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    Dossier: Érasme

    Mais que voulait donc Érasme ?

    Louis Valcke

    A propos de l’ouvrage de Léon-E. Halkin : Érasme parmi nous, Paris, Fayard, 1987.

    C’est sans complaisance, mais avec une sympathie certaine, que Léon E. Halkin brosse son tableau d’Érasme. Il ne cache ni les atermoiements ni les mesquineries de cet « homme de lettres passé maître dans l’art de l’esquive ». (p. 397) 

    Érasme était-il vraiment homme de modération, trop clairvoyant et trop intelligent pour ne pas mettre à nu les manichéismes simplistes et les absolutisations faciles? Si tel était le cas, son courage fut réel, car il n’est pas de position intellectuelle plus difficile ni moins confortable. Au contraire, était-il ce velléitaire frileux, indécis et incapable de tout choix, qui aurait mis sa propre tranquillité en cause ? On peut être porté à le croire. En effet, il y a ce conseil à son ami Pierre Gilles : « Si tu peux défendre une cause sans risques, vas-y. Sinon, évite cette économie ruineuse de voler au secours d ’une cause au détriment du salut ou de la tranquillité. » (p. 169-170). Et il y a ce cri de Luther, à la fois appel désespéré et apostrophe cinglante : « Puisque nous voyons que le Seigneur ne t’a pas donné assez de courage et de force pour combattre l’abomination à nos côtés, librement et en toute confiance, nous ne prétendrons pas exiger de toi ce qui dépasse tes forces. » (p. 201) 

    Car, quant à l’essentiel, l’humaniste partageait les vues de Luther sur la nécessaire réforme de l’Église, et ce fut sans doute poussé par les événements, plus que par choix réel, qu’il prit finalement parti contre le réformateur, comme il prendra finalement parti contre les anabaptistes, malgré la sympathie initiale qu’il leur avait témoignée. 

    *** 

    En réponse à une invitation pressante du Prince Évêque de Liège, qui brûlait de le rencontrer en personne, Érasme répondit, et c’était là, pour lui, une autre manière de s’esquiver : «Tout ce que je suis, c’est dans mes livres que tu le trouveras.» (p. 182) Léon Halkin fréquente ses livres depuis plus de cinquante ans, ce qui lui donne évidemment le droit de donner de son personnage une vue favorable, de nous le montrer dans ses fidélités, plutôt que dans ses faiblesses. Réussit-il à convaincre ? Telle est la question qui subsiste même après la lecture de ce livre fascinant, et le lecteur non prévenu ne peut se défaire de l’impression que les matériaux ici présentés se prêteraient aussi bien à une lecture nettement moins favorable du caractère et du tempérament d’Érasme. Que l’auteur me pardonne donc de m’essayer à cette lecture moins idéalisée... 

    Le christianisme d’Érasme

    On admettra bien volontiers  que le mythe d’un Érasme voltairien n’a jamais eu la moindre consistance, et si anticlérical qu’il ait pu être, sa foi chrétienne ne peut être mise en doute. Halkin souligne le « christocentrisme de la théologie érasmienne » (p. 340). Mais, peut-on demander, en ces multiples confessions, que fait Érasme qui ne soit en tout conforme aux convictions de l’époque ? Toutes et chacune des nombreuses sectes et factions qui, à l’époque d’Érasme, s’affrontaient avec la violence que l’on sait, toutes et chacune se réclamaient du Christ, de son Église authentique et de la pureté évangélique. Halkin ne le cache pas : « (Érasme) sait que, comme lui, ses lecteurs admettent sans discussion que les livres du Nouveau Testament contiennent le message salutaire du Christ et l’histoire exemplaire du début de l’Église. » (p. 194) 

    Mais précisément, le conflit de la Réforme était, dans son essence, centré autour de la difficile question de l’« authenticité » de l’Église. Comme tant d’autres de nos jours, Érasme pouvait proclamer qu’il n’avait jamais écrit « sans avoir l’intention de se soumettre au jugement de l’Église », mais il précise immédiatement sa pensée par cette mise en question essentielle : « mais où (donc) est l’Église ? » ( p. 180) 

    Par après, il croira avoir trouvé la réponse: « Il n’y a qu’une Église catholique, alors qu’existent de nombreuses Églises : le Christ est présent dans toutes ». (p. 368) 

    Belle formule, sans doute, mais formule creuse : on voit ici surgir le « littéraire » qui, peut-être sincèrement et de bonne foi (ce qui serait pire !), croit pouvoir contourner tout problème gênant par ce qui, au fond, n’est que simple jeu verbal. 

    Ainsi en va-t-il encore de cette autre subtilité érasmienne : « L’Église ne peut annuler les décrets du Christ, elle peut, pour le salut des hommes, les interpréter avec bonté, lâchant la bride en certains cas et la serrant étroitement en d’autres, selon les circonstances et le moment. » (p. 212) Où et à quel moment l’interprétation devient-elle annulation, voilà ce qu’Érasme se garde bien de nous dire. Planant à ce niveau de généralité, ses sages conseils ne sont guère pratiques et ils ne résistent pas à une analyse tant soit peu critique. Par contre, ils font surgir le problème autrement grave de la distinction, au sein de la doctrine chrétienne, entre ce qui serait essentiel, et donc inaltérable, et ce qui ne serait qu’accidentel, ou culturel

    Ajoutons ici que l’auteur se plaît à souligner l’étonnante et très réelle modernité des termes en lesquels Érasme pose la question du célibat des prêtres (en particulier : p. 267-269), ou celle de l’indissolubilité des liens conjugaux (p. 211), ou même, au moins sur le mode ironique, celle du sacerdoce féminin : « Si vous n’y prenez garde, nous (les femmes) fïnirons par diriger à votre place les écoles de théologie, nous prêcherons dans les églises et nous coifferons vos mitres.» (p. 297) Quand cependant notre auteur affirme qu’« Érasme est féministe parce qu’il est humaniste et parce qu’il est chrétien » (p. 284), on reste sceptique face à cette tentative de récupération un peu trop conforme à l’esprit de notre temps; comment une doctrine aussi constante aurait-elle dû attendre Érasme, et nos théologiens-giennes, pour se manifester au grand jour ? 

    Érasme et la scolastique

    Que la scolastique ait souvent, elle aussi, versé dans le jeu subtil des distinctions verbales; qu’elle ait souvent disputé de questions oiseuses, ou vaines, ou ridicules, nul ne le contestera. Néanmoins, ses grands représentants firent preuve d’une haute rigueur intellectuelle, d’une remarquable acuité conceptuelle, et le respect du sens des mots avait toujours compté parmi leurs exigences fondamentales. Malgré tous ses formalismes, la discipline intellectuelle que l’École imposait restera pendant longtemps une des meilleures initiations qui soient à la précision du discours et de la pensée. Depuis au moins deux siècles, au sein de cette même scolastique dite décadente, la via moderna avait, avec Occam et ses successeurs, développé un outil d’analyse linguistique extrêmement puissant, et d’ailleurs très corrosif. 

    Évidemment, le langage technique de la scolastique manquait totalement de ces raffinements et de ces élégances, sans lesquels, affirmaient les cercles humanistes, aucun écrit n’atteint à l’universalité. Au temps de la Renaissance, la ligne de partage qui, depuis Isocrate et Platon, sépare les « deux cultures », passait précisément entre les tenants du « renouveau humaniste », d’une part, et les adeptes de l’École, d’autre part. 

    Or Érasme, malheureusement pour lui, n’a que faire de l’École et il ne cache pas le mépris en lequel il tient ses écrits : « Pour ma part j’aimerais mieux voir disparaître les oeuvres complètes de Scot et consorts plutôt que les livres du seul Cicéron ou de Plutarque. » (p. 277) 

    Balayant ainsi toute une tradition philosophique pour la seule raison qu’elle était écrite en une langue « barbare », Érasme restera toujours réfractaire à certaines dimensions plus profondes des problèmes qu’il abordera « en lettré ». En cela, il ne fera que suivre une attitude qui était commune à la grande majorité des humanistes de son temps. 

    Son concordisme

    C’est cette attitude qui explique le concordisme facile en lequel la plupart d’entre eux ont versé. Ne soupçonnant guère les implications cachées que pouvaient avoir certaines questions apparemment secondaires, méconnaissant la spécificité des doctrines, méconnaissant donc le respect dû à leur intégrité, c’est sans s’en rendre compte qu’Érasme projetait dans la réalité historique une harmonie non exempte de naïveté. 

    Nulle part peut-être ce concordisme facile ne s’exprime-t-il plus clairement que dans ce qui fut une de ses « idées les plus chères » (p. 301) : montrer l’accord profond de l’Antiquité et du christianisme. Ce fut en effet un des thèmes récurrents de l’œuvre érasmienne, et M. Halkin, en divers contextes, y revient souvent. 

    Sans doute, Érasme peut-il voir dans le christianisme le « couronnement d’une histoire providentielle, dans laquelle Athènes, Rome et Jérusalem ne cessent de vivre leur rôle » (p. 207). De fait, l’Occident est né de cette triple convergence, mais quant à affirmer, comme le faisait Érasme, qu’« il n’y a pas de fossé mais au contraire continuité historique entre l’Antiquité et le christianisme » (p. 406), cela n’est possible qu’à travers une vue très simpliste de l’histoire réelle. En effet, la rencontre de la conception judéo-chrétienne avec la pensée hellénique fut rien moins que paisible. Il s’agissait non pas de la complémentarité de deux conceptions, mais de la confrontation de deux métaphysiques. L’histoire de l’Occident sera l’histoire de l’opposition dialectique entre le volontarisme biblique et le nécessitarisme de la pensée grecque. C’est ce qu’avait clairement perçu Guillaume d’Occam, par exemple, dont les écrits auront dès lors, sur la formation de la mentalité moderne, un impact, direct ou indirect, beaucoup plus fondamental que ne l’eut jamais la somme des lettres érasmiennes. Mais Occam, qui écrivait en un jargon technique barbare et insipide, n’était pas de ceux dont Érasme fréquentait les écrits. 

    Par ailleurs, il fallait tout le parti-pris d’optimisme érasmien pour ne pas vouloir reconnaître que ce conflit métaphysique s’exprimait déjà, et avec quelle intensité!, dans les écrits de « Basile, Augustin, Jérôme et Cyprien » (p. 405), et de tant d’autres parmi les Pères de l’Église, auxquels Érasme voulait que la pensée chrétienne se ressourçât. 

    Érasme se crée ainsi une Antiquité imaginaire, idéalisée à partir des seuls aspects qu’en avaient retenus la littérature et les belles-lettres. De cette Antiquité ainsi réduite à sa « bonne » littérature – et cette littérature est bonne parce que belle (p. 405) – , on pourra sans doute dégager l’image d’une haute moralité et exalter, des lors, « l’accord profond de l’idéal ancien et de l’idéal chrétien » (p. 406), thème qui, chez Érasme, revient comme un leitmotiv. S’il les avait connues œpendant, n’aurait-il pu en dire autant de toute culture, de toute sagesse ? 

    C’est, somme toute, en le réduisant au commun dénominateur de tout humanisme qu’Érasme peut universaliser le message moral de l’Antiquité, et sur ce tronc commun, il devient évidemment possible de greffer le message évangélique : tronc et greffe, cependant, n’y perdent-ils pas leur spécificité? 

    Tour d’ivoire et passéisme

    M. Halkin pose la question : Érasme serait-il un homme de bibliothèque, enfermé dans sa tour d’ivoire ? Dans la sympathie qu’il éprouve pour son personnage, il tente, à cette question, de répondre par la négative : « Certes, les livres constituent son cadre familier; mais il ne vit pas seulement parmi les livres. Le monde est présent à sa pensée et c’est pour lui qu’il écrit sans cesse... » (p. 393) 

    Mais de quel monde s’agit-il? C’est d’abord un monde de lettrés : Érasme écrit pour « le public qui lit le latin » (p. 139). Exclusivement. On se rend compte avec stupeur que, tout compte fait, le latin était la seule langue qu’Érasme maîtrisait véritablement, « quoique parfois il utilisait le grec » (p. 407). Il semble avoir perdu très tôt l’usage de son néerlandais natal. Il réussit ce coup de maître, tout latiniste qu’il fut de vivre trois ans en Italie sans apprendre l’italien, ce qui ne l’empêche pas de juger ce peuple avec sévérité. En Angleterre, qui fut pour lui une seconde patrie et le lieu de ses amitiés les plus profondes, il passa en tout cinq années. Par la libéralité de l’archevêque-primat, il y obtiendra une cure, mais il est « incapable de remplir sa charge, car il ne connaît pas la langue de ses paroissiens ». Qu’à cela ne tienne, « le nouveau curé se fait remplacer par un desservant avec qui il partage les revenus du bénéfïce » (p. 70). La pratique, on le sait, était courante. Elle fut aussi une des causes de la Réforme, un des abus contre lesquels Érasme lui-même, plus tard, réagira, en particulier dans ses Colloques

    À Bâle, où il vivra jusqu’à la fin de ses jours, il apprend ce qu’il faut d’allemand « pour donner des ordres à Marguerite, son aide·ménagère » (p. 240) et si, étudiant à Paris, il avait acquis une connaissance pratique du français journalier, il voyait en cet idiome une « langue barbare et anormale » (p. 172). 

    Tout au long de ses nombreux voyages, il semble être resté à peu près indifférent à la qualité des paysages comme à la variété des cités qu’il traversait ou qui furent ses résidences (p. 409). Quant à ses observations sociologiques, elles ne vont guère au-delà des stéréotypes opposant la « cordialité française » à la « rusticité germanique ». Sans doute ses Colloques décrivent-ils quelques scènes piquantes, mais Érasme s’y pose en spectateur dédaigneux ou amusé, plutôt qu’en observateur intéressé. 

    Insensible à toute expression artistique autre que littéraire et quoique contemporain exact de Michel·Ange, par exemple, il ne perçut rien de la prodigieuse fermentation, du bouillonnement, dont Venise, dont Florence furent les centres (p. 104). S’il fut plein d’admiration pour « l’outil presque divin » inventé par Gütenberg, c’était parce que la presse à imprimer est naturellement liée à la vie des lettres. Par contre, il reste totalement indifférent aux prouesses architecturales d’un Brunelleschi et il ignore tout des recherches techniques d’un Cardan, d’un Léonard, tout du renouveau mathématique entrepris par les « calculatores »

    L’auteur affirme qu’Érasme n’est pas indifférent à la détresse des masses indigentes, mais il n’en donne que bien peu de preuves. Au contraire, et malgré sa sympathie initiale pour ce mouvement, c’est sans la moindre trace d’émotion qu’Érasme mentionne en passant la répression sanglante et le massacre de ces anabaptistes, qui, à Münster, avaient tenté d’établir le « Royaume de Sion » (p. 385). Par ailleurs, c’est en des termes presque humoristiques qu’Érasme décrit la prédication, l’emprisonnement et finalement la mort sur le bûcher de ce pauvre illuminé que fut Philippe Schwitzer (p. 344). 

    Par le dédain général en lequel il tient toutes les langues vulgaires, Érasme « ignore superbement les littératures modernes » (p. 407). Mais on mesure à quel point, ici encore, ce parti-pris le met à l’écart de l’histoire vivante, lorsqu’on apprend qu’« il ne connaît pas Machiavel (et qu’)il ne lit pas Luther dans son texte allemand » (ibid. ). D’ailleurs, on subodore à quel point sera simpliste la conception qu’Érasme se fait de la réalité politique, de ses grandeurs comme de ses contraintes, lorsqu’on le voit, en un jugement sommaire, traiter « de terribles, de fameuses canailles » les « Achille, Xerxès, Cyrus, Darius, César » (p. 157). Voilà qui est vite dit ! 

    On ne s’étonnera donc pas de constater avec l’auteur qu’Érasme « ne nous a légué aucun traité de philosophie politique » (p. 414): il aurait sans doute été bien incapable d’en écrire un. 

    Son pacifisme

    Et pourtant, en matière politique, il a des prises de position bien arrêtées. Ainsi de son pacifisme, qui, l’auteur le souligne souvent, est une des composantes essentielles de la pensée érasmienne. 

    Pour préserver la paix, Érasme est prêt à toutes les concessions, à toutes les compromissions. Son pacifisme est, en effet, radical : « la guerre est si néfaste, nous dit-il, si affreuse que même avec l’excuse d’une cause parfaitement juste, elle ne peut être approuvée d’un homme de bien » (p. 141). Ce ne sera que lorsque le danger turc se fera pressant et immédiat, en 1529, les Turcs sont aux portes de Vienne, qu’avec bien des réticences, il finira par admettre que la guerre défensive peut être légitime (p. 360). Avant cela cependant, dans sa Paraphrase de l’Évangile de saint Marc, Érasme prétendait que « maintenir une paix, même injuste, vaut mieux que poursuivre la plus juste des guerres » (p. 261). Ce faisant, il s’ouvre à tous les chantages : dans sa Complainte de la paix persécutée n’allait-il pas jusqu’à reconnaître, nous dit l’auteur, que « parfois même, on devra acheter la paix : jamais on ne la paiera trop cher! » (p. 151). 

    Sans doute Érasme trouve-t-il « des accents lyriques pour évoquer l’horreur irrépressible de la guerre et l’ineffable attrait de la paix » (p. 414), mais lorsqu’il s’agit de traduire l’éloquence de ces pages en quelque politique concrète, lorsqu’il s’agit de donner, concrètement, bêtement, le « mode d’emploi » d’un si bel idéal, sa plume reste muette : « Érasme laisse aux hommes d’État et aux juristes le soin de transformer les lois. » (p. 415) En attendant, il en appelle à l’idéal évangélique : « Si tous les chrétiens étaient tels que le Christ les a voulus, il n’y aurait entr’eux ni guerre ni querelle. » (p. 422) Hé oui !, comme la vie serait belle si, sous la paix du Christ, les humanistes pouvaient s’adonner en toute sérénité au culte des belles-lettres, tandis que le peuple, à l’intention de qui on aurait traduit les Évangiles en langue vulgaire (p. 163), vaquerait paisiblement à ses occupations journalières... 

    J’ironise à peine : tel semble bien avoir été l’idéal social et politique d’Érasme. L’auteur en effet souligne que « les thèmes majeurs d’Érasme sont ceux de ses traités les plus graves; les belles-lettres, la paix; la philosophie du Christ » (p. 302). Et il semble bien que cet ordre soit aussi celui des priorités qu’Érasme leur accorde respectivement, car s’il choisit la modération dans l’affaire de Luther, c’est, dit-il, « de façon à ne jamais manquer à ce que je dois aux belles-lettres et à la gloire du Christ et sans jamais prendre part à des mouvements séditieux » (p. 224). Plus tard, alors que la Réforme se sera solidement implantée, tel l’apprenti sorcier, il se lamentera du cours que prennent les événements, déplorant que « partout où règne la luthéranisme, les belles-lettres meurent » (p. 312). On peut d’ailleurs douter qu’Érasme ait jamais pris la mesure exacte du conflit et de ses implications doctrinales, lorsque, confondant différents niveaux de doctrine et de pratique en un tout indistinct, il se lamente globalement : « Si les luthériens s’étaient abstenus d’attaquer la doctrine de l’eucharistie, de supprimer la messe, de détruire les images, et s’ils avaient commencé par inviter leurs adeptes à une plus grande pureté morale, on aurait pu espérer un dénouement plus heureux. » (p. 312) Par cette confusion, il ne rend justice ni à Luther ni à Rome. 

    Son optimisme naïf

    Ce manque de discernement profond se double, chez Érasme, de la candeur et de l’optimisme naïf, propres à « l’homme de bibliothèque ». C’est ainsi, par exemple, que, lettré, il se prétend « citoyen du monde » (p. 254), car, dit-il, « tout homme qui a été initié au culte des Muses est mon compatriote » (p. 202). À ce niveau, évidemment, les différences nationales s’estompent (p. 310), et il est alors facile pour lui d’estimer que les rivalités de peuple à peuple ne méritent pas de retenir son attention. Que ces réalités concrètes n’en subsistent pas moins, que leur impact ne se fasse puissamment sentir au niveau politique, voilà ce qu’Érasme, sans doute pour préserver sa paix intérieure, préfère ignorer. 

    C’est ainsi encore que son traité Sur l’éducation des enfants part du postulat selon lequel, « l’homme ne naît pas homme, il le devient » (p. 346). Avec Rousseau, dont il prépare la voie, Érasme se fait ainsi le père de toutes les utopies contemporaines, qu’elles soient marxistes ou behavioristes... 

    Mais dans la bouche du chrétien que fut Érasme, cet optimisme facile étonne. Dans cette conception, en effet, qu’advient-il du péché originel ? Sans du tout aborder la question de sa signification théologique, ce « mythe des origines » a, à tout le moins, une valeur symbolique que reconnaîtra tout psychologue, tout sociologue, tout politique. L’être humain n’est ni parfait ni, en son espèce, perfectible. Parfois capable du pire, il lui arrivera aussi d’atteindre au sublime. Au niveau statistique, ces variétés et ces variations individuelles se traduisent par cette évidenœ bien terre-à-terre : « Les hommes, il y en a des bons, des moins bons et des mauvais ».  Inévitablement, la moyenne s’établit autour de la médiocrité... 

    C’est ce dont Érasme, limité à sa culture livresque, semble ne s’être pas rendu compte. Ou alors, c’est qu’il attribue à la rédemption des vertus qu’elle n’a pas, comme paraît le signifier cette remarque de notre auteur: « si (Érasme) admet la nature de l’homme déchu... il insiste sur la rédemption et la nature restaurée » (p. 420). 

    Pourtant Érasme, qui était docteur en théologie, devait évidemment savoir qu’en bonne orthodoxie, la rédemption n’efface en rien les conséquences temporelles du péché d’Adam. Ici encore, il est pris en flagrant délit d’optimisme béat, à moins que – troisième hypothèse, et c’est bien la pire – il ne réduise le christianisme à sa seule dimension terrestre. Dès lors, son discours pacifiste serait de l’ordre de ces voeux pieux qui, de nos gentils « regroupements pour la Paix » jusqu’à l’hémicycle de l’O.N.U., donnent bonne conscience à l’humanité en versant un pleur sur sa malheureuse duplicité. 

    Il est d’ailleurs permis de se demander si, dans sa défense de la paix, Érasme se laisse toujours guider par le souci d’une éthique humanitaire. Ainsi, si c’est en chrétien qu’il condamne les activités militaires de Jules II, ce « second Jules César » (p. 104), c’est aussi « en homme de science, en chercheur, que la guerre agace et dérange » qu’il pleure la paix, « car l’université est fermée et les professeurs dispersés » (ibid.). 

    « Agace et dérange » : voilà, peut-être, ce qui donne la mesure de cet esprit qui, ayant acquis dans un domaine restreint une connaissance pénétrante, absolutise sa science, l’érige en norme universelle et, dès lors, se fait le conseiller de l’humanité. Par là, hélas, Érasme fut notre premier intellectuel... 

    S’il est donc difficile d’admettre, même sur le plan strictement intellectuel, qu’Érasme « aura toutes les audaces et vivra dangereusement », comme le prétend l’auteur (p. 394), on reconnaîtra cependant que, d’une certaine manière, il demeure pour nous, gens de confort, « un étonnant professeur d’énergie » (p. 400). Il est sans doute littéralement vrai, en effet, qu’« il a publié plus de textes qu’un philologue d’aujourd’hui n’en lit durant sa vie entière » (p. 257). Or, c’est en selle qu’un grand nombre de ces écrits, dont l’Éloge de la folie, ce « manifeste du christianisme critique » (p. 138), furent écrits ou, du moins ébauchés. 

    Érasme, bon cavalier, se déplaçait fréquemment, et on jugera de l’énergie que ces voyages ont dû lui coûter, lorsqu’on apprendra que le seul trajet de Louvain à Bâle lui prenait vingt jours ! On mesurera ainsi la puissance de la passion qui le poussait à « unir les lettres profanes et les lettres sacrées » (p. 252). Même s’il s’était limité à éditer, en trente volumes !, les oeuvres des Pères de l’Église, son oeuvre aurait déjà été prodigieuse, car on imagine mal aujourd’hui la somme de travail qu’à cette époque, les recherches préliminaires à une telle édition devaient exiger. 

    Si, étrange lacune, il ne se mit jamais vraiment en peine d’apprendre l’hébreu, il reconnaissait pleinement l’importance de cette langue, et son titre de gloire, le plus grand et le plus propre, reste d’avoir, à Louvain, créer le célèbre Collège des Trois Langues, qui servira de modèle au Collège de France. 

    Un dernier mot encore, superflu pour toute personne connaissant l’oeuvre de Léon E. Halkin. Celui·ci livre ici, au public cultivé, la vision de synthèse à laquelle l’a conduit une fréquentation assidue de l’oeuvre érasmienne. Même si on peut ne pas partager l’évidente sympathie que l’auteur éprouve pour le personnage qu’il décrit, on peut être assuré de la qualité de la recherche sur laquelle il s’appuie. L’intérêt du lecteur ne faiblit en aucun moment deces 435 pages. Signalons en particulier la technique narrative de l’auteur, qui laisse parler son personnage à travers d’amples extraits de son œuvre. 

    Apparaît ainsi un tableau vivant et nuancé, qui échappe aux écueils et aux incertitudes de ces « vies romancées », dont abonde aujourd’hui la littérature dite historique. Ajoutons que la qualité littéraire des nombreuses traductions est telle qu’elle nous fait presque oublier qu’Érasme écrivait en latin.

    Source

    L'Analyste, no 24, hiver 1988-1989, p. 71-75.

    Date de création : 2015-12-18 | Date de modification : 2016-01-08
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