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    Dossier: Groulx Lionel

    Lionel Groulx, conférencier traditionaliste et nationaliste (1915-1920) - 2e partie

    Pierre Trépanier

    4. La Grande Guerre et l’indépendantisme providentialiste

    Que dit de la Grande Guerre la correspondance de Groulx à cette époque, du moins les lettres retrouvées car il en manque beaucoup ? Elles montrent qu’il se préoccupait en priorité des répercussions de la guerre sur le Canada français et, particulièrement, sur le Québec et sa tradition ; qu’il était angoissé par le spectacle de la conjonction des menaces contre le Canada français, extérieures à la guerre mais aggravées par cette dernière et par le fait même de cette conjonction, de la coïncidence des crises nationale, socioéconomique et religieuse ; qu’il interprétait la situation à travers le prisme de l’antiimpé­rialisme de Bourassa ainsi que de son propre traditionalisme nationaliste et du providentialisme, qui en était une partie intégrante ; qu’il craignait que le conflit armé mondial ait des conséquences tragiques et permanentes pour l’Église au Canada français et même en Europe ; enfin, qu’il jugeait que la Grande Guerre témoignait de la décadence du Vieux Continent, que d’ailleurs elle empirait et accélérait. Bref, pour le Canada français et singulièrement le Québec, tout cela déclenchait une immense crise nationale, si virulente et si multiforme qu’elle compliquait incroyablement la réaction, pourtant absolu­ment indispensable, nécessaire parce que de salut public159. « Tous les esprits graves parlent d’heures sombres et de périls imminents pour la race », observe Groulx le 30 décembre 1916, tenté par le pessimisme160. Et le 6 juin 1917 : « Nous traversons décidément une période critique. Nous ressemblons à un vaisseau dont la barre serait brisée. Que sortira-t-il de là pour notre avenir, pour notre petite patrie canadienne-française161 ? » Cette « période critique » est en somme le laboratoire162 où le nationalisme de Groulx se radicalise et s’achemine vers le séparatisme providentialiste, héritage de Jules-Paul Tardivel, qu’il actualisera en 1922 avec une telle vigueur qu’on peut le considérer à juste titre comme un des maîtres de l’idée d’indépendance dans le Québec du XXe siècle. Les années de guerre préparent l’option.

    Il ne faut pas conclure de ce qui vient d’être dit que Groulx est insensible à la tragédie sanglante où le monde a basculé en 1914 à cause de la guerre civile que l’Europe a déclenchée, ni qu’il n’a pas conscience des enjeux internatio­naux. Il n’ignore ni les pertes de vie, ni les mutilations, ni les destructions. Le Canada français a été entraîné dans une guerre sur laquelle il n’a aucune prise ; en réalité, il subit, impuissant, la politique de guerre canadienne, sentant sur ses épaules de minoritaire le joug de la domination. C’est « dans le sang » que, pense Groulx dans une perspective métahistorique, il expie, pour sa part, sa participation à la guerre des Boers : « Nous en avons voulu du militarisme, nous en aurons ; nous en aurons malgré nous163. » La chose est d’autant plus pénible que les traditions militaires de la Nouvelle-France se sont estompées. Au printemps de 1917, Groulx a cette plainte : « Nous sommes hypnotisés par les choses de la guerre qui nous sont des choses mi-étrangères164. » L’isolement du Canada français ne fait que croître. La déclaration de guerre à l’Allemagne par les États-Unis le 6 avril 1917 prive les nationalistes canadiens-français d’un argument, dont la racine est l’américanité isolationniste, particularisée par la faiblesse numérique des Français d’Amérique : « Je ne sais plus vraiment où nous allons. Les préoccupations politiques ont encore une fois repris le dessus. […] Et l’effort du petit groupe qui s’efforçait de maintenir les esprits rivés à nos problèmes se trouve débordé et noyé depuis l’intervention américaine. Cette intervention nous a isolés davantage en nous laissant à peu près seuls dans la tiédeur militariste165. » La montée concomitante de l’impérialisme166 ramène sans ménagement la question du continentalisme politique : « Nous sommes à la veille du plus grand inconnu de toute notre histoire ; ce sera demain l’an­nexion aux États-Unis ou la fédération impériale. Nous entrerons dans l’une ou dans l’autre avec toutes sortes de problèmes intérieurs mal résolus et jamais nous n’avions paru si désunis, si désorientés, si décapités167. » Mais l’améri­canité tous azimuts tuerait la tradition nationale, qui a besoin de l’Europe et surtout de la France pour durer et s’épanouir. Paradoxalement, la hantise de la décadence – ici de la vieille Europe – est inséparable, chez Groulx, de son américanité. On peut en rêver, mais une renaissance chrétienne sur les ruines de l’Europe amenée à résipiscence lui semble peu probable : « J’ai peine à croire que la guerre se termine avec un profit considérable pour l’Église. Il y a trop d’alexandrinisme, trop de bas-empire chez beaucoup de peuples d’Europe pour que ceux-ci aient la force de se reprendre168. » Même la guerre civile qui ravage l’Europe ne peut l’arrêter sur la pente de la décadence. « Les peuples ne meurent que dans les pourritures de la mollesse et de l’inertie169 », mais ils meurent. Le monde, le Canada et le Québec sont à tout jamais changés. La société et même l’Église universelle, surtout en Europe, n’y échappent pas : « Nous allons à la constitution de la petite élite chrétienne qui marquera la fin des temps170. » La question qui le taraude – « qu’est-ce qui naîtra de tout ce chaos171 ? » – recevra une réponse que même le plus noir pessimisme ne pou­vait concevoir : un chaos, un cataclysme d’une cruauté sans nom, la Seconde Guerre mondiale.

    Quelle attitude prend Groulx sur le front intérieur ? Qu’il soit opposé à la conscription, cela ne fait aucun doute. Au fond, bien qu’il ne l’avoue jamais, on peut croire qu’il est favorable à l’abstention, à la neutralité, à l’isolation­nisme. Si son état de clerc le met hors jeu, il n’en souffre pas moins du silence des élites politiques et trouve insupportable la censure, qui n’épargne pas l’Action française172 : « Où allons-nous ? où allons-nous ? L’entrée en guerre des Américains va faire saillir davantage notre abstentionnisme et quand on songe aux formidables influences souterraines qui manipulent actuellement l’opinion publique, à quelles calamités ne faut-il pas s’attendre ? Jamais peut-être, dans toute notre histoire, la scène politique ne s’est trouvée aussi vide d’hommes de courage. C’est au point qu’on ne saurait nommer personne de qui l’on pût attendre un geste de fière révolte contre le bâillon que tous subissent173. » Son opinion et son humeur sont en somme celles du peuple, où les esprits s’aigrissent au fur et à mesure que s’éternise l’effroyable guerre. Son instinct de paysan s’accorde avec sa raison d’intellectuel : ce n’est pas une guerre nationale ; la contribution canadienne excède déjà le strict devoir. Il refuse de desserrer les cordons de sa bourse malgré l’invitation pressante des archevêques de Québec et de Montréal : « Il y a tant d’insultes qu’il faut avaler en ayant l’air de trouver cela bon, à commencer par les provocations indé­centes du rapport de ces Messieurs du Fonds patriotique. Je me suis repris en déchirant joyeusement la carte de souscription que ces Messieurs m’ont fait tenir174. » À la même époque, les curés de langue française d’Ottawa opposent aussi une fin de non-recevoir au Fonds patriotique175. Groulx refuse de signer sa carte du Service national même si l’enregistrement est légalement obliga­toire et même si l’épiscopat demande de le faire, au nom du principe paulien du respect de l’autorité : « j’attends la prison d’une âme stoïque176 », blague-t-il, se sentant protégé par l’état clérical. Ces désobéissances convergent avec les répugnances populaires. Pour Groulx, l’opposition à la participation trop intense à la guerre et à la conscription ne peut être dissociée de la crise scolaire franco-ontarienne, même si les réticences du peuple seraient quand même présentes sans la résistance au Règlement xvii. L’archevêque de Montréal, Mgr Bruchési, malgré son loyalisme, concédera ce lien, non de droit, mais de fait : « On a dit que la question de la participation à la guerre et celle des écoles d’Ontario n’avaient aucun rapport. En soi, oui ; dans les faits, non. Les deux choses se tiennent177. » L’idée de suspendre la résistance tant que dureront les hostilités semble folie à Groulx, comme le proclame sa causerie du 19 mai 1917 à Vaudreuil, l’une de celles où son franc-parler se fait encore plus audacieux que d’habitude. Elle traite de la question franco-ontarienne, dite aussi « ques­tion bilingue », à un moment critique, « l’arrestation de M. [Samuel] Genest, président de la commission des écoles séparées d’Ottawa, sommé de paraître devant une cour de justice de Toronto178 », sur dénonciation de contribuables irlandais. Des catholiques irlandais demandent à Rome le démembrement de la province ecclésiastique d’Ottawa. La population, copieusement injuriée par la presse canadienne-anglaise, celle de Toronto en particulier, et par la presse de New York et de Londres, est très montée contre la guerre, les Alliés s’y enli­sant, comme le montre l’échec de l’offensive de Nivelle et son remplacement par Pétain le 15 mai. Le 18 mai, le premier ministre Borden annonce le recours tant redouté à la conscription, qui sera votée à la Chambre des communes en juillet et sera promulguée en septembre. Consternation, indignation, nervo­sité, colère éclatent dès que la nouvelle se répand. Tout l’été, se multiplieront les assemblées au ton de plus en plus violent. Au lendemain de l’annonce, des carreaux cassés, des altercations, des manifestations véhémentes, houleuses, un peu partout au Québec font craindre l’émeute. Les évêques, les hommes politiques, des journaux conseillent la modération et le respect de la légalité en dépit de l’hostilité et des provocations. Le Québec sent l’isolement se creuser. Groulx connaît l’état des esprits quand il prend la parole à Vaudreuil le samedi soir 19 mai. Le train de 19 heures 30 y a amené des Montréalais, que le train de 22 heures 45 ramènera179. Groulx voue à l’opprobre les « valets et de la politique et de l’enrôlement » qui exhortent à différer après la guerre la lutte contre les persécution scolaires : « Attendre après la guerre ! ce sera bien le temps quand ils auront fini de nous passer au cou le dernier noeud. Conseils de modération ! que ces naïfs et ces hypocrites aillent donc les porter aux assassins et que les assassins commencent les premiers180 ! » Il exalte les hauts faits de la résistance, l’abnégation des maîtres et maîtresses qui enseignent sans traitement, l’audace des mères de famille montant la garde autour des écoles, le cran des écoliers manifestant dans les rues. Il lance de vibrantes consignes de solidarité. Une des façons d’aider les compatriotes franco-ontariens est de fortifier le groupe du Québec en haussant le niveau de la vie nationale et de la vie publique, en s’adonnant autrement à la politique : « Et, conclut-il, regardez par-dessus les limites de votre village ou de votre campagne. Au delà de la paroisse, il y a le comté, au delà du comté, il y a la province, au delà de la province, il y a toute la patrie. Et par conséquent, ne ramenez pas toute la vie du pays à une question de chemins, de ponts, de montées ou de rapiéçage de quai ; mais songez qu’au-dessus de toutes ces mesquineries, il y a toute la race181, tous ses intérêts supérieurs et qu’en la perdant, par l’apostasie nationale, vous perdriez le meilleur de vous-mêmes et cesseriez d’être les fils de vos pères. » Ici aussi se fait entendre le traditionalisme nationaliste de Groulx. La nation, conçue comme le vivant héritage humain des ancêtres, est suprême dans l’ordre de la dignité politique. Dans l’ordre des moyens, suprême est la province, le groupe du Québec. La grande patrie canadienne en tant que copropriété des Canadiens français n’a d’avenir que dans la mesure du développement et du rayonnement du Québec. Voilà une pierre d’attente, en 1917, pour l’édification de l’idée d’indépendance.

    Le 10 avril 1918, Groulx prononce au Monument national une grande conférence-programme intitulée Pour l’Action française. La revue l’Action française de Montréal et la Ligue des droits du français mènent de front une oeuvre défensive et une oeuvre constructive. La première oeuvre riposte contre les agressions, les périls extérieurs, et contre les périls intérieurs ; la seconde se présente comme un « patriotisme organisateur », visant à coordonner tous les efforts pour en décupler la puissance : l’action intellectuelle créera une haute direction doctrinale ; l’action nationale et patriotique gardera vivante la tradition et renforcera la personnalité nationale par l’histoire182 et la Mémoire, la commémoration ; l’action littéraire et artistique affirmera et illustrera l’originalité canadienne-française ; l’action économique donnera au Canada français une organisation économique propre en misant sur le capital humain et en mobilisant les solidarités. Groulx veut faire partager sa conscience aiguë du rôle du nombre et de la richesse : « Oublions-nous que nous sommes une minorité et que des faibles et des pauvres n’ont rien à sacrifier de leur patrimoine ? Pour le petit nombre que nous sommes, la trahison d’un seul devient une grande faute183. » Cette quadruple action fera battre en retraite le colonialisme dans tous les domaines, fortifiera la fierté de sorte que, débarrassés de la mentalité des vaincus, tous, même les faibles et les snobs, n’échapperont pas au fait qu’il sera devenu « chic d’être Canadien français184 ». Ce jour-là, la décolonisation des esprits aura franchi une étape essentielle. Les deux oeuvres et les quatre orientations que doit prendre l’action, toutes ordonnées à l’émancipation nationale, sont étroitement liées et interdépendantes. Ainsi de l’économie. Tous les biens d’ordre supérieur sont par quelque côté tributaires de la richesse et du capital. Ne pas en tenir compte serait « pécher contre la charité nationale […] D’autant qu’il n’est pas bon pour un jeune peuple comme le nôtre de trop sentir sa pauvreté. Parce que les puissances de l’argent s’étalent trop exclusivement d’un côté […] la masse de nos petites gens sent peser plus lourdement sur elle l’infériorité de la race vaincue185. » Nécessaire, le combat au quotidien pour l’école et la langue n’est pas suffisant ; il ne triomphera que par le triomphe des efforts coordonnés d’affranchissement intellectuel, économique et national. Chez Groulx, le national et le patriotique englobent davantage que le politique. C’est par une renaissance patriotique, nationale – et d’abord dans les esprits – que la nation surmontera les misères de la politique partisane. Il n’est pas question de nier l’importance de la politique, mais de la réformer, de la base au sommet : « Qu’il s’agisse […] d’un vote à donner, se fait-on quelquefois cette question : “Est-ce que je sers ainsi ma race ? […]”186 » La politique qu’il méprise est la politique anationale, quand ce n’est pas la politique antinationale, celle qui place le parti en premier, celle qu’il appelle « l’obsession politique, la plus stérilisante et la plus démoralisante des passions187 ». Le nationalisme de Groulx se légitime par la « vie distincte », par la « variété », par la « différence », par l’« originalité ethnique » ; une politique digne de ce nom serait une résistance contre les pressions du Canada anglais et de l’américanisation parce qu’elle serait d’abord au service de la nation canadienne-française, parce qu’elle serait une réaction énergique contre l’indifférentisme national188. Il est clair que la politique pour Groulx n’est pas insignifiante car le politique, dont elle devrait être la servante, importe à la nation : « Ne l’oublions pas : les individualités vigoureuses sont les seules à ne pas se laisser entamer. Et Dieu sait à combien d’infiltrations délétères nous sommes soumis, par les moeurs, par les relations, par les idées, et même par l’action législative, malgré ce provincialisme autonome où nous avait établis la constitution189. » Provincialisme est généralement à prendre en bonne part chez Groulx ; il correspond à la notion d’autonomie provinciale et sert de socle à la notion d’État français, dans la polysémie que son oeuvre donne à ce terme. La péroraison lève d’ailleurs toute ambiguïté sur le refus ou l’acceptation du combat politique : « L’action politique, sociale, économique, nationale, nous décrochons toutes ces armes pour engager une pacifique mais triomphante bataille190. »

    La Grande Guerre est la conjoncture, l’arrière-plan de l’acheminement progressif de Groulx vers sa déclaration d’indépendance providentialiste de 1922. Elle ne confère pas à cette déclaration sa légitimité, mais lui fournit d’utiles considérations adventices. Les célèbres Quatorze Points du 8 janvier 1918 du président Wilson, qui sont les buts de guerre des États-Unis, ne sont pas les seuls documents à rechercher une réorganisation internationale sur la base des nationalités, à qui il convient de reconnaître sinon toujours l’indé­pendance, du moins une large mesure d’autonomie. Même les revendications concernant les empires coloniaux doivent se régler en donnant du poids aux intérêts des populations visées et non pas seulement à ceux des gouverne­ments. Dès janvier 1917, les puissances alliées expriment leur intention de réorganiser l’Europe sur la base des nationalités, principe qui décidément est dans l’air du temps. Bien que tardive, l’annonce, en octobre 1918, par l’empe­reur Charles, de la fédéralisation de la partie non-hongroise de la monarchie avec dévolution de l’autonomie de gouvernement aux nationalités sujettes, confirme la prégnance de l’idée nationale, que les traités de paix entérineront dans une grande mesure. Dans sa conférence d’avril 1918, Groulx pose des jalons de sa démonstration du bien-fondé du séparatisme providentialiste, licite dans la mesure des agressions que doit repousser la nation. Les ennemis de cette dernière « ne s’en prennent plus à l’un ou à l’autre de nos droits ; ils s’en prennent à tous. Voulez-vous entendre toute la vérité ? Non, la liberté des petites nationalités ne sera pas pour nous. Nous sommes une nuisance qu’il faut faire disparaître. Et les plus extrémistes de nos ennemis, qui sont les plus francs, ne se gênent point de nous le faire savoir191. » Autre allusion transparente : « Une race ne meurt point par décret. Aujourd’hui même le monde n’est-il pas témoin de la suprême revanche de races anciennes sur les­quelles, pendant de longs siècles, la tyrannie s’est usée192 ? » L’évolution de la Confédération, considérée du point de vue canadien-français, prépare paradoxalement l’indépendance providentialiste en justifiant une radicalisation de la défense. Pour le moment, le raisonnement est implicite, mais le constat sur lequel il s’appuiera, est on ne peut plus clair : « Le plus grave en tout cela c’est que la paix est morte en notre pays, et morte, hélas ! pour ne plus jamais ressusciter. Au fond de toute cette guerre au français se trahit un tel mépris du droit, un tel orgueil de la force, que plus rien de notre constitution ne demeure en sécurité193. » Le Canada français traverse une période critique, une crise d’une extrême gravité : « Puisque c’est l’heure où tant de menaces nous enserrent comme dans un étau et qu’à la vue de notre faiblesse et de notre isolement les plus courageux commencent à trembler et à douter, nous allons nous mettre en route vers la colline inspiratrice de Carillon194. » Car capituler « serait un péché grave contre la justice et contre les ancêtres195 ». On aurait tort de penser que, pour Groulx, les ancêtres se limitent aux héros à la Dollard. Les ancêtres, ce sont principalement « toutes ces générations de pauvres mais fiers paysans qui ont tant peiné et tant enduré pour nous garder à la famille française196 ». Mais les Canadiens français doivent se per­suader que leurs pires ennemis ne sont pas « les sectateurs de la religion “One flag, one language, one nation197 », mais eux-mêmes : « […] les vrais dangers, insiste Groulx, sont ceux que nous portons en nous-mêmes, contre lesquels l’organisme a cessé de se défendre. Si les décrets sont impuissants à tuer une race, elle peut mourir et elle meurt — l’histoire le prouve — par une série de petits abandons et de petites lâchetés198. » Or la résistance nationale n’est plus ce qu’elle était et, depuis 1867, le Canada français s’enfonce dans une basse époque. Groulx distingue trois périodes dans l’histoire canadienne-française après la Conquête : « En 1760 nous ne songions qu’à vivre. En 1840 nous ne songions qu’à l’action politique. En 1867 nous ne songions qu’à la routine199. » La troisième période, celle depuis 1867, se caractérise par un enlisement pro­fond200 pour des raisons externes et surtout pour des raisons internes, par manque de direction et de coordination201 ainsi que, précise-t-il ailleurs, par déshérence historienne : « Après le superbe effort de 1850, disparaît la généra­tion des grands historiens. […] à l’Université Laval la chaire de l’abbé Ferland demeure muette202. » Le bilan est pitoyable : « Au Canada français, depuis cinquante ans, nous n’avons vu ni monter ni se fortifier les murs de la patrie. Pendant que le petit peuple s’absorbait sur son coin de terre ou sur ses outils, trop rarement se sont élevées les intelligences directrices, les esprits de grande lumière et de commandement, ceux qui soulèvent et entraînent les masses et font collaborer à un effort d’unité. Depuis un demi-siècle, ce fut trop souvent le travail isolé, l’effort intermittent, sans rapport avec une pensée inspiratrice, et pendant que les uns construisaient, d’autres ont démoli203. » Un tel constat n’est pas en soi une mise en accusation du régime, mais il contribue à y acheminer. Au surplus, l’armistice ramènera plus que jamais les questions mises en sus­pens par le conflit mondial : « Dès la fin de la guerre, nous aurons à faire face à l’éventualité d’un formidable inconnu204. » Pour être vague, la prophétie laisse entrevoir l’obligation de choix déterminants, dont l’avenir de l’État canadien ne peut être exclu d’emblée. En tout cas, Groulx a le sentiment que sa nation est à une heure décisive, avec ou sans remise en question du régime : « C’est le temps, avec toute cette puissance, de fixer notre individualité française et de conquérir la survivance, ou de laisser passer peut-être pour toujours la période opportune et de prouver notre incurable stérilité205. » L’alternative se résume à ce sursaut ou à la « lente dissolution206 », d’ailleurs accompagnée de l’« esclavage économique207 » que les Canadiens français forgent eux-mêmes faute de réaction saine et concertée. Quant aux desseins de la Providence, ils restent pour lors voilés, mais la donnée fondamentale est évidente : « l’infinie variété jetée par Dieu dans la création des esprits et des patries208 » de sorte qu’« aucun point du globe n’est pareil à un autre point ; l’homme non plus ne ressemble à l’homme. Chacun est porteur de sa parcelle d’humanité et réflé­chit un aspect, une teinte particulière209. »

    Dans l’atmosphère survoltée de la Grande Guerre et de la crise scolaire franco-ontarienne, dans l’anticipation nerveuse de la conscription, et compte tenu de la frilosité des autorités ecclésiastiques à l’égard de tout ce qui touche la rébellion, choisir pour sujet des conférences universitaires de 1916-1917 le Soulèvement de 1837-1838 tient de la témérité car le conférencier donne dans le révisionnisme hardi, stigmatisant les despotismes et la répression, entrepre­nant la réhabilitation de Papineau et des patriotes, comme l’année suivante il s’appliquera au déboulonnement des Pères de la Confédération210. S’il n’admet pas tout, réprouve certaines idées, censure les chefs de deuxième et troisième plan qui se sont retrouvés à la tête du mouvement au moment des violences, il exalte les grands héros de la lutte armée, pour lui, les paysans et les petites gens, « le peuple des travailleurs et des humbles211 ». Il atténue les responsabi­lités des révoltés mais charge leurs ennemis. En outre, il ne s’interdit pas des rapprochements avec les combats de l’heure présente. L’explication est simple : il faut réintégrer les Patriotes dans la tradition nationale. La citation suivante fait allusion à ce projet comme elle fournit un exemple des applications contemporaines que se permet Groulx de ses interprétations. La deuxième conférence, celle du 13 décembre 1916 sur la Prise d’armes de 37-38, se clôt par ces lignes : « Ne laissons se perdre aucune des leçons de notre histoire. Comme les hommes de 37 et plus qu’eux sans doute, nous avons connu les angoisses d’une race qui sent sur son âme le poids oppresseur d’une main sacrilège. Inutile de nous le cacher : aujourd’hui, beaucoup plus qu’il y a quatre-vingts ans, il y a dans l’air ce qui peut déterminer les fatales catastrophes. Parce que le passé nous avertit d’être prudents et de ne pas jouer à la légère le sort de nos libertés et de notre âme française, nous ne devons pas ne pas apercevoir des provocateurs criminels, dans ces gouvernements provinciaux qui se font une politique des persécutions scolaires et des tracasseries idiotes. Plaise à Dieu qu’ils finissent par comprendre, qu’à donner à choisir à une race fière, entre la bataille et la survivance, ou l’abdication et la mort, il y a danger toujours qu’elle se décide pour le parti le plus énergique212. » Pour que la tradition fasse plus facilement sienne 1837-1838, Groulx s’efforcera de montrer le croyant en Papineau et affirmera avec force, dans la troisième conférence, la Répression de l’insurrection (17 janvier 1917), que les peuples catholiques ont vocation à la liberté : « Nous avions trop d’ascendance héroïque pour finir comme un peuple d’esclaves. Les races qui portent dans leur veine la sève vitale du catholicisme, gardent avec elles des réserves d’invincibles énergies. Et la nôtre allait apprendre une fois de plus à l’oppresseur qu’il peut bien, si cela lui plaît, creuser notre tombe, mais qu’autre chose est de nous y coucher213. » Résonnent comme un avertissement les dernières lignes de la conférence du 9 mars 1917, le Partage des responsabilités : « Mais de quelque façon que l’on juge ces évé­nements, cette saute de sang français aura tout de même démontré, à ceux qui croient pouvoir spéculer indéfiniment sur notre insouciance et notre servi­lisme, que les humiliations et l’arbitraire peuvent à la fin nous lasser214. » Si le « mouvement insurrectionnel de 37-38 » a contribué à la conquête des libertés nationales, que rien ne permet d’attribuer à « la libéralité anglaise », – une « légende » –, il a risqué de tout compromettre par ses imprudences, laissant la nation « en péril de mort », à la merci des Anglais215. Avant 1837, les luttes de Papineau et, à partir de 1840, celles menées par La Fontaine donnent une leçon à retenir : « C’est toujours ainsi du reste, par la cohésion de toutes nos unités, que, peuple petit et faible, nous avons été forts dans le passé. Et peut-être serait-il bon de s’aviser que cette loi de notre histoire pourrait rester encore la loi de notre avenir216. » Groulx renvoie donc les deux camps historiographiques dos à dos : « Me voici en présence de deux thèses et deux groupes d’historiens bien opposés. Les uns ont appelé l’insurrection de 37-38, le péché irrémissible, “la grande faute nationale”. Les autres y ont vu le baptême de sang de la liberté politique au Canada217. » Admettant que « d’une échauffourée circonscrite et insignifiante, le mensonge fit une rébellion presque universelle », Groulx peut juger sévèrement la répression et les châtiments excessifs de 1837-1838 ainsi que la politique anglaise de 1839-1840, culturellement génocidaire. Son inter­prétation permet au traditionalisme nationaliste de s’approprier cette page mouvementée de l’histoire nationale : tout sang versé pour la patrie est sacré.

    Cette lecture de 37-38, qui comporte des réserves sur les Patriotes, leur impréparation, leur improvisation, de même que des efforts pour mettre en perspective l’attitude du clergé, ne plaît guère au Pays. Le journaliste Fantasio, anticlérical mettant sur le même pied D’Amours et Groulx, aborde les batailles de 37 avec un romantisme échevelé et salue la figure de Durham, qui a conclu à « la légitimité de nos réclamations218 ». Pour sa part, Cyprien nie à Groulx la qualité d’historien et se montre fort agacé de le voir « refaire l’histoire de la rébellion et d’y mettre de nouvelles couleurs ». Il lui reproche une thèse qu’il résume ainsi : « Pour n’avoir pas réussi, les patriotes sont de pauvres égarés219. » Les descendants des Rouges voulaient s’en tenir aux deux versions canoniques : la mauvaise, c’est-à-dire la cléricale, et la bonne, la leur. Groulx, qui joue à leurs yeux les trouble-fête, n’en continuera pas moins ses recherches sur 1837-1838 et sa réflexion sur le rôle historique du grand Papineau. À ceux qui n’auraient pas compris, un article de Groulx précisera ses intentions : « Certes, ne fermons pas les yeux sur les erreurs et les fautes parce que ceux qui les ont commises, ont pris place depuis sur un socle. Mais, dans la mesure où le permet la justice, gardons cette faculté noble et saine qu’est le goût d’admirer. Nous croyons l’avoir démontré : une grande réalité domine de haut ce qu’on pourrait appeler les imprudences, les erreurs stratégiques de Louis-Joseph Papineau. Nous devons à cet homme les sentiments, l’état d’âme qui pendant un demi-siècle soutint nos pères et les fit survivre. Quand un homme a rendu ce service à sa race, elle garde encore le droit de lui demander compte de ses fautes ; elle a perdu celui de lui marchander la gratitude et peut-être la gloire. Louis-Joseph Papineau est entré dans le coefficient de notre prestige historique. Il faut qu’il y reste. L’heure ne viendra jamais d’abattre cette statue. Nous croyons, au contraire, que le prochain avenir réserve à son souvenir un renouveau, sinon une revanche. Sa gloire gagnera parmi nous tout ce que gagnera le sentiment de l’indépendance politique. C’est un instinct des peuples, aux heures trou­blants de leur vie, de se retourner vers les grands noms de leur passé. […] Si un jour notre pays et peut-être aussi notre race doivent graviter vers leurs destinées naturelles, spontanément nous nous tournerons vers les doctrines et les hommes qui, de loin, auront préparé cette aube fraîche. Ce jour-là le socle de Louis-Joseph Papineau montera d’une coudée220. »

    En 1917-1918, les conférences universitaires de Groulx portent sur les ori­gines de la Confédération canadienne221. Cette étude, qui a fait scandale en certains quartiers, déboulonne la statue des Pères de la Confédération. En ramenant ces derniers à leur taille humaine, elle libère le jugement sur l’oeuvre constituante de la Confédération, dont elle recense les timidités et les erreurs du point de vue canadien-français. Cette espèce de procès, dépourvu de toutes les complaisances habituelles sur les grands hommes des années 1864-1867, se termine par des paragraphes conclusifs qui, lus attentivement, révèlent qu’ils contiennent en substance mais de manière encore enveloppée, les positions indépendantistes qu’en 1922 Groulx défendra avec un courage confinant à la témérité. À cet égard, la Confédération canadienne complète et éclaire Pour l’Action française ; elle confirme la lecture par Chartier d’Une croisade d’ado­lescents. Excipant de la dimension caractéristique de la discipline historique – le temps –, Groulx le traditionaliste, qui par doctrine veut préserver ou retrouver l’essentiel au coeur du mouvant, affirme sa conviction que « l’avenir et la Providence vont travailler pour nous. Joseph de Maistre écrivait, au len­demain de la Révolution française, que Dieu ne fait de si terribles nettoyages que pour mettre à nu les assises de l’avenir. Croyons d’une foi ferme qu’après le bouleversement de la grande guerre, il y aura place pour de merveilleuses constructions. Nous faisons seulement cette prière à nos dirigeants et à tous les chefs de notre race, de savoir prévoir et d’agir. De grâce, qu’ils n’aban­donnent plus à l’improvisation et à une action incohérente le développement de notre vie ; que, pour la vanité d’un patriotisme trop largement canadien, ils ne nous sacrifient point au rêve d’une impossible unité ; qu’ils sachent réserver l’avenir ; qu’avant de conclure et de prendre parti sur nos destinées, ils tiennent compte des prémisses de notre histoire, et Dieu ne laissera point périr ce qu’il a conservé par tant de miracles222. » Voilà anticipés l’esprit et les visées de l’enquête de 1922 sur Notre avenir politique. Dans d’autres textes, Groulx a attiré l’attention de ses compatriotes sur le facteur nombre et sur le facteur richesse ; ici il les expose au facteur souverain du temps. La thèse pose que toutes les constructions humaines sont sujettes au dépérissement, y compris (généralement il le laisse entendre plus qu’il ne le déclare) la Confédération canadienne223. Il vaut la peine de citer ces lignes révélatrices de sa concep­tion de l’histoire et de l’exorcisme du pessimisme que, dans sa longue vie, il sentira le besoin de pratiquer à plusieurs reprises, pour son peuple et pour lui-même : « Si la pensée de l’avenir fait entrer dans nos poitrines des doutes trop angoissants, c’est que nos raisonnements s’échafaudent comme si nous touchions à de l’immuable. Nous ne tenons aucun compte des futurs de l’histoire et de cet infatigable facteur qui s’appelle le temps. Nos pronostics se déroulent comme si ces grandes choses très humaines, qui s’appellent la république américaine et l’empire britannique, avaient les promesses de l’éter­nité224. » Trop vaste, l’Empire britannique est en attente de dislocation. Les États-Unis, sous la double pression de « la féodalité financière » et des conflits de races et de minorités ethnoculturelles, risque d’imploser dans une sorte d’application involontaire ad intra des Quatorze points du président Wilson : « Tout laisse prévoir, pour après la guerre actuelle, une tentative de la poli­tique de Washington pour une plus étroite unification des races. Et même, à défaut de cette politique, les États-Unis, par leur seule masse, oppriment trop lourdement les activités particulières, les molécules composantes, pour ne pas provoquer des réactions. Là aussi des économistes et des historiens ont prédit le réveil des nationalités. Les nationalités menacées ou opprimées vont se fortifier de tous les principes qu’ont proclamés depuis quatre ans les belligérants et que la paix prochaine devra consacrer225. » Groulx abandonne à ses auditeurs et à ses lecteurs l’inférence à tirer : pourquoi le destin de la natio­nalité canadienne-française serait-il le seul à rester intouché par les événe­ments massifs, démesurés qui écrasent l’Occident et ceux, de même ampleur, qui s’annoncent et qui les prolongent ? pourquoi la Confédération serait-elle le seul « immense squelette226 » à échapper à ces bouleversements quasi uni­versels et à cette reconfiguration du continent nord-américain ? n’est-il pas urgent de s’interroger sur l’avenir politique de la nation canadienne-française et d’élaborer des plans, moins improvisés et plus clairvoyants que ceux des Pères de la Confédération ? On le voit, l’indépendantisme providentialiste en gestation n’obéit pas seulement à des impulsions internes – crise des écoles, crise de la langue et de l’anglomanie, crise au sein de l’Église catholique au Canada, crise de la participation et de la conscription, crise de l’unionisme, crise sociale et économique sous-produits du capitalisme libéral, de la guerre et de l’après-guerre, crise de l’industrialisation et de l’urbanisation, crise des relations majorité-minorité, crise de l’identité canadienne et canadienne-française, crise de l’américanisation, crise des moeurs, crise des mouvements migratoires, crise du ressentiment –, mais encore à de puissantes poussées externes, décuplées par la Grande Guerre. Groulx communiquera ses inter­rogations et son sentiment d’urgence à ses collègues de la Ligue des droits du français, les amènera à vouloir la grande enquête politique de 1922 et l’orien­tation indépendantiste-providentialiste qu’il lui imprimera audacieusement. Cet indépendantisme providentialiste, cas de figure du traditionalisme natio­naliste, deviendra plus qu’une hypothèse en 1922, un véritable programme politique au sens noble du terme, peu importent les précautions oratoires que la prudence commandera par la suite et la retraite qu’imposeront l’évolution du continent et de la fédération canadienne ainsi que le refus par les élites de s’engager dans cette voie. Mais en 1918, Groulx se demande encore jusqu’où il ira publiquement, quels préjugés il scandalisera, quels tabous il transgres­sera ouvertement, quelles consignes de demain il osera lancer. Parfois, dans le livre qu’il en tire, il atténue certaines expressions du cours. Ainsi il conclut sa deuxième leçon par des lignes d’une sévérité abrupte : « au moins dans la pensée des “pères” français [de la Confédération], l’alliance de 1867 devait être un pacte d’honneur et non pas un piège d’infamie227 ». Le volume omet les sept derniers mots228.

    L’archevêque de Montréal et vice-chancelier de l’université, Mgr Bruchési, s’émeut. Après la cinquième et dernière leçon, celle du 22 février 1918, du cours sur les origines de la Confédération canadienne, il écrit à l’abbé Chartier : « Je vous avoue que les méthodes persistantes de M. Groulx me causent un réel malaise et m’inquiètent. Vos remarques et vos corrections lui rendent service. Mais dorénavant il sera bon qu’il vous soumette ses conférences avant de les prononcer, surtout quand il devra parler à l’Université Laval229. » En clair, le prélat entend soumettre le conférencier à la censure de son collègue Chartier, qui est en pleine mue idéologique. Groulx n’en souffle mot dans ses mémoires. Chartier, connaissant son homme, n’a peut-être pas osé appliquer directement la consigne de son supérieur. Mais l’épisode éclaire l’article très critique que Chartier publiera en septembre sur la Confédération canadienne230.

    Un article d’août 1918 rend bien l’idée de derrière la tête qui guide Groulx dans la rédaction de sa Confédération canadienne : « Jusqu’à l’évolution poli­tique de 1867 – et même sous le régime de l’Union, régime fédératif de fait, – notre province était restée un petit État distinct dans l’agglomération des colonies britanniques. Entre les frontières du Bas-Canada, notre entité natio­nale ne faisait qu’une avec notre entité politique et l’idée lumineuse d’une seule patrie à servir éclairait les volontés de notre race. […] Le pacte fédéral […], cette révolution profonde, introduisit chez nous la dualité nationale. […] Hélas ! pourquoi faut-il qu’au lieu de nous guider par ces clartés nous ayons passé notre temps depuis un demi-siècle à hésiter entre notre particularisme et le grand tout canadien, ou, plus exactement, à nous débattre dans l’inco­hérence231 ? » L’État distinct, voilà l’idée-force du groulxisme politique. La double allégeance imposée par 1867 a compromis durablement la conscience et la défense du caractère distinctif de ce petit État, mal protégé par l’auto­nomie provinciale. Le groulxisme historien s’attelle à la tâche de le restaurer dans les esprits ; le groulxisme politique s’emploie à chercher la définition la plus ambitieuse que le sens du possible autorise à lui conférer ainsi que les moyens et conditions de son inscription dans la réalité. La perspective de la Confédération canadienne est nouvelle parce qu’elle est éminemment cana­dienne-française. L’auteur anonyme de la Review of Historical Publications ne s’y trompe pas : « The lectures of the Abbé Lionel Groulx are a fresh reminder that our French-speaking fellow-countrymen are more mindful of national history than are the people of the English provinces. The point of view of their own province thus becomes familiar to French-speaking Canadians, and this may account, in part, for the fact that Quebec thinks in terms of Quebec more often than in terms of the whole Dominion232. » Le critique du Nationaliste rend par une formule frappante le constat de Groulx que « les forces centrifuges l’emportent visiblement sur les forces de cohésion233 » : « Des craquements dans l’édifice de la Confédération annoncent le sûr travail de destruction234. » Et Henri d’Arles d’y insister au profit des lecteurs pressés ou distraits : « Et ceci autorise l’historien indépendant à conclure que ce régime est éminemment transitoire, qu’il a donné, en bienfaits, tout ce que l’on en pouvait attendre. Il a probablement assez vécu. S’il doit se prolonger encore, ce ne peut être indéfiniment. Étant donné le recul moral qui se constate après un demi-siècle d’action, il ferait mentir, en durant beaucoup encore, la loi éternelle qui veut que le progrès soit la condition de la vie. Il n’est donc pas téméraire de prévoir sa disparition plus ou moins prochaine ou une évolution politique qui en soit l’équivalent. Mais l’on ne détruit que ce que l’on remplace. Et quelle forme s’instaurera pour reprendre le cours, interrompu, si non brisé, de nos destinées nationales ? C’est le secret de l’avenir, ou mieux de la Providence235. » Quant au compte rendu réservé de la Nouvelle-France, dans l’esprit de l’école loyaliste de Québec, il relève, avec une perfidie cauteleuse, l’effervescence intellectuelle collective à laquelle Groulx participe : « En lisant attentivement ces conférences […], nous nous sommes plus d’une fois souvenu de l’adage scolastique, toujours si vrai, quidquid recipitur ad modum recipientis recipitur. C’est dire que ces conférences manifestent autant au moins la manière de voir du conférencier que la réalité des faits qu’il voulait exposer. Cette constata­tion n’est pas pour diminuer l’intérêt de l’ouvrage ; elle peut même l’accroître, quand on sait que l’auteur n’est pas un personnage isolé, mais qu’il appartient à une école, à un parti, dont il manifeste, pour sa part, les sentiments et les conceptions, au sujet du problème canadien236. »

    En effet, la Grande Guerre a suscité un environnement socioculturel propice aux remises en question, que l’après-guerre libérera. C’est dans ce contexte que l’idée d’indépendance du Canada français et du Québec est relancée. La discussion ne se confine pas au cabinet de Groulx ou aux réu­nions de la Ligue des droits du français. Quelques voix s’élèvent, à droite sur­tout, mais aussi à gauche. À partir de mars 1917 – neuf mois avant la motion Francoeur-Laferté –, dans l’Idéal catholique et dans la Croix, Joseph Bégin (1871-1943) reprend le programme séparatiste et antibourassiste de son beau-père, Jules-Paul Tardivel237. Annoncée le 21 décembre 1917 et débattue les 17 et 22 janvier 1918, cette résolution ne sera jamais mise aux voix. Sa présentation avertissait néanmoins les ennemis du Canada français que la campagne de dénigrement contre le Québec avait atteint son comble. Elle eut un retentis­sement considérable au Canada anglais ; elle contribua à apaiser un tant soit peu l’opinion publique canadienne-française. En ce sens, le premier ministre Lomer Gouin avait atteint ses objectifs. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est l’effet sur les nationalistes les plus ardents d’un texte à qui son caractère officiel conférait une solennité et même, pourrait-on dire, une consécration : « Cette chambre est d’avis que la province de Québec serait disposée à accepter la rupture du pacte confédératif de 1867 si, dans les autres provinces, on croit qu’elle est un obstacle au progrès et au développement du Canada238. » Qu’on le voulût ou non, un tabou était brisé : des gens sensés pouvaient discuter de sécession239. Bégin n’a pas attendu cette motion pour se compromettre ; il ne va pas renoncer à son idée parce que le parti libéral ne la juge plus de saison. En mars 1919, il lancera même le Bas-Canada, « l’organe des Bas-Canadiens », voué au « salut de notre race240 » par la rupture de la Confédération. Ce journal « est né d’une pensée profondément patriotique : donner aux Canadiens français, à nos compatriotes, à tous ceux qui nous sont chers par le sang, une vraie patrie241 ». En 1917, donc, tout en admettant que l’heure n’est pas venue de rompre tout lien avec l’Empire et d’exiger l’indépendance du Canada, il défend la thèse de « l’organisation constitutionnelle du Bas-Canada en “dominion” homogène242 » et la propose à l’enthousiasme de la jeunesse. Il revendique avec force « la sécession entre le Haut et le Bas-Canada243 », c’est-à-dire l’Ontario et le Québec, et la formation d’un Bas-Canada affranchi de la Confédération, « d’un pays qui aurait l’Outaouais comme limite à l’Ouest et l’Océan Atlantique à l’Est, qui serait administrée par une majorité cana­dienne-française et qui aurait le pouvoir de faire toutes ses lois, de traiter librement avec les pays étrangers, de fixer son tarif douanier, de contrôler son immigration, sa navigation et ses autres moyens de transport, etc., et qui pourrait, conséquemment, donner au génie de notre race tout l’essor dont il a besoin pour s’épanouir au grand soleil du monde244 ». Les Canadiens français sont « les continuateurs de l’oeuvre de Champlain », ils ont le devoir d’abattre tout obstacle qui se dresse contre la réalisation de son rêve : « Canadiens français, levons-nous ! levons-nous non pas pour aller mourir bêtement dans les Flandres, mais pour reconquérir nos droits, en montant à l’assaut de la Confédération […]245 » L’argumentation de Bégin à la fin de 1918 converge avec celle de Groulx : « En 1867, l’Union des deux Canadas, qui avait fini de servir leur but, fut remplacée, à l’instigation de Brown et des grits, par la Confédération actuelle qui permit aux Anglo-Saxons, devenus plus nombreux par l’immigration, de centraliser les pouvoirs législatifs et administratifs les plus importants et d’en prendre peu à peu la direction. // Alors s’ouvrit pour notre race le chemin de la déchéance politique246. » En juin 1917, La Croix lie étroitement Confédération et conscription, en tirant argument contre celle-là, qui depuis cinquante ans paralyse le Canada français dans l’accomplisse­ment de sa mission religieuse et civilisatrice247. Elle proteste véhémentement contre la censure, contre « ce chapitre prussien » que le solliciteur général Arthur Meighen a ajouté à son projet de loi, contre « le règne de la Terreur à Ottawa248 », contre « tous les petits kaisers qui ne manqueront pas de pousser à l’ombre de la loi de conscription249 ». Bégin appuie les efforts du pape en faveur de l’armistice ; il déplore que les alliés prolongent inutilement la guerre et s’entêtent à faire couler le sang ; il condamne le refus qu’oppose le président Wilson à la demande autrichienne d’une conférence pour étudier les préli­minaires de la paix250. La Croix est interdite de publication par la censure de guerre le 28 septembre 1918251, suscitant les sarcasmes de Bégin contre « les despotes au panache démocratique », « ces défenseurs de la liberté du monde, ces protagonistes de la civilisation… dans les autres pays, bien entendu252 ». La Croix a-t-elle expié non seulement ses positions sur la guerre253, mais aussi son projet sécessionniste ? En tout cas, elle ne sera autorisée à reparaître que le 14 mars 1919 ; elle sera publiée de nouveau à partir du 26 avril254. Bégin mettra alors fin à l’aventure du Bas-Canada, dont le numéro quatre et peut-être dernier porte la date du 19 avril 1919. À cette date, l’alternative est claire pour Bégin : la séparation ou l’annexion255. La séparation doit se réaliser d’ici deux ans, sinon il sera trop tard256. En septembre 1920, observateur du mouvement nationaliste en Irlande, inquiété par le socialisme mais impressionné par le mouvement des Fermiers Unis, Bégin lancera ce mot d’ordre : « Politique, que ce mot n’effraie pas certaines âmes timorées ! La chose qu’il représente est aujourd’hui nécessaire. Plus que jamais, nous avons besoin d’une politique éclairée, ferme et durable257. »

    À gauche, le radical Wilfrid Gascon258, un républicain au libéralisme réso­lument nationaliste, ou plus rigoureusement, un nationaliste libéral, prônait, dès l’été 1897, dans l’Égalité de Saint-Jérôme, « la sécession et l’indépendance du Canada-Français259 ». En 1919, le Bas-Canada reproduit un plaidoyer de Gascon, écrit Bégin, sur « la possibilité de donner au pays de Québec une constitution politique autonome260 ». En 1920, Gascon reprochera son incon­séquence à l’antisécessionniste Bourassa : « Des nationalistes qui veulent demeurer colons, et des nationalistes français qui trouvent avantageux de rester une minorité dans une confédération pour subir la loi de la race la plus égoïste et la plus infatuée de sa propre supériorité sur les peuples qu’elle a assujétis [sic] par les armes, me font l’effet de manquer de franchise, sur­tout de logique261. » Gascon paraît bien atypique dans les rangs radicaux. L’indépendance du Québec, le Pays, à la fois francophile et anglophile, la juge une « idée absurde et irréalisable262 ». À droite, Arthur Beauchesne, ancien nationaliste, passé à l’antibourassisme, déclare crûment : « Il ne peut être question de sécession. Je vois des obstacles insurmontables au démembre­ment de la Confédération. Nous sommes forcés d’accepter la situation qui nous est faite263. » Pour tirer le meilleur partie de cette situation, il préconise la conversion de Bourassa et de son école à la tolérance264, davantage d’anglais dans l’enseignement québécois et le manuel unique d’histoire du Canada : « La même histoire du Canada, écrite dans le but de réconcilier les races au lieu de perpétuer les guerres d’autrefois, devrait s’enseigner dans toutes les provinces. Elle pourrait être écrite en français et en anglais, mais le récit et l’appréciation des faits devraient être les mêmes dans les deux textes. » Il ajou­tera même : « admettons que la province de Québec jouit d’une grande liberté et que l’indépendance n’améliorerait pas notre sort265 ». Bonne-ententiste et non-conformiste à sa façon, il est la bête noire des jeunes nationalistes266.

    En 1920, un jeune collaborateur de l’Action française, Émile Bruchési, déve­loppe une argumentation analogue à celle de Bégin et de Gascon, quoique moins engagée, et qui annonce l’enquête de 1922 sur Notre avenir politique267. Annexion aux États-Unis, indépendance du Canada ou morcellement de la Confédération avec constitution d’une fédération des provinces orientales ? « Les intérêts de la race française au Canada exigent que nous ne perdions pas de temps à étudier cette question si importante de notre avenir politique. Nous devons être prêts à tirer profit des événements qui se préparent268. » Groulx et l’Action française auront l’avantage sur Bégin et Gascon, des marginaux, de mettre le prestige de leur revue et de leur mouvement au service d’une idée controversée mais qui, grâce à eux, ne cessera de hanter les coeurs et les consciences.

    Au cycle des conférences universitaires sur la Confédération canadienne, en 1917-1918, succède, en 1918-1919, celui sur la Nouvelle-France. Ce cours public sera recueilli dans la Naissance d’une race269, « ouvrage de premier ordre », selon Olivar Asselin270. Ce titre montre assez qu’en délaissant momentanément le régime britannique pour le xviie siècle, Groulx ne se laisse pas dominer par la passion de l’antiquaire et de l’érudit : le XXe siècle québécois et l’avenir canadien-français l’obsèdent. Au fond, il aurait pu l’intituler la Naissance et la justification de l’idée d’indépendance providentialiste. Il rend ainsi raison de son choix dans l’avant-propos : « Nous constituons une variété dans la famille française. Distincts, nous le sommes, non seulement par le pays, par l’allégeance politique, par une histoire et des traditions qui nous sont propres, mais aussi par des caractères physiques et moraux déjà fixés et transmis avec la vie, dès la fin du dix-septième siècle. C’est ce particularisme national que cette histoire démontre, d’elle-même, sans dessein préconçu271. » – Sans dessein préconçu ? Oui, si on entend par là que l’historien s’efforce d’accomplir son devoir et qu’il tient à honneur de se garder de toute improbité272. Son modèle est Fustel de Coulanges, dans les deux dimensions de son oeuvre : se tenir le plus près des textes dans l’analyse, sans s’interdire de prendre de la hauteur dans la synthèse et le commentaire, pour condamner, par exemple, l’école romantique d’avoir écrit contre la France l’histoire de France273. L’importance des sources pour Groulx ne peut être révoquée en doute : « Le temps est venu de créer et de développer en notre province le service des archives. » Mais son argumentation à l’appui de cette requête est double. Scientifique d’abord : « tirer de leurs oubliettes beaucoup de documents et en arracher d’autres à la destruction imminente » ; nationaliste ensuite, indépendantiste-providenti­aliste, si l’on tient à préciser : « Au lieu de tant exporter à Ottawa comme si la Confédération canadienne était une chose nécessairement éternelle, nous pourrions nous aviser de garder chez nous notre patrimoine274. » – Sans des­sein préconçu ? Non, si on entend par là que l’historien se propose d’écrire une histoire étroitement positiviste et neutre, de cultiver l’impassibilité275. Farouchement opposé au manuel unique d’histoire du Canada, commun aux petits Anglo-Ontariens et aux petits Franco-Québécois276, il disait en 1918 de son manuel, toujours en chantier et qu’il n’achèvera jamais : « Pour répondre aux nécessités de l’heure, le nouveau manuel devra apparaître substantiel et fournir en quelque sorte une apologétique de notre patriotisme277. » Groulx a une thèse, une visée, nettement traditionaliste-nationaliste, que l’avant-propos de la Naissance d’une race affiche, en désignant l’histoire du parti­cularisme national : « Aucun enseignement n’est plus nécessaire. Déracinés par le colonialisme politique et moral, dédoublés par le dualisme d’un pays fédératif, nous avons besoin qu’on nous rende, plus que toute chose, le senti­ment de notre personnalité. Inutile de nous le cacher : en cette oeuvre initiale et urgente, sont engagés les problèmes fondamentaux de notre vie. Allons-nous marcher plus longtemps avec cette conscience désagrégée, flottante, où ne peut s’appuyer aucune fixité du patriotisme ? A-t-elle seulement droit à l’existence, peut-elle se promettre l’avenir, la nationalité qui s’ignore, qui ne sait plus garder pour elle-même son allégeance spirituelle ? Seule la réalité de notre personnalité nationale, la conscience profonde de notre entité distincte, pourront soutenir nos instincts de race, fortifier notre volonté de vivre, fonder notre droit au libre développement de nos aspirations278. » Le traditionalisme intellectuel est un rationalisme dans la mesure où il ne peut pas ne pas être cri­tique, précisément parce qu’il est intellectuel. Se font l’écho de cette évidence, pourtant souvent niée au nom d’une confusion entre la tradition et le tradi­tionalisme, les lignes sans doute les plus célèbres de Groulx sur le magistère de l’histoire : « L’histoire ne conserve point le passé à l’état de matière inerte, stérilisée. Elle conserve et transmet de la vie ; elle peut être un multiplicateur de forces. Par elle les vertus et les forces des vivants s’augmentent à chaque génération des forces et des vertus des morts. Sans l’histoire nous ne garde­rions dans le mystère de nos nerfs et de nos âmes que de vagues tendances, que des vestiges presque informes de la vie et des héroïsmes anciens. Là s’arrêterait la transmission parcimonieuse du sang et ainsi s’anéantiraient peu à peu tant d’efforts séculaires pour amener jusqu’à nous l’âme enrichie des aïeux. Mais voici que vient l’histoire, doctrine et maîtresse vivantes, passé et tradition recueillis et condensés. Tout le butin glorieux qu’elle a glané le long des routes du passé, elle l’offre à nos intelligences et elle nous fait entrer en possession de notre patrimoine spirituel. À la transmission du sang va maintenant s’ajouter la transmission de l’esprit. Par le magistère de l’histoire ce qui n’était que vestige presque effacé, tendances ou instincts, devient conscience, idéal et volonté. Oui, nous sentons à n’en pas douter un levain mystérieux secouer notre héroïsme en puissance ; dans nos âmes de fils toute la vertu héréditaire se réveille et afflue, et les volontés des ancêtres s’imposent à nos consciences d’héritiers comme des impératifs catégoriques279. » L’historien traditionaliste et nationaliste est l’accoucheur de la conscience des héritiers et l’éveilleur en elle du projet indépendantiste-providentialiste.

    En 1918 et en 1919, l’auditeur de Groulx, le lecteur de sa Naissance d’une race saisissent-ils la portée du propos ? Sans en tirer sur-le-champ toutes les conséquences, les plus attentifs ne s’y trompent pas, à preuve le jeune Léo-Paul Desrosiers, bientôt journaliste de qualité et écrivain de renom. Son témoignage est en quelque sorte celui de la jeunesse patriote et catholique. Dans une lettre à son maître à penser, il traduit l’émotion que suscite ce livre-révélation : « Votre livre est une déclaration d’indépendance, cher maître, et cette analyse de notre âme nationale nous éclaire aussi notre âme à nous et notre race. Peu à peu, on coupe tous les liens qui nous rattachaient à la France, à l’Angleterre : nationa­lisme politique avec M. Bourassa, nationalisme économique avec M. Montpetit, nationalisme intellectuel et moral, plus profond que tous les autres et de racine, avec vous cher maître, et notre petite nationalité rompt les lisières qui entravaient ses mouvements, signifie sa volonté de se passer des mentors, ouvre des ailes sûres. […] Il me semble que notre race offre aujourd’hui le spectacle d’une vie de jeune homme qui, entre vingt et vingt-cinq ans, commence à vivre pour son propre compte. […] Les jeunes vous seront reconnaissants des formules fournies à leurs aspirations280. » Le nationalisme de Bourassa a pour ennemi l’impé­rialisme britannique et pour adversaire l’indépendantisme providentialiste à la Tardivel. Desrosiers sait que la doctrine de Groulx est non seulement une synthèse de Bourassa et de Montpetit, mais encore un approfondissement, qui appelle leur dépassement. Sans devancer en esprit ce dépassement, le manifeste de 1922 – triomphe de Tardivel sur Bourassa par le ministère de Groulx –, il sent monter une germination, comme le laisse voir son compte rendu dans l’Action française : « Le livre de M. l’abbé Groulx ne pouvait être publié à une heure plus opportune. Il éclaire d’une lumière nouvelle les doctrines de M. Bourassa et de M. Montpetit ; il éclaire la race sur elle-même281. » Qu’a en tête Desrosiers quand il esquisse « le spectacle d’une race qui, peu à peu, se retire de ses appuis ; qui aspire à se libérer de toutes les tutelles ; qui a le sentiment d’être mûre pour sa vocation de nation libre282 » ?

    L’année 1919-1920 voit Groulx consacrer ses conférences universitaires aux six années qui ont suivi la Conquête (1760-1766)283. Ces Lendemains de conquête ne sont pas seulement la suite chronologique de la Naissance d’une race ; ils sont surtout la poursuite du projet historiographique et, disons le mot, politique qui en est l’une des inspirations. Sa conception de l’histoire sert l’un et l’autre. La discipline historique ne saurait être qu’« une exposition archéo­logique, le musée des grands noms et des dates célèbres, simples ossements de l’histoire284 ». Elle doit remonter « des faits aux états d’âme ». L’histoire philosophique, celle qu’obsède le jeu des causes et des effets, ne remplit tout son programme qu’en devenant l’histoire psychologique, dont le programme, dirait-on aujourd’hui, recoupe en partie l’histoire intellectuelle, et dont les objets s’appellent « constitution mentale », « patrimoine moral », « forces morales », « biens spirituels et moraux », « personnalité nationale », « génie ethnique », « esprit d’une race », « originalité psychologique », « expression de [l’]âme » d’un peuple285. Cette dernière s’assigne pour mission l’étude de « la constitution psychologique de la race », au sens leplaysien du terme, car il s’agit, pour Groulx, d’une race historique, qui ne relève pas de la zoologie mais de la psychologie, et « dont l’unité se fait du mélange de plusieurs [races]286 ». Ainsi entendue, la race se définit comme « cet élément mystérieux qui fait l’âme collective des groupes humains » et qui assure leur pérennité, même dans la servitude coloniale. Les vicissitudes de l’histoire peuvent la réduire à une latence, mais toujours réactivable par la discipline historique et par la raison, du moins pourvu qu’un certain seuil ne soit pas franchi. Il risque de l’être, une fois admise « la supériorité du vainqueur, celle de sa langue, de ses moeurs, de sa race » et perdu « le sentiment de [sa] dignité287 ». La race est l’élément psychologique de la tradition nationale ; tant que celle-ci se survit, la lutte doit se poursuivre et l’émancipation en rester le noble but : « refaire la patrie et durer avec elle ». La religion est la seule influence plus puissante que la « race »288 ; elle entre pour beaucoup dans sa définition. Pour Groulx, le religieux, tout transcendant qu’il soit, est une incarnation. Providentialiste, il n’en fait pas moins la leçon aux historiens loyalistes, tentés de « donner à la conquête anglaise de la Nouvelle-France figure de bénédiction et de bienfait souverain ». Il le rappelle avec force : « Toujours la soumission à un peuple étranger fut, pour une race adulte, la grande épreuve, l’insigne calamité289. » Et si l’on tient à dérober ses secrets à la Providence, il conviendrait de souligner qu’elle « n’a jamais abandonné le spectacle du monde ni même celui d’un conti­nent, à l’uniformité désastreuse d’une seule race et d’une seule civilisation290 ».

    En 1920-1921, le cours d’histoire du Canada à l’Université de Montréal étudie la période menant à l’Acte de Québec (1766-1774), sous le titre révélateur de Vers l’émancipation291. Seules doivent nous retenir ici les deux premières leçons, du 24 novembre et du 22 décembre 1920 (« La politique d’assimilation » et « Au tribunal des juristes »). Il y revient sur la notion de race parce qu’il y poursuit son enquête sur le colonialisme moral. Sa définition insiste sur la distinction entre la pensée subjective et la réalité de la race, de la nation socio­logique, si l’on préfère, par opposition à la nation politique : « “Race” veut dire ici cette chose très simple, très objective et indépendante de notre pensée : un type ethnique qui s’élabora lentement au cours du dix-huitième siècle, qui gardait l’empreinte de la vieille race et de sa civilisation originelle, qui n’a cessé d’y appartenir, mais qui, modifié toutefois par le milieu et les circons­tances historiques, détaché politiquement de la France, possède une âme et une existence distinctes dans la grande famille française292. » Être l’historien de la nation canadienne-française impose loyauté dans l’enquête et probité dans le récit, mais Groulx nie que la neutralité nationale et religieuse lui soit un devoir293. On peut être impartial et honnête sans renier sa personnalité. Cette prise de position, qui est de mars 1921, rappelle en creux le projet tradi­tionaliste-nationaliste et indépendantiste-providentialiste de Groulx, qui fait allusion aux attaques dont l’abreuvent ses adversaires, dans la profession et hors de la profession : « L’indépendance de l’esprit devient difficile et périlleuse à l’historien canadien-français qui entreprend de juger la conquête anglaise et ses méthodes de gouvernement. Ce n’est plus d’être indulgent qu’on lui sait mauvais gré, c’est d’être juste294. » L’historien ne doit pas se voiler la face devant « notre état d’âme de vaincu », « cette maladie morale295 ». Dans sa conférence du 22 décembre 1920, il montre à ses auditeurs de quoi elle est faite : « Quand, par l’analyse, on tâche d’en saisir les éléments, on découvre, au fond, une blessure de la volonté, une dépression de la fierté de race, une résignation morne à une sorte de fatalité qui aurait constitué à jamais le plus faible dans la sujétion du plus fort. De là la foi spontanée à la supériorité du conquérant, à ses moeurs, à ses institutions ; de là le doute de soi, la méfiance de ses forces, le mépris des siens et du génie ethnique ; de là aussi un goût mor­bide de la paix sans dignité, l’oubli facile des injures qu’on accepte comme la monnaie de sa condition : un tempérament de valet dans sa propre maison ; au lieu de l’élan superbe vers les restaurations qui effacent la défaite, le désir de la consommer entièrement par l’abdication totale ; pour tout dire, l’arbre inconscient, penché par la tempête, et qui n’a plus que l’obsession stupide de la chute296. » « L’élan superbe vers les restaurations qui effacent les défaites », qu’est-ce sinon la longue marche vers l’idéal de l’indépendance ? Après tout, au lendemain de la conquête, « notre petit peuple si robuste en sa réalité ethnique » n’était-il pas déjà un « groupement humain […] déjà constitué en patrie et en nationalité297 » ?

    Ainsi, par son oeuvre historique autant que par son oeuvre proprement politique, et même par son oeuvre d’imagination, Groulx pose patiemment les fondements de l’émancipation nationale. Il achemine progressivement les intelligences vers la conviction que le traditionalisme nationaliste, dont il devient le maître à penser, s’épanouit naturellement et nécessairement dans l’idée d’indépendance. De cette idée, l’incarnation qu’autorisent la situation de fait et la doctrine catholique reste matière à débat.

    5. Dans l’intimité 

    L’idée d’indépendance n’effarouche pas Groulx. Ce qu’il craint, ce sont les atteintes à la tradition essentielle, à la religion et à la famille, sans lesquelles l’indépendance perd sa légitimité et sa raison d’être. Le traditionalisme natio­naliste s’enracine dans l’amour du foyer domestique, de la petite patrie char­nelle, dans l’amour filial et fraternel, dans les amitiés masculines et féminines. Le vivre-ensemble national est une amitié dans le temps et dans l’espace, que doit vivre l’homme privé autant que le citoyen et l’homme public. La corres­pondance et les publications de Groulx s’inquiètent des menaces nationales et personnelles que sont, par exemple, l’américanisation, la contagion de la décadence européenne, l’affaiblissement de la simplicité et de l’honnêteté des moeurs, la montée de l’anticléricalisme, la résurgence encore timide de l’irréligion. La pensée de Groulx s’édifie en une synthèse hiérarchisée, où une totalisation souveraine – essentiellement catholique – ordonne et confère son sens à tout ce qui est essentiel. C’est s’exposer à ne rien comprendre à la doctrine groulxienne que de ne voir que réflexes, grommellements de cen­seur étroit dans les mises en garde comme celle-ci, qui est de 1919. Par un retournement qui lui est familier, il argue du « trop d’alexandrinisme, trop de bas-empire chez beaucoup de peuples d’Europe298 » pour faire honte à ses compatriotes et leur rappeler leurs devoirs envers la patrie : « Nous aboutissons à ce fait étrange que dans le vieux monde épuisé et sceptique, des hommes qui ont rejeté les vieilles règles du christianisme, s’attachent avec persistance à l’idée de patrie et à la morale du patriotisme et y soumettent scrupuleusement les actes de leur vie ; au lieu que dans notre jeune pays et dans notre société de Français catholiques [nous] qui admettons la morale de l’Évangile comme règle souveraine et universelle de la vie des peuples et des individus, nous pou­vons vivre tranquilles dans l’ignorance et l’inobservance des devoirs les plus naturels299. » Comme ceux des individus, les sacrifices d’un peuple, on l’a vu, doivent trouver « une raison qui les dépasse300 ». Le « psychisme moral301 » des aïeux s’appuyait d’abord sur la foi, sur la doctrine catholique, « âme divine » qui a pénétré et informé toutes les traditions nationales302. Pour Groulx, la fécondité personnelle et sociale du catholicisme n’est pas qu’une idée, une déduction théorique, elle est une « expérience décisive », qui « se continue de notre temps avec une évidence à crever les yeux ». Et cette expérience n’attend que d’être observée dans la vie intime des ancêtres lointains des xviie et xviiie siècles ainsi que dans ce qui en survivait, au xixe siècle, dans les familles cana­diennes. Groulx offre donc à ses compatriotes, du Québec et de la diaspora, et au premier chef aux Franco-Américains, une petite histoire de la physionomie et de la vie familiale et paroissiale des anciens Canadiens, dans une esquisse épurée et vulgarisée intitulée Chez nos ancêtres303. Pour le xixe siècle finissant, il partage son expérience personnelle dans les Rapaillages, récits et contes où se transpose à l’échelle de sa propre famille paysanne l’expérience ancestrale304.

    Parus en pleine guerre, en 1916, ces tableautins, comme les appelait Olivar Asselin305, sont le plus grand succès de librairie de Groulx. Un élève du sémi­naire de Québec en adresse à Groulx un éloge enthousiaste : « vous nous avez donné — et d’une manière d’autant plus belle que plus simple — un admirable cours d’histoire du Canada. […] les héros dont vous tracez le portrait […] sont d’humbles paysans qui, par leur courageuse ténacité, ont jeté les fondements solides de notre édifice national306 ». Le docteur Louis de Lotbinière-Harwood atteste l’authenticité de ces contes : « comme je reconnais dans ses fruits, cette tige épanouie non loin du domaine paternel, sur les grèves enchanteresses de Vaudreuil, à l’école que nous fréquentions ensemble, moi étant déjà grand, lui encore tout petit, dans les champs parfumés du village natal dont l’arôme s’est répandu avec une empreinte si douce, si réconfortante, et si bonne dans les Rapaillages que vous savez307 ». Les deux oeuvres cultivent l’amour de la patrie charnelle, l’amour filial et l’amour fraternel, dont la correspondance de Groulx se fait fréquemment l’écho. Comme il ressent douloureusement les deuils et comme il est attaché, écrit-il, à « notre douce vie de famille et à nos bonnes réunions du dimanche308 », pour lesquelles ce Montréalais d’adoption se rendait le plus souvent possible à Vaudreuil, malgré ses occupations, absor­bantes et lourdes au point de compromettre sa santé. La patrie, ce pouvait être aussi son « chalet » du lac Archambault : « c’est un certain charme que le sentiment de la propriété, et je conçois que les terriens puissent avoir une façon à eux d’aimer leur pays309 ».

    Groulx a toujours valorisé l’amitié, fondée non seulement sur des affinités, mais encore sur des convictions partagées en matière religieuse et nationale. Quand une amitié se rompait, des désaccords de doctrine étaient en cause. Groulx en souffrait beaucoup, lui pour qui la loyauté, la fidélité était une valeur essentielle, comme dans l’Ancien Régime ou la féodalité. Il lui était impossible de dissocier la fidélité aux personnes et la fidélité à la nation, dans le temps et dans l’espace. L’amitié masculine s’exprime dès les premières lettres de sa correspondance310 ; elle le fait dans le présent tome. Des amitiés héritées de la période précédente se poursuivent (Wilfrid Lebon311, Antonio-Adrien Hébert, décédé en 1916, et Rodrigue Villeneuve) ; une nouvelle s’affirme (Georges Courchesne312) ; une autre tiédit et bientôt se brisera (Émile Chartier). D’autres relations, moins intimes, sont nées du coude à coude militant (Joseph-Papin Archambault) ou de l’admiration pour un aîné (Louis-Adolphe Pâquet).

    La grande nouveauté du tome 4 à cet égard est, à l’âge adulte, l’apparition de l’amitié féminine. On exclut l’affection pour ses demi-soeurs, surtout Flore, avec laquelle il était très liée et qui mourut en janvier 1916, de même qu’on s’est abstenu de mentionner son deuil le plus cruel, Albert, décédé en 1920, son aîné de deux ans et demi, et le seul survivant de sa fratrie portant le nom de Groulx. Il est vrai que, collégien, il avait eu un faible pour Joséphine Lalonde, dont sa demi-soeur Sara Émond allait épouser le frère. En choisissant la vocation sacerdotale, il avait renoncé à Joséphine et à son désir de paternité313. Il devait croire clos à jamais ce chapitre féminin de son existence. C’était compter sans les surprises de la vie et la crise des abords de la quarantaine. À l’Action française, Groulx invitait des femmes à collaborer. Parmi ces relations fémi­nines, Marie-Claire Daveluy, née en 1880, est à mentionner. Bibliothécaire, elle deviendra écrivain pour la jeunesse et historienne de Montréal. Elle donne des articles à l’Action française, dont un sur Jeanne Mance314. Groulx la tient en haute estime et respecte sa valeur intellectuelle, mais ils ne deviendront jamais des intimes. Il en va tout autrement d’Ernestine Pineault, pour qui il s’est pris d’une très vive amitié, si vive qu’en d’autres circonstances, sans l’état ecclésiastique de Groulx, elle se serait muée en amour, du moins chez ce dernier. Intelligente, douée, fine, volontaire, profondément croyante, cou­rageuse dans la maladie, elle charme Groulx. De quatorze ans sa cadette, puisqu’elle est née en 1892, Ernestine a été son élève à l’École d’enseignement supérieur pour les jeunes filles, futur collège Marguerite-Bourgeoys. Groulx connaissait bien son frère, l’abbé Lucien, car tous deux avaient été condis­ciples à Rome. Il partageait sa maison de campagne de Saint-Donat avec la famille Pineault. Ernestine collabore à l’Action française sous le pseudonyme de Joyberte Soulanges, signant par exemple un article sur Blanche d’Haber­ville et un témoignage sur le sanctuaire de Lourdes à Rigaud315. Elle écrit sur le héros célébré par Groulx, Dollard des Ormeaux, dans la revue et dans un petit livre316. Découvrir l’âme soeur à l’aube de la quarantaine pourrait désta­biliser Groulx s’il ne s’empressait de sublimer ses sentiments317. Il est difficile d’expliquer autrement que par ce choc le silence de ses mémoires sur Ernestine alors qu’ils mentionnent Marie-Claire Daveluy, Lucien et Albert Pineault, frères d’Ernestine, et même Arthur Léveillé, qui deviendra le mari de cette dernière et que Groulx considérera comme un ami dans les années 1930318. Oeuvre de sincérité, ses mémoires n’auraient pu évoquer la figure d’Ernestine sans rappeler la victoire de leur auteur sur le trouble que cette jeune femme avait suscité chez lui. Son affection pleine de délicatesse pour elle lui interdisait toute indiscrétion. Les deux amis entretiendront leur amitié dans la fidélité à leurs convictions religieuses et patriotiques. Groulx s’interdira d’être de ces modernes pour qui tout doit céder devant l’émotion du moi.

    Ainsi nulle contradiction entre vie privée et vie publique, qu’un haut idéal harmonise. L’on imagine mal la somme de travail que Groulx abattait et l’on s’étonne de la corvée de correspondance qu’il s’imposait quotidiennement et dont le nombre des lettres retrouvées donne une idée bien au-dessous de la réalité. La recherche, l’écriture, la parole publique étaient pour sa santé une perpétuelle menace. Mais l’historien, l’écrivain, le conférencier était soutenu par une mission, une grande passion si l’on préfère : tirer son peuple du colonialisme moral, politique et économique en lui offrant une doctrine, le traditionalisme nationaliste, qu’il développait en toutes ses parties et qu’il préparait à recevoir son couronnement, l’indépendantisme providentialiste. Auditeurs et lecteurs apprivoisaient insensiblement cet audacieux syllogisme.

    Notes

     

    159. Béatrice Richard, « Lionel Groulx et la Grande Guerre : ruses et paraboles d’un his­torien public », Bulletin d’histoire politique, Montréal, vol. 18, no 3 (printemps 2010) : 209-225. Article utile, mais qu’il faudrait reprendre en nuançant l’attitude de Groulx envers la France et celle envers la Grande-Bretagne, sa critique ne mettant pas l’une et l’autre sur le même pied ; en distinguant l’enrôlement volontaire et la conscription ; en corrigeant ce qui est dit de son rapport au politique et à la politique dans les années 1914-1922 ; en élargissant la perspective, trop étroitement limitée au contexte immédiat de la Grande Guerre.

    160. Lettre 1503. Pour Groulx, le pessimisme est le plus souvent une tendance de l’esprit à évaluer la situation de façon inexacte, à en exagérer les dangers et à en noircir les perspectives. Il s’oppose davantage à réalisme, appréciation juste des réalités, qu’à optimisme.

    161. Lettre 1513.

    162. Groulx applique le mot laboratoire à la revue qu’il anime : « Elle voudrait être le labora­toire d’idées où viendraient chercher leur lumière et leur stimulant toutes les actions nécessaires. […] elle ambitionne de fournir peu à peu les directions attendues » (Pour l’Action française : 21). D’où l’invitation lancée aux « travailleurs intellectuels » (20).

    163. Lettre 1485.

    164. Lettre 1510. 

    165. Lettre 1510. 

    166. Lettre 1485 : « La vague impérialiste, monte, monte toujours et va tout submerger. »

    167. Lettre 1512.

    168. Lettre 1542.

    169. Lettre 1485.

    170. Lettre 1542.

    171. Lettre 1542. 

    172. Lettre 1545. 

    173. Lettre 1512. – Groulx aurait pu invoquer l’exemple des pays de l’Amérique latine et de l’Amérique centrale. Sous la pression des États-Unis, la plupart ont soit déclaré la guerre à l’Allemagne, soit rompu leurs relations diplomatiques. Aucun n’a joué de rôle militaire sur les champs de bataille européens. La marine de guerre du Brésil a collaboré avec les alliés. Le cas de Porto-Rico est particulier puisqu’il est devenu territoire américain en 1917 et a été soumis à la conscription. Le Chili, la Colombie, le Venezuela et le Paraguay sont restés neutres. Il n’y avait pas que la manière états-usienne de conjuguer l’américanité.

    174. Lettre 1485.

    175. Lettres 1485 et 1512.

    176. Lettre 1507.

    177. [S.A.], « En Europe et dans l’Ontario », Le Semeur, vol. 12, no 7 (février 1916) : 163-164. 

    178. [S.A.], « M. l’abbé Groulx à Vaudreuil », Le Devoir, vol. 8, no 116 (19 mai 1917) : 3.

    179. [S.A.], « L’abbé Groulx à Vaudreuil », Le Devoir, vol. 8, no 111 (12 mai 1917) : 9.

    180. [S.A.], « M. l’abbé Groulx et nos troubles. Au cours d’une conférence donnée à Vaudreuil, le conférencier refait l’histoire de notre persécution et dénoncent [sic] ceux qui parlent de l’inopportunité de notre lutte », Le Droit, vol. 5, no 47 (22 mai 1917) : 6 ; [S.A.], « Aider les persé­cutés. C’est notre premier devoir, dit M. l’abbé Groulx, dans une conférence sur la question onta­rienne. – Méfions-nous des conseils de modération et n’attendons plus », Le Devoir, Montréal, vol. 8, no 117 (21 mai 1917) : 5. – Groulx fait servir à son propos le célèbre mot d’esprit d’Alphonse Karr (1808-1890) : « Abolissons la peine de mort, mais que messieurs les assassins commencent. » 

    181. La revue l’Action française, dont Groulx est le principal animateur, « renseigne les uns sur les autres les groupes français d’Amérique et ne traite que de questions qui les intéressent » (Pour l’Action française : 3e de couverture).

    182. La vulgarisation historique chez Groulx au cours de ces années développe la thèse que la défaite de 1759 n’est pas le signe d’une destinée de peuple conquis : le legs des ancêtres avant la Conquête et les luttes nationales de 1760 à 1867 prouvent que les vaincus disposent en eux de toutes les ressources de l’affirmation nationale et de la liberté collective. La volonté de s’extirper de la léthargie nationale post-1867 permettra à la nation canadienne-française de ressaisir son destin. À cet égard, les leçons universitaires sont loin d’épuiser l’enseignement de Groulx, qui, par exemple, sous l’égide de l’une ou l’autre section de la Société Saint-Jean-Baptiste, passe de l’amphithéâtre à la salle paroissiale pour moduler de toutes les façons son message de fierté, de sursaut national et de reconquête ([S.A.], « Sommes-nous canadiens-français ? Conférence de M. l’abbé Groulx, à la salle Ste-Brigide [18 avril 1918] », Le Devoir, vol. 9, no 87 (13 avril 1918) : 11. 

    183. Pour l’Action française : 5.

    184. Pour l’Action française : 20. Cette formule apparemment anodine fera son effet. Voir par exemple Michelle Le Normand [Marie-Antoinette Tardif], « En marge d’une causerie », Le Devoir, vol. 9, no 92 (19 avril 1918) : 5.

    185. Pour l’Action française : 12.

    186. Pour l’Action française : 13.

    187. Pour l’Action française : 16.

    188. L’expression est de Louis-Adolphe Pâquet en 1920 ; elle sera reprise par Groulx en 1921. Voir lettres nos 1585, n. 15, et 1587, n. 18. 

    189. Pour l’Action française : 18.

    190. Pour l’Action française : 23.

    191. Pour l’Action française : 1-2.

    192. Pour l’Action française : 4. 

    193. Pour l’Action française : 2.

    194. Pour l’Action française : 15.

    195. Pour l’Action française : 10.

    196. Pour l’Action française : 10.

    197. Pour l’Action française : 3.

    198. Pour l’Action française : 4.

    199. Pour l’Action française : 23.

    200. Pour l’Action française : 15.

    201. « Hélas ! il se trouve que nous cessons d’avoir un programme de vie nationale, tout juste à partir de 1867 » (Lionel Groulx, « Nos forces nationales : Notre histoire », L’Action française, vol. 2, no 8 (août 1918) : 338-339). 

    202. Lionel Groulx, « Nos forces nationales : Notre histoire » : 339. 

    203. Pour l’Action française : 16.

    204. Pour l’Action française : 16.

    205. Pour l’Action française : 19.

    206. Pour l’Action française : 10.

    207. Pour l’Action française : 12.

    208. Pour l’Action française : 18.

    209. Pour l’Action française : 18. 

    210. Non publié, ce cours sur le Soulèvement de 1837-1838 est conservé sous la cote FLG 502/P1, 5 leçons, 30-34-32-41-35 f., [172 f. au total, mais certains feuillets sont perdus]. Groulx souhaitait d’abord approfondir ses recherches sur Papineau et réunir la correspondance de ce dernier avant de tenter une publication. Sur le contexte, sur ces conférences et leurs dérivés, sur Papineau et sa correspondance, voir les lettres 1504, 1506, 1507, 1548, 1551 et 1556.

    211. FLG 502/P1, v : 34.

    212. FLG 502/P1, ii : 34.

    213. FLG 502/P1, iii : 32. 

    214. FLG 502/P1, iv : 41. La première partie de cette conférence a été publiée : Lionel Groulx, « Soulèvement de 1837-1838. Les responsabilités de l’Angleterre », Revue canadienne, nouv. série, vol. 19, no 5 (mai 1917) : 321-335. Dans une allusion à l’impérialisme britannique et à l’unicultu­ralisme canadien-anglais de l’époque de la Grande Guerre, Groulx martèle : « La politique et l’histoire sont heureusement deux choses, et la vérité n’est aux ordres de personne » (335).

    215. FLG 502/P1, v : 1 et 33.

    216. FLG 502/P1, v : 35.

    217. FLG 502/P1, v : 1.

    218. Fantasio [Éva Circé], « La conférence de l’abbé Groulx. Des patriotes de 37 à Dollard et ses compagnons. De Mgr Lartigue à Pierre Cauchon », Le Pays, vol. 7, no 51 (23 décembre 1916) : 1.

    219. Cyprien [Pierre Voyer], « Le maquillage de 37-38 », Le Pays, vol. 7, no 51 (23 décembre 1916) : 2. Il n’a pas assisté aux conférences de Groulx. Il le juge d’après l’extrait paru dans [Lionel Groulx], « La prise d’armes de 37-38 », Le Devoir, vol. 7, no 294 (16 décembre 1916) : 6. 

    220. Lionel Groulx, « Louis-Joseph Papineau. L’homme politique », L’Action française, vol. 6, no 4 (octobre 1921) : 589-608, voir 607-608. Article écrit à l’occasion du 50e anniversaire de la mort du « chef du parti national » (589), du « grand homme » (594), du « libérateur » (595), de celui qui a exercé une « longue magistrature morale » parce qu’il personnifiait « les aspirations profondes et universelles d’un peuple » (596), parce qu’il incarnait « la conscience de sa nationalité », qu’il était « la voix de l’irrédentisme français » (596). « Pour notre part, écrit Groulx, nous croyons que l’histoire prochaine, plus calme, mieux informée sur les événements de 37-38, aura pour les hommes de cette génération, des indulgences insoupçonnées » (598).

    221. Lionel Groulx, La Confédération canadienne. Ses origines, Montréal, Imprimé au Devoir, 1918, 264 p. 

    222. La Confédération canadienne : 245.

    223. Cf. la citation référencée à la note 274.

    224. La Confédération canadienne : 243-244.  

    225. La Confédération canadienne : 244-245.

    226. La Confédération canadienne : 244.  

    227. [Lionel Groulx], « Les conférences. Les origines de la Confédération. – Les trois confé­rences : Charlottetown, Québec, Londres. – M. l’abbé Groulx poursuit son cours à Laval », Le Devoir, Montréal, vol. 8, no 276 (24 novembre 1917) : 2. L’alternative pacte d’honneur ou piège d’infamie est empruntée à un des champions de la cause franco-ontarienne, le sénateur Philippe Landry (discours du 21 décembre 1914), et elle a été reprise, le 28 janvier 1915, par Henri Bourassa dans une conférence retentissante, que Groulx, lecteur fidèle et attentif du Devoir, a certainement méditée (Henri Bourassa, « La renaissance des petites nationalités. Conférence de M. Henri Bourassa à l’Université Laval hier soir », Le Devoir, Montréal, vol. 6, no 22 (28 janvier 1915) : 3-4). Bourassa y montre l’avantage pour la paix et la stabilité du monde de la renaissance des petites nations, dont les pays balkaniques, la Pologne, l’Irlande et l’Alsace-Lorraine ; il repousse la fausse alternative entre la barbarie allemande et la civilisation anglo-française, entre l’impérialisme germanique et l’impérialisme britannique. De la lutte des Franco-Ontariens, il affirme que « c’est la lutte dont le couronnement inévitable décidera si le Canada doit rester une Confédération et s’il doit rester pays britannique en attendant qu’il devienne une nation canadienne ». Il répète que son option est toujours une fédération canadienne indépendante, respectueuse des provinces et des minorités. Son argumentation se clôt ainsi : « Car la garantie essentielle du maintien de la Confédération canadienne c’est l’exercice par la province de Québec de son devoir de gardienne de la constitution et de protectrice-née de tous les groupes français du Canada. »

    228. La Confédération canadienne : 90.

    229. Paul [Bruchési] à [Émile] Chartier, 5 mars 1918, Archives de l’Université de Montréal, Fonds du département d’histoire, E16/D1.2.58. Voir annexe xii.

    230. Voir n. 144.  

    231. « Nos forces nationales : Notre histoire » : 339-340. 

    232. [S.A.], compte rendu de La Confédération canadienne, Review of Historical Publications relating to Canada, vol. 22 (1919, publications of the years 1917 and 1918) : 61.

    233. La Confédération canadienne : 239-240.

    234. Étienne Anthony [Ernest Schenck], « La Confédération », Le Nationaliste, vol. 15, no 14 (19 mai 1918) : 1-2.

    235. Henri d’Arles, « Bibliographie. La Puissance du Canada », L’Action française, vol. 3, no 1 (janvier 1919) : 39.  

    236. J.-A. L. [Joseph-Arthur D’Amours], « “La Confédération canadienne” » : 269-270. L’aphorisme latin signifie : ce qui est reçu l’est selon le mode de réception du récepteur ; tel récep­teur, telle réception. Selon Henri d’Arles, l’auteur de ce compte rendu est l’abbé Joseph-Arthur D’Amours : « Je me permets de trouver que ni le Parler Français (Roy) ni, plus récemment, la Nouvelle-France (D’Amours) n’en ont fait ressortir tout le mérite si grand. Votre position si tranchée sur les événements actuels n’est pas d’accord avec les sentiments impérialistes que l’on professe à l’école de Québec, à l’Événement, et même à l’Action catholique. Et je crois que là, et non pas ce qu’il y a dans votre ouvrage, est la raison des réserves que l’on a formulées au sujet de votre Confédération ». (H. d’Arles à Groulx, 20 juillet 1918). Gabriel Perras abonde dans le même sens : « […] je n’aurais jamais accepté pareille tâche [écrire un compte rendu de la Confédération canadienne] pour un autre que l’ancien Professeur et “père de mon âme”. Je ne regrette plus mon acte de piété filiale, depuis que vous m’avez écrit des choses si encourageantes et surtout depuis le jour où la Nouvelle-France m’est tombée sous la main. Il y a vraiment bon­heur et presque volupté à prendre la contre-partie [sic] d’un tel crétin. Mais si ce qu’on dit ici est vrai que ce J.A. L. n’est pas autre que le fatidique et légendaire Abbé Damours [sic], ça n’a pas plus d’importance que vous pensez et ça mourra avec l’organe reconnu des “bleus étouffés” » (Gabriel Perras à Groulx, 30 juillet-5 août 1918).

    237. Groulx n’était pas lié avec Bégin comme il l’était avec le beau-frère de ce dernier, Omer Héroux, même si la Croix avait inséré neuf textes de Groulx en 1903, 1904, 1906 et 1908. L’intérêt de Groulx pour la Croix dans les débuts de l’ACJC tient sans doute au fait qu’elle a été l’organe officieux de ce mouvement ([S.A.], « Après quinze ans », Le Semeur, vol. 15, no 11 (juin 1919) : 230- 233 ; no 12 (juillet 1919) : 243-244, voir 243). La publication de l’Action sociale de Québec, fondée en 1907, et du Devoir de Montréal, lancé en 1910, a peut-être éloigné Groulx de la Croix, d’autant que ce dernier s’est mis à publier dans les revues, comme le Semeur, la Revue canadienne et la Nouvelle-France. Cela n’empêche pas Bégin de reproduire des textes de Groulx : tels des extraits de la Confédération canadienne. Ses origines ([S.A.], « Le premier compromis », Le Bas-Canada, Montréal, vol. 1, no 2 (15 mars 1919) : 1 ; Jean Rivard [Joseph Bégin (?)], « Enfant illégitime », Le Bas-Canada, vol. 1, no 3 (29 mars 1919) : 1).  

    238. Cité dans Robert Rumilly, Histoire de la Province de Québec, t. 22, La Conscription, Montréal, Montréal Éditions, [s.d.] : 212.

    239. Robert Rumilly, Histoire de la Province de Québec, t. 22 : 212-213 ; t. 23, L’Armistice, Montréal, Montréal Éditions, [s.d.] : 16-21. Le 21 décembre, le conseiller Eugène Dussault présente une résolution au conseil municipal de Québec demandant au parlement québécois d’« étudier la position faite à la minorité canadienne-française et de bien considérer si la solution de ce problème, à défaut de toute autre, ne serait pas la formation d’une nouvelle confédération entre la province de Québec et les provinces maritimes » (Joseph Bégin, « Le Bas-Canada autonome », L’Idéal catholique, Montréal, vol. 2, no 2 (décembre 1917) : 1).

    240. [S.A. (Joseph Bégin)], « Le “Bas-Canada” », L’Idéal catholique, vol. 3, no 4 (février 1919) : 1.

    241. Joseph Bégin, « Ce qu’il faut faire pour notre patrie », Le Bas-Canada, vol. 1, no 1 (8 mars 1919) : 1.

    242. Joseph Bégin, « La fin de la Confédération. Le Bas-Canada autonome », L’Idéal catho­lique, vol. 1, no 5 (mars 1917) : 1 : « La constitution de 1867 a été plus qu’un piège odieux […] elle a été la guillotine qui a servi […] à ôter la vie à notre langue et à notre foi, et par là à nous assimiler inévitablement. » Sur la publicité donnée à ce projet par l’agence Associated Press, voir Joseph Bégin, « À l’assaut de la Confédération ! », L’Idéal catholique, vol. 1, no 6 (mai 1917) : 1. Voir aussi Joseph Bégin, « Jeunes gens, levez-vous ! », L’Idéal catholique, vol. 1, no 11 (octobre 1917) : 1. La Confédération y est présentée comme « la pieuvre dont les Anglo-Saxons se sont servis pour nous étreindre et nous faire mourir insensiblement. » En avril 1918, il stigmatisera la Confédération « qui nous rend les esclaves d’une majorité dont les aspirations et les intérêts sont diamétrale­ment opposés aux nôtres » (Joseph Bégin, « Aux jeunes qui partent », L’Idéal catholique, vol. 2, no 6 (avril 1918) : 1).  

    243. [S.A. (Joseph Bégin)], « La sécession du Canada », La Croix, Montréal, vol. 15, no 9 (7 juillet 1917) : 1.

    244. Joseph Bégin, « Sus à la Confédération ! Un Bas-Canada autonome », La Croix, vol. 15, no 6 (9 juin 1917) : 1. En 1919, il ajoutera : « peut-être le Nouvel-Ontario où les nôtres sont nombreux, et de la 45e aux glaces du Nord » (Joseph Bégin, « Ce qu’il faut faire pour notre patrie » : 1).

    245. Joseph Bégin, « Le rêve de Champlain », L’Idéal catholique, vol. 1, no 7 (juin 1917) : 1. Au printemps 1918, le journaliste s’adresse aux jeunes conscrits pour les inviter à la bravoure : « Votre vie, si Dieu vous la demande, tombera comme une rosée bienfaisante sur le sol de vos pères […] » Quant aux survivants, ils deviendront « les âmes dirigeantes de notre peuple […] Alors, le temps sera venu de briser définitivement cette Confédération ». Un court paragraphe résume son opinion sur la Grande Guerre, sorte de guerre civile européenne, la participation et la conscription : « Une loi civile inexorable vous arrache de l’étreinte de votre patrie et de vos mères et vous oblige à aller donner votre vie pour une cause à laquelle vous êtes étrangers et à alimenter la boucherie où l’Europe se suicide » (Joseph Bégin, « Aux jeunes qui partent » : 1 ; les italiques sont de Bégin).

    246. Joseph Bégin, « Le Bas-Canada autonome », L’Idéal catholique, vol. 3, no 2 (décembre 1918) : 1-2.

    247. Joseph Bégin, « Tuons la pieuvre de la Confédération », La Croix, vol. 15, no 7 (16 juin 1917) : 1 ; Joseph Bégin, « À bas la Confédération ! », La Croix, vol. 15, no 8 (30 juin 1917) : 1.  

    248. Joseph Bégin, « La prison pour le journaliste libre et honnête », La Croix, vol. 15, no 10 (14 juillet 1917) : 1.

    249. Joseph Bégin, « Vos défenseurs », La Croix, vol. 15, no 10 (14 juillet 1917) : 1.

    250. Joseph Bégin, « Quand et comment finira la guerre ? », La Croix, vol. 15, no 17bis (8 septembre 1917) : 1 ; Joseph Bégin, « Le sang et l’or dans la guerre », La Croix, vol. 16, no 21 (21 septembre 1918) : 1 ; [S.A. (Joseph Bégin)], « La justice et la paix », L’Idéal catholique, vol. 2, no 11 (octobre 1918) : 1.

    251. [S.A. (Joseph Bégin)], « La “Croix” », L’Idéal catholique, vol. 2, no 11 (octobre 1918) : 1.

    252. Joseph Bégin, « La “Croix” », L’Idéal catholique, vol. 3, no 2 (décembre 1918) : 2.

    253. La guerre est un châtiment, que le Canada a mérité ; la loi de conscription est un « ukase antipatriotique ». Joseph Bégin, « Le châtiment. Les fautes des grands », La Croix, vol. 15, no 18 (15 septembre 1917) : 1.

    254. L’immeuble de la Croix a été cadenassé et des scellés y ont été apposés. Joseph Bégin, « La résurrection de la “Croix” », La Croix, vol. 17, no 1 (26 avril 1919) : 1 ; Joseph Bégin, « Vive la “Croix” ! », La Croix, vol. 17, no 1 (26 avril 1919) : 1 ; L’Administration, « À nos lecteurs », La Croix, vol. 17, no 1 (26 avril 1919) : 1 ; [S.A. (Joseph Bégin)], « La “Croix” de Montréal », L’Idéal catholique, vol. 3, no 5 (mars 1919) : 3.

    255. Joseph Bégin, « La séparation ou l’annexion », Le Bas-Canada, vol. 1, no 4 (19 avril 1919) : 1.

    256. Joseph Bégin, « Faites votre part[,] nous ferons la n[ô]tre », Le Bas-Canada, vol. 1, no 4 (19 avril 1919) : 1.

    257. Joseph Bégin, « Aux armes, citoyens ! », L’Idéal catholique, vol. 4, no 11 (septembre 1920) : 1 ; les italiques sont de Bégin.  

    258. Sur Gascon, voir Charles-Philippe Courtois, « Le républicanisme au Québec au début du xxe siècle : les cas de figure de Wilfrid Gascon, Olivar Asselin et Ève [sic] Circé-Côté », Bulletin d’histoire politique, vol. 17, no 3 (printemps-été 2009) : 93-119.

    259. André Beaulieu et Jean Hamelin, avec la collaboration de Jocelyn Saint-Pierre et de Jean Boucher, La Presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l’Université Laval,1979, 4 : 40.

    260. [S.A. (Joseph Bégin)], « L’autonomie de Québec », Le Bas-Canada, vol. 1, no 2 (15 mars 1919) : 4. Le texte reproduit est attribué à W.-G. Francoeur, d’Ottawa, pseudonyme de W. Gascon.

    261. Wilfrid Gascon, « La bonne entente par le “self determination” », La Revue moderne, vol. 1, no 6 (15 avril 1920) : 15. Sous le pseudonyme W.G. Francoeur, Gascon a publié d’autres textes sur l’indépendance du Québec. Voir aussi Wilfrid Gascon, « L’état d’adjunct convient-il au Canada français [ ?] », La Revue moderne, vol. 1, no 10 (15 août 1920) : 19. – Sur la Revue moderne, sur son opposition au Nationaliste et au bourassisme, sur la contribution d’Arthur Beauchesne à ces débats, voir Jean-Christian Pleau, « La Revue moderne et le nationalisme, 1919-1920 », Mens, vol. 6, no 2 (printemps 2006) : 205-237.

    262. Voir Modeste Leblanc, « Notre opinion », Le Pays, vol. 10, no 20 (17 mai 1919) : 1. Arsène Bessette prenait pour pseudonymes les noms de personnages de son unique roman, le Débutant (1914) ; pour cette raison, on peut lui attribuer cet article. Autre critique : Le Père Pratt, « Tribune libre », La Revue moderne, vol. 1, no 7 (15 mai 1920) : 12-13.

    263. Arthur Beauchesne, « Dissensions et rapprochement », La Revue moderne, vol. 1, no 2 (15 décembre 1919) : 17-18.

    264. Arthur Beauchesne, « C’est assez d’anglophobie », La Revue moderne, vol. 1, no 4 (15 février 1920) : 18-19.  

    265. Arthur Beauchesne, « Pourquoi l’indépendance ? », La Revue moderne, vol. 1, no 8 (15 juin 1920) : 15-16.

    266. Ayant signé un texte où il invitait à la retenue, à la discrétion, à la diplomatie, et où il tenait Bourassa responsable, en partie, de l’antipathie des Canadiens anglais envers les Canadiens français (Arthur Beauchesne, « C’est assez d’anglophobie » : 18-19), Beauchesne s’attire une réplique indignée d’un jeune, probablement Jean Bruchési, frère d’Émile. Tournant contre Beauchesne une citation du cardinal Manning – « dans tous les camps, le noyau des forts c’est le groupe des endoctrinés, des croyants, tranchons le mot, des fanatiques » – le critique lance comme un défi : « Nous avons eu et nous gardons ce groupe de forts, de fanatiques » (Jean Deslys, « Un peu moins de parti pris », La Revue moderne, vol. 1, no 6 (15 avril 1920) : 24). Alfred Boyer récusera sa prétention à parler au nom de la jeunesse (Alfred Boyer, « S’unir pour grandir », La Revue moderne, vol. 1, no 8 (15 juin 1920) : 16).

    267. Émile Bruchési, « Si la Confédération disparaissait… » (août 1920), L’Action française, vol. 4, no 9 (septembre 1920) : 396-409. L’enquête de 1922 est la plus importante lancée par l’Action française. Elle marque un sommet de la pensée politique québécoise et confirmera Groulx dans son magistère national. Bruchési y participera (Émile Bruchési, « Notre avenir politique : L’État français et l’Amérique latine », L’Action française, vol. 7, no 5 (mai 1922) : 258-274). Sans participer à l’enquête proprement dite, Gascon signera un article dans le numéro d’août 1922. Examinant les conséquences pour le Québec de la rupture par le Canada du lien impérial et de l’accession à l’indépendance de ce dernier, il conclut : « La rupture du lien britannique ayant, en droit, rendu à notre race, à la Nouvelle-France sa liberté d’action, à quel parti se décidera-t-elle ? // À mon avis, elle devra chercher son salut dans une séparation politique, à l’amiable, avec l’Ouest cosmopolite et l’Ulster ontarien, préparée par une entente cordiale avec l’élément irlandais et les populations plus homogènes de l’Est maritime » (Wilfrid Gascon, « Vers l’indépendance du Canada », L’Action française, vol. 8, no 2 (août 1922) : 100-116). Les douze textes de l’enquête et l’essai de Gascon seront réunis en volume (Collectif, Notre avenir politique. Enquête de l’Action française, 1922, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1923, 269 p.).

    268. Émile Bruchési, « Si la Confédération disparaissait… » : 400. Bruchési est sensible aux obstacles économiques et financiers. L’Ontario protectionniste voudrait-il s’unir à l’Ouest libre-échangiste ?  

    269. Voir n. 1. 

    270. Olivar Asselin à Lionel Groulx, 10 décembre 1919.

    271. La Naissance d’une race : 7.

    272. « Que les historiens accomplissent leur devoir et un enseignement de vérité et d’action descendra vers le peuple » (« Nos forces nationales : Notre histoire » : 348). « Mais un dessein apologétique ne peut qu’imposer à un enseignement un caractère plus rigoureusement scienti­fique. Il est des causes qui ne souffrent point d’être servies avec maladresse, encore moins d’être déshonorées par l’improbité » (350).

    273. « Nos forces nationales : Notre histoire » : 347, 350. – On remarquera que Groulx reprend jusqu’à un certain point le programme d’apologétique nationale de Rameau de Saint-Père (351).

    274. « Nos forces nationales : Notre histoire » : 347.

    275. « Nos forces nationales : Notre histoire » : 351.

    276. Lettre 1585.  

    277. « Nos forces nationales : Notre histoire » : 350. 

    278. La Naissance d’une race : 7-8. – L’espace manque pour dégager l’originalité de cette étude par rapport à la production historienne précédente et contemporaine. On peut y discerner une influence leplaysienne. Certains contemporains se sentaient un peu déroutés par cette oeuvre et avaient du mal à la classer. Adélard Dugré en propose une définition : « Ce n’est pas une histoire de nos origines, ce n’est pas tout à fait une apologétique nationale ; c’est l’analyse des facteurs qui ont contribué, dès le début, à faire des Canadiens français le petit peuple bien caractérisé qu’ils formaient dès 1760 » (A[délard] D[ugré], « La Naissance d’une race », L’Action française, vol. 3, no 6 (juin 1919) : 276). Voir lettres 1549, 1563 et 1573.  

    279. « Nos forces nationales : Notre histoire » : 344. 

    280. Léo-Paul Desrosiers à Groulx, 21 juillet 1919. – Il convient d’interpréter d’une certaine façon la rupture des liens avec la France car la querelle régionaliste fournira à Groulx plusieurs occasions de proclamer la nécessité de la communion culturelle avec la France, classique et contemporaine, catholique surtout (voir lettres 1571, 1572 et 1585).

    281. Léo-Paul Desrosiers, « La Naissance d’une race », L’Action française, vol. 3, no 8 (août 1919) : 372-374, voir 374. L’italique est de nous. – Desrosiers a bien saisi la signification de race dans ce livre de Groulx car il établit une équivalence entre naissance d’une race et « formation d’une nationalité » (372), ce dernier terme pris dans son acception ancienne, non pas juridique, mais ethnoculturelle, d’ailleurs sans préjudice d’une possible traduction politique.

    282. Léo-Paul Desrosiers, « La Naissance d’une race » : 374.

    283. Lionel Groulx, Lendemains de conquête. Cours d’histoire du Canada à l’Université de Montréal, 1919-1920, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1920, 235 p. Dans cette étude, Gustave Lanctot voit surtout les erreurs et les faiblesses, qu’il impute à « un patriotisme outrancier […] En deux mots, c’est à base de partialité, un ouvrage captivant de vulgarisation historique, mais ce n’est pas de l’histoire » (Gustave Lanctot, « Lendemains de conquête », La Revue moderne, vol. 2, no 2 (15 décembre 1920) : 18-21).

    284. Lendemains de conquête : 8.

    285. Lendemains de conquête : 103, 133, 137.

    286. Lendemains de conquête : 235.

    287. Lendemains de conquête : 96.  

    288. Lendemains de conquête : 9.

    289. Lendemains de conquête : 183.

    290. Lendemains de conquête : 235.

    291. Lionel Groulx, Vers l’émancipation (Première période). Cours d’histoire du Canada à l’Université de Montréal, 1920-21, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1921, 308 p. : voir 9-118 pour les deux premières leçons.

    292. Vers l’émancipation : 9.

    293. Vers l’émancipation : 7-8.

    294. Vers l’émancipation : 7-8.  

    295. Vers l’émancipation : 67.

    296. Vers l’émancipation : 67-68.

    297. Vers l’émancipation : 108.  

    298. Lettre 1542. 

    299. Si Dollard revenait… : 7.

    300. Méditation patriotique : 12.

    301. Méditation patriotique : 9.

    302. Méditation patriotique : 10.

    303. « Le projet de cette petite étude nous est venu lors d’un voyage à Boston », explique Groulx (Chez nos ancêtres : 7). La honte que ressentaient certains Franco-Américains face au Québec, leur désir de se rattacher directement à la France en reniant l’héritage canadien-français consternent Groulx, qui craint la généralisation de cette attitude chez les Franco-Américains et les autres groupes canadiens-français. Il veut donc prouver qu’en Nouvelle-France « le type français n’a ni déchu ni dérogé » (Chez nos ancêtres : 8).

    304. Lionel Groulx, Les Rapaillages (Vieilles choses, vieilles gens), Montréal, Imprimé au « Devoir », 1916, 159 p.  

    305. Olivar Asselin, « Errata », La Revue moderne, vol. 1, no 6 (15 avril 1920) : 22.

    306. Narcisse Furois à Lionel Groulx, 11 décembre 1916, Spicilège 1916, P1/D,26.69.

    307. Voir n. 54. Le docteur de Lotbinière-Harwood, doyen de la faculté de médecine de l’université Laval de Montréal, appartient à la famille seigneuriale de Vaudreuil.

    308. Lettre 1584.

    309. Lettre 1542.

    310. Voir par exemple CLG 1 : lettres 2*, 12, 22, 23*, 25, 28*, 37, etc. ; dans le présent tome, annexes 1-7, lettres à Alfred Langlois (1898-1901).

    311. L’amitié avec Lebon ne finira qu’avec la mort même si le patriotisme de ce dernier, incontestable, n’a pas l’incandescence de celui de Groulx (voir lettre 1549).  

    312. Les deux hommes entretiennent des rapports cordiaux depuis 1909-1910, mais c’est à l’époque de la Grande Guerre qu’ils nouent une véritable amitié. 

    313. Giselle Huot, « Une correspondance de trois quarts de siècle », CLG 1 : xliii-xliv.

    314. Marie-Claire Daveluy, « Jeanne Mance et la fondation de Montréal », L’Action française, vol. 3, no 6, (juin 1919) : 260-264.

    315. Joyberte Soulanges [Ernestine Pineault], « Blanche d’Haberville », L’Action française, vol. 4, no 3 (mars 1920) : 121-123 ; « À Lourdes de Rigaud », no 10 (octobre 1920) : 448-451.

    316. Joyberte Soulanges [Ernestine Pineault], « Le pèlerinage de Jacques », L’Action française, vol. 3, no 11 (novembre 1919) : 509-513. Joyberte Soulange [sic] [Ernestine Pineault], Dollard. L’épopée de 1660 racontée à la jeunesse, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1921, 102 p.  

    317. Lettres 1489 et 1493. 

    318. Mes mémoires, 3 : 363.  

     

    Date de création : 2013-11-20 | Date de modification : 2013-11-21
    Informations
    L'auteur

    Pierre Trépanier
    Professeur honoraire au Département d'histoire de l'Université de Montréal. Spécialiste éminent de l'histoire intellectuelle du Québec, et en particulier de l'histoire des diverses famille de la droite. 
    Extrait
    Dans l’atmosphère survoltée de la Grande Guerre et de la crise scolaire franco-ontarienne, dans l’anticipation nerveuse de la conscription, et compte tenu de la frilosité des autorités ecclésiastiques à l’égard de tout ce qui touche la rébellion, choisir pour sujet des conférences universitaires de 1916-1917 le Soulèvement de 1837-1838 tient de la témérité car le conférencier donne dans le révisionnisme hardi, stigmatisant les despotismes et la répression, entreprenant la réhabilitation de Papineau et des patriotes, comme l’année suivante il s’appliquera au déboulonnement des Pères de la Confédération.  
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