Pic de la Mirandole et le christianisme

Louis Valcke

Dans cet échange épistolaire, Louis Valcke et le cardinal Henri de Lubac discutent des rapports qu'entretient Pic de la Mirandole avec la pensée chrétienne.

Lettre de Henri de Lubac, 23 octobre 1985 (extraits)

Veuillez excuser un vieil homme, près d’entrer dans sa 91e année, d’avoir tardé à vous remercier.

Vos deux études sur Pic de la Mirandole m’ont fort intéressé (la 2e, trop technique pour que je puisse l’assimiler).

Il me semble que nous divergeons beaucoup moins que vous ne l’avez cru. Simplement, nos deux objets d’attention étaient différents : vous avez été intéressé au changement de Pic dans sa conception philosophie scientifique, tandis que je m’intéressais avant tout à son changement dans sa pensée philosophico-religieuse. Mon attention était, presque d’une bout à l’autre, portée sur ce changement, que je voulais établir contre bien des auteurs qui voyaient en sa doctrine une constance maintenue “de ses premiers à ses derniers écrits”. Quand mon livre fut paru, M. Eugenio Garin m’a écrit à ce sujet sa satisfaction -- jusqu’à me signaler, sur tel ou tel point de détail, qu’il se corrigerait de lui-même d’après mes indications.

J’ai donc moi-même la satisfaction de me trouver moins éloigné de vous qu’il ne vous a semblé (...).

P.S. Il est vrai que, pour ce qui faisait l’objet de mon étude, il convenait moins de parler de “rupture” que d’”évolution”.

Réponse de Louis Valcke, 19 novembre 1985

Éminence,

J’ai été extrêmement touché par le souci que vous avez pris de répondre à l’envoi de mes quelques articles au sujet Pic de la Mirandole. Je vous les avais envoyés à titre d'hommage, nullement pour vous imposer la tâche de m'écrire!

Je pense en effet que nous ne divergeons pas beaucoup dans notre interprétation de Pic. Il ne fait pour moi aucun doute que le souci premier, le souci unique et constant de Pic, fut le souci religieux, chrétien. Mais il crut pendant un temps que le néoplatonisme lui permettrait de mieux exprimer cette visée fondamentale, d’où un glissement correspondant dans ses conceptions cosmologiques.

C’est ainsi qu'il espéra pouvoir intégrer la magie à sa vision du monde, mais une magie “naturalisée” et rendue rationnelle, telle qu'il venait de la découvrir chez Plotin. Par après cependant, il comprit le vanité de cette tentative, et il en résulta sa critique de l'astrologie.

C'est cette différence de perspective qui, je crois, distingue la période de l’Oratio de celle des Disputationes, le point tournant se situant au De ente, où Pic se détache du néoplatonisme explicite pour en revenir à un aristotélisme plus classique et beaucoup plus empiriste. Pic ainsi en revient ä sa conception première, celle qu'il avait exposée dans sa lettre à Barbaro.

Vous disant encore tout le plaisir et l'honneur que je ressentis en recevant votre lettre, je vous prie de croire, Éminence, à l'expression de mes sentiments les plus respectueux,

Louis Valcke
département de philosophie

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