Bohême ou par les monts d'Écosse, il faut, après la ballade de Des Champs, lire, dans lesœuvres du chroniqueur, le Débat du Cheval et du Lévrier.

    Chaque paysan possesseur d'une monture s'en servait à toute fin. Pybrac, au seizième siècle, représente un rustre allant à la messe un jour de fête:
    Pour donques n'y faillir, va tirer vitement,
    D'un coin de son étable, un cheval ou jument,
    Le bride et fait servir son paletot de housse,
    Monte léger dessus et prend sa femme en trousse;
    Le cheval talonné commence à galoper 19.
    Des penseurs comme Érasme étaient obligés de savoir se tenir en selle, et ce méditatif qu'on se représente volontiers, comme on le voit au Louvre, tel que nous l'a peint Holbein, les yeux incessamment baissés sur la page noircie, se flatte, à un moment de sa vie, de faire convenable figure en route et à la chasse: «bonus propemodum venator, eques non pessimus 20.» Montaigne, non moins méditatif, préférait, même malade, le cheval à tout autre moyen de locomotion: «Je ne démonte pas volontiers quand je suis à cheval, car c'est l'assiette en laquelle je me trouve le mieux, et sain et malade.» Plus près de nous, les illustres lettrés du temps de Louis XIV étaient, par nécessité, cavaliers. La Fontaine était des meilleurs; Racine et Boileau suivaient les armées du roi, «à pied, à cheval, dans la boue jusqu'aux oreilles, couchant poétiquement aux rayons de la belle maîtresse d'Endymion,» écrit malicieusement Mme de Sévigné à Bussy. Les courtisans ne leur épargnaient pas quelques sourires, parce que nos poètes manquaient un peu d'élégance à cheval; mais ils ne manquaient pas de solidité, et on ne dit pas qu'ils aient prêté à la raillerie par aucune chute.


    — II —



    Les conditions de l'existence imposaient donc les exercices physiques, et principalement, avant tous autres, ceux qui se rapprochaient de l'art militaire et préparaient à la guerre.

    Entre la guerre et les jeux, l'union était si étroite qu'il est souvent difficile de décider si tel exercice doit être classé sous la rubrique guerre ou sous la rubrique jeu. L'escrime à la lance et l'escrime à l'épée, rudes et simples, comme il convient avec les lourdes armes d'alors, sont connues toutes deux: elles préparent à la fois l'héritier du château pour le tournoi et pour la bataille. On a, dès le moyen âge, la chose et le mot; au douzième siècle,
    À une fête que le roi tint,
    Grand fut le peuple qui y vint;
    Après manger déduire vont
    Et plusieurs jeux commencer font
    D'escremies.
    Et Tristan de Leonnois, dont ce texte raconte l'histoire, brille à l'escrime par-dessus tous autres. Sans pair dans les jeux, il sera aussi sans égal dans les batailles 21.

    De même, aux rangs inférieurs: le tir à la butte ou au «papegai» 22 permet au paysan de gagner un prix célébré en chansons et honoré de rasades; c'est une fête et un jeu; mais c'est aussi un moyen de devenir habile à défendre son village.

    Le roi et les nobles donnent l'exemple; les enfants imitent les adultes, et les paysans, les seigneurs. Les moines s'en mêlent, et l'autorité ecclésiastique est obligée de leur défendre le tir à l'arbalète, le jeu de paume et autres exercices trop amusants 23.

    Dans la haute classe, on apprend surtout, au moyen âge, à manier l'épée, la masse d'armes et la lance; dans la basse, l'arc, l'arbalète, le fauchard, la hallebarde, l'épieu. Mais il eût été imprudent de trop se spécialiser; plus d'un paysan jouait adroitement de l'épée ordinaire; plus d'un noble tirait habilement de l'arc; seigneurs et manants s'escrimaient à l'épée à deux mains, arme que l'on considère trop souvent comme familière uniquement aux Allemands, aux Italiens ou aux Suisses, mais qui nous l'était aussi. Il s'en fabriquait en France 24, et son escrime spéciale était enseignée et pratiquée couramment. La foule s'assemble à Bayeux en 1426, pour voir «un jeu public qui y était, c'est assavoir de l'épée à deux mains». Maître Guillaume de Montroy enseigne «le jeu de l'épée à deux mains» à Paris, en 1450, à l'hôtel de la Pie, près Saint-Gervais 25. Les archers français, allant en guerre, portaient sur le dos des épées «longues, tranchantes comme rasoirs, et sont à deux mains 26». Et comme guerre et jeux se ressemblaient, les chevaliers jouaient de l'épée à deux mains dans les pas d'armes de la même période: «Et après mettront la main à l'épée à deux mains pour combattre tant et si longuement que par messeigneurs les juges sera ordonné 27

    Des différences subsistaient toutefois, au point de vue des armes, entre nobles et vilains: la lance était éminemment l'arme des premiers, tellement même qu'un capitulaire de Charlemagne prescrit de «rompre sur le dos du serf» la lance dont il aurait eu l'audace de se servir 28. L'arc est éminemment l'arme du rustre: car les seigneurs trouvaient peu digne d'un chevalier de frapper l'ennemi à distance; c'était à leurs yeux jeu de vilain 29: conviction enracinée et mémorable, transmise de siècle en siècle, des pères aux enfants; point d'honneur gros de conséquences tragiques, au cours de l'histoire nationale.

    S'il s'agissait de simple ébat, c'était autre chose. «Monseigneur» ne dédaignait pas alors de montrer son habileté, et, même s'il en donnait de médiocres preuves, il ne manquait pas de courtisans, dès 1346, pour s'extasier sur ses prouesses. «Je voudrais que vous sussiez un exemple que je vis en Angoulême,» raconte le chevalier de la Tour-Landry, «quand le duc de Normandie vint devant Aiguillon Si avaient chevaliers qui tiraient par ébat contre leurs chaperons. Si comme le duc vint en celui parc, par ébat si demanda à un des chevaliers un arc pour traire (tirer), et quand il eut trait, il y en eut deux ou trois qui dirent:

    «— Monseigneur a bien trait!
    — Sainte Marie, fit un, comme il a trait roide!
    — Ha! fit l'autre, je ne voulusse pas être armé et qu'il m'eût féru.
    Si commencèrent à le moult louer de son trait, mais, à dire vérité, ce n'était que flatterie, car il tira le pire tous 30

    Mauvais symptôme, bien qu'il s'agît d'un simple «ébat». Monseigneur n'était pas destiné à plus de bonheur au jeu de la guerre qu'au jeu de l'arc; il monta sur le trône et devint ce roi Jean qui se laissa prendre à Poitiers.

    Tout château, cela va de soi, avait son râtelier d'armes qui s'en allèrent, au temps de Louis XIV, emplir les greniers. Les hôtels de ville en continrent à l'usage des bourgeois, dès la création des communes et toujours depuis. «En 1474, on trouve à Troyes 547 coulevrines, 287 arbalètes, 1,047 épieux 31.» Mais ce qui est plus caractéristique, les moindres maisons, des taudis d'artisans, des chaumières de rustres, en avaient aussi: on en signale chez un tisserand, chez un portefaix. Et cela n'est pas surprenant, puisque les ordonnances obligeaient tous hommes valides à avoir chez eux des armes à proportion de leur rang: car il fallait être prêt pour les «circonstances d'alarmes». Diverses lois interdisaient, en outre, les jeux non militaires, et recommandaient le tir de l'arc, comme étant, pour le peuple, le plus utile des amusements. Un quartier de Paris, le quartier de la porte Saint-Lazare, était affecté aux fabricants d'arcs et d'arbalètes qui attiraient une clientèle bourgeoise; ailleurs étaient les fabricants d'armures, les ciseleurs d'éperons dorés, avec leur clientèle aristocratique: «aimés des nobles chevaliers de France,» écrit Jean de Garlande sous Philippe le Bel 32.

    Les ordonnances sur les exercices populaires de tir furent souvent renouvelées; nos ancêtres étaient trop attachés à leurs jeux pour se laisser ainsi restreindre, si bien que les jeux non militaires continuèrent de prospérer parallèlement aux autres. Une de ces ordonnances est du sage roi Charles V, et elle est très caractéristique: «Désirant, dit ce prince, de tout notre coeur, le bon état, sûreté et défense de notre royaume, nous interdisons les jeux de dés, de tables, de paume, de quilles, de palet, de soule, de billes et tous autres tels jeux... Et nous voulons et ordonnons que nosdits sujets prennent et entendent à prendre leurs jeux et ébattements, à eux exercer et rendre habiles en fait de traits d'arcs ou d'arbalètes, ès beaux lieux et places convenables à ce... et fassent leurs dons aux mieux tirant et leurs fêtes et joies pour ce, si comme bon vous semblera. — A l'hôtel Saint-Paullez-Paris,» 3 avril 1369 33. Le roi ne s'en cache pas: il veut apprendre à ses sujets la guerre en les amusant.

    Dans son livre, plein d'intérêt et de charme, sur la France pendant la guerre de Cent Ans, M. Siméon Luce a dit que cette loi avait été rendue en imitation d'une loi anglaise d'Édouard III, prescrivant à ses sujets, en 1337, de renoncer à tous vains passe-temps, pour se livrer au tir de l'arc «sous peine de mort». Il indique ailleurs que l'ordonnance de 1337 fut renouvelée en 1363 par une autre qui «en proclame hautement les heureux effets». La loi de 1337 «avec peine de mort» est couramment citée depuis comme un fait historique de grande importance, cause première de nos désastres de Crécy et de Poitiers.

    La rigueur d'une pareille loi serait assurément bien remarquable; c'est même, en fait, par là seulement qu'elle exciterait l'attention, car elle n'avait, pour tout le reste, rien d'original, et Charles V n'avait pas besoin d'aller prendre en Angleterre l'idée de la sienne Philippe le Long en avait rendu en France une toute pareille (moins la peine de mort), ordonnant à ses sujets, dès 1319, de renoncer à tous jeux de palets, quilles, soules (ballon au pied), etc., pour s'appliquer au tir de l'arc et aux exercices ayant un caractère militaire 34.

    Mais ces rigueurs effroyables de la loi anglaise de 1337 sont-elles certaines? Cette loi elle-même est-elle un fait historique avéré? Il y a de fortes raisons d'en douter. Aucune loi pareille ne figure à cette date, ni dans la collection des Statuts anglais, ni dans les rôles du Parlement, ni dans le recueil des actes de Rymer. Dans sa France pendant la guerre de Cent Ans, M. Siméon Luce renvoie à son Bertrand du Guesclin et, dans son Bertrand du Guesclin 35, à Froissart. Mais Froissart ne fait allusion à cette ordonnance que dans une version tardive de ses chroniques 36; de plus, il donne souvent des à peu près, confond les dates et exagère les faits; enfin, quand il dit qu'Édouard III ordonna, «et sur la tête,» à ses sujets de tirer de l'arc, c'est prendre bien à la lettre les mots du pittoresque narrateur que de les traduire par les termes «sous peine de mort» de notre code pénal.

    D'autre part, à la différence de la loi de 1337, la décision de 1363 est certaine et son texte figure dans Rymer:ce n'est pas une loi, mais une lettre d'Edouard III à tous les shérifs, leur prescrivant d'obliger les habitants de leurs comtés à tirer de l'arc les jours chômés, renonçant aux jeux de paume, de ballon à la main ou au pied, aux jeux de crosse, aux combats de coqs, etc. Or cette lettre: 1° ne vise aucune ordonnance antérieure; 2° bien loin de proclamer les heureux effets de la loi de 1337 ou d'aucune autre, déclare que le tir était jadis une habitude commune dans le pays, «artem sagittandi communiter exercebant;» c'était, d'après ce texte, un usage général et non l'effet d'une loi particulière, usage maintenant tellement négligé «que bientôt ce royaume se trouvera dépourvu d'archers»; d'où il faut conclure qu'on n'avait guère pris le soin de pendre les récalcitrants; 3° au lieu de réédicter la peine de mort comme ferait un texte «renouvelant l'ordonnance» de 1337, et comme il conviendrait en un si pressant besoin et après des négligences si manifestes, le roi menace simplement les délinquants de la prison, «sub pœna imprisonamenti 37

    La circulaire aux shérifs fut renouvelée le 12 juin 1365 dans les mêmes termes, mot pour mot. Une vraie loi, un véritable statut, de date et de texte certains, figure, en 1388 seulement, dans les Statutes of the Realm. Cette loi de Richard II interdit aux gens de rien des villes et des campagnes de porter dagues ou épées en temps de paix, de jouer aux jeux «de pelotes si bien à mains comme à pied» et autres jeux; et leur prescrit de tirer de l'arc les dimanches. Quant à la peine, les autorités locales «auront pouvoir d'arrêter les contrevenants»: nous sommes loin de la peine mort. Aucune législation antérieure n'est visée 38.

    Un autre vrai statut fut rendu par Henri IV d'Angleterre en 1409: il vise celui de Richard II et aucun autre; il précise ce que doit être la peine: que quiconque «fasse à contraire ait emprisonnement de six jours». Nous sommes plus loin que jamais de la peine de mort 39.

    Il n'est donc pas exagéré de dire que de graves doutes sont permis sur la réalité de statut de 1337; plus que des doutes sur la question de la peine de mort comme sanction et sur les conséquences historiques qui auraient découlé d'une telle rigueur.

    Les sociétés de tir dans les villes et villages français étaient encouragées de plusieurs manières, par des attributions de prix, des exemptions d'impôts et autres avantages. Sans parler du roi, les seigneurs, qui avaient intérêt à ce que leurs gens fussent en tout temps habiles et bien exercés, se mettaient en frais pour exciter l'émulation. Un texte de 1382 nous renseigne, par exemple, sur les libéralités de «Gautier de Monchel, écuyer, châtelain et garde du châtel d'Étaples», lequel, «pour bien de paix et nourrir amour entre les compagnons dudit châtel jouant de l'arbalète, et pour plus entretenir et accoutumer icelui jeu, donne un épervier d'argent au mieux jouant de l'arbalète avec certains autres prix et joyaux 40.» Dans les rencontres ordinaires, les prix étaient plus modestes, comme on peut voir dans une vieille gravure française reproduite ici, qui montre sur le même arbrisseau le papegai et les prix; ce sont paires de gants, ceintures et autres menus objets. Beaucoup de «confréries» de ce genre, créées au moyen âge, duraient encore au moment de la Révolution: sociétés de l'arc ou du papegai, chevaliers de l'arquebuse, de création moins ancienne, etc. Ces amusements, pratiqués d'ordinaire le dimanche, par des gens de tout âge, presque par des enfants, permettaient à une ville subitement attaquée (ce qui arrivait souvent aux temps troublés d'autrefois), de se défendre, sans secours du dehors, grâce à ses murailles et à l'habileté au tir de ses bourgeois et «manants». En 1429 et en 1430, les arbalétriers de Châlons sauvèrent leur ville que les Anglais pensaient surprendre. Au siège de Montereau, en 1437, ils se distinguèrent si bien que le roi Charles VII adressa des lettres patentes à ses «bien-aimés bourgeois, manants et habitants de la ville de Châlons» , reconnaissant les services rendus par les «arbalétriers, pavoiseurs 41, couleuvriniers, maçons et charpentiers» du lieu. Et afin que «leur compagnie ou confrérie se puisse mieux entretenir, et le jeu de l'arbalète continue entre eux», divers privilèges leur sont accordés, notamment celui de porter les couleurs des gens de l'hôtel du roi, «c'est à savoir des robes ou tuniques de drap vermeil et, sur l'un des quartiers, blanc et vert, avec une fleur de ne m'oubliez mie par-dessus... Donné en notre siège devant Montereau,» 17 octobre 1437 42. A Chinon, à Rennes, dans beaucoup d'autres villes, le roi du papegai était dispensé de certaines taxes. Sa gloire se répandait au loin; grandes étaient les rivalités, de village à village, en fait d'archerie.

    Au seizième siècle encore, Noël du Fail décrit une «archerie» villageoise tenue au mois de mai, où les habitants du lieu «s'exerçaient fort à tirer de l'arc, tellement qu'on ne parlait que d'eux dans tout le pays à leur grand avantage 43». Plus tard, on compta en Champagne jusqu'à quarante-trois compagnies de l'arquebuse. «Pour y être reçu, il fallait être de bonnes vie et mœurs, catholique romain, présenté par six chevaliers (de l'arquebuse), et admis par les officiers; le récipiendaire jurait de ne prendre les armes que pour le service du roi, de la ville ou de la compagnie 44

    De très bonne heure, les Français s'étaient rendus célèbres par l'excellence de leur tir; c'est à leurs archers surtout qu'ils durent cette victoire de Hastings, qui faillit transformer en un pays de langue française la terre des Anglo-Saxons 45. Installés dans leurs nouveaux domaines, les rois normands et angevins n'eurent rien de plus pressé que de former leurs sujets à leur image; des ordonnances toute semblables à celles de France furent rendues pour encourager le tir de l'arc; non sans succès, car les archers anglais finirent par acquérir, au cours des siècles, une renommée universelle. Elle leur vint, en partie, de leur adresse, qui était admirable, nul ne tirant plus droit et plus raide, et ne sachant mieux tenir compte de l'état de l'atmosphère et de la direction du vent; elle leur vint aussi de la fougue aveugle avec laquelle la chevalerie française se fit, en plusieurs circonstances mémorables, tuer par eux. Endurcis dès l'enfance, ne craignant rien, ne doutant de rien, se croyant, chacun, l'égal des héros de romans, nos chevaliers se faisaient un point d'honneur de garder leurs énormes armures et de se comporter, dans toute rencontre, comme si chacun d'eux devait gagner la bataille à lui tout seul. Pas un qui ne se flattât de constituer comme une forteresse indépendante. Ils persistaient à s'étouffer, s'aveugler, s'écraser de ferraille. Eustache Des Champs, qui vivait au milieu des gens qu'il décrit, est formel: quiconque, au quatorzième siècle, ne passait sa vie à chevaucher et n'avait bassinet neuf et armure complète, était tenu en piètre estime. Il fallait être «tout entier armé»:
    Qui ne chevauche et qui n'est bien monté,
    Qui ne poursuit et qui n'a grand état,
    Bassinet neuf et tout entier armé,
    Et qui ne va là où l'on se combat,
    Chacun dit qu'il ne vaut rien.
    Les gens de pied, avec leurs flèches terribles aux chevaux 46, ou avec leurs lances à crochets, leurs hallebardes et leurs faucharts, biscornus, barbelés, munis de dents, de griffes et de crocs, jetaient bas les cavaliers, faussaient les armures au point de les rendre inhabitables, et donnaient, presque à chaque rencontre, de rudes leçons à une noblesse qui n'en profitait pas. Le parti pris était absolu; le seigneur demeurait attaché à un armement qui l'alourdissait, le ralentissait, le transformait en cible commode, victime toute prête pour le harpon; mais aussi faisait de lui un tout complet, une citadelle vivante, et le distinguait autant du rustre que son château se distinguait des cabanes et des chaumières. Le roi de France Philippe-Auguste, tout roi de France qu'il était, faillit périr en une fameuse rencontre, un homme de pied l'ayant tiré bas de son cheval avec une lance à crochet. Il ne put jamais faire lâcher prise et se dégager du crochet; il tomba, et sans le secours qui put, d'aventure, lui être promptement donné, le nom de Bouvines et la date de 1214 ne nous rappelleraient pas un souvenir de gloire.

    L'amour de la prouesse individuelle, si dangereuse, pour le fait d'armes signé, demeurait, de siècle en siècle, tout aussi fort dans leurs coeurs; c'était une passion héréditaire. Et plus d'une fois, tandis qu'ils accomplissaient des exploits admirables, sans songer à l'ensemble de la bataille, l'ensemble fut compromis et la bataille perdue. Ils eussent pensé déchoir à changer de système; ils se seraient crus indignes des ancêtres s'ils avaient prêté attention au danger d'armes nouvelles, s'ils avaient renoncé à foncer tout droit sur l'ennemi, dans l'espérance d'un corps à corps glorieux; s'ils s'étaient préoccupés des ruses possibles de l'adversaire. Que l'ennemi se rangeât derrière un canal, ils y couraient au galop de charge, sans un moment d'hésitation, et y mouraient, au nombre de six mille, comme on vit à Courtrai en 1302.

    «Ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de front, sans s'informer d'autre chose. Aussi par la ruse on en vient aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut; peu importent les motifs, ils sont toujours prêts 47.» Ne croirait-on pas ces réflexions inspirées par la bataille de Courtrai, tant elles s'y appliquent avec exactitude? Elles montrent combien la race se ressemblait à elle-même; car c'est Strabon qui parle ainsi des Gaulois, au premier siècle de notre ère, citant Posidonius, né au deuxième avant Jésus-Christ.

    Nos chevaliers persistaient, sans profiter de l'expérience. Tels on les avait vus à Courtrai, tels ils se montrèrent à Crécy, et tels on les retrouve à Azincourt. Prendre des précautions, tenir compte des dispositions de l'ennemi, de l'état du terrain, du poids des armures: allons donc! «Et si étaient lesdits Français,» écrit Jean de Waurin, contant cette bataille, «tant chargés d'armures qu'ils ne pouvaient eux soutenir ne aller avant; premièrement étaient-ils armés de cottes d'acier longues jusques aux genoux ou plus bas et moult pesantes; par dessus, le harnais de jambes; et, par dessus, blancs harnais; et si avaient la plupart bassinets à camail: par quoi cette pesanteur d'armures, avec la mollesse de la terre détrempée, les tenait comme immobiles.» Autant de cibles fixes; la destruction fut effroyable. Jean de Waurin avait vu le spectacle de ses yeux; il était à cette bataille: «Où, à ce jour, j'étais,» dit-il; son père et son frère y étaient aussi, du côté français, comme lui 48.

    Un homme de guerre français de cette période, qui connaissait bien ses compatriotes, a tracé d'eux un portrait mémorable et plein d'enseignements: «Item, en leur façon de guerroyer, ont trois choses bien espéciales et de grande recommandation pour toutes gens usant ou voulant user la guerre et exerciter leur corps en armes: dont la première, si est que lesdits Français sont de leurs corps prompts, entrepreneurs et assaillant leurs ennemis sans barguigner ne marchander. L'autre, si est que, en assaut, sont âpres combatteurs et durs aux horions. L'autre, si est que n'y a nul d'eux ou vraiment la plupart, qui n'aie bien courage de valoir à combattre corps à corps autrui de quelque nation qu'il soit...

    Mais plût à Dieu qu'ils fussent aussi obéissants à leurs chefs et capitaines, comme de leurs corps sont vaillants et abandonnés (indifférents) au péril de la fortune. Car plus souvent leur prouesse sortirait à fruit de victoire par la règle et modération de la raisonnable conduite; et le labeur de la peine de leur corps ne serait pas si souvent en vain perdu. Car j'ose bien dire et maintenir que tenir ordre et être obéissant à son capitaine doit être réputé pour plus grand vaillance que montrer la prouesse de son corps désordonnément, oultre tout le commandement et ordonnance.

    «Et à ce propos,» ajoute ce sage soldat, bien aise, comme on était alors, de pouvoir appuyer son dire sur la pratique des Romains, «trouverez en Titus Livius, que les Romains faisaient plus âpre justice des transgresseurs [de] commandements et ordonnances par ardeur et vaillance de leurs corps, que des lâches récréants et couards 49

    La préférence accordée chez nous aux armes de trait les plus lourdes aggravait encore nos dangers; nous perdions à cet inconvénient plusieurs de nos avantages naturels: notre promptitude de mouvements, notre rapidité de corps et d'esprit, nous flattant de tout compenser par force et endurance, idéal suprême des anciens batailleurs de notre pays. A l'arc, où nos soldats avaient été passés maîtres, nous préférâmes bientôt la pesante arbalète, d'usage courant dès le douzième siècle 50.

    Il ne faut pas voir, assurément, dans cette préférence, comme on fait parfois, une inexplicable folie, mais bien un résultat de cette tendance excessive que nous avons toujours eue à généraliser. Les débuts de l'arbalète avaient été si éclatants qu'on se passionna pour elle en France, voyant dans cet instrument l'arme de l'avenir. Combien de fois dans notre histoire n'avons-nous pas généralisé de même? — Avec cette invention-ci ou cette autre, cette arbalète ou cette mitrailleuse, et le courage physique qui ne nous fit jamais défaut, nous n'avons plus personne à craindre; tout pour cette invention! tout par elle! — oubliant que rien ne vaut sans maîtrise de soi, froid jugement, discipline, et que, sans ces qualités morales, aucun outil, aucun courage n'est une suffisante sauvegarde.

    La faute des ancêtres fut un manque de mesure; sans abandonner l'arc, ils comptèrent trop sur l'arbalète et la mirent à tous usages. Ils lui avaient vu faire merveille. Un arbalétrier avait pu, du haut d'une tour, viser à grande distance et tuer raide en un champ, sur une pierre qu'on montre encore, le plus redoutable soldat du temps, Richard Coeur-de-Lion. Les flèches, carreaux (traits à quatre pans), ou viretons (de girare, tourner, traits empennés en hélice) 51 que lançaient ces armes avaient une force de pénétration extraordinaire. Au lendemain d'Azincourt, où les arbalétriers, mal employés, avaient été de si mauvais service, ils sauvaient l'honneur du pays, dans une bataille navale devant Harfleur: trente-huit bâtiments sous bannière française soutinrent, grâce à eux, pendant sept heures, l'effort de trois cents nefs anglaises. Écrasés par le nombre, ayant perdu sept cents hommes et épuisé leurs munitions, les Français, dit un chroniqueur d'alors, «s'en partirent à l'honneur 52

    La vérité est que les deux armes avaient chacune son mérite, et que le tout était de les employer avec à-propos. L'arc était, par malheur pour nous, la meilleure des deux pour l'usage courant: du tir le plus rapide et n'encombrant pas le fantassin. L'arbalète, d'un fonctionnement plus lent et d'un poids bien plus considérable avec son «arbre» (sa crosse), son arc d'acier, l'engin (tour, cric, pied-de-biche) servant à la tendre, était préférable sur un rempart, un remblai ou un navire, partout où l'homme pouvait s'abriter pour charger tranquillement son arme et n'avait pas à livrer bataille exténué par une marche récente. Là l'effet de ces armes était redoutable; les immenses arbalètes appelées ribaudequins, avec leur arc de «douze ou quinze pieds de long», tendues au moyen d'un tour que mettaient en mouvement deux, trois et même quatre soldats, lançaient., sur les masses serrées montant à l'assaut, un javelot de cinq à six pieds de long qui pouvait transpercer plusieurs hommes d'un coup 53: Il fallait être Gargantua pour manier seul de telles armes, et c'était un de ses sports; sans même se servir du tour, il «bandait ès reins les fortes arbalètes de passe».

    Chez nos voisins, l'engouement fut bien près d'être excessif en sens inverse. Les archers leur avaient été, dans les guerres de France, d'un tel service, qu'ils finirent par avoir en eux une confiance quasi superstitieuse; de bons esprits, au seizième siècle, ne voulaient encore voir dans les armes à feu qu'une mode passagère à laquelle il était dangereux d'accorder trop d'importance. Le savant sir Thomas Elyot mettait ses compatriotes en garde contre tous engins tels qu'arbalète ou canon à main «crosse bowes and hand gunnes 54», qui détournaient de l'usage du grand arc tout simple des anciens Anglais. «Ces engins, disait-il, ont été introduits insidieusement dans le royaume par nos ennemis afin d'en détruire la noble défense qui consiste dans le tir de l'arc.» On ne pouvait trop se méfier de ces inventions et des traîtres qui les propageaient. Et le roi Henri VIII, pressé par Elyot, pressé par Ascham 55, pressé aussi, il est vrai, par les marchands d'arcs et de flèches, qui appréciaient fort le patriotisme d'Elyot 56, rendait ordonnance sur ordonnance pour obliger ses sujets à cultiver cet art si nécessaire au pays et aux marchands de flèches. La troisième, la sixième, la trente-troisième année de son règne, il renouvelle ses prescriptions, enjoignant à tout individu «non décrépit» et non estropié d'avoir chez lui arc et flèches et de s'en servir. Les enfants mêmes, à partir de l'âge de sept ans, sont tenus de s'exercer, et il doit y avoir, dans toute maison, un arc et deux flèches par enfant mâle. Les petits domestiques sont compris dans ces prescriptions; les maîtres retiendront le prix d'achat sur leurs gages (Acte de 1541). Les étrangers étaient frappés de l'importance qu'avait en Angleterre le tir à l'arc: «Les Anglais mettent toute leur confiance dans les flèches,» écrit l'Italien Paul Jove à la même époque; «ils les lancent avec tant d'art et de force qu'ils peuvent percer une cuirasse. — Apud Anglos in sagittis unica spes 57.» L'ambassadeur de Venise adressait encore à son gouvernement des informations toute pareilles en 1557: les flèches anglaises perçaient les cuirasses, l'arquebuse était dédaignée 58.

    En France, du reste, l'arc et surtout l'arbalète demeuraient encore en usage au seizième siècle. François 1er avait, «à la bataille de Marignan, pour une partie de sa garde, une compagnie de deux cents arbalétriers à cheval qui y firent des merveilles 59.» Ambroise Paré, si préoccupé qu'il soit des plaies faites par «hacquebutes et autres bâtons à feu», consacre une étude spéciale aux blessures causées par les flèches, et, pour que les chirurgiens puissent mieux comprendre leurs ravages, il donne des planches représentant toutes les sortes de flèches, les unes avec une pointe simple, d'autres avec une pointe tailladée, d'autres avec une tête mobile qui restait dans la plaie et la rendait fort dangereuse.

    Mais bientôt le tir de l'arc et de l'arbalète n'allait plus être conservé que comme passe-temps et jeu d'exercice; sous cette forme il survit encore; les compagnies de l'arc, supprimées chez nous à la Révolution, ressuscitèrent depuis, surtout dans nos départements du nord; on évalue aujourd'hui 'à une dizaine de mille le nombre de leurs adhérents.

    Les Anglais, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, employèrent l'arc plus longtemps que personne comme arme de guerre: «Et même en 1627, les Anglais jetèrent encore des flèches dans le fort de l'île de Ré,» rapporte le P. Daniel en son Histoire de la Milice française: dernière application de la tactique suivie à Hastings par les soldats de Guillaume de Normandie, et enseignée par ses successeurs aux Anglo-Saxons devenus les Anglais.


    Notes
    1. D'un notable enseignement pour continuer santé en corps d'omme. Pour l'équitation, il faut la pratiquer «assez fort» le matin, moins fort l'après-dîner.
    2. Vitœ Patrum, dans Du CANGE, au mot Deportare.
    3. «Upon a day bifel that he for his desport is went in-to the feeldes him to pleye.» Tale of Melibeus.
    4. Gargantua, chap. XXIII.
    5. The boke named the Gouernour, 1531, éd. Stephen Croft, Londres, 1880, 2 vol., chap. X, t. I, p 64. Il s'agit de la lutte, la course, etc. Plusieurs chapitres sont consacrés aux exercices physiques. Le sujet du livre est l'éducation de la jeune noblesse qui se destine aux affaires.
    6. Le mot s'était même tellement identifié avec les exercices physiques qu'on appelait encore «esbattement» un lieu propre à la promenade et aux exercices, comme on appela «mail» un endroit où on pouvait jouer ce jeu: «En l'isle de Commières a plusieurs beaux esbatemens;» c'est-à-dire, lieux propres aux ébats. (Froissart, dans Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue française.)
    7. Traité de la Police, dédié à Louis XIV, Paris, 1722, 4 vol. in fol., 2e éd., t. I, p. 478. Delamarre s'inspire de J.-B. Thiers, Traité des jeux... permis, 1686, ch. I. L'expression jeu d'exercice est ancienne; on la trouve à peu près déjà dans le latin de Nithard (neuvième siècle), qui dit de Louis le Germanique et de Charles le Chauve que: «Ludos etiam hoc ordine causa exercitii frequentabant.» (Historiarum libri, livre III, chap, V.)
    8. La grammaire même. Ex.: Grammaire française, de Clédat et Gougère, illustrée d'une foule de petits dessins amusants, Paris, 1899.
    9. Pétrarque, qui traversa toute la France peu après la paix de Brétigny, ayant été chargé de féliciter Jean le Bon pour son retour de captivité, constate qu'on ne comptait de maisons debout que dans les enceintes fortifiées: «... sic dirutæ desertæque domus, nisi quae cinctae arcium moenibus aut urbium evasissent.» On ne saurait croire, ajoutait-il, ce que j'ai vu. (Lettre à Pierre de Poitiers, 3 des calendes de mars 1361.)
    10. Chansons de geste, traduites par L. Clédat, 1899, p. 219, Aimeri de Narbonne.
    11. Girart de Roussillon, chanson de geste, traduite par Paul Meyer, Paris, 1884. — Le poème est du onzième siècle; le héros est un personnage historique du neuvième.
    12. Les Grands Capitaines françois. — Le Grand Roy Henri II. — Œuvres, éd. Lalanne, t. III, p. 276.
    13. Lettre d'un Sicilien, datée de 1692, éd. Dufour, 1884, p. 43.
    14. Baron de Hübner, Incendie du paquebot «la France», Paris, 1887, in-8°. Rapprocher les Mémoires du général baron de Dedem, Hollandais au service de la France. Il conduit en 1813 une division exténuée, rongée par la maladie: «Presque tous mes soldats avaient la gale; quelques-uns l'avaient d'une manière effrayante. Comme je leur reprochais qu'ils étaient sales, et Dieu sait que ce n'était pas à tort, ils me répondirent: — Oui, mon général, nous sommes sales, mais nous nous battrons bien. — Ils tinrent parole au delà de tout ce que je pouvais en attendre.» Paris, 1900, p. 310. Mémoires édités par Mme Élisabeth Lecky, née baronne de Dedem.
    15. Bédier, Roman de Tristan, Paris, s.d. (1900), p. 163.
    16. Rôle de la taille en 1292, publié par H. Géraud, Paris sous Philippe le Bel, 1837, in-4°.
    17. L'empereriz qui chevalcha
    Comme femme fait en seant,
    Ne sembla pas boen ne seant
    Al marechal; anceis li dist: «Dame, si m'aït Jesucrist L'om ne puet en seant poindre;
    Les jambes vos convient desjoindre
    Et metre par en son l'arçum.»
    El le fist, volsist ele ou non.
    Année 1141. Histoire de Guillaume le Maréchal, régent d'Angleterre de 1216 à 1219, — document historique de premier ordre retrouvé et publié par M. Paul Meyer, 1891, t. I, vers 214.
    18. Œuvres complètes, — Société des Anciens Textes, t. VII, p. 82.
    19. Les Plaisirs de la vie rustique, 1575, in-4° (dédié à Ronsard).
    20. «Le tout malgré Minerve,» ajoute-t-il. Lettre à Fausto Andrelini, 1499. Epistolarum... Libri, Londres, 1642, in-fol., col. 315. Son équitation avait sans doute quelque chose de remarquable, car, bien des années plus tard, Garret, relieur à Cambridge, en parlait à Ascham comme d'une grande curiosité: «This knewe Erasmus verye well when he was here in Cambrige: which when he had ben sore at his boke (as Garret our bookebynder hath verye ofte tolde me) for lacke of better exercise, wolde take his horse, and ryde about the markette hill, and come agayne.» Toxophilus, 1545, éd. Arber, 1895, p. 46.
    21. Tristan, éd. Francisque Michel, Londres, 1835, 2 vol. in-8°, t. II, p. 38.
    22. Perroquet, oiseau de bois, de carton ou de métal servant de but. Le tir au papegai nous fut emprunté par nos voisins; on tira en Angleterre au papejay ou popinjay jusqu'aux temps modernes.
    23. Prohibition de 1370 pour les moines de Saint-Éloi de Noyon: «Item, de ludis ad balistam, ad palmam, ad taxillos... inhibentur tales ludi.» Du Cange, au mot Balistarii.
    24. La collection Belleval, récemment dispersée, en contenait une avec la marque de la fabrique d'Abbeville. Il est certain cependant qu'on s'en servait à l'étranger plus abondamment que chez nous. L'Arsenal de Venise conserve encore de vrais approvisionnements de ces armes; quelques-unes sont des armes de luxe, nullement destinées à de simples soldats, avec poignées d'ivoire incrusté ou de cuir gaufré et doré.
    25. Lettres de rémission dans Du Cange, au mot Ensiludium.
    26. Texte du quinzième siècle publié par R. De Belleval, Costume militaire des Français, 1866, in-4°, p. 4.
    27. Pas d'armes de Nozeroy. Voir plus loin, chap. III.
    28. «Et ut servi lanceas non portent, et qui inventus fuerit post bannum hasta frangatur in dorso ejus.» Capitularia regum Francorum, Hanovre, 1883, in-4°, t. I, p. 123; capitulaire 44, art. 5. (C'est une des variantes du texte, lequel restreint, d'une manière générale, le port des armes, mais signale comme particulièrement révoltant le cas du serf qui aurait une lance.)
    29. Les plus raffinés, sans parler d'employer eux-mêmes de telles armes, allaient jusqu'à refuser le concours d'arbalétriers pour leurs guerres, «disant que c'estoit oster aux chevaliers tout moyen de monstrer leur prouesse.» Dans le roman de Guillaume de Dôle (commencement du treizième siècle), l'empereur Conrad est loué de n'avoir jamais voulu se servir d'arbalétriers:
    Par effort de lance et d'escu
    Conqueroit tous ses ennemis,
    Ja arbalestriers ni fu mis,
    En sa guerre en authoritez.
    Cl. Fauchet, Origine des chevaliers. — Œuvres, 1610, fol. 529. Des exemples si extrêmes se rencontrent, il est vrai, surtout dans les romans; mais le préjugé aristocratique contre les armes de trait est certain.
    30. Le Livre du chevalier de la Tour-Landry, pour l'enseignement de ses filles, éd. Montaiglon, Paris, 1854, p. 150; écrit en 1371.
    31. Babeau, l'Armement des nobles et des bourgeois dans la Champagne méridionale. (Extrait de la Revue historique.)
    32. «Lorimarii quam plurimum diliguntur a nobilibus militibus Franciæ... Ad Portam Sancti Lazari manent arcitenentes qui faciunt balistas et arcus de acere, viburno, taxo, sagittas et tela de fraxino» (arcs d'érable, de viorne, d'if; flèches de frêne.) Dictionnaire latin de Jean de Garlande, publié par H. Géraud, dans son Paris sous Philippe le Bel, 1837, in-4°, pp. 588, 589. Le rôle de la taille à Paris en 1292 (ibid., pp. 511, 516), comprend sept heaumiers, quatre haubergiers (fabricants de hauberts de mailles) et trente-cinq fourbisseurs.

    33. Isambert, Recueil général des anciennes lois françaises, t. V, p. 322.
    34. «Deciorum, tabularum, paleti, quilharum, soularum villarumque ludos et his similes, quibus subditi nostri ad usum armorum pro nostri defensione regni nullatenus exercentur... prohibemus... ordinantes quod... discant se exercere et habilitare in facto tractus baliste vel arcus in locis publicis;» et les meilleurs tireurs auront un prix. Fontanon (qui cite à tort Charles IV), Édicts et ordonnances des Rois de France, 1611, t. I, p. 673.
    35. La France pendant la guerre de Cent Ans, 1890, 2e éd., p. 99; Bertrand du Guesclin, 1876, p, 154.
    36. La «rédaction ordinaire» est muette à ce sujet; l'allusion est fournie par les variantes de la «rédaction d'Amiens», compilée après 1373. Chroniques, éd. Siméon Luce, Paris, 1869, t. I, 2e partie, pp. 134 et 402.
    37. «Quia populus regni nostri, tam nobiles quam ignobiles, in jocis suis artem sagittandi ante hæc tempora, communiter exercebant, unde toti regno nostro honorem et commodum, nobis in actibus nostris guerrinis, Dei adjutorio coopérante, subventionem non modicam dinoscitur provenisse; — Et jam dicta arte quasi totaliter dimissa... quia ad pilam manualem, pedivam et bacularem, et ad cambucam et gallorum pugnam... se indulgent; — Per quod dictum regnum de sagittariis, infra breve, deveniet verisimititer (quod absit) destitutum... — Præcipimus quod quilibet... in corpore potens, in diebus festivis cùm vacaverit... artem sagittandi discat et exerceat... inhibens ne ad... pilam (etc.), sub pœna imprisonamenti, aliqualiter intendant.» A sa date, 1er juin 1363, dans les Fœdera de Rymer.
    38. Ordre que aucun «servant de husbandrie ou laborer, ne servant de artificer ne porte desore enavant baslard, dagger n'espee,» sauf en temps de guerre. «Mais eient tielx servantz et laborers arkes et setes et les usent les dymenges et jours de festes, et lessent tout outrement les jeues as pelotes si bien a meyn come a piee... et que les... conestables... arestent touz contrevenantz» et confisquent les épées. Statutes of the Realm, 12 Ric. II, chap. VI.
    39. «Item comme en l'estatut fait... l'an du regne le roy Richard seconde duszisme... accorde estoit que les servants et laborers... aient arkes et setes et les usent les dymenges... et lessent... les jeues as pelotes...» le roi veut que le statut soit observé, que les délinquants fassent six jours de prison et que les maires, shérifs et baillis qui négligeraient d'y tenir la main payent vingt shillings d'amende: ce qui tendrait à prouver que les autorités n'avaient pas pris fort au sérieux le statut précédent (II Hen. IV, chap. IV). Édouard IV renouvelle ces prescriptions en 1477-78 (17 Éd. IV, ch. III), visant d'une manière générale et sans préciser «les leiez de cest terre». Tous ces textes sont à leur date dans les Statutes of the Realm
    40. Lettre de rémission de 1382, dans Du Cange, au mot Balistarii.
    41. Porteurs de grands boucliers ou pavois, derrière lesquels s'abritaient les arbalétriers.
    42. Comte De Barthélemy, Histoire de Châlons-sur-Marne, 1888, 2e éd., p. 90.
    43. Propos rustiques, Lyon, 1547, p. 62.
    44. Comte De Barthémely, Ibid., p. 93.
    45. Jusqu'à la Conquête, les Français étaient très supérieurs, comme archers, aux Anglo-Saxons. Ceux-ci faisaient plutôt usage, en guerre, de la hache danoise et du javelot. Selon Freeman, les meilleures troupes de Harold, à Hastings, étaient armées de javelots, d'épées et de haches; les irréguliers étaient armés «anyhow with such weapons as they could get, the bow being the rarest of all».
    46. «Et quand les dicts chevaux se sentirent férus de flesches, il ne feut oncques en la puissance des hommes d'armes de passer outre. Mais retournèrent les chevaux et sembloit que ceux qui estoient dessus s'enfuissent.» Bataille d'Azincourt, dans Juvénal Des Ursins, Histoire de Charles VI.
    47. Gallia, par C. Jullian, 1892, p. 20.
    48. Chroniques et anchiennes istoires de la Grant Bretaigne, Londres, 1864, t. II, p. 211.
    49. La Façon comment les gens de guerre du royaulme de France sont habillés; texte dans le ms. Fr. 1997, fol. 68; écrit en 1448; publié par R. De Belleval, Costume militaire des Français, Paris, 1866, in-4°.
    50. D'un usage même si répandu que le concile de Latran l'interdit entre chrétiens, en 1139. On ne doit pas, au reste, trouver dans ce texte, comme on le répète souvent, la preuve du caractère particulièrement meurtrier de la nouvelle arme, car le concile interdit aussi, sous peine d'excommunication, l'usage de l'arc: «Artem illam mortiferam et Deo odibilem ballistariorum et sagittariorum adversus christianos et catholicos exerceri de cætero sub anathemate prohibemus.» Art. XXIX, Sacrorum Conciliorum... amplissima collectio, t. XXI, col. 533. (Venise, 1767.)
    51. Plusieurs échantillons au Musée d'Artillerie, avec ailettes en hélice donnant un mouvement de rotation à la flèche: numéros L. 169 à 174.
    52. Ch. De La Roncière, Histoire de la Marine française, Paris, 1899 et s., p. 220, année 1416.
    53. Cl. Fauchet, Origine des Chevaliers, — Œuvres, Paris, 16io, in-4°, fol. 529.
    54. The boke named the Governour, 1531, éd. Croft, 1880, t. I, chap. XXVII, intitulé: «Shotyng in a longe bowe» (le grand arc anglais était de hauteur d'homme). — «Crosse bowes and hand gunnes were brought into this realme by the sleighte of our enemies, to thentent to destroy the noble defence of archery.»
    55. Dans son charmant traité en forme de dialogue: Toxophilus... the schole of shoting, 1545, dédié à Henri VIII. Notre littérature sportive compte un traité bien plus ancien sur le même sujet, intitulé: Cy ensuyt un petit et beau traittié enseignant la fachon de tirer à l'arc de main, faict et composé par un qui point ne se nomme, à la requeste de plusieurs qui désir avoient d'y apprendre. Imprimé au commencement du seizième siècle, texte du quinzième. (Voir le Tir à l'Arc, par le comte De Bertier, 1900, p. VII.)
    56. Ils remontraient au roi que si rien n'était tenté pour eux ils porteraient leur industrie chez les Écossais et autres «estrangers», ce que d'aucuns avaient fait déjà: «... For lack of work [are] gone and inhabit themselves in Scotland, and other places out of this realm, there working and teaching their science to the Puissance of the same, to the great comfort of Estrangers and detriment of this Realm.» Préambule de l'acte 33 Henry VIII, chap. IX, année 1541.
    57. Descriptio Britanniœ, Venise, 1548, sig. d. iiij.
    58. Rapport de Giovanni Michele, Ellis, Original letters, 2e série, t. II, pp. 218 et suiv.
    59. Histoire de la Milice française, par le P. Daniel, Paris, 1722, 2 vol. in-4°, t. I, p. 426: «On trouve encore, dit l'auteur, dans quelques cabinets de curieux ou dans les greniers, des flèches dont on se servait autrefois en France.» On en peut voir aujourd'hui des échantillons, avec nombre d'arbalètes tant de chasse que de guerre, au Musée d'Artillerie.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Jean-Jules Jusserand
    Diplomate et écrivain français (1855-1932). Ambassadeur à Washington de 1902 à 1925, il joua un rôle discret mais efficace dans l'intervention de États-Unis au cours de la guerre de 1914. Auteur d'ouvrages sur le droit international, il a publié plusieurs ouvrages sur la littérature anglaise et fondé la collection des Grands auteurs français pour lequel il a écrit un Ronsard. Passionné de sport, ami de longue date du baron Pierre de Coubertin, Jusserand s'est fait également historien du sport avec cet ouvrage que nous reproduisons ici, un classique du genre, Le sport et les jeux d'exercices dans l'ancienne France qui couvre aussi bien le Moyen Âge que le siècle de Louis XIVe et le XVIIIe.
    Mots-clés
    Origine du mot sport, éducation physique, histoire de l'exercice physique en France, Moyen Âge, chevalerie, tir à l'arc
    Extrait
    «Rien de surprenant que, dans cette ancienne société, la part des exercices physiques fût grande; on ne peut même concevoir comment il n'en eût pas été ainsi. On s'y livrait d'instinct, sans y penser; on faisait du sport sans le savoir. Les périls étaient multiples, les guerres étaient incessantes; une guerre, au dix-huitième siècle, pouvait durer sept ans, et au siècle d'avant, trente ans, et au moyen âge, cent ans. Mais on s'habitue à tout, et, par ce motif, les existences d'alors différaient moins des nôtres qu'on ne pourrait croire: on se souciait si peu de la mort que, n'étant nullement troublé par sa possibilité ni ses approches, on menait des vies ensoleillées dans des périodes qui nous paraissent, à distance, les plus tristes de l'histoire: nul rayon de soleil n'était perdu.»
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