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    Dossier: Moïse

    Moïse et le Sinaï

    Louis Valcke

    Au pays de Madian

    C’est par le tunnel Ahmed Hamdi que, venant du Caire, le voyageur ou le pèlerin traverse le Canal de Suez et passe d’Afrique en Asie.

    Comme les Israélites, nous venons de traverser la Mer Rouge : nous sommes au pays de Madian.

    Ce nom m’a toujours fait rêver, par la charge émotive qu’il porte, certes, car Moïse y vit Yahvé face à face, mais aussi par son imprécision même. Le pays de Madian, dans mon imagination, c’est ce lieu mythique, qui, pour être, n’a pas besoin d’exister; c’est un lieu que nulle géographie ne délimite, entre le quelque part et le nulle part et pourtant, voilà maintenant que ce pays, dans toute sa réalité concrète, s’ouvre vraiment devant moi : il est à portée de main, il est cet horizon vers lequel je me dirige... Ainsi au Moyen Âge les pèlerins découvraient-ils les clochers de Compostelle : non plus rêve ou utopie, mais là, devant eux, réels, au pied de la demière colline.

    Marchons-nous sur les traces de Moïse? Peut-être que oui, peut-être que non. Moïse a-t-il existé? Certains ont prétendu que non et l’ont ramené au niveau du symbole, mais qu’est-ce qu’un symbole, s’il n’a pas de contrepartie réelle?

    Tant de légendes se mêlent ici. Ainsi la toute première, celle de Moïse « sauvé des eaux », puis recueilli et adopté par une princesse de la cour du Pharaon : on trouve un récit en tout point semblable dans la tradition égyptienne. On sait aussi que la localisation des lieux bibliques est très approximative et relève de la tradition, sinon de la légende, beaucoup plus que de l’histoire ou de l’archéologie. D’ailleurs, dans cette vaste presqu’île du Sinaï, au moins quatre ou cinq sommets revendiquent l’honneur d’être l’authentique « mont Moïse ».

    Mais quand même, une statuette en or représentant un veau a récemment été mise à jour dans cette région, ce qui semble confirmer que le culte d’un veau d’or y était répandu. Hélas, il s’agit d’un méchant petit veau, en or, certes, mais coulé en un moule rudimentaire et qui tiendrait dans la paume d’une main. Rien à voir avec cette splendide statue rutilante, érigée sur un puissant socle de granit (Ex.32, 1-5), que les lévites encensaient et adoraient de leurs danses et de leurs chants, comme on pouvait l’admirer dans les « Histoires saintes » de notre enfance.

    Il faut parfois oublier ces mesquineries critiques; il faut parfois, comme le disait d’ailleurs notre gentille guide, être capable de rêver pour reconnaître, sur simple convergence de leur description, les sites bibliques et les lieux que nous allons traverser : «Ote les sandales de tes pieds, dit Yahvé à Moïse, car le lieu où tu te trouves est une terre sacrée» (Ex.3, 5)...

    Nous suivons la route qui longe la rive est du golfe de Suez vers Sudt, sans doute l’ancienne Shur de la Bible. Après leur traversée de la mer des Roseaux et trois jours de marche dans ce désert, les Israélites atteignirent enfin une oasis et y découvrirent quelques points d’eau : hélas, elle était saumâtre au point d’être imbuvable. « Alors le peuple murmura contre Moïse : “Que boirons-nous ?“ Moïse implora le Seigneur, et le Seigneur lui indiqua un bois qu’il jeta dans l’eau. Et l’eau devint douce » (Ex.15, 24-25).
    Quant à nous, confortablement installés dans notre car climatisé, nous n’avions qu’à nous laisser conduire pendant quelque 45 kilomètres, pour atteindre la petite oasis de Ayoun Mousa, dite des Sources de Moïse. Quelques palmiers, quelques tamaris « du Sinaï » parviennent à prendre racine dans cette terre apparemment desséchée, mélange de sable et d’argile. Mais les sources sont là : simples trous d’eau de deux ou trois mètres de profondeur. L’un d’entre eux a été consolidé par un travail de maçonnerie : c’est ce puits qui depuis des temps immémoriaux est connu comme étant celui de Moïse. Hélas, le morceau de bois que Moïse y jeta a perdu ses propriétés adoucissantes : l’eau y est aussi imbuvable que dans les autres puits.

    Dès notre descente du bus, nous sommes entourés d’une troupe jacassante de jeunes Bédouines. Elles ont leurs plus beaux atours. Couvertes jusqu’aux pieds de longues robes bayadères, elles portent sur leurs épaules de jolis châles noirs, ornés de verroterie multicolore. Elles ne vendent rien, ne mendient pas, mais, souriantes sous leurs voiles, elles se laissent photographier avec joie. Mais après, quand même, elles tendent la main. On aurait peine à leur refuser le bakchich, ou les cigarettes, si joliment demandés.

    Pour ce qu’on voit d’elles, elles sont très jolies. On n’en voit que les yeux, mais ces yeux étaient de braise et un seul de leur regard aurait suffi à damner un saint. Comme l’on compatit avec saint Antoine, pas celui de Padoue, bureau des objets perdus, mais l’autre, qui vivait dans les parages. Il avait certainement vu de près ces jeunes Bédouines, qui par après, au fond de son ermitage, venaient le torturer jusque dans ses rêves...

    La route se poursuit le long de la côte, toujours vers le sud, pour atteindre Ras Sudr et ses plages immenses. Nous déjeunons en bord de mer dans un de ces resorts modemes et anonymes et qui offrent toujours la même cuisine à l’occidentale. Le soleil est éclatant, la mer turquoise : je me risque à prendre un bain. Même en cette fin d’hiver, l’eau n’est pas vraiment froide, 16 ou 17 degrés sans doute. Mais la déclivité de l’estran est très faible, et il faut s’avancer loin avant d’avoir de l’eau jusqu’à la taille, de quoi laisser au soleil le temps de brûler mon dos, qui, d’un blanc hivernal, passe à écarlate.

    Le vent se lève et la mer se couvre de moutons. Des nuages de sable traversent la route et donnent un effet de poudrerie assez inattendu!

    Inopinément, surgit une zone industrielle centrée autour de l’exploitation des nappes pétrolifères de la région, avec les laideurs inévitables, mais sans doute nécessaires, que cela comporte : derricks, oléoducs et vastes réservoirs, tout cela plus ou moins rouillé à cause de la proximité de la mer.

    La route, heureusement, s’engage dans les terres et rejoint l’extraordinaire Oasis de Feran, qui, avec ses jardins, ses huttes bédouines, ses cultures de maïs et d’orge et l’ombrage de ses palmiers, couvre plusieurs kilomètres carrés et constitue la plus grande oasis de la péninsule du Sinaï. On peut supposer qu’il s’agisse de l’oasis d’Élim où, au temps de l’exode, « se trouvaient douze sources et soixante-dix palmiers » (Ex. 15, 27). Un ermitage de briques roses, très harmonieux dans sa simplicité, garde l’entrée de la palmeraie. Une inscription en grec annonce un gunaïcon. Puis-je traduire par gynécée? J ‘en déduis en tout cas qu’il s’agit d’un couvent de religieuses. Plus tard, j’apprendrai qu’il s’agit d’une dépendance de Sainte-Catherine, le célèbre monastère qui s’étend au pied du Sinaï et qui est le but de notre étape d’aujourd’hui.

    C’est dans la plaine où s’ouvre cette oasis que les Israélites établirent leur camp et que, placés par Moïse sous le commandement de Josué, ils remportèrent une victoire décisive sur les Amalécites. Mais il faut croire que ce fut une victoire chèrement payée. Moïse, en effet, qui, avec Aaron et Hur, observait le combat du haut du mont Tahounèh, avait remarqué que lorsqu’il tenait son bâton à bout de bras, les Israélites l’emportaient sur leurs ennemis, mais lorsqu’il le laissait retomber, les Amalécites revenaient en force. « Comme les bras de Moïse se fatiguaient, rapporte la Bible, on mit une pierre sous lui pour qu’il s’y assît, tandis qu’Aaron et Hur lui soutenaient les mains de chaque côté : ses mains purent ainsi tenir jusqu’au coucher du soleil et Josué défit Amaleq et les siens au tranchant de l’épée » (Ex.17 , 12-13). Ce jour-là, Moïse tint le sort d’Israël littéralement à bout de bras, et j’aime croire que c’est de cet épisode qu’est née l’expression familière.


    La route que nous suivons contoume ce mont Tahounèh pour s’engager dans une gorge profonde, entre les falaises abruptes d’un oued desséché, où réussissent quand même à pousser quelques maigres arbustes. Plus loin et plus haut, ils devront, eux aussi, lâcher prise devant l’aridité absolue qui semble régner ici. Et pourtant non! de temps en temps, des pluies torrentielles et l’eau des neiges fondantes – car il y a de la neige, ici, qui couvre les sommets en hiver – transforment ce oued en un torrent impétueux qui aboutit à l’Oasis et en est la seule source d’eau. Comment ne pas penser à la fiction de Schiaparelli qui imaginait les Martiens creusant les célèbres canaux leur permettant, une fois l’an, de recueillir l’eau des pôles de leur planète desséchée?

    Cette route sinueuse et difficile, creusée souvent à flanc de rocher, est en excellent état, comme, apparemment, l’ensemble du réseau routier égyptien. Et notre chauffeur est un maître en son art; il roule à tombeau ouvert, prend les virages à la corde, frôle les précipices : il vaut mieux lui faire confiance aveuglément, et c’est pourquoi, je l’ai observé, la plupart de ceux qui ont leur siège du côté du vide ferment les yeux aux moments les plus palpitants. Pourtant le spectacle est admirable, amoncellement de pics rocheux totalement dénudés et dont le relief a été découpé en chaos inextricable par l’erosion due aux trombes d’eau qui, très rarement mais d’autant plus violemment, s’abattent sur ces régions.

    La route longe une impressionnante crête granitique dont la couleur gris-vert vire brusquement au rouge. Le contraste est saisissant. C’est une région minière, exploitée depuis la plus haute antiquité par les ethnies les plus diverses, mais dont aucune ne put se fixer de façon plus ou moins permanente, avant que les premiers pharaons ne réussirent à y établir leur autorité. Ils y exploitèrent les mines de turquoise, mais aussi de cuivre et d’or. Seuls subsistèrent ici, tant est inhospitalière cette région, les prisonniers, esclaves et forçats condamnés au travail à perpétuité. On a retrouvé les restes d’un campement de mineurs construit à proximité d’une mine. Du campement à la mine, un double mur : protection contre les incursions toujours à craindre, plus probablement que pour rendre impossible une éventuelle tentative d’evasion : comment survivre en un environnement aussi inhospitalier ?

    Tout proche, mais combien différent, est le lieu de villégiature qui nous accueille ce soir : pavillons isolés, toits roses, murs ocres, disposés selon un judicieux hasard et reliés par un réseau de chemins et de sentiers joliment aménagés. Le tout est parsemé de courts de tennis, de deux ou trois grandes piscines et de pièces d’eau arrosées de fontaines.

    Ce jardin de paradis forme une luxuriante oasis où les tamaris et les bougainvillées en fleurs avoisinent les palmiers qui ombragent de vertes pelouses entretenues à l’anglaise. Le spectacle est étonnant, en contraste total avec le dur pays que nous venons de traverser. Le soir, au moment de notre arrivée, plusieurs aides-jardiniers armés de puissants tuyaux d’arrosage s’affairent à inonder les plates-bandes et les arbustes. En plein désert, l’eau semble inépuisable. En effet, le sous-sol, depuis l’Arabie jusqu’au Sahara, recèle une nappe phréatique continue. Elle affleure parfois, créant les oasis naturelles, qui de loin en loin, parsèment ces déserts. Sans doute suffirait-il de forer et de pomper pour que l’eau surgisse en abondance et donne vie à ces terres stériles, comme le montre bien notre oasis artificielle. De prime abord, cette débauche d’eau servant uniquement à entretenir un lieu de loisirs pour quelques riches vacanciers a quelque chose de choquant, même pour nous qui, cependant, en profitons sans excès de scrupule. Peut-être, cependant, ces investissements, à première vue gaspillage scandaleux, répondent-ils à une politique mûrement réfléchie. Dans l’immédiat, en effet, le tourisme représente la plus grande source de revenu et de devises étrangères pour l’Égypte (c’était avant le 11 septembre. . .). Plus tard, peut-être, les revenus ainsi générés permettront-ils de forer pour l’agriculture.


    ***

    Ce soir, haut dans le ciel, car nous sommes déjà près des tropiques, Vénus et Jupiter brillent d’un éclat intense et régulier, sur le bleu-noir d’une nuit parfaite. Les deux planètes sont exceptionnellement proches l’une de l’autre, certainement plus proches que j’aie jamais pu les observer.


    ***

    Le Sinaï

    L’endroit est paradisiaque, mais notre nuit sera brève. Selon le programme initial, la visite de la péninsule du Sinaï aurait dû avoir lieu en fin de séjour. Or, pour je ne sais quelle raison, le tout-puissant Bureau égyptien du Tourisme avait inversé ce progamme, et ce serait donc dès notre arrivée que nous allions faire l’ascension du mont Moïse. Pour moi, cela tombait mal car je me ressentais encore d’avoir eu à étaler un jet lag cumulatif de huit heures de vol, et presque autant de décalage horaire. J‘étais donc loin d’être frais et dispos mais l’ascension du Gébel Mousa valait bien un petit effort, même si pour en atteindre le sommet au lever du soleil, nous devions nous mettre en marche avant trois heures du matin. De plus, nous avions été prévenus, l’ascension qui nous attendait serait exigeante, la dénivellation entre notre point de départ et le sommet dépassant les 750 m, que nous aurions à couvrir, en pleine nuit, en moins de trois heures. Dans notre groupe, certains, peut-être plus sages, avaient préféré ne pas participer à ce qui deviendrait une expérience inoubliable.

    Je me couche donc le plus tôt possible. À peine accueilli dans les bras de Morphée, du moins, c’est le sentiment que j’en ai, voilà qu’un strident coup de téléphone m’en arrache sans ménagement alors qu’il n’est que 1 h 45. L’hôtel avait voulu faire du zèle pour que nous ne manquions pas le départ de trois heures. C’est vraiment tôt, d’autant plus qu’à cette heure, nous n’avons droit qu’à une tasse de café. Le petit-déjeuner attendra notre retour. C’est donc mal réveillés et le ventre creux que nous montons dans notre bus pour le court trajet qui nous sépare du couvent Sainte-Catherine, au pied du mont Moïse, masse d’autant plus impressionnante qu’en cette nuit sans lune, nous en devinons à peine les contours. Il est trois heures, nous sommes en pleine nuit et il fait bigrement froid : que sera-ce en altitude?


    ***

    Belle compensation cependant, le ciel est resplendissant. Hauts dans le ciel, Vénus et Jupiter se sont encore rapprochés, à un doigt de distance, ce qui donne un spectacle exceptionnel. Et je remarque que les planètes ont inversé leur position respective : hier soir, la brillante Vénus était au-dessus de Jupiter, aujourd’hui, Jupiter la domine. En toute naïveté, je signale la chose à notre guide. Elle éclate de rire, croyant que je faisais une allusion érotique aux positions réciproques du roi des dieux et de la déesse de l’Amour. Je voulais seulement signaler que les deux planètes avait dû se frôler quelques heures plus tôt, en une conjonction qui aurait rempli de crainte et de tremblement les astrologues du Pharaon. De fait, j’apprendrai plus tard que les deux astres s’étaient rapprochés à moins d’un quart de degré et qu’une conjonction aussi exceptionnelle ne se produit qu’une ou deux fois par siècle. J‘ai eu la chance d’assister à ce spectacle rare par une nuit exceptionnelle.

    Plusieurs chameliers nous attendent pour nous offrir leurs services, mais je n’allais tout de même pas, dès le début de notre ascension, éviter l’effort d’une bonne marche. D’ailleurs, j’estime que l’exercice me sera salutaire pour lutter contre ma torpeur, dont ni le réveil brutal, ni l’unique tasse de café n’avaient réussi à me sortir.

    Et c’est ainsi que, munis de nos lampes de poche, nous attaquons notre ascension par un sentier tortueux qui me paraît bien raide. D’ailleurs, je n’ai pas fait cent mètres que mon pied glisse et que je m’étale de tout mon long sur la rocaille! Voilà qui commence bien! Je traîne la patte, et je remarque vite que je me trouve en queue de peloton. Mais on nous avait rassurés : nous trouverions plusieurs refuges sur notre route où nous pourrions faire halte et où nous pourrions trouver du chocolat chaud. Nous nous étions donné le mot de nous retrouver lors d’une de ces haltes.

    L’expérience leur ayant appris que la lassitude ferait progressivement lâcher pied à plusieurs d’entre nous, les chameliers nous poursuivent et profitent de tout ralentissement pour proposer leurs montures aux traînards qu’ils avaient repérés. « Beau sameau, zoli sameau, good camel, good camel ». À quoi un loustic réplique : « Non, nous c’est Marlboro ! ».

    La montée me semble de plus en plus ardue, la sente de plus en plus tortueuse, la côte de plus en plus escarpée. Malgré ma lampe de poche, je butte sur plusieurs roches, dérape sur des plaques de gravier, et je m’étale une fois de plus : pénible début!

    Toujours poursuivi par un ou deux chameliers et leurs animaux, je progresse lentement, de plus en plus lentement. Bien conscient d’être le dernier du groupe, du moins j’en étais persuadé, je passe sans m’arrêter devant quelques-unes des haltes annoncées. Il fait froid, de plus en plus froid; malgré mes gants, mes doigts s’engourdissent. Le jour, très lentement, commence à poindre, le ciel, de noir qu’il était, vire au gris, et je me demande si, après tant d’efforts, je n’arriverai pas au sommet après le lever du soleil. Voilà qui serait bête à hurler! Mais je me rassure en voyant loin en-dessous de moi, les lucioles des lampes de poche qui serpentent le long de la montagne. Dans le silence qui m’environne, cette montée lumineuse constitue un joli spectacle.

    Finalement, j’aboutis à une esplanade étroite, loin du sommet de la montagne cependant, car il me faut encore avaler les 700 marches grossièrement taillées qui, en ce point, prennent le relais du sentier. Heureusement, le jour se lève et je peux remiser ma lampe de poche. Les chameliers, découragés, m’abandonnent à mon sort car leurs chameaux ne peuvent s’aventurer plus loin. Je les vois s’en retourner, un à un, sauf quelques endurcis qui attendent la descente du chaland, se reposant en fumant force cigarettes de tabac noir. J’admire leur résistance incroyable. Chaque nuit, ils reprennent le même parcours, marchant pieds nus devant leurs bêtes tenues au licou, et fumant presque sans discontinuer, de quoi remplir de doute ou faire frémir d’horreur les augures de Santé Canada.

    Je me remets en route, péniblement. À ce moment, sortant comme un diable de sa boîte, le guide égyptien qui nous accompagne me rejoint et s’exclame : «Vous voilà! Nous vous croyions derrière nous, et nous vous avons vainement attendus au dernier refuge, alors que vous étiez loin devant nous, en tête de file ! ». En fait, le groupe s’était arrêté et reposé pendant une vingtaine de minutes, tandis que moi, qui, à ce moment, me trouvais effectivement en queue, étais passé devant ce refuge sans m’en rendre compte! Pensant être dernier, me voilà premier, mais pas moins crevé pour autant! Je reprends ma pénible ascension. Les deux dernières centaines de marches m’ont paru horriblement pénibles et je m’arrêtais à chaque roche sur laquelle il était possible de s’asseoir.

    Je suis finalement arrivé au sommet peu avant le lever du soleil, alors que l’Orient se colorait de toutes les nuances du rouge, du rose et du violet. Le spectacle valait toutes les fatigues endurées. Le mont Moïse domine jusqu’à l’infini un océan chaotique de monts et de pics qui semblent figés pour l’éternité, amas primordial dont on imagine que quelque dieu ait pu façonner l’ossature du monde. Paysage grandiose et désolé, témoignage fossile de ce que devait être la terre avant l’apparition de toute vie.

    Je pris plusieurs photos, dont une vers le sud-est. Merveille! Au développement je remarquai que, juste à l’horizon, se profilait une étendue d’eau. C’était le Golfe d’Akaba, pourtant situé a plus de 50 km. Je n’en avais rien vu : mon regard ne devait pas encore être très éveillé.

    «Dieu dit à Moïse : "Monte vers le Seigneur avec Aaron, Nadab et Abihu et soixante-dix anciens d’Israël, et prosternez-vous à distance. Seul, Moïse s’approchera du Seigneur, mais non pas les autres, et le peuple ne montera pas avec lui" ...Moïse monta avec Aaron, Nadab et Abihu, et soixante-dix anciens d’Israël. Sous ses pieds, il y avait comme un dallage de saphirs transparents, aussi limpides que le ciel même. Le nuage couvrit la montagne et la gloire du Seigneur reposa sur le mont Sinaï qui resta enveloppé dans la nuée pendant six jours. Moïse pénétra dans la nuée et gravit la montagne. Il y demeura quarante jours et quarante nuits » (Ex. 24, 1-2, 9-18).

    Et cela s’est passé ici-même! En mon for intérieur, j’admire Moïse qui, nuée ou pas, a pu survivre tant de jours et tant de nuits dans un environnement si hostile.

    Sans doute émus eux aussi par ce site grandiose et délaissant pour une fois leurs inévitables caméras, un groupe de Japonais, bras levés vers le soleil, saluent son lever en entonnant un hymne qui doit être d’adoration. Quant à moi, je n’éprouve pour l’heure aucun élan mystique. C’est que j’ai froid, j’ai faim, je suis rompu de fatigue, et j’ai encore toute cette montagne à redescendre. Comme quoi, au moins en ce qui me conceme, l’ascension mystique vers l’extase demande un minimum de confort!

    Heureusement, ces tristes cogitations vont s’effacer devant le spectacle grandiose et fascinant des cimes qui, vers l’ouest, émergent à peine de la nuit que découpent leurs vallées. Déjà cependant, effleurés par les premiers rayons, leurs sommets se teintent d’une pointe de rouge qui, lentement, s’élargit et descend le long de leurs flancs.

    Malgré le froid, malgré la fatigue, nous admirons en silence. À notre gauche, nous dominant sur son étroite plate-forme, improbable et inattendue, à pic sur le vide, se dresse une chapelle, qui, pendant quelques instants sublimes, dans toute la gloire du soleil renaissant, semblera rayonner de sa propre lumière écarlate.

    Mais le temps me presse, et il faut bien que j’aborde, non sans appréhension, la longue descente qui s’ouvre devant moi. Comme il est habituel, elle m’a semblé plus dure encore que la montée!

    Arrivé au pied des 700 marches, je me laisse facilement convaincre d’enfin enfourcher un chameau, non sans remarquer qu’avec son terrible bec-de-lièvre, le chamelier qui me mène ressemble étrangement à sa monture.

    C’était ma première promenade à dos de chameau. Je n’ai jamais eu la prétention d’être une émule de Laurence d’Arabie, mais je ne m’attendais quand même pas à ce que j’allais endurer! Est-ce le chameau ou le dromadaire qui a deux bosses? Je ne l’ai jamais vraiment su, mais ma monture, elle, semblait en avoir une bonne demi-douzaine. Une selle en bois avec, en avant, une poignée et dans mon dos, un dossier en bois brut, était fixé en équilibre instable sur un ou deux tapis jetés en travers de l’animal. À chaque pas que faisait mon chameau, j’étais brutalement ballotté de l’avant vers l’arrière, en un mouvement qui me cassait les vertèbres pour, au pas suivant, me relancer sur la poignée qui me rentrait dans l’estomac. Comme il n’y avait pas d’étriers, je n’arrivais pas à me redresser et même en me cramponnant aux deux poignées, j’avais l’impression d’être suspendu, accroché dans mon pantalon, qui, seul, m’empêchait de glisser vers la chute.

    Et le chameau devait être un très vieux chameau, cela se voyait même à mon oeil de néophyte! Depuis longtemps arthritique, il avait les pattes (dit-on jambes pour un chameau ?) cagneuses et c’est à peine s’il réussit à m’arracher du sol. Il semblait de fort méchante humeur, déblatérant, c’est le mot !, et renâclant à chaque roche sur laquelle il butait. Parfois, s’il devait prendre un tournant trop raide à son goût, il s’arrêtait net, exprimant son indignation en un bref grognement. Et tout cela, rythmé par d’incroyables pétarades intestinales qui gargouillaient dans son ventre, sans autrement l’incommoder : il paraît que c’est toujours ainsi que ces animaux digèrent.

    C’est bien connu, une promenade à dos de chameau n’est jamais confortable. À chaque foulée, la monture oscille bizarrement de droite à gauche, comme roule un bateau porté par la houle, au point, littéralement, de donner le mal de mer à ceux qui en sont sujets. Cette démarche, paraît-il, est encore tolérable en terrain plat ou en montée, mais à la descente, l’inconfort est décuplé, le chameau freinant brutalement à chaque pas sur ses pattes de devant! Avis donc aux amateurs : si vous allez au Sinaï, prenez donc le chameau à l’aller, plutôt qu’au retour, vous avez des chances d’arriver en meilleur état pour entamer l’ascension des 700 marches! Quant à moi, j’ai quand même essayé, dans un état second, de prendre quelques photos de ma propre ombre chevauchant le chameau avant d’arriver, courbaturé et vidé, à notre rendez-vous, me jurant bien, mais un peu tard, que jamais on ne me reprendra à monter sur un tel animal!

    C’est avec une reconnaissance infinie que je vis notre guide qui avait eu la gentillesse de m’attendre. Elle me signala que plusieurs retardataires encore peinaient derrière moi et que notre bus nous attendait plus loin, à l’ombre des murailles qui protègent les abords du couvent de Sainte-Catherine.


    ***

    Le couvent de Sainte-Catherine

    Avec tout cela, notre matinée était loin d’être terminée, car, après notre petit-déjeuner enfin pris en vitesse, nous avions encore à visiter ce très célèbre couvent de Sainte-Catherine, qui, à midi pile, ferme ses portes aux visiteurs. Or, si rapide et partielle qu’elle ait pu être, cette visite est du plus haut intérêt, au point de vue de l’histoire de l’Église, de l’iconographie orthodoxe ou des légendes mosaïques.

    La Catherine dont il s’agit ici est sainte Catherine d’Alexandrie. Fille du roi Costus, cette jeune princesse d’une beauté éclatante, formée aux lettres classiques et instruite dans tous les arts libéraux, maniait la parole avec la plus grande éloquence. Convertie au christianisme, elle ne cessait de prêcher la bonne parole, et les Alexandrins en foule se pressaient autour d’elle. Dans sa Légende dorée, Jacques de Voragine relate que, « debout devant la porte du temple, elle discuta avec l’empereur Maxence, à l’aide des conclusions syllogistiques, sur une infinité de sujets, qu’elle considéra au point de vue allégorique, métaphorique, dialectique et mystique ». Mais bientôt, redoutant l’emprise qu’elle avait sur le peuple, Maxence convoqua les plus grands esprits de son temps pour disputer avec elle, espérant la confondre et la couvrir de ridicule. C’est ainsi que Catherine se trouva confrontée à un collège de cinquante philosophes, connus pour la subtilité de leurs esprits et rompus à l’art de la dialectique. Comme bien on peut penser, lors du débat présidé par l’empereur en personne, Catherine, en un mémorable renversement de la situation, réussit à les convaincre et à les convertir tous et chacun. Maxence, on le comprend, prit très mal la chose. Les philosophes, décapités sur le champ, gagnèrent la couronne du martyre et Catherine fut condamnée au supplice de la roue, d’où le symbole qui accompagne son iconographie. La jeune vierge fut sauvée in extremis car – comme dans la comptine de mon enfance : « les anges descendirent piduit, piduit, piduit boum boum, les anges… » – les anges qu’elle avait implorés firent littéralement exploser la machine infernale, dont les débris, nous dit Jacques de Voragine, tuèrent plusieurs milliers de badauds accourus pour assister au spectacle. Rempli d’épouvante par ce prodige, Maxence donna l’ordre de la libérer aussitôt. Bien vite cependant, son zèle nullement refroidi, elle reprit son enseignement et continua de critiquer les dieux de Rome. Voyant le succès que remportait cette prédication subversive et craignant que la secte des chrétiens ne se développât rapidement, l’empereur, excédé, mais craignant le ridicule d’une autre explosion, s’en remit à une procédure éprouvée et plus expéditive : il ordonna de lui trancher le col. Cette fois, les anges ne purent intervenir à temps et Catherine fut proprement décapitée. Pour éviter toute profanation, les chrétiens d’Alexandrie s’emparèrent de son corps et le portèrent en lieu sûr. La nuit suivante cependant, le corps de la sainte martyre disparut mystérieusement. On sut plus tard que les anges l’avaient transporté au Sinaï, où ils l’avaient inhumé dans les environs immédiat du mont Moïse. Mais les générations et les siècles passèrent, effaçant peu à peu le souvenir de ces événements prodigieux.


    ***

    Encore Moïse


    Moïse se savait Israélite par le sang, mais, adopté à la cour du Pharaon et élevé en prince égyptien, il ne s’était jamais identifié au peuple d’Israël, jusqu’au jour où il vit un officier égyptien brutaliser un esclave hébreu. C’est à ce moment qu’il prit conscience de son appartenance de race, car, relate la Bible, « s’étant toumé de côté et d’autre et voyant qu’il n’y avait personne, il tua l’Égyptien et l’enfouit dans le sable ». Cependant, la chose s’étant ébruitée, Moïse prit peur et « le Pharaon, instruit de l’affaire, chercha à le faire mourir ». Aussi Moïse « s’enfuit-il loin du Pharaon » (Ex. 2, 11-15). C’est cette fuite qui le conduisit au pays de Madian, où il vécut en exil.

    Un jour que, sombre et solitaire, il errait aux abords d’un puits, il rencontra sept jeunes femmes qui venaient y puiser de l’eau. Elles le prirent d’abord pour un officier égyptien et furent très étonnées lorsqu’il les aida à actionner le lourd levier de la noria. Elles racontèrent l’incident à Jéthro leur père, qui était prêtre de Madian. Il leur dit d’aller à la recherche de cet Égyptien étonnant, qu’il accueillit avec une large hospitalité. Moïse s’y trouva bien, et d’autant mieux que Jéthro lui donna sa fille Séphora en épouse. Pourtant, loin de son peuple, il se sentait toujours étranger car il nomma Gersam le fils qu’il eut de Séphora. Or, comme Moïse lui-même le précise, ce nom signifie « hôte né en terre étrangère » (Ex. 2, 22)…

    Mais, pour l’heure, il s’était néamnoins parfaitement intégré au clan de Jéthro. C’est ainsi que, marque de grande confiance sans doute, puisque la Bible mentionne le fait, c’est lui qui menait paître les troupeaux de son beau-père. Ce fut à l’occasion d’une de ces transhumances qu’eut lieu le mystérieux épisode du Buisson ardent : Moïse fut fort étonné de voir jaillir une flamme du milieu d’un buisson, sans que celui-ci ne se consumât. Et il entendit la voix de Dieu lui donner ordre de retourner en Égypte, pour libérer son peuple du joug égyptien et le conduire dans « le pays qui ruisselle de lait et de miel ». Sans enthousiasme et avec beaucoup de réticence – « comment leur parlerais-je, moi qui suis bègue? » – Moïse accepta la mission divine. Il retourna donc en Égypte, obtint, non sans peine, car il y fallut les dix plaies, la libération de son peuple, traversa la mer Rouge dans les circonstances que l’on sait, et retourna au pays de Madian, ce même désert que, errant avec les troupeaux de Jéthro, il avait appris à bien connaître. Il en savait les divers points d’eau, avait observé le passage des cailles et avait constaté qu’à certaines périodes de l’année, les tamaris exsudaient une liqueur doucereuse et nourrissante, qui s’évaporait dès les premiers rayons du soleil. Les Hébreux s’interrogeaient entre eux : « Qu’est-ce donc ? », ce qui en leur langue se dit « Man nah ? ».

    Et, certes, il est possible d’expliquer de manière analogue les nombreux prodiges que Moïse réalisa lors des quarante années que dura la traversée du désert, mais le vrai miracle tient dans le fait que Moïse, malgré ses réticences premières, malgré son manque de charisme – car, bègue, il n’avait aucunement le don de la parole (Ex. 4, 10) –, malgré sa pusillanimité précautionneuse – car, avant de tuer l’Égyptien, il s’était sagement assuré qu’aucun témoin gênant n’était dans les parages –, que malgré tous ces handicaps, Moïse ait réussi à transformer une masse amorphe en un peuple libre. Ce qui n’alla pas sans peine, car les Hébreux, au fond, se trouvaient bien dans leur peau d’esclaves : la liberté, disaient-ils à Moïse, la liberté, c’est bien beau, mais vaut-elle « les marmites de viande et le pain dont, esclaves en Égypte, nous nous gavions à satiété? » (Ex. 16, 3).


    ***


    Retour au couvent

    Or, la rencontre de Moïse avec Yahvé, nous dit la Bible, eut lieu au pied du mont Horeb, la Montagne de Dieu, c’est-à-dire le mont Sinaï et, selon une très ancienne tradition, on peut encore y voir le Buisson ardent. C’est pour honorer ce lieu saint entre tous que Justinien allait, en l’an 527, ériger un premier couvent et ce qui reste de la chapelle primitive est aujourd’hui incorporé au monastère. C’est la chapelle dite du Buisson ardent. On accède à celle-ci, lorsqu’on en a l’autorisation, ce qui n’était pas notre cas, à partir de l’actuelle chapelle conventuelle, qui, elle, est ouverte à la visite. Cette chapelle est une merveille du style byzantin, débordante de dorures et décorée de plusieurs très belles icônes ainsi que d’une quantité de lampes d’argent, suspendues au plafond. Comme toujours dans les églises de rite orthodoxe, la nef centrale est fermée par l’iconostase, porte de bois ajourée, qui interdit aux simples fidèles l’accès au sanctuaire proprement dit, réservé aux seuls officiants. Cet interdit, ce tabou, est – tout à l’opposé de notre modeme exigence de « transparence » – la façon traditionnelle de symboliser le sacré et de l’isoler du pro-fane, de ce monde qui est « hors du temple », comme le dit le mot. En Égypte aussi, tout comme en Israël, seuls les grands prêtres et seuls les lévites, avaient accès au Saint des Saints.

    On apprend avec un certain étonnement qu’ici même, en cette église du couvent Sainte-Catherine, on peut admirer pas moins de trois châsses de sainte Catherine, disposées par ordre de grandeur à gauche du choeur. Mais on précise quand même que, seule, la demière, la plus petite, est le véritable sarcophage contenant les restes de la sainte.

    Comment ces vénérables reliques se trouvent-elles ici, alors, on s’en souvient, que les anges avaient déposé les restes mortels de la vierge martyre au sommet d’une des montagnes avoisinantes? Une bien belle histoire raconte que, deux siècles après la fondation première du couvent par Justinien, et donc près de cinq siècles après le martyre de la sainte et de sa translation, un jeune moine eut, la nuit du 24 novembre, un rêve en lequel lui apparut l’image de la montagne où les anges avaient inhumé la sainte. Tout tremblant, le moine, illico, en avertit son Abbé qui, bien entendu, ne voulut point le croire. Mais c’est à ce moment que le moine, stupéfait, reconnut dans la montagne qu’encadrait très exactement la lucarne de la cellule, le profil de la montagne sainte qui lui était apparue en rêve. Aussi s’écria-t-il en extase : « je la reconnais, je la vois, elle est là! ». Curieux quand même, l’Abbé se touma vers la fenêtre, et il vit qu’une auréole de douce lumière couronnait la montagne au pied de laquelle avait été construit son monastère. Donnant ordre de sonner toutes les cloches, il réveilla sa communauté. Armée de cierges et de lampes à huile, la longue théorie des moines se mit en route et escalada la montagne toute illuminée d’une phosphorescence bleutée. Quelques coups de pioche suffirent pour découvrir, intact, le corps de la sainte martyre : depuis lors, il repose en cette châsse où on peut encore le vénérer et, en honneur de la sainte, le couvent désormais allait prendre le nom de couvent de Sainte-Catherine. Tel est, rapporté par Jacques de Voragine, le pieux récit de la translation de Sainte-Catherine d’Alexandrie, dont la fête fut fixée au 25 novembre, jour de l’« invention » de ses reliques.

    Hélas, les historiens – mais faut-il croire les historiens plus que Jacques de Voragine? –, les historiens ont imaginé un autre compte-rendu des événements. Le couvent fondé par Justinien au pied du mont Moïse avait connu une première période de gloire, alors qu’il attirait nombre de moines et de pèlerins. Malheureusement, à partir du huitième siècle, il entra dans une période de lent déclin : l’attrait du Buisson ardent ne suffisait plus à animer le zèle des visiteurs, source de tant de riches oboles et de somptueuses donations. C’est alors que l’Abbé en son saint chapitre eut une idée de génie. Il avait appris que la population d’Alexandrie, redoutant l’approche des Sarrazins, était en pleine panique et que l’anarchie la plus totale régnait dans la ville. C’était une occasion à ne pas manquer, aussi, choisissant les plus vigoureux et les plus fidèles de ses moines, il en forma un commando d’élite, prêt à affronter Satan en personne. Il les envoya à Alexandrie, avec mission de s’emparer des restes mortels de la sainte – dont il faut croire ici qu’ils n’avaient pas été emmenés par les anges, comme on l’avait dit, mais pieusement conservés après sa décapitation. Et pour encourager encore son commando de moines, il les assurait d’avance de son absolution qui les exonorerait de toute peine qu’un tel sacrilège devrait normalement leur valoir.

    Profitant de la pagaille qui régnait en ville, les moines n’eurent guère de difficulté à s’emparer des précieuses reliques. S’en retournant à marche forcée vers leur couvent, ils y furent accueillis en héros et, bien à l’abri derrière leurs puissantes murailles, les moines savaient qu’ils n’auraient rien à redouter des velléités de représailles que les Alexandrins pourraient nourrir.

    Le coup de force avait réussi au-delà des plus optimistes supputations de l’Abbé. Les pèlerins revinrent en nombre, les donations affluèrent comme jamais, les plus hautes têtes couronnées accordaient à l’envi protection et privilèges à la communauté, la comblant des dons les plus riches, comme en témoignent, au sein du sanctuaire, ces lampes d’argent, ces icônes dorées et les trois châsses de sainte Catherine, dons du tsar de Russie et du Patriarche de Constantinople, ou ces croix pectorales, émaux, chasubles et calices, dont le musée du couvent a la garde jalouse. Plusieurs princes, empereurs ou chefs religieux ont pris le couvent sous leur aile et en ont garanti l’immunité. C’est ainsi, nous dit-on, que le prophète Mahomet en personne a accordé au couvent un premier firman, précieusement conservé parmi les trésors du couvent. Napoléon ne put faire moins, comme en témoigne le parchemin portant le paraphe impérial, que l’on peut admirer à l’entrée du musée. Depuis la révolution égyptienne de 1952, le couvent a perdu les vastes propriétés terriennes qu’il possédait dans les îles grecques et à Chypre. Ses trésors, nationalisés, appartiennent désormais au patrimoine national égyptien. En contrepartie, l’État assure la sauvegarde et l’entretien du monastère ainsi qu’une solide prébende mettant les moines (ils ne sont plus qu’une douzaine, après avoir été près de 400 en période de gloire) à l’abri de tout souci matériel, ce qui leur permet de vaquer en toute quiétude à l’épanouissement de leur vie spirituelle.

    Attenante au musée, une grande salle permet d’admirer une incroyable série d’icônes, probablement la plus riche au monde, qui permet de retracer les stades successifs de cet art, depuis les exemplaires les plus anciens, où l’influence des masques mortuaires égypto-helléniques est encore nettement visible, à ceux des 17e et 18e siècles où transparaît l’empreinte occidentale.

    Nous suivions les explications savantes et très précises que nous donnait notre guide avec un intérêt d’autant plus soutenu que nous avions sous les yeux les spécimens les plus représentatifs de cette évolution iconographique. Le temps pressait cependant, car nous savions que musée et église ferment leurs portes à midi précis. De plus, nous étions talonnés par un groupe d’Américains qui prétendaient, peut-être non sans raison, que notre guide ne s’en tenait pas à une visite, mais nous donnait une vraie conférence, « a lecture ». La situation risquait de s’envenimer sérieusement, la tension entre les deux guides risquant à tout moment d’exploser, pour passer du stade verbal à un stade plus musclé! Seul de notre groupe à parler l’anglais, je servais d’interprète, d’intermédiaire et de modérateur entre les factions, et je me sentais pris entre le bois et l’écorce. Heureusement, à midi sonnant, un moine gigantesque apparut, qui mit « les plaideurs d’accord » en mettant tout le monde à la porte!

    Mais avant de quitter le couvent, nous voulions encore jeter un coup d’oeil au Buisson ardent, pour la sauvegarde duquel Justinien avait érigé la chapelle primitive. Depuis plus de trois mille ans qu’à chaque printemps, il sort de sa léthargie hivernale, le buisson qu’il était est devenu un arbuste de taille impressionnante. Nous étions fin février: déjà ses bourgeons étaient en pleine éclosion.

    En fait, le Buisson n’est plus exactement en son lieu d’origine, car pour la construction de sa chapelle, Justinien avait été obligé de le transplanter à l’extérieur du sanctuaire, dans la vaste cour intérieure du couvent, là où on peut encore l’admirer aujourd’hui, tandis qu’une plaque d’argent indique son emplacement d’origine au centre de la chapelle primitive.

    Notre guide, toujours obligeante, précise que c’est un arbuste unique en son genre et qu’on n’a jamais réussi à lui faire prendre racine ailleurs. Je me risque néamnoins à lui demander si ce buisson appartient à quelque espèce connue, et elle me dit que, en effet, c’est une espèce d’arbrisseau assez commun dans le désert environnant. Je ne résiste pas à la tentation de faire un peu de mauvais esprit simpliste à propos de ce buisson qui ne peut être transplanté, mais qui le fut néanmoins par Justinien; qui est unique en son genre, mais appartient à une espèce courante dans la région. Sur ce, une digne dame à l’allure très « vieille France » se tourne vers moi et me réplique sèchement que, quoi que je dise, ce buisson ne pousse pas ailleurs que là où il est! Confondu par cette logique irréfutable, je ne peux que m’incliner, ce que je fais de bonne grâce.

    Mais je ne suis pas au bout de mon émerveillement. La visite se prolonge par le tour complet de la vaste esplanade intérieure du couvent, protégée par ses hautes murailles. Or, voilà que, quelques pas plus loin, nous nous arrêtons en admiration devant ce que la guide nous assure être le puits où Moïse rencontra les filles de Jéthro. La proximité providentielle de ces deux lieux saints que sont le Buisson et le Puits de Jéthro, m’étonne sans doute, mais, échaudé, je me garde bien de faire quelques remarques intempestives et incongrues. Le puits est profond, en maçonnerie solide dont on admet sans réticence qu’elle ait pu défier les siècles. Jéthro ou pas, ce « puits de Moïse » donne une eau très pure qui alimente encore aujourd’hui le couvent Sainte-Catherine.

    La visite de ce couvent mérite beaucoup plus que les deux petites heures que nous avons pu lui consacrer, et il me paraît impossible de combiner en une même joumée l’ascension nocturne du mont Moïse avec cette visite, non seulement parce que le temps qui reste disponible, avant midi, est beaucoup trop bref, mais parce que l’ascension elle-même ne met pas le visiteur en un état propice à l’admiration esthétique, ni non plus d’ailleurs à quelque envolée mystique. Si je retourne jamais là-bas, je me promets bien d’y mettre au moins deux jours, le premier consacré à l’ascension nocturne du mont Moïse (en la commençant à dos de chameau !) et à une première visite du couvent, puis à relaxer l’après-midi au bord d’une des merveilleuses piscines de l’hôtel, le second à une autre visite du couvent, plus complète et plus approfondie.

    C’est ce que je conseille et souhaite à mon lecteur.  

    Source

    Louis Valcke, Vignettes égyptiennes et autres récits, Sherbrooke, Éditions G. G. C. ltée, 2003, p. 1-33. 

    Date de création : 2016-08-24 | Date de modification : 2016-08-24
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