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    Dossier: Groulx Lionel

    Lionel Groulx, conférencier traditionaliste et nationaliste (1915-1920) - 1ère partie

    Pierre Trépanier

    Au Collège de Valleyfield, Lionel Groulx avait introduit l’enseignement de l’histoire nationale et, faute de livre adéquat, avait écrit un manuel pour ses élèves. Aux prises avec des difficultés sans nombre avec son évêque et quelques prêtres du lieu concernant les méthodes d’éducation, Lionel Groulx demande à quitter le diocèse de Valleyfield. C’est Mgr Paul Bruchési, l’archevêque de Montréal, également chancelier de l’Université Laval de Montréal, qui l’accueille dans son archidiocèse et le destine à l’enseignement de l’histoire. Dans ses grandes conférences d’histoire à l’université et dans ses causeries répétées de ville en ville, surtout au Québec et en Ontario, Lionel Groulx expose, devant des auditoires nombreux et fervents, ses thèses traditionalistes et nationalistes. Par ses livres, ses brochures et ses articles, en particulier dans l’Action française dont il est d’abord le directeur de fait (1918) puis le directeur officiel (septembre 1920), il assure leur rayonnement, d’ailleurs accru par l’écho qu’elles trouvent dans les journaux à grand tirage et plus encore dans la presse indépendante, tels le Devoir, l’Action catholique ou le Droit, et dans la presse régionale. Ainsi se précise et se répand le groulxisme, un traditionalisme nationaliste, doctrine à la fois critique et pratique. Cette étude approfondie du professeur Pierre Trépanier introduit le lecteur à cette période intense que furent les années 1915 à 1920 dans la vie de Groulx.  

     
    Déracinés par le colonialisme politique et moral, dédoublés par le dualisme d’un pays fédératif,
    nous avons besoin qu’on nous rende, plus que toute chose, le sentiment de notre personnalité.
    Lionel Groulx, 19191.
     
    Il faut de la vérité, il faut de la lumière
    pour déterminer de l’action.
    Lionel Groulx, 19182.

     

    Aucune tyrannie au monde, pas même l’anglo-saxonne, ne saurait venir à bout
    d’une race catholique et française qui, avec une stra­tégie intelligente, userait de toutes ses forces.
    Lionel Groulx, 19173.

     

    De 1915 à 1920, Lionel Groulx occupe la chaire d’histoire du Canada à la Faculté des arts de l’université Laval de Montréal sans qu’on puisse dire qu’il est à proprement parler professeur d’université. En effet, s’il donne des confé­rences, il n’assure aucun enseignement menant à un diplôme ; il n’a ni élèves, ni programme ; les auditeurs de ses leçons ne sont évidemment pas soumis à des examens4. Telle était l’indigence de l’enseignement universitaire de langue française à Montréal à l’époque de la Grande Guerre que la nomination de Groulx fut saluée comme un progrès et une espérance. L’indépendance de la succursale montréalaise de l’université Laval, consacrée par la nomination du premier recteur de l’Université de Montréal, Mgr Georges Gauthier, le 19 juin 1920, et la création de la Faculté des lettres, en septembre de la même année, marquent une étape. Groulx aura enfin une classe et non plus seulement un public. On appelait cet enseignement cours fermés par opposition aux confé­rences, dites cours publics. La faculté offrira deux licences ès lettres : lettres-grammaire et histoire-géographie5. Encore Groulx n’est-il qu’à temps partiel. Il ne deviendra professeur à temps plein qu’en 1927 ; à la faculté des lettres, il sera d’ailleurs le premier à recevoir ce statut. C’est dire que pendant toutes ces années sa situation financière aura été précaire. Voilà pourquoi, de 1915 à 1920, il enseignait l’histoire du commerce, l’histoire générale et l’histoire du Canada à l’école des Hautes Études commerciales, à raison de cinq dollars la leçon pour l’histoire du commerce et de trois dollars, pour l’histoire générale et canadienne. En 1915-1916, ses conférences universitaires lui rapportaient dix dollars chacune, soit au total cinquante dollars. La rémunération double en 1916-19176. À partir de 1920, l’université lui versera annuellement 300, puis 600 dollars7. Il devra attendre 1927 pour toucher enfin un traitement un peu décent, soit 2 400 dollars par année.

    D’une certaine façon, il est heureux pour Groulx que l’enseignement uni­versitaire de l’histoire du Canada n’ait été organisé qu’en 1920. À compter de 1915, il a pu parfaire en autodidacte sa formation d’historien. Si le cours clas­sique à Sainte-Thérèse avait enrichi d’une culture générale enviable cet élève appliqué et liseur et si ses études en théologie et en philosophie thomistes à Montréal et à Rome l’avaient formé à la rigueur intellectuelle et avaient contribué à étayer l’esprit de synthèse qui caractérise tant son oeuvre d’his­torien, il n’en reste pas moins qu’il ne détenait aucun diplôme en histoire. À l’université de Fribourg, quelques cours d’été et, en 1908-1909, un séjour écourté par la maladie constituent sa seule formation supérieure en littérature surtout et, en suivant les leçons du médiéviste Pierre Mandonnet, en his­toire. L’histoire du Canada français, il l’avait apprise en rédigeant son cours à l’intention des élèves du collège de Valleyfield à partir de 1905, en faisant un peu de recherches aux archives fédérales et en publiant quelques articles8. Mais il avait déjà à son actif des lectures immenses, tout Garneau et à peu près tout ce qui avait paru sous forme de livre à propos de la Nouvelle-France et de l’histoire du Bas-Canada. C’est dans les bibliothèques et les archives, en compulsant sources imprimées et sources manuscrites, qu’il préparera ses grandes conférences universitaires sur l’histoire constitutionnelle du Canada français (1915-1916), sur les Troubles de 1837-1838 (1916-1917), sur la genèse de la Fédération canadienne (1917-1918), sur la Nouvelle-France (1918-1919) et sur les six premières années du régime britannique (1919-1920). À l’exception de celles du cycle sur les événements de 1837-1838, ces leçons donneront lieu à quatre publications, qui feront entrer l’historiographie québécoise dans une ère nouvelle, celle de l’histoire nationaliste critique : Nos luttes constitutionnelles (1915-1916), la Confédération canadienne. Ses origines (1918), la Naissance d’une race (1919) et Lendemains de conquête (1920). – Charles-Édouard Parrot sou­ligne avec perspicacité que les trois premiers ouvrages sont comme la biogra­phie de l’être collectif qu’est la nation : « la vigueur de l’adolescent » dans Nos luttes constitutionnelles, « la fermeté de l’homme mûr » dans la Confédération canadienne, « le retour au berceau privilégié » dans la Naissance d’une race9. – Ces neuf cents pages imprimées ainsi que les conférences inédites sur 1837 abordaient avec une audace critique des sujets jusque-là soit offerts à la véné­ration publique, telle l’oeuvre des Pères de la Confédération, soit proscrits, tels le soulèvement patriote contre l’autorité établie et les sanctions ecclésiastiques qui le réprimèrent, soit évoqués sans problématique, telle la Conquête, saisie chez Groulx dans le cadre d’une pensée de la décolonisation, soit mal dégagés de l’histoire événementielle et anecdotique, telle la formation de la nation canadienne-française. L’histoire narrative se faisait philosophique au sens du xixe siècle, c’est-à-dire préoccupée surtout de l’enchaînement des causes et des effets de même que de l’orientation et de la signification du devenir historique

    au point de vue du destin national et de la civilisation. En 1920, le professeur autodidacte d’histoire du Canada était devenu un historien professionnel. Sa réputation faisait de l’ombre à Thomas Chapais, son aîné de vingt ans et son rival de l’histoire universitaire depuis 191710. L’histoire nationaliste à la Groulx, qu’on n’appelait pas encore l’école de Montréal, affronterait l’histoire patriotique-loyaliste à la Chapais, éminent représentant de l’école de Québec. La jeunesse catholique patriote et militante irait d’instinct à la première11. Elle y trouverait réponse à ses besoins : identité forte solidement ancrée dans une tradition dépoussiérée ; liberté collective, émancipation politique et écono­mique ; goût de la lutte, du mouvement et de la réforme. Elle était prête à rece­voir une doctrine, le traditionalisme nationaliste renouvelé, bref à accueillir Lionel Groulx, le maître à penser de ce néotraditionalisme.

    1. Le conférencier 

    On en était encore à l’âge d’or de la conférence comme aliment intellectuel, spirituel, et comme divertissement culturel de qualité, au même titre que le théâtre classique ou la musique sérieuse. Comme le public adulte, la jeunesse se déplaçait volontiers, accourait même, quand l’orateur annoncé promettait de se mesurer aux questions qui divisent et qui fâchent, qui enfièvrent et qui exaltent. Elles se multipliaient pendant la Grande Guerre et l’après-guerre, où le nationalisme canadien-français, fouetté par la persécution et le mépris, humilié par l’oppression politique et économique, défié par l’industrialisation et l’exode rural, saisi par la conscience du colonialisme régentant toutes les dimensions de la vie individuelle et collective, était soulevé par un sursaut d’une âpreté qui, dépassant le bouillonnement des années 1900, celui de Bourassa et d’Asselin, rappelait les soulèvements de 1837 ou la crise rielliste de 1885. Le Semeur, organe de l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française, le notait en avril 1918 : « Nombreuses ont été les conférences données au public français de Montréal au cours de l’hiver et toutes ont été suivies par d’attentifs auditoires : c’est un indice des préoccupations intellectuelles de la présente génération12. »

    Conférencier, Groulx le sera sa vie durant. Mais, de 1915 à 1920, il l’est de façon particulière puisqu’il a quitté l’enseignement secondaire sans intégrer l’enseignement universitaire au sens propre. Ses conférences d’histoire à l’université et ses causeries patriotiques devant les publics les plus divers par la géographie, par l’âge, par le sexe13, par l’instruction et par la classe sociale, au Québec et en Ontario, devant des auditoires jeunes et adultes, cultivés et populaires, – étudiants, travailleurs, boutiquiers, commerçants, hommes d’affaires, hommes de profession, clergé –, lui bâtissent en peu de temps une grande notoriété. Si les désignations de professeur et d’historien l’identifient fréquemment au cours de ces années, celle de conférencier évoque le mieux son succès et le prestige qui commence à s’attacher à son nom. Par conséquent, au cours de ces années, soit de 1915 à 1920, il convient de qualifier Groulx de conférencier plutôt que de professeur d’université. La renommée confirme ce titre14. Pour beaucoup il est un conférencier en vogue, ce qui, dans son cas, ne signifie pas mondain : la parole est au service de la vérité et de la « charité intellectuelle », charité d’abord envers le prochain, c’est-à-dire la personne et la nation canadiennes-françaises15. Comme la revue, la conférence doit être une action, non pas un divertissement16. Groulx appliquerait volontiers à la parole publique ce qu’il dit de l’écriture : « Chez nous, écrire c’est vivre, se défendre et se prolonger17. » Il a d’ailleurs conscience de s’inscrire dans une lignée. Dans des conférences en 1915-1916, il développe la thèse que la littérature canadienne-française a été « essentiellement une littérature d’action18 », « d’action patrio­tique19 », et ses écrivains, des « militants de la pensée20 », dont l’obsession est le « souci national21 » et qui s’adonnent de préférence, « par la force majeure des circonstances[,] à la littérature de combat, aux deux genres les mieux faits pour agir et pour agir sur les volontés : l’éloquence et le journalisme22 ». En 1920, à l’occasion de la mort à Hull de son oncle Jean-Baptiste Pilon, l’avis de décès paru dans le Droit précise que « le service funèbre sera chanté par son neveu M. l’abbé Lionel Groulx grand conférencier de Montréal23 ». Dès 1915-1916, les journaux, en particulier le Devoir, le désigne fréquemment par la périphrase : le conférencier, et non pas seulement par l’expression : le professeur ou le jeune professeur24. En décembre 1919, le Progrès de l’Est, annonçant une conférence de Groulx à Sherbrooke, le présente comme un conférencier de Montréal qui « s’est spécialisé dans les choses du terroir et plus particulièrement dans l’his­toire de notre pays, professeur titulaire à l’Université de Montréal, auteur de la “Confédération canadienne” et des “Rapaillages”25 ».

    Sa réputation d’éducateur éminent acquise du temps du collège de Valleyfield et confirmée en 1912 par le succès d’Une croisade d’adolescents26, celle d’historien en train de s’imposer, celle de conteur apprécié et celle d’orateur recherché se confortent mutuellement. En 1920, à 42 ans, il s’impose comme un des chefs de file du monde intellectuel québécois ; directeur27 de la revue la plus engagée, la plus stimulante, la plus pleine d’idées, et qui mène la réflexion avec le plus de profondeur et de cohérence, il prendra bientôt figure de chef d’école et son magistère concurrencera celui d’Henri Bourassa. Animateur et théoricien d’une revue sérieuse et militante, il incarne l’intellectuel, pris dans le sens noble et exigeant du terme – « le volontaire du service intellectuel28 » –, dans un milieu et à une époque où cette fonction sociale éminente, indispensable n’était pas prise d’assaut. Il s’est attiré le respect, même d’adversaires comme le Pays, hebdomadaire libéral avancé et anticlérical. En avril-mai 1918, son élection à la Société Royale du Canada inspire à l’héritier du rougisme ce commentaire : « Nous avons appris avec plaisir que l’incident soulevé par l’élection de M. l’abbé Lionel Groulx à la Société Royale du Canada, n’avait pas eu de suite, grâce au bon sens et à l’esprit de tolérance des membres de la section anglaise de cette société littéraire et scientifique qui, après un moment de mauvaise humeur, ont compris qu’il s’agissait de considérer le talent et non les opinions exprimées par cet écrivain de réelle valeur29. »

    Comment rendre compte de l’emprise qu’exerce Groulx sur ses auditoires ? La pertinence du propos est à retenir parmi les explications. On y reviendra. Mais le succès tient aussi à l’orateur lui-même, qui n’est pas tribun comme Bourassa et dont la manière relève plutôt de la grande conférence ou de la causerie familière, selon les circonstances. En 1916, le portrait enthousiaste que brosse, en guise de publicité, un ami, le père Rodrigue Villeneuve, donne à voir les titres qui désignent le conférencier à l’estime de ses concitoyens : historien, écrivain, penseur, apôtre30. Il « est doué d’un rare talent déjà mûri ; son esprit est, d’instinct, chaud et rayonnant » ; « la dominante de ce jeune abbé [est] qu’il ne sait ni parler ni écrire froidement, pour le plaisir d’écrire et non pour le devoir d’entraîner. […] La croisade, l’enrôlement dans le bien, l’enthousiasme à élever aux regards de tous l’idéal du devoir et la fierté des droits, on peut se demander aussi si ce n’est pas là son trait saillant. Même quand il fait de l’histoire, et se défend d’autre chose que de narrer des faits, cela jaillit quand même parfois en de vifs bondissements, contenus et gouvernés. Voilà pourquoi chez lui le causeur sème les idées à pleines phrases, et charme irrésistiblement les âmes sincères. » On verra plus bas que sa conception de l’histoire compte pour beaucoup dans l’ascendant qu’il acquiert en quelques années. Et le portraitiste de conclure : « Sa culture philosophique, la noblesse de son idéal, son indépendance des passions politiques, son fier et franc parler en font chez nous l’un des maîtres de l’heure présente. » Neuf mois et demi plus tôt, un membre de l’ACJC, après avoir souligné « sa chaude éloquence », observe que le conférencier « est en passe de devenir un de ces maîtres de l’heure dont il disait lui-même qu’“il[s] seront en harmonie préétablie avec les pensées et les sentiments actuels de la jeune génération et qu’ils auront le pouvoir de secouer et d’émouvoir nos sensibilités canadiennes-françaises”31 ». Ainsi, un trimestre après l’installation de Groulx à Montréal, un adulte et un jeune, un religieux enseignant et un étudiant s’entendent sur l’évaluation qu’il convient de faire du conférencier et de ses conférences, tremplin de l’influence intellectuelle montante de ce dernier.

    Conférencier, non pas tribun, a-t-on dit. Mais le ton didactique n’est jamais maintenu tout uniment jusqu’à la péroraison, même dans les grandes conférences universitaires, et les causeries familières autorisent davantage de liberté. L’intelligence est bien servie par le fond et le plan. Ses conférences universitaires gardent la solidité et la perspicacité de ses articles d’histoire, dont la rédaction de la Revue canadienne faisait naguère l’éloge : « Nos lec­teurs ont pu constater avec quel art le professeur de Valleyfield sait mettre en lumière la donnée vitale d’un problème d’histoire, concentrer autour de ce point les divers éléments qui en forment la complexité et dégager de son exposé les conclusions auxquelles il conduit naturellement32. » Si c’est d’abord à la raison que s’adresse Groulx, toujours il sollicite le coeur, le siège de la volonté, là où l’idée se mue en conviction. La charité intellectuelle prépare l’action intellectuelle, sociale et politique. Il ne suffit pas de relever « l’élo­quence de notre distingué concitoyen33 », ou « un talent de parole qui dépasse de beaucoup l’ordinaire34 ». L’abbé Auclair a cette formule lapidaire : « un studieux et un ardent35 ». Ces deux notes ont conquis à Groulx « la faveur du public qui réfléchit ». Il aborde l’histoire nationale « en patriote et en homme de coeur. Aussi en parle-t-il et en écrit-il avec une pointe d’émotion qui touche profondément. » Des allusions au contexte de crise, appuyées sur un fond de patriotisme, et le choix des sujets de cours que d’instinct Groulx sait corres­pondre aux requêtes du public, de la nation même, pourrait-on dire, sont au nombre des facteurs de succès à retenir. Un étudiant affirme en 1919 : « Le domaine historique est si vaste qu’il touche à toutes les questions et fournit une ample matière d’étude, un sujet de profonde méditation. Personne, commer­çant, industriel, avocat ou médecin, n’a le droit de s’en désintéresser. // L’étude de notre histoire doit cesser d’être théorique et froide pour nous fournir des motifs d’action, des aperçus sur la mentalité de nos aïeux, une com-préhension plus raisonnée de ce que nous fûmes et de ce que nous sommes36. » La manière de Groulx, ses procédés n’échappent pas aux observateurs atten­tifs, tel le jésuite Édouard Lecompte : « Vers la fin cependant de chaque confé­rence, il sent le besoin de secouer les liens qui le retiennent et de s’élever à des considérations où l’on retrouve ses plus belles qualités d’écrivain et de penseur37. »

    Bref le courant passe38. Madelon, c’est-à-dire Lionel Deguire, apporte sa confirmation : « Mais aussi, n’aviez-vous remarqué, au cours des conférences historiques que M. l’abbé Groulx donna l’hiver dernier, ce souffle lyrique qui de temps à autre soulevait l’amas de documents ? […] une immense germi­nation se fait dans les intelligences, sous le coup des terribles crises que nous traversons39. » Divers témoins multiplient les notes semblables : « conférence émouvante », « auditoire empoigné40 » ; rien « d’aussi clair, d’aussi vrai, d’aussi fort et d’aussi convaincant41 » ; « chaleureuse élégance […] hautes pensées […] généreuse passion42 » ; « un travail opiniâtre aidé d’un grand talent43 » ; « des envolées d’orateur, des pages vraiment vibrantes, passionnantes, les plus lumineuses, les plus pures44 » ; « la méthode objective fléchit ici ou là sous l’abondance des vues personnelles, mais tous ces développements provoquent une active attention45 » ; « cet accent de vie, cette note passionnée, combinés avec une documentation très sûre, une absolue probité, un jugement ferme et impartial46 » ; « l’auditoire sent bien que le professeur n’aborde point ce cours comme une leçon d’algèbre ou de trigonométrie. C’est de la vie qu’il manie, de la vie qui fut celle de nos pères et qui peut être créatrice d’un généreux avenir47 » ; « l’une des plus intéressantes, l’une des plus émouvantes conférences qu’on ait depuis longtemps entendues à Montréal […] mais c’est moins le talent du conférencier que nous voudrions signaler que l’attitude des auditeurs. Une fois de plus, on a vu un vaste auditoire se passionner pour ces choses anciennes, pour cette résurrection de la vie canadienne d’autrefois48 » ; « pages inspirées qui valent tout un poème49 » ; « un discours d’une si belle tenue littéraire50 » ; « une vibrante conférence51 » ; « magnifique discours qui du commencement à la fin a été écouté avec un intérêt remarquable52 » ; « une parole formée aux disciplines européennes, mais passionnée pour les choses du pays53 » ; une manifestation de l’âme nationale qui « suffit à faire surgir du fond de nos êtres, vibrant et fort, l’amour de nous-mêmes, l’amour de la vie54 ». La Bonne Parole, organe de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, relève « plusieurs des remarquables qualités qui distinguent le Conférencier de Laval : une loyauté d’historien qui s’appuie aux textes les plus probants, une largeur d’esprit toute latine, une grande élégance de style, du pittoresque et un patriotisme latent, d’autant plus puissant qu’il ne veut pas s’étaler55 ». « Tous, écrit un jeune en 1918, ont entendu parler de ses succès comme conférencier, tant à Montréal qu’à Ottawa56. »

    L’extraordinaire retentissement de ses conférences prouve qu’elles répondent à un besoin et de la bonne façon. La même conférence, la même causerie peut être faite en plusieurs endroits, Montréal, Québec, Ottawa, Sherbrooke, Saint-Jean d’Iberville, Sorel, Sainte-Thérèse, Vaudreuil, Carillon, Trois-Rivières, Sainte-Anne-de-la-Pocatière, Chicoutimi, Rimouski, Mont- Laurier, Sturgeon Falls (Ontario), Boston. Elles peuvent atteindre annuel­lement la dizaine et même la quinzaine, sans compter la prédication. Alors pourquoi, en septembre 1916, Groulx se plaint-il de sa « vie de pauvre petit conférencier57 » ? C’est qu’il désigne ainsi son poste de chargé de cours à l’uni­versité, maigrement payé à la leçon comme on l’a vu, situation qui n’a du pro­fesseur d’université que le titre, sans les émoluments. Il n’en faut rien déduire concernant ses conférences à l’extérieur de l’université, ni sa valorisation de la parole publique comme charité intellectuelle et instrument doctrinal, ou encore comme moyen au sein d’« une campagne de propagande » pour susciter des abonnements à la revue l’Action française de Montréal et répandre les idées de cette dernière58. Touchait-il un cachet pour ses conférences, ses causeries et ses allocutions ? Souvent sa parole était au service d’une cause, au profit d’une oeuvre ; ces engagements ne devaient pas être lucratifs, et on peut croire qu’il se contentait du remboursement de ses frais de voyage59. Sa tournée des collèges pour l’École des Hautes Études commerciales était dans une catégorie à part : il recevra 175 dollars pour ses déplacements et son cachet, ce dernier fixé à cinq dollars par collège visité60. Pour la période, une seule lettre de Groulx aborde la question de la rémunération : « Comme je gagne ma vie avec ma parole et ma plume et que ma santé m’impose beaucoup de ménagements, je demande habituellement $35.00 par conférence plus les frais du voyage61. » Cette somme paraît exorbitante, même en tenant compte de l’inflation de guerre. Quoi qu’il en soit, elle tend à corroborer la haute estime où le public tient Groulx, qui collectionne les lauriers comme orateur. Sa modestie n’en est guère blessée, et nul n’est forcé de le croire quand il réclame la suppression des éloges par arrêté ministériel62. Les applaudissements l’enivrent un peu ; captiver l’atten­tion d’un auditoire lui donne beaucoup de satisfaction ; surtout, il aime parler, il aime convaincre, il aime entraîner parce qu’il brûle de changer le cours des choses. La parole est une action.

    En excluant les cours universitaires, quelles sont ses conférences et ses causeries les plus notables de cette période ? La plupart sont reprises devant des publics et en des lieux différents. À la demande de la direction de l’École des Hautes Études commerciales, où il est chargé de cours d’histoire, Groulx fait la tournée des collèges du Québec63, ainsi qu’on l’a dit, pour entretenir les grands élèves et les finissants de la Préparation aux carrières des affaires (1916) afin de susciter une clientèle à l’École des Hautes Études commerciales, en la proposant comme un choix aussi valable personnellement et nationalement que les facultés de droit ou de médecine. Certaines conférences sont inspirées par les débats du jour, telle la Question scolaire ontarienne (1917-1918). D’autres sont des dérivés de ses conférences universitaires : Nos libertés scolaires (1916), les Droits du français (1916), les Troubles de 1837 (1917), la Confédération (1917) ou la Naissance d’une race (1918). Quel que soit le sujet, elles peuvent à l’occasion servir à recueillir des fonds pour les Franco-Ontariens ou pour l’Université de Montréal après l’incendie, ou à faire connaître la revue l’Action française de Montréal et à lui attirer des abonnements : Pour l’Action française (1917-1920). La commémoration occupe l’orateur : La Fontaine (1917), l’Histoire acadienne (1917), Dollard (1918-1920), en particulier Si Dollard revenait…(1919). Trois confé­rences, toutes répétées, surtout les deux dernières, insistent, peut-être plus que les autres, sur la tradition, sur l’héritage, sur l’origine, sur l’oeuvre des ancêtres, des aïeux, des pères, des anciens, fondement et raison d’être du peuple cana­dien-français, – sorte de transcendance humaine, qui fonde le droit et donne sens à la vie personnelle et nationale, d’autant qu’elle est, pourrait-on dire, l’incarnation de la Transcendance au sens supramondain, religieux, surnaturel, où elle trouve son ultime garantie et son assise inébranlable : Notre littérature et la survivance nationale (1915-1916), L’Éducation du patriotisme au foyer (1916- 1919) et Chez nos ancêtres (1918-1920)64. Pour Groulx le catholique, une vision du monde transcendantaliste65 vient nécessairement avec le corollaire du providen­tialisme, et donc de la confiance en la Providence66, mais sans l’impiété d’une curiosité indiscrète qui, au-delà des considérations générales67, prétendrait lui dérober avant l’heure ses secrets, pénétrer ses voies et ses fins68. Dans « l’effroy­able chaos », la « nuit noire » qu’est la Grande Guerre et qui « nous avertit que la vérité trahie se ménage toujours de terribles revanches », le croyant sait que la Providence veille et guide : « Vous croyez, disait Groulx aux professeurs et aux étudiants dans son sermon de la rentrée universitaire de 1915, que l’Esprit-Saint fait la vie de nos intelligences dans l’ordre de la vérité catholique. Vous croyez donc qu’en face des puissances du mal, des puissances de ténèbres ou d’erreurs, nous ne sommes plus seuls depuis qu’est venu le Maître qui avait promis de nous envoyer l’esprit de vérité – mais qu’en face de ces puissances du mal, dans le duel tragique, se dresse la puissance d’amour et de lumière. Dans l’éternelle bataille, nous avons désormais un Dieu comme allié, un Dieu qui habite nos esprits et nos coeurs, qui s’établit en nos intelligences et en nos volontés comme en une demeure fraternelle pour mieux nous soutenir et nous défendre69. »

    Ainsi, une unité d’ordre, pour parler comme les scolastiques, une théma­tique constante donne à cet ensemble, à première vue diversifiée, une cohésion et une cohérence qui s’imposent à l’analyste : le traditionalisme nationaliste70.


    2. Le traditionaliste

    Avec le sens de la formule, Omer Héroux titrait un éditorial consacré à une conférence de Lionel Groulx : « Vers le passé71 ». Si, en 1915, le Franc-Parleur voit en Groulx « une de nos bonnes plumes du terroir72 », le critique des Études de Paris, Louis de Mondadon, ayant lu en 1920 et 1921 les Rapaillages, la Naissance d’une race, Chez nos ancêtres et Lendemains de conquête, peut conclure, avec une perspicacité qui va droit à l’essentiel : « champion obstiné, apologiste érudit de la tradition canadienne-française73 ». Groulx est en effet un penseur traditionaliste. La tradition est le socle sur lequel s’édifie sa doctrine. De telles affirmations, pour justes qu’elles soient, risquent de semer la confusion. Le traditionalisme intellectuel ne peut être assimilé à la culture de la nostalgie, au romantisme de la réaction. Le traditionalisme est une attitude critique face à la nouveauté, non pas un refus de la nouveauté. Groulx ne s’est-il pas fait le propagandiste des études supérieures en commerce et en économie ? N’a-t-il pas appelé de ses voeux une classe d’hommes d’affaires vraiment nationaux ? N’a-t-il pas souhaité l’enrichissement de ses compatriotes car le service de l’esprit ne peut dédaigner les moyens de servir, dont la richesse ? Pour tout dire en une formule lapidaire, le traditionalisme intellectuel préconise une modernisation sans modernité philosophique.

    Devant de nombreux auditoires et dans Chez nos ancêtres (1920), Groulx a exposé « le devoir de la justice envers nos pères74 » et rappelé que l’historien y doit contribuer au premier chef. Les ancêtres, ce ne sont pas d’abord les héros, les figures exceptionnelles de la Nouvelle-France et du Bas-Canada ; ce sont les pionniers du commun, les pères et les mères de famille, géniteurs, depuis l’aube du xviie siècle, du corps, du coeur et de l’esprit du peuple cana­dien-français. Du pionnier et de sa famille à la paroisse75, qui n’est que « la famille agrandie76 », de la paroisse à la nation, qui est une union de paroisses, aucune solution de continuité. Les besoins de la « démonstration historique » commandent d’étudier la vie intime des aïeux, leur « histoire privée77 » et d’esquisser, en une « description ethnographique78 », leur physionomie morale comme leur existence quotidienne. Il faut parler du peuple au peuple, et non seulement des élites. Chacun, même le plus humble, doit se sentir le continua­teur de quelque chose de plus grand que lui et doit en concevoir de la fierté pour les anciens et pour lui-même. L’écrivain et l’artiste, touchés par la même grâce que le peuple et l’historien, accompliront avec joie le devoir de mémoire et de justice. Le régionalisme dans les lettres et les arts trouve là sa justification et sa signification79. « Il ne s’agit point, précise Groulx non sans agacement, comme on nous le fait dire stupidement, de cesser nos relations avec la France, et de prétendre à une sorte d’indépendance intellectuelle. Mais il s’agit bien, par exemple, de ne pas faire aboutir la culture au déracinement et de ne plus tant mépriser ses compatriotes et la patrie canadienne, par ignorance ou par manie d’exotisme80. » La sociologie, s’inspirant de Léon Gérin et de l’école de Le Play, devrait multiplier les monographies sur l’habitant81. Mais c’est d’abord l’historien qui est interpellé : « À peine commençons-nous de nous aviser de l’existence d’une histoire autre que l’histoire-bataille ou l’histoire politique, si grandes soient-elles. Nous ignorons presque tout de l’histoire économique du Canada et presque tout aussi de l’histoire intime de notre petit peuple, de la vie intérieure de nos anciens, vie originale et presque autochtone, vie riche et pleine dont la résurrection nous rendrait de si belles âmes, de si nobles coeurs, et ferait à nos annales de si profondes perspectives82. » Honorer les ancêtres, c’est – sans anachronisme sous la plume de Groulx, nous le verrons ci-dessous – décoloniser la conscience nationale. Mais, qu’on y prenne garde, honorer les ancêtres ne prendra pas sa dimension véritable si cette piété qui leur est due n’engendre pas la conscience de devoirs envers l’avenir, si la contemplation du passé n’excite pas à l’action et à la lutte. « Rentrer, pénitents, dans la maison de nos pères83 » doit revêtir cette signification. Défendre, maintenir et intensifier l’intégrité catholique ; « maintenir et même reconstituer » l’intégrité française, voilà les deux articles essentiels du programme traditionaliste et nationaliste de Groulx, clé d’interprétation de sa correspondance et de ses conférences84.  Les deux notes de ce programme sont son caractère historico-existentiel et son caractère absolu, comme le révèle le mot d’ordre de Groulx : « restons nous-mêmes, continuons les attitudes des ancêtres, défendons, dans son être absolu, notre intégrité catholique et française ».

    L’intégrité catholique n’est pas une abstraction, elle est une expérience, passée, présente et à venir. Elle se présente comme la transmission, de géné­ration en génération, d’une doctrine de vie personnelle et nationale. Cette doctrine, « c’est le bonheur de notre histoire qu’elle ait vécu au milieu de nos pères, qu’elle nous soit venue de l’Église par la bouche des ancêtres et que, mêlée à nos traditions, elle ait été l’âme divine qui les a toutes informées. » Legs des aïeux, elle est une transcendance incarnée, « premier élément de notre originalité, soutien d’un état d’âme où les luttes, les sacrifices d’un peuple trouvent une raison qui les dépasse ». Il faut prendre ces paroles de 1920 pour ce qu’elles sont : des convictions profondes et mûries au sujet de la nature et de la surnature, du salut personnel-éternel et national-temporel, de la libre adhésion au plan providentiel, garant de l’épanouissement et du bonheur individuels et collectifs. Quand, trente ans plus tard, Groulx affirmera « nous serons catholiques ou nous ne serons rien85 », il ne cédera pas à l’attrait de la formule pour la formule, il exprimera une certitude morale et une angoisse concernant le destin national. Renoncer à l’intégrité catholique, c’est, pour la nation canadienne-française, renoncer à sa tradition et à son avenir, tout rêve d’émancipation devenant parfaitement vain. Intellectuel et volontariste, Groulx envisage volontiers l’intégrité catholique comme une doctrine – de foi et d’action – qui, « plus que toute autre, fournit les freins individuels, maintient les assises des familles, le respect de l’autorité sous toutes ses formes, enseigne et fait pratiquer entre les hommes la justice et la charité, sauvegarde en un mot les pierres augustes où se fondent l’ordre social et la vie des patries86 ». On aurait tort de voir dans cette citation antimoderne et antipostmoderne – l’individu invité à l’humilité, à la maîtrise et au sacrifice, la famille, base de la société et de la nation, de la continuité et du progrès, l’hétéronomie acceptée librement – la défense frileuse du statu quo ; on aurait raison d’y lire un appel à l’action réformiste et à l’audace, en prenant dans le sens radical les grands mots de justice et de charité. D’ailleurs l’exhortation à accepter la « logique de leur foi » vient tout de suite après, lancée « aux chefs de la race, aux législateurs, aux publicistes, aux intellectuels, à tous ceux dont les œuvres ou la parole obtiennent un si profond retentissement87 ». Refus éminemment antimoderne du laïcisme, et qui ne va pas sans cléricalisme, recommanda­tion de « se dépouiller davantage de l’esprit laïc laïcisant, esprit néfaste qui ne combat pas ouvertement l’Église, qui ne la regarde point non plus comme la grande institution divine, ferment vital et libérateur des peuples, mais comme une puissance d’empiètement [sic] qu’il convient de renvoyer sans cesse à ses frontières88 ». Dans le contexte canadien et nord-américain, le droit public et la doctrine sociale de l’Église sont des gages d’originalité, de personnalité, l’identité étant aussi une différence : le conformisme continental sape la justi­fication de l’autonomie nationale. D’où cette objurgation : que « l’on n’entende plus des hommes réputés intelligents s’en aller conseillant à leurs compatriotes d’avoir peur par-dessus tout d’isoler leur province, de lui faire toujours un état d’exception, comme si notre devoir et notre rôle de peuple catholique consistait à nous faire l’écho des parlements protestants beaucoup plus qu’à honorer notre foi par la haute sagesse de notre législation89 ». Corollaire de la doctrine de Groulx, cette consigne est l’écho des assauts de la centralisation, de l’unilinguisme et de l’uniculturalisme, dans le gouvernement fédéral et les provinces anglophones, en matière de droit et d’éducation, symbolisés par la revendication bonne-ententiste du manuel unique d’histoire du Canada. Ce phénomène complexe ne surgit pas en 1914 ; il est lié au capitalisme libéral et à sa volonté d’uniformisation en vue de s’assurer une main-d’oeuvre abondante et standardisée dans le cadre de l’expansion territoriale et de l’industriali­sation, avec recours à une immigration qu’il faut encadrer et assimiler par l’école commune. Si la Première Guerre mondiale n’a pas créé le phénomène, elle l’a exacerbé, attisant les conflits dont il était gros. On comprend mieux la portée de l’inférence que tire Groulx : « une fidélité pratique à nos croyances sert admirablement notre patriotisme90 ».

    L’intégrité française est aussi inséparable de la tradition nationale que l’in­tégrité catholique. Elle est comprise comme une opposition entre l’intérieur et l’extérieur, la dévalorisation de soi et la survalorisation de l’Autre, en particu­lier de l’Anglo-Saxon canadien ou américain, passé maître dans la conquête économique. Pour sortir de son infériorité économique de fait, on prétend que le Canada français devrait se mettre à l’anglais et s’imprégner de la mentalité et des méthodes britanniques ou américaines, bref sacrifier une part de sa personnalité nationale. Or, martèle Groulx, « le génie français n’a été marqué d’aucune tare d’infériorité, même en finance, même en affaires ». Jamais un catholicisme qui se respecte ne laissera les « travailleurs que courbe la lourde tâche quotidienne » devant l’alternative : « leur foi avec la faim et l’esclavage, ou la révolte avec le pain et la liberté91 ». L’intégrité catholique et française n’implique pas la renonciation à l’essor économique et au progrès matériel, mais exige de les appuyer sur le fond national, la tradition. L’intégrité fran­çaise commande une prise de conscience de la nation canadienne-française et une saine réaction, qui élimine les périls les plus graves, qui sont des périls de l’intérieur, l’anglomanie et l’anglicisation, complices de la centralisation évoquée plus haut. L’intégrité française désigne la totalité des « biens dont les ancêtres nous ont légué la défense », dont les lois, le droit – que la fascination pour la common law est en passe de dénaturer – et, au-dessus des lois, la langue française, « encore plus essentielle à l’âme de notre nationalité » – qu’une ten­dance trop répandue pousse à évincer au profit de l’anglais dans le commerce et dans l’enseignement commercial, en même temps qu’elle incite à « installer le bilinguisme jusque dans les plus petites écoles de nos campagnes92 ». Les persécutions contre les écoles des minorités françaises en Ontario et dans l’Ouest ne doivent pas faire oublier les menaces contre le français à l’intérieur des frontières québécoises et en partie par la faute des Canadiens français eux-mêmes. « Il est urgent, conclut Groulx, d’aviver le mouvement de renais­sance française inauguré chez nous il y a quelques années », le mouvement nationaliste qui est, par définition, selon lui, un mouvement traditionaliste, dont l’écho en littérature est le régionalisme. Si cette tradition française est double – la Nouvelle-France et la France – elle est aussi hiérarchisée relative­ment à la nation canadienne-française du xxe siècle. La tradition immédiate doit l’emporter et guider les rapports avec la tradition médiate et sa survie dans la France contemporaine. Groulx précise donc : « Défendre notre inté­grité française veut surtout dire, dans notre esprit, ressouder nos âmes à nos ancêtres canadiens, à tout le passé de la Nouvelle-France. » Pour le traditio­nalisme groulxien, cela signifie « la substance93 de notre vieil état social, le dépôt de nos traditions familiales et paroissiales ». La raison en est que de ce dépôt « ont vécu tant de générations », qui par cela même en ont établi « la haute valeur » ; elle réside encore dans « le particularisme honorable apporté au type ethnique par nos ancêtres immédiats ». Dans une certaine mesure au moins, cette tradition-là sert de critère à l’autre puisque, explique Groulx, « c’est par eux que nous voulons plonger dans les vieilles couches de la race française » et c’est guidés par eux que nous puiserons aux « accumulations du capital intellectuel de France depuis trois siècles ». Groulx l’admet sans ambages : « nous avons besoin d’importer de la culture94 ». Puisqu’à cette fin, ajoute-t-il, il faut « aller vers les centres de culture en harmonie avec nos tradi­tions intellectuelles, nous optons résolument pour Paris, Louvain et Fribourg avant McGill, Harvard ou Oxford ».

    La tradition n’est pas la perfection et le traditionalisme doit être critique. À l’occasion, Groulx relève les faiblesses de la tradition nationale, par exemple en accusant « l’atavisme historique [qui] nous avait si peu préparés au sens des responsabilités sociales95 ». Le traditionalisme intellectuel et critique refuse que cela soit pour la seule raison que cela a été. 

    Le traditionalisme n’est donc pas un immobilisme et il le sera d’autant moins qu’il sera plus critique et se donnera les moyens de transformer les nouveautés en fidélités. Il n’est pas condamné à la répétition irréfléchie du même, à l’intérieur, ni à la dépendance sans discernement de l’extérieur. Le traditionalisme doit se régénérer, la personnalité nationale se reconstituer et s’unifier car une « personnalité amorphe qui n’est faite que de débris et de vagues survivances » est impropre à la lutte. Or, insiste Groulx, « notre pre­mier bouclier contre l’ennemi sera fait de l’intensité de notre vie intérieure ». Si « préserver est nécessaire ; tonifier par le dedans l’est encore plus96. » 

    La vision du monde que Groulx épouse et diffuse est nettement histo­rique, traditionaliste et communautaire, et non pas contractuelle, libérale et individualiste ; en somme, elle est antimoderne. Sa conférence sur l’histoire acadienne recèle à cet égard des passages caractéristiques, tel celui-ci : « Bien avant nous les Acadiens ont compris que la patrie est le pays de la naissance et de la vie, la terre où dorment les ancêtres, et qu’à celle-là seule ils devaient l’amour de leur coeur, la force de leurs bras et le sang de leurs veines97. » Son traditionalisme ardent se tourne vers le nationalisme comme vers le moyen d’atteindre sa fin. D’ailleurs Groulx trouve réconfort dans la « génération présente », du moins une part notable de cette « génération en marche », qui prend le contrepied des « professionnels de l’exotisme et du déracinement », « la jeunesse pensive et ardente98 ». Il l’observe avec satisfaction – et l’accueil réservé à ses conférences d’histoire et à son programme de commémorations le confirme : « C’est qu’avec elle les forces traditionnelles aidées et dirigées par les meilleures forces de l’esprit vont recommencer de nous mouvoir et de nous guider. On aurait pu craindre que, par cette querelle de nos Anciens et de nos Modernes, le progrès ne fût pas assez chez nous la tradition, qu’il fût la nouveauté des jeunes, hasardeuse et anarchique. Grâces au ciel, ce sont aujourd’hui les jeunes qui sont les vieux. Ce sont les jeunes qui retournent au passé qu’on avait oublié ou qu’on leur avait caché et qui, quelquefois, s’en vont par-dessus la tête de leurs pères, renouer avec les ancêtres notre continuité historique99. » La tradition est continuité, mais aussi mouvement et progrès ; elle détermine un « réveil ». Sa fécondité dépend de l’étude de l’histoire, d’où « la nécessité de l’histoire pour s’adapter à son temps et à son milieu, pour entrer dans l’ordre de la tradition et continuer le passé en préparant l’avenir. […] On ne fait rien de grand, en séparant, en isolant ses actions, en jetant son mot comme un désordre, comme une cacophonie, dans la phrase inachevée des ancêtres100. » Tourner le dos à la tradition, c’est s’exposer à l’ « apostasie nationale101 ». Volontiers l’historien traditionaliste replace-t-il l’histoire dans la métahistoire, le passé dans le Destin. Un militant de l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française l’a bien compris, qui non seulement relève « l’importance des études historiques », mais encore constate que « d’une leçon d’histoire bien faite se dégage toujours clairement la leçon de l’Histoire102 ».

     

    3. Le nationaliste

    La note dominante des discours, des conférences, des causeries, des articles, des études historiques et de la correspondance de Groulx est le traditionalisme nationaliste, avec sa double recherche de l’intégrité catholique et française, « cette plénitude103 » vers laquelle il faut remonter. Les idées structurantes de la pensée de Groulx sont religion, tradition, nation. On retrouve sans doute les mêmes chez un Thomas Chapais, par exemple. Mais le traditionalisme de ce dernier n’a pas à recourir au nationalisme, le patriotisme suffisant à son ambition, un patriotisme loyaliste, profondément catholique et sans nul doute attaché à la conservation de la langue et de la culture françaises, mais sans contestation du statu quo politique et social. Chez Chapais, le travail de la notion de nation ne s’inspire pas du nationalisme, si on donne à ce vocable le sens d’intégralisme combatif. Cette distance se mesure aussi dans leur oeuvre historique, la placidité un peu froide de Chapais contrastant avec la ferveur nerveuse et à l’occasion batailleuse de Groulx. Si Chapais associe le lecteur à sa contemplation, Groulx le somme de continuer les ancêtres et d’agir. Pourtant nul n’oserait prétendre que Groulx a moins bien servi la connaissance histo­rique que Chapais. C’est que tous les types d’histoire ont leur utilité et que l’histoire philosophique et passionnée a ses mérites à côté de l’histoire narra­tive et impassible. La correspondance de Groulx montre bien que ses travaux d’histoire sont en prise sur la réalité nationale de son époque. Le présent interroge le passé parce que l’avenir lui importe. Et de célébrer « cette élite conquérante […] qui, pour être de son temps et de sa race, unit étroitement à la volonté de l’avenir le culte du passé […] et qui se nomme l’Association catholique de la Jeunesse canadienne-française104 ».

    Le nationalisme, comme toute grande cause, a besoin de l’élite, de toutes les élites, en tout domaine, et en particulier de l’élite intellectuelle105. Pour Groulx, paraphrasant Léon xiiidans Rerum novarum, l’élite est « ministre de la Providence » et chargée de charité intellectuelle : « Elle ne prend son nom et sa dignité que de la noblesse des biens qu’elle peut sacrifier. De même que dans l’ordre matériel, les richesses prennent, de par la volonté divine, une sorte de destination sociale, ainsi, dans l’ordre spirituel, doit-il y avoir la part des pauvres106. »

    Indispensable, l’action intellectuelle n’exclut pas l’action politique, qui mérite respect dès lors que cette dernière est la politique avec la pensée et avec l’histoire, à la fois au sens de tradition et de savoir historique. Le 19 janvier 1916, le conférencier l’appelait « la politique de la conscience et de la dignité », de « l’honneur et du devoir107 ». Raillant en 1919 les politiciens, « les héritiers dégénérés de nos vieux parlementaires108 », il remarque : « Les dieux s’en vont ; ils s’en vont sans funérailles, sans oraison funèbre, et l’action politique que nous n’avons pas répudiée parce qu’elle s’impose, nous sommes en train de la remettre tout bonnement à sa place qui n’est pas la première. […] Oui, les politiciens s’en vont ; il ne restera plus que les politiques109. » La politique doit se mettre au service de « l’auguste et redoutable magistère de la direction », de « l’esprit d’ensemble » au sens comtien, c’est-à-dire « la subordination des problèmes dans une vue totale », « travail d’orientation et d’unification », « sage hiérarchie110 ». Cette direction a un caractère d’urgence : « il faut que nous soyons sauvés ». L’après-guerre, qui « commence déjà de nous pousser avec force vers des préoccupations utilitaires », vers un rattrapage nécessaire, l’impose : « notre race attend une grande parole, une parole de clarté et de force qui nous entraîne unanimement vers un grand avenir ». L’après-guerre, avec son « incendie révolutionnaire », dit assez « les enchaînements et les réper­cussions implacables des doctrines111 ». La tradition est de salut et doit être maintenue : « on ne protège jamais avec trop de prudence les assises sacrées des familles et l’avenir religieux de son pays112 ». Réalisant « la coopération des ouvriers de l’esprit113 », l’élite intellectuelle dirigeante doit y veiller, se sacri­fier à son poste pour sa mission. L’action efficace est à ce prix. Encore faut-il qu’une autre condition soit respectée : appuyé sur la « doctrine de vérité et de charité », par la foi, donner « une mystique à notre action114 ». Seul le concours divin peut assurer que l’action ne soit pas agitation. La mystique de l’action est un providentialisme.

    La personnalité nationale et la tradition vivante fonctionnent dans le discours de Groulx comme des équivalents. Au contraire, traditionalisme et colonialisme s’excluent. De même, tradition et folklorisation se repoussent. L’enfermement de la nation dominée dans un réduit folklorique sert les intérêts du colonisateur mais enchaîne le colonisé dans son infériorité et le condamne au passéisme et à l’inactualité. « L’exotisme, écrit Groulx, tel qu’on nous le prêche n’est qu’une sorte d’impérialisme des lettres françaises115. » Le colonialisme, prenant sous sa plume un sens élargi, concerne davantage que la seule domination impériale et anglo-canadienne et, dans l’ordre de l’esprit, davantage que la littérature ; il désigne aussi, dans la pensée et dans les men­talités, l’ascendant de la France laïque, des États-Unis matérialistes, et non pas seulement celui de la Grande-Bretagne protestante : « Notre colonialisme intellectuel, si j’ose ainsi parler, nous crée un danger spécial. Peuple jeune, ne vivant pas d’une vie intellectuelle qui nous soit propre, autonome, obligés d’aller puiser au dehors et d’en subir les influences, Dieu sait combien de nos jours nous courons le grand risque de nous abreuver à des sources troubles116. » Groulx donne au régionalisme une acception exigeante et non folkloriste : « Régionalisme ! Je n’accepte ce mot qu’à la condition de l’élargir. Je veux qu’il soit l’entière expression de notre personnalité intellectuelle. Nous confessons que le régionalisme se rattache à un problème beaucoup plus vaste que lui-même. De même que les exotiques nous demandent d’atténuer la personnalité de nos esprits au profit d’un impérialisme moral et intellectuel, ainsi nous voulons pousser jusqu’à leur dernier relief la réalité de nos originalités parce que nous croyons à toutes nos autonomies. Nous ne refusons pas les leçons des grands maîtres étrangers et surtout des maîtres de France. Mais nous réclamons, sous ces maîtres, le libre développement de nos cerveaux à nous, de nos qualités natives117. » Il demande, non sans impatience : « Pourquoi aussi toujours ramener notre régionalisme à ses seules manifestations folkloristes, comme s’il ne voulait être toute notre vie, toute notre personnalité intellec­tuelle118 ? » Pour Groulx, le régionalisme littéraire doit être, autant qu’« une esthétique canadienne-française établie sur la vieille alliance du bon sens et de la foi119 », un nationalisme littéraire, un combat pour la liberté nationale. On voit que la pensée de Groulx annonce le discours de la décolonisation, moins le socialisme, mais avec une importante dimension sociale120. Dans sa confé­rence de janvier 1919, Groulx affirme avec force : « Une rupture imprudente avec le passé et l’histoire, l’oeuvre néfaste des professeurs de déracinement, et toutes ces actions et toutes ces causes renforcées et aggravées par le colonia­lisme ont presque annihilé chez nous la personnalité nationale pour ne laisser subsister qu’un vague patriotisme d’instinct121. » Le nationalisme de Dollard, revenu par hypothèse en 1919 et qui est le truchement de Groulx lui-même, se fonde sur un patriotisme « logique et naturel », c’est-à-dire qui fait appel d’une part à la raison et, d’autre part, à la géographie et à l’histoire, un patriotisme qui ne va pas contre l’instinct, mais le perfectionne et le dépasse. Toutefois il y a un dédoublement de la patrie pour les Canadiens français, ce qui ne va pas sans inconvénient, difficulté qui peut être partiellement surmontée par la hiérarchisation appropriée. Il est vrai que l’histoire « donne raison à la race française de considérer tout le Canada comme sa patrie122 ». « Le mot “race”, explique Groulx en 1919, ne prétend point ici à son sens rigoureux. Il n’en veut pas moins exprimer la personnalité bien nette, bien caractérisée, d’un groupe ethnique qui est le nôtre123. » La race française donc sur le territoire québé­cois possède aussi ce qu’il appelle « une petite patrie locale, notre province française ». L’expression petite patrie locale ne doit pas induire en erreur car en réalité elle doit occuper le premier rang et la grande patrie canadienne, le second rang, cette dernière étant, pour le Québec, le moyen de la réalisation de ses fins124. D’ailleurs on en jugera d’après les traits que Groulx rassemble pour décrire la patrie québécoise : « le berceau et le foyer de notre race », « ces limites ou à peu près [où] nous avons été enfermés après la conquête » ; « ce ter­ritoire [où] nous avons développé nos institutions et notre caractère ethnique », où « nous avons posé à jamais notre empreinte française » ; un État, « et c’est l’autonomie de cet État et c’est notre particularisme national que nous avons fait reconnaître par le pacte fédératif de 1867125 ». La patrie québécoise est une réalité historico-naturelle et a plus de substance, est plus élevée dans l’échelle des êtres que la Confédération canadienne, qui est une création contractuelle. Une fois posée, cette hiérarchisation détermine l’option du Dollard de 1919 : la race française, le Québec, la Confédération canadienne comme instrument des deux premiers, ni la France, ni la Grande-Bretagne, ni l’Empire n’étant pour les Canadiens français une patrie. Mais pour donner un « fondement solide » à cette option, Dollard se fait professeur d’histoire canadienne, l’identification Dollard-Groulx devenant parfaite126. On aura compris que « l’examen de notre passé » fournira ce fondement : « Dollard trouverait des motifs suffisants d’être fier de son sang et de confondre les déracinés », de faire justice de « la prétendue pauvreté de notre patrimoine » et de rétablir l’honneur de la nation cana­dienne-française, qui, malgré la conquête, a continué de se développer et de maintenir « tous les éléments de [sa] diversité127 », c’est-à-dire de sa différence. Autant dire qu’en dernière analyse le fondement de l’option est la tradition et que le nationalisme de Dollard-Groulx est un traditionalisme : « quand nous serions au monde le seul débris de la race française, quand nous ne devrions appuyer que sur nous-mêmes notre volonté de durer, je n’hésite pas à le dire, notre seul passé, notre seul honneur, notre seul patrimoine spirituel, la seule valeur humaine que représentent nos ancêtres, nous seraient des motifs suffisants de ne pas démissionner de notre droit de vivre128 ». Droit de vivre, « déterminations libératrices129 » : jusqu’où cela doit-il mener les patriotes ? Jusqu’à entreprendre « l’oeuvre d’une reconstruction et d’une réfection totale [… de] la maison de famille130 ».

    « Ne sont-ce pas toujours nos états d’âme de conquis, demande Groulx, qui reviennent sous diverses formes et nous induisent à plagier le conqué­rant, comme si les buts, les moyens qui lui conviennent pouvaient aussi nous convenir131 ? » Le nationalisme traditionaliste de Groulx est un antico­lonialisme et il se donne pour but d’engager la nation canadienne-française du Québec sur la voie de la décolonisation. Il lui importe de dénoncer « le caractère étrange de notre état d’âme. Sans chauvinisme, dit-il, sans parti pris, nous pouvons écrire et affirmer avec la calme impartialité de l’histoire qu’aucun peuple jeune ne possède autant de motifs de fierté. Et pourtant nous ne sommes pas un peuple fier. Nous avons une mentalité de vaincus. […] Un tel état d’âme […] constitue un grave danger. Il est au commencement de toutes nos abdications. Un peuple n’a aucun intérêt à perpétuer des formes, des traditions, une culture qui lui confèrent une infériorité. D’où l’impérieuse nécessité de fournir sans cesse à notre peuple les raisons de sa fierté132. » Le traditionalisme exige de renouveler la mentalité canadienne-française en asso­ciant fierté et tradition ; la décolonisation des esprits est l’étape préliminaire et indispensable. Les adversaires du Canada français lui lancent comme une injure le métissage des pionniers de la Nouvelle-France ; ils attaquent aussi « l’honorabilité de nos pères et particulièrement de nos aïeules » ; ils raillent l’ignorance des ancêtres et se moquent du patois du peuple. « Que faut-il penser, se demande le conférencier, de ces accusations qui courent tant de livres, tant d’histoires et d’auteurs hautement réputés ? » Et de les réfuter les unes après les autres pour rétablir les raisons d’être fier des anciens et de l’his­toire nationale. La conclusion, comme souvent chez Groulx, fait appel et au coeur et à la raison : « Le manque de fierté serait donc plus qu’un manque de coeur, ce serait un manque d’esprit. Soyons assez fiers de notre sang, de notre passé, de nos ancêtres pour vouloir les continuer, pour redevenir Français jusqu’aux moelles, pour nous réintégrer le plus entièrement dans nos vi[ei]lles traditions françaises, dans tout ce qui, parmi elles, a mérité de survivre133. » Groulx dresse tout un programme d’action, en l’occurrence tout un pro­gramme de décolonisation, qui d’ailleurs déborde la vie privée : « Traduisons cette même fierté dans les actes quotidiens de notre vie publique. Créons au Canada la supériorité de la culture française, de l’industrie française, du commerce français, de la vie française et nous n’aurons point peur de faire sonner haut l’honneur de notre race134. »

    Ce nationalisme attend son couronnement politique : l’État du Québec, – le plus autonome possible et, s’il le faut, indépendant. Ce sera la grande enquête menée en 1922 par l’Action française : Notre avenir politique. Mais de 1915 à 1920, on peut en repérer des amorces. D’ailleurs l’idée de l’indépendance chez Groulx remonte beaucoup plus haut, en 1896135. Dans la maturation de ce grand projet national, la Première Guerre mondiale jouera un rôle détermi­nant. Entre les deux, en 1912, paraît Une croisade d’adolescents, qui contient, au moins en germe, l’essentiel de la doctrine groulxienne. Ce n’est pas à dire que dès lors la pensée de Groulx était prédéterminée et son développement, nécessaire, fatal. Des idées auraient pu s’effacer devant d’autres, perdre de leur relief sans disparaître, selon les accidents et les carrefours qui jalonnent tout itinéraire. Si Groulx était devenu curé, comme il y a pensé à certains moments, ou évêque, comme son condisciple et ami Langlois, elles auraient pu n’être qu’une curiosité à redécouvrir pour le lecteur d’Une croisade. Or la suite de la carrière de Groulx en a décidé autrement. Ce petit ouvrage comporte le récit des débuts de l’Action catholique au séminaire de Valleyfield, qui sera absorbée par l’Association catholique de la jeunesse canadienne-française, ainsi que l’exposé des idées pédagogiques de Groulx. Mais il peut-être lu pour saisir une des étapes de la maturation de sa pensée. Abordé sous cet angle, il résume l’essentiel de l’interprétation groulxienne du passé canadien-français telle qu’on la trouve dans son manuel manuscrit d’histoire du Canada ; il livre l’état en 1912 de son nationalisme, de son traditionalisme et de son providen­tialisme, ainsi que des liaisons organiques entre les trois ; il offre l’ébauche des notions fondamentales de sa doctrine, comme la race et la nation. Toute cette dimension d’Une croisade allait être remis sous les yeux du public en avril 1916. L’occasion de ce rappel est, en 1915-1916, le cours public de Groulx sur Nos luttes constitutionnelles de 1791 à 1867, le mot constitutionnelles devant être pris au sens large de politico-nationales. Or cette histoire, le conférencier l’étudie à la lumière de quelques idées-maîtresses : l’abdication dans les luttes politiques « eût entraîné, à brève échéance, l’abdication nationale136 » ; l’enjeu est « la suprématie d’une race sur l’autre » ; « le problème des races » reste « l’un des problèmes dominants de la politique canadienne137 » ; « les vastes hégémo­nies sont aussi contraires au plan divin qu’aux intérêts de l’humanité » puisque « l’originalité et la variété des races [sont] voulues par la Providence » ; « la liberté chez nous ne fut pas un don mais une conquête » ; « les hauts enseigne­ments de notre tradition historique » se condensent dans l’affirmation « sans relâche [de] notre prétention à la survivance et à l’autonomie ».

    Si la réserve observée par Groulx dans ces premières leçons qui vont du 3 novembre 1915 au 12 avril 1916 maintient son discours en deçà de celui d’Une croisade, elle n’en remet pas moins en mémoire l’indépendantisme qui s’expri­mait dans cette dernière, du moins chez certains, dont Émile Chartier, son collègue de l’université Laval de Montréal, qui est encore son ami et qui affiche un nationalisme radical, appelé sous peu à se muer en patriotisme loyaliste comparable à celui de l’école de Québec138. Or Chartier est frappé de ce que le cycle universitaire sur Nos luttes constitutionnelles est la peinture détaillée de la « lutte plus que séculaire » des Canadiens français pour leur reconnais­sance « comme une race, comme une nation, distincte des autres139 ». Avec perspicacité, il comprend que cette interprétation de l’histoire nationale repose sur la marche à l’indépendance qu’à cette époque Groulx effleure à peine dans son enseignement universitaire, mais qu’il révélait dans Une croisade. Il brûle de le proclamer, non pas pour mettre son ami dans l’embarras face à l’insti­tution universitaire et face au monde officiel, ce qui ne peut manquer de se produire, mais parce qu’il partage encore ses convictions. Les bonnes inten­tions de Chartier se traduisent à quelques reprises : « L’écrivain a raison de clore cet exposé impartial par cette conclusion ironique » ; – ou bien : « M. Groulx l’a véritablement démontré avec un luxe de métaphores dont l’éclat n’a qu’un défaut : celui de nous exposer à perdre la trame d’un raisonnement  aussi serré qu’il est noble et patriotique ». Reste à trouver le véhicule. Le choix de Chartier peut étonner : une leçon de littérature à l’université. Professeur intérimaire de littérature française en remplacement du Français René Gautheron, il décide de joindre aux oeuvres des maîtres d’outre-mer des « extraits de littérature franco-canadienne140 », devenant ainsi le pionnier de l’enseignement des lettres québécoises à l’Université de Montréal. Il privilégie la prose d’idées. Les auteurs qu’il choisit de mettre au programme se nomment Adolphe-Basile Routhier, Camille Roy et Adjutor Rivard, Édouard Montpetit, Thomas Chapais et Lionel Groulx. Le seul livre au crédit de ce dernier est alors Une croisade d’adolescents. Il en retient les pages sur l’aspiration à l’indé­pendance à la fois pour leur qualité et pour le nationalisme qu’elle justifie et qu’alors il partage. Mais le professeur fait plus qu’exposer les idées de Groulx, il en éclaire l’enchaînement et même en développe certaines ; en condensant une pensée dont ses conversations141 avec son auteur et ami lui ont découvert les tenants et aboutissants, il l’explicite, la durcit, lui confère une précision et lui donne un tranchant qu’on chercherait en vain dans Une croisade. En 1912, Groulx était encore sous l’autorité de l’évêque de Valleyfield, Mgr Émard, un lauriériste peu porté sur le nationalisme et dont il craignait la censure. Pour s’en garantir, il a usé d’une fiction littéraire, de la posture de l’observateur impartial : « Nous nous garderons bien d’intervenir dans un débat aussi péril­leux142. » Voilà très exactement ce que Chartier a réussi, qu’il l’ait voulu ou non, d’autant que de larges extraits de ses notes de cours ont paru dans le Devoir143 : compromettre Groulx au moment où celui-ci venait à peine de monter dans sa chaire universitaire. Il récidivera deux ans et demi plus tard, à propos de la Confédération canadienne, mais cette fois avec des intentions moins pures, quoi qu’en dise Groulx, en réponse à une question de son ami Wilfrid Lebon : « Tu me demandes ce qui peut avoir déterminé Chartier à écrire son article contre mon dernier bouquin. Je crois qu’il a fait la chose comme toujours : très innocemment144. ». Pas si innocemment, puisque Groulx ajoutera quelques lignes plus bas : « En somme le secrétaire [de la Faculté des arts] n’était pas fâché de faire sa cour au gros patron de la rue Lagauchetière145 [Mgr Bruchési] et à l’école québecquoise D’Amours – Roy – Rivard – Chapais. Il faut savoir qu’il a presque achevé son évolution et que parti du nationalisme excessif il est presque passé à l’unionisme. » En novembre 1925, dans le cadre de la Semaine d’histoire du Canada, donc publiquement, Groulx étant même président de séance, Chartier reprendra sa critique contre le groulxisme his­torien, avec plus d’ampleur et une malveillance brutale, ce qui marquera la rupture d’une amitié en sursis146. Dans sa leçon de littérature, le professeur Chartier présente un Groulx qui « entrevoit le jour où tous les fils du Québec, chassés d’ailleurs par la persécution, se cantonneront sur les deux rives du S[aint-]Laurent et s’y assureront ainsi l’unité géographique », désormais en harmonie avec l’unité nationale. Plus encore, Groulx « souhaite que se forme un jour et il prédit que se formera tôt ou tard, en vertu d’un ordre nécessaire, cette chose tant décriée, mais inévitable, la république ou la principauté lau­rentienne147 ». Ce couronnement est « le rêve séculaire de nos ancêtres148 » et ce rêve, toujours selon ce qu’en dit Chartier, « rêve antique, exempt de déloyauté et susceptible d’exécution », Groulx maintient « que nous n’avons pas le droit d’[y] renoncer […], que nous avons même le devoir de ne pas “l’enfouir dans le secret” ». […] Enfin, ce rêve, fruit d’un instinct naturel et permis par la politique, il est la seule explication totale de notre histoire149. » Chartier conclut : « Et vous voudriez que, sous prétexte de ne pas faiblir aux devoirs de l’heure, nous fassions le silence sur un rêve dont la satisfaction assurera seule notre avenir, comme le fait de l’entretenir a seul soutenu nos pères dans le passé ! Encore une fois, on n’efface, en les oubliant, en n’en parlant pas, même si on y pense toujours, ni un instinct de race ni cent cin­quante ans d’histoire ni quarante ans bientôt de persécution gallophobe150. » Chartier exprime de façon ouverte des convictions qu’en 1916 comme en 1912 Groulx professe mais n’ose pas encore traduire autrement qu’en termes enve­loppés. Chimère irréalisable ? Chartier répond, non sans une fine ironie, qui n’est pas encore méchante : « Il ne nous appartient pas de contredire un homme qui épelle les étoiles et lit dans l’avenir. Le rêve esquissé s’exécutera-t-il ? Il n’importe. Ce qui importe, c’est qu’il soit légitimé par son antiquité, qu’il ne s’oppose à l’accomplissement d’aucun de nos devoirs jusqu’à son exécution fatale, que son exécution soit l’accomplissement logique d’un état de choses intenable en soi et rendu de plus en plus intenable par ceux-là mêmes qui auraient le plus d’intérêt à le rendre acceptable. Or, tout cela, M. Groulx l’a véritablement démontré […] » Aussi le rêve doit-il être avoué. « […] en pareille matière, écrivait Groulx dans Une croisade d’adolescents, pour un peuple, différer c’est abdiquer151 ». On convient que cet aveu, appuyé sur la dernière citation, atténue la passivité du providentialisme face à l’indépendance, mais cela n’autorise pas Chartier à laisser croire que Groulx adoptait en 1912 un ton volontariste. Ce dernier subordonnait la réalisation du rêve à « l’attente des desseins providentiels152 ». Dans les notes manuscrites de son cours, Chartier le reconnaît153 ; le découpage opéré dans le Devoir peut prêter à confusion. Pourtant, on ne peut donner tort à Chartier – et même il est légitime d’étendre l’observation à l’ensemble de la démonstration – quand, dans le manuscrit de sa leçon, il constate que Groulx « résume sa pensée en un raisonnement d’allure conditionnelle, mais de fond très affirmatif154 ». Le devoir national des Canadiens français est l’aspiration à l’indépendance. « La persistance de cette aspiration, écrit Chartier récapitulant Groulx, leur est donc non seulement prescrite par la tradition, non seulement permise parce qu’elle n’est ni déloyale ni chimérique, non seulement imposée par la logique de leur histoire, mais encore commandée par sa noblesse et sa beauté mêmes155. » Néanmoins, le lecteur de Chartier se défend mal de l’impression que celui-ci traduit autant ses convictions personnelles que celles de Groulx. Bien plus tard, dans ses mémoires, Groulx consignera ce souvenir : « L’abbé avait écrit naguère, dans Le Devoir, des articles d’un nationalisme incandescent, articles qui, dans le temps, m’avaient fait m’exclamer et que, pour ma part, je n’aurais pas signés156. » Il n’empêche que Chartier crie sur les toits ce que Groulx pense sincèrement mais plus discrètement. Dès 1912, Groulx raillait la Confédération, « construction bizarre, [à qui] l’on a osé promettre l’immortalité157 » et il confiait une tâche lourde et délicate aux enseignants, en particulier les pro­fesseurs de l’enseignement secondaire : « Qu’il nous suffise de signaler en passant avec quelle angoissante acuité le problème de la conception de notre patriotisme s’impose aux maîtres de la jeunesse canadienne-française. Il ne peut être indifférent à notre avenir que les guides du peuple de demain emportent ou n’emportent pas de leurs collèges la foi en nos destinées. Les meilleurs constructeurs de la patrie devraient être parmi les plus dévoués et les mieux doués, ceux-là qui agiront le plus dans le sens de la tradition et sauront placer aux bases de l’édifice les vraies pierres d’attente158. » Et comment dissocier conceptuellement ces pierres d’attente de l’attente des desseins providentiels ?

     

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    Notes

    1. Lionel Groulx, La Naissance d’une race. Conférences prononcées à l’Université Laval (Montréal, 1918-1919), Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1919, 294 p. : [7].

    2. Lionel Groulx, Pour l’Action française. Conférence prononcée au Monument National, à Montréal, le 10 avril 1918, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1918, 23 p. : 15.

    3. Lionel Groulx, « Notre enquête », L’Action française, Montréal, vol. 1, no 12 (décembre 1917) : 368-374, voir 374. Grâce à Omer Héroux, à la fois membre de la Ligue des droits du français et rédacteur au Devoir, en fait bras droit et homme de confiance du directeur, Henri Bourassa, ce journal a reproduit in extenso la présentation par Groulx de l’enquête qu’il allait diriger à l’Action française sur « nos forces nationales » (Lionel Groulx, « L’enquête de l’Action française. Quelques-uns des hommes les plus connus du pays, y traiteront de “nos forces nationales” – Un article de M. l’abbé Groulx », Le Devoir, Montréal, vol. 8, no 299 (22 décembre 1917) : 4).  

    4. Seule l’inscription aux « cours didactiques » de lettres françaises pouvait mener à un certificat ou à un diplôme d’études littéraires, ce dernier équivalant à deux certificats ([S.A.], « Cours de littérature française », Annuaire de l’université Laval de Montréal, vol. 17 (1918-1919) : 89-91).

    5. [S.A.], « Licence ès lettres », Université de Montréal, Faculté des lettres, Annuaire, vol. [1] (1923-1924) : 90-91.

    6. Émile Chartier, [Note pour mémoire], 21 novembre 1917, Archives de l’Université de Montréal, Fonds du département d’histoire, E16/D1.2.58.

    7. Lionel Groulx, Mes mémoires, Montréal, Fides, 1970-1974, 4 vol., 1 : 251 ; 3 : 12.  

    8. L’abbé Auclair exagère mais rend bien l’impression laissée par le jeune titulaire de la chaire d’histoire du Canada : « On peut dire qu’il y a vingt ans qu’il y travaillait, tout en profes­sant sa classe de rhétorique à Valleyfield. Devenu professeur à l’Université Laval, il s’est trouvé à la hauteur, tout de suite, sans secousse et sans effort. » (É[lie]-J. A[uclair], compte rendu de La Confédération canadienne, Revue canadienne, Montréal, nouv. série, vol. 22, no 1 (juillet 1918) : 74-75).

    9. Jean Rochefort [Charles-Édouard Parrot], « “La Naissance d’une race” », Le Nationaliste, Montréal, vol. 16, no 19 (22 juin 1919) : 2.  

    10. Journaliste et homme politique, Chapais inaugura son cours d’histoire le 24 novembre 1916, mais ne le poursuivit qu’à partir du 23 novembre 1917, date de sa deuxième conférence. Chapais avait précédé Groulx de plusieurs années dans la publication de travaux historiques d’envergure : Jean Talon, intendant de la Nouvelle-France (1904) et le Marquis de Montcalm (1911), tous deux couronnés par l’Académie française.

    11. La jeunesse radicale resterait orpheline, ne se reconnaissant ni dans Groulx, ni dans Chapais.

    12. [S.A.], « [Présentation], Antonio Perrault, « L’appel du devoir social », Le Semeur, Montréal, vol. 14, no 9 (avril 1918) : 189-191.  

    13. Il lui arrive d’avoir un auditoire majoritairement féminin (Jean du Bond, « Une confé­rence », L’Action catholique, Québec, vol. 11, no 3116 (30 mars 1918) : 6).

    14. Ce n’est pas à dire que d’autres qualités ne sont pas associées au nom de Groulx. Ainsi un membre de l’ACJC l’appelle « l’historien de nos luttes constitutionnelles » (Wilfrid Guérin, « “Les Rapaillages” », Le Semeur, vol. 13, no 3 (octobre 1916) : 48-50).

    15. Lettres 1561, 1586, 1587, 1593. Jacques Brassier [Lionel Groulx], « La vie de l’Action fran­çaise », L’Action française, vol. 4, no 10 (octobre 1920) : 477 ; no 11 (novembre 1920) : 525 ; L’Action française [Lionel Groulx], « Mot d’ordre : Propagande », L’Action française, no 12 (décembre 1920) : 529.

    16. [Lionel Groulx], Mémoire pour la fondation d’une « Amitié de la Nouvelle-France », [1916], Spicilège 1916, P1/D,26.73 : 3. [Lionel Groulx], Projet d’une Amitié de la Nouvelle-France ; Mémoire pour la création d’une Amitié de la Nouvelle-France, FLG 13 03, 3 manuscrits, 18-16-10 f.

    17. Lionel Groulx, « Une action intellectuelle », L’Action française, vol. 1, no 2 (février 1917) : 33-43, voir 34.

    18. Lionel Groulx, Notre littérature et la survivance nationale : [Conférence au Monument national de Montréal, le 18 mai 1916], FLG 13 05, 31 f. : 3.

    19. Notre littérature et la survivance nationale : 15.

    20. Notre littérature et la survivance nationale : 2.

    21. Notre littérature et la survivance nationale : 15.

    22. Notre littérature et la survivance nationale : 6vo.  

    23. [S.A.], « Décès », Le Droit, Ottawa, vol. 8, no 92 (21 avril 1920) : 4.

    24. Comprendre : le conférencier de l’université Laval de Montréal. Voir [S.A. (Omer Héroux)], « La conférence de ce soir. Conversation avec M. l’abbé Groulx », Le Devoir, vol. 6, no 257 (3 novembre 1915) : 1 ; Omer Héroux, « Nos luttes constitutionnelles. L’histoire du Canada à Laval », Le Devoir, vol. 6, no 225 (25 septembre 1915) : 1 ; J.-M. Rodrigue Villeneuve, « Le conféren­cier de demain », Le Droit, vol. 4, no 166 (14 octobre 1916) : 1. En 1918, la Nouvelle-France l’appelle encore « le conférencier de l’Université Laval à Montréal » (J.-A. L. [probablement Joseph-Arthur D’Amours, cf. n. 236], « “La Confédération canadienne” », La Nouvelle-France, Québec, vol. 17, no 6 (juin 1918) : 269-270) ; le 30 octobre 1918, à Boston, Henri d’Arles le présente à l’auditoire comme « le conférencier de Laval » (Henri Beaudé, « [ Présentation]. La naissance d’une race, par l’abbé Lionel Groulx », [Adrien Verrette], Les Quarante Ans de la Société historique franco-américaine, 1899-1939, Boston, Massachusetts, Société historique franco-américaine, 1940, 878 p. : 263-272, voir 265). – On trouve également l’expression « un orateur montréalais » (Omer Héroux, « Il nous faudra combattre longtemps… », L’Action française, vol. 3, no 3 (mars 1919) : 120).

    25. [S.A.], « Notes locales », Le Progrès de l’Est, Sherbrooke, vol. 36, nos 3788-3789 (5 décembre 1919) : 3.

    26. L.-A. Groulx, Une croisade d’adolescents, Québec, L’Action sociale, 1912, xvii-264 p.

    27. Depuis son premier numéro en janvier 1917, Omer Héroux, bras droit d’Henri Bourassa au Devoir, assumait théoriquement les tâches de directeur de l’Action française sans en avoir le titre. En réalité, il n’a pas imprimé sa marque sur la revue et son travail s’apparentait plutôt à celui de secrétaire de rédaction. Au cours de cette première année, Groulx gagne rapidement en influence. Il y signe le premier grand article de doctrine en février 1917, « Une action intel­lectuelle ». En décembre 1917, il lance et dirige une grande enquête sur « nos forces nationales », qui fournira l’article principal de chacun des numéros de 1918 (« Notre enquête » : 368-374). Directeur de fait de la revue dès 1918, il le devient officiellement en octobre 1920 et le restera jusqu’en février 1928 (La Rédaction, « À nos lecteurs », L’Action française, vol. 4, no 10 (octobre 1920) : 433-434 ; Mes mémoires, 2 : 375).

    28. Lionel Groulx, Si Dollard revenait…, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1919, 24 p. : 23.  

    29. Marcel Lebon, « À propos d’une élection à la Société Royale », Le Pays, Montréal, vol. 9, no 22 (1er juin 1918) : 1. Le Pays, qui est alors dirigé par Arsène Bessette, franc-maçon, auteur du Débutant (1914), roman-témoignage condamné par l’archevêque de Montréal, fournit cette explication : « M. l’abbé Groulx, dans ses études historiques et ses conférences, s’était montré sévère, même injuste pour l’Angleterre et les Anglais. Nous ne doutons pas de sa bonne foi. Mais il n’en avait pas moins profondément blessé les susceptibilités de nos compatriotes d’origine et de langue anglaise [sic]. Or, lorsqu’il s’agit de faire approuver son élection à la section française de la Société Royale, par les membres de la section anglaise, ces derniers lui refusèrent d’abord leur approbation, puis ensuite ne considérant que l’homme de lettres et le respect de la liberté d’opinion, consentirent à l’accepter. » Il faut ajouter que des Canadiens français s’étaient ligués avec des anglophones pour monter une cabale contre la candidature de Groulx (voir lettres 1512, 1535). La version de l’abbé Allaire fournit quelques précisions : « Nos amis les Anglais d’Ottawa, sur la pression, parait-il [sic], d’un politicien à courte vue de Montréal, plus féru de partisannerie politique qu’ami de sa race et de ses gloires, ont voulu s’opposer à l’entrée de M. Groulx dans notre Société Royale. Mais nos Lemieux, nos David, nos Decelles et nos Chapais étaient là. De claires explications données à des hommes de lettres ou de sciences d’une autre langue, qu’on avait pu tromper, mais qui sont des hommes d’esprit et de caractère, ont eu vite fait de remettre les choses au point » (É[lie]-J. A[uclair], compte rendu de La Confédération canadienne : 74-75). À cette époque, si on exclut la querelle du régionalisme, c’est la Patrie qui a traité Groulx le plus durement, allant jusqu’à demander sa révocation de l’université (lettre 1552).

    30. J.-M. Rodrigue Villeneuve, « Le conférencier de demain » : 1.  

    31. Georges Deschênes, « L’A.C.J.C. à Montréal. Menus propos », Le Devoir, vol. 6, no 300 (24 décembre 1915) : 6.

    32. Lionel Groulx, « Nos luttes constitutionnelles (1791-1840) », Revue canadienne, nouv. série, vol. 15, no 6 (juin 1915) : 481.

    33. [S.A.], « L’abbé Groulx à Vaudreuil », Le Devoir, vol. 8, no 111 (12 mai 1917) : 9.

    34. Omer Héroux, « Nos luttes constitutionnelles. L’histoire du Canada à Laval » : 1.

    35. É[lie]-J. A[uclair], compte rendu de la Confédération canadienne : 74.  

    36. Anatole Désy, « Notre histoire », Collectif, Ce que dit la jeunesse..., conférences pronon­cées sous les auspices de l’Association des étudiants de l’École des Hautes Études commerciales, préface d’Athanase David, Montréal, Société des conférences, 1920, 170 p. : 149-151, voir 150. Désy est secrétaire de l’Association des étudiants de l’École des Hautes Études commerciales.

    37. É[douard] L[ecompte], compte rendu de la Confédération canadienne, La Vie nouvelle, Montréal, vol. 1, no 6 (juin 1918) : 113-114.

    38. Émile Chartier, « À la Faculté des arts », Revue canadienne, nouv. série, vol. 18, no 1 (juillet 1916) : 13-14.

    39. Madelon [Lionel Deguire], « À propos des “Rapaillages” », Le Devoir, Montréal, vol. 7, no 236 (7 octobre 1916) : 3.

    40. Omer Héroux, « À l’université. Sur une leçon d’histoire », Le Devoir, vol. 7, no 47 (26 février 1916) : 1.

    41. Mgr Bruchési dans [S.A.], « Les droits du français », Le Devoir, vol. 7, no 87 (13 avril 1916) : 6-7.

    42. Omer Héroux, « Sur le front ontarien », Le Devoir, vol. 7, no 243 (16 octobre 1916) : 1.

    43. Émile Dubois, « “La Confédération canadienne” de M. l’abbé Lionel Groulx », Les Annales térésiennes, Sainte-Thérèse, vol. 14 (mai-juin 1918) : 276-277.

    44. M[arie]-G[abriel] Perras, « Lionel Groulx, La Confédération canadienne », Revue domi­nicaine, Saint-Hyacinthe, vol. 24, no 7 (juillet 1918) : 218-221.  

    45. Camille Roy, compte rendu de la Confédération canadienne, Le Parler français, Québec, vol. 16, no 10 (juin-août 1918) : 471.

    46. Henri Beaudé, « [Présentation]. La naissance d’une race, par l’abbé Lionel Groulx » : 264.

    47. Omer Héroux, « “La naissance d’une race”. Les conférences de M. l’abbé Groulx », Le Devoir, vol. 9, no 275 (22 novembre 1918) : 1.

    48. Omer Héroux, « Vers le passé », Le Devoir, vol. 10, no 108 (9 mai 1919) : 1.

    49. Jean Rochefort [Charles-Édouard Parrot], « “La Naissance d’une race” » : 2.

    50. [S.A.], « Une conférence intéressante », Le Droit, vol. 6, no 116 (20 mai 1918) : 6.

    51. [S.A.], « Une vibrante conférence de l’abbé Groulx », La Presse, Montréal, vol. 32, no 305 (30 octobre 1916) : 9.

    52. [S.A.], « La foule a acclamé chaleureusement le nom de La Fontaine », La Presse, vol. 33, no 265 (14 septembre 1917) : 3.

    53. Omer Héroux, « Il nous faudra combattre longtemps… » : 120.

    54. Louis de Lotbinière-Harwood, [Allocution de remerciement à la suite de la conférence de Groulx sur « la Vie intime de nos pères » du 8 mai 1919], [S.A.], « Les conférences de l’Action française », Le Devoir, vol. 10, no 108 (9 mai 1919) : 4.

    55. [S.A.], [Présentation], Lionel Groulx, « La Confédération canadienne », La Bonne Parole, Montréal, vol. 6, no 4 (juin 1918) : 10.

    56. Victorien Blais, « Conférence. Sous les auspices du cercle Duhamel de l’A.C.J.C. », Le Droit, vol. 6, no115 (18 mai 1918) : 4.  

    57. Lettre 1497. 

    58. Jacques Brassier [Lionel Groulx], « La vie de l’Action française », L’Action française, vol. 4, no 12 (décembre 1920) : 573.

    59. On en trouvera une confirmation dans la lettre d’Antonio Perrault à Damase Potvin, 19 mai 1919, BAnQ-SLSJ, fonds ACJC.

    60. Procès-verbaux de la Corporation des Hautes Études commerciales, 8 avril 1916 : 361, Archives de l’École des Hautes Études commerciales. Lettre d’Henry Laureys à Lionel Groulx, 11 juillet 1916.

    61. Lettre 1576.

    62. [S.A.], « Une conférence intéressante » : 6.  

    63. À l’exception de celui de Valleyfield, où Groulx, ne voulant pas y remettre les pieds, se fait remplacer par Émile Chartier. 

    64. Le titre des conférences présentées à plusieurs reprises peut varier.

    65. L’italique souligne que le mot est à prendre dans une acception ni kantienne, ni phénoménologique.

    66. Groulx ne nie pas que « l’histoire acadienne pose un angoissant problème […] le pourquoi de cette grande infortune » (Lionel Groulx, L’Histoire acadienne, Montréal, Société Saint-Jean- Baptiste de Montréal, 1917, 32 p. : 29).

    67. Une fois admise, par exemple, la mission confiée par la Providence au Canada français, on peut en inférer l’idéal de l’indépendance politique. Mais il s’agit là d’un raisonnement aventuré, qu’on peut insinuer avec toutes sortes de réserves, sans connaître ni le jour ni l’heure, mais non pas proclamer comme une certitude. Émile Chartier n’a pas ces réticences et fait dire à Groulx, du moins en 1916, que l’heure providentielle sonnera infailliblement un jour ou l’autre. Groulx ne va pas aussi loin à cette époque. Sur la vocation particulière du Canada français, Chartier rappelle les grands discours du messianisme : Mgr Antoine Racine (1880), Mgr L.-N. Bégin (1894), Mgr L.-A. Pâquet (1902). Voir Émile Chartier, Cours didactique de littérature française, 19, Abbé Groulx : Patriotisme canadien-français (Croisade d’adolescents, pp. 159-162), 3 avril 1916, 25 p. mss : 10, Fonds Émile Chartier, Université de Sherbrooke. – En 1925, dans son étude du célèbre sermon de Mgr Pâquet sur la Vocation de la race française en Amérique, Chartier contournera toutes les occasions d’aborder la question de l’indépendance du Québec (Louis-Adolphe Pâquet, Bréviaire du patriote canadien-français. Sermon du 23 juin 1902 commenté par le chanoine Émile Chartier, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1925, 59 p.). Pâquet enseignait qu’« un peuple ne reste lui-même que par la liberté de sa vie […] le Canada français ne répondra aux desseins de Dieu et à sa sublime vocation que dans la mesure où il gardera sa vie propre, son caractère individuel, ses traditions vraiment nationales » (55). Cette légitime aspiration s’équilibre, prê­chait-il, par la solidarité moralement obligatoire entre tous les groupes français d’Amérique : « Les sympathies de race sont comme les notions de justice et d’honneur : elles ne connaissent pas de frontières » (58). Il proclamait ces deux principes lourds de sens en les assortissant de cette précaution : « Il ne m’appartient pas de discuter ici l’avenir de mon pays » (55). Des lec­teurs y verront la justification de l’idée d’indépendance en même temps que le frein principal à sa réalisation. Groulx le mémorialiste écrira : « admirable discours » (Mes mémoires, 2 : 175).

    68. L’Histoire acadienne : 30-31 ; voir aussi : 13. Dans l’intimité de sa correspondance avec ses amis, Groulx fait quelques entorses en forme d’hypothèses à cette consigne. Voir les lettres 1485, n. 19, 1503, n. 5 et 1512.

    69. L.-A. Groulx, « Le devoir des universitaires. Devoir des professeurs, devoir des étu­diants. – Devoir intellectuel, devoir social. – L’honneur de notre race et de notre foi. Texte du sermon prononcé à la messe du Saint-Esprit par M. l’abbé L.-A. Groulx, professeur d’histoire du Canada », Le Devoir, vol. 6, no 235 (7 octobre 1915) : 5.

    70. L’annexe de l’introduction indique pourquoi on pourrait tout aussi bien parler de natio­nalisme traditionaliste.  

    71. Omer Héroux, « Vers le passé » : 1. 

    72. Claude Du Lac [Raoul Renault], « La lune de Paris », Le Franc-Parleur, Québec, vol. 1, no 4 (31 juillet 1915) : 2.

    73. Louis de Mondadon, « Chez nos ancêtres ; Les Rapaillages », Études, Paris, vol. 58, t. 168, no 6 (septembre 1921) : 629-630.

    74. Lionel Groulx, Chez nos ancêtres, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1920, 102 p. : 8.

    75. Il faut entendre par paroisse non seulement une circonscription ecclésiastique, mais aussi une unité administrative rurale de l’Ancien Régime, ancêtre du système municipal.

    76. Chez nos ancêtres : 63.

    77. Chez nos ancêtres : 13.

    78. Chez nos ancêtres : 17.  

    79. Chez nos ancêtres : 97.

    80. Chez nos ancêtres : 100.

    81. Chez nos ancêtres : 99.

    82. Chez nos ancêtres : 97.

    83. Chez nos ancêtres : 102.

    84. Lionel Groulx, Méditation patriotique [24 juin 1920], Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1920, 16 p. : 10-12 ; d’abord paru sous le même titre dans le Devoir, Montréal, vol. 11, no 147 (24 juin 1920) : 1. Ce texte a eu un effet considérable, qui peut être comparé au retentisse­ment, trois ans plus tôt, de l’article-programme « Une action intellectuelle ». En 1920, Groulx a atteint une telle stature dans le monde intellectuel québécois qu’il peut signer des manifestes doctrinaux en faisant grande impression. Antonio Perrault lui écrit : « Ce 24 juin 1920, 11 h[eu] r[es] du soir. // J’achève la lecture du si bel article que vous avez publié aujourd’hui dans le Devoir. Je tiens à vous dire tout de suite la secousse que cette page a donnée à mon esprit et l’émotion qu’elle m’a mise au coeur. Si tous les 24 juin nous avai[en]t apporté des paroles aussi justes et aussi fortes. // L’Action française devrait publier cet article en tract. Il servira de thème à ceux qui un peu partout dans la province pensent comme vous. » Le traditionalisme nationaliste est  le fil conducteur de la pensée de Groulx, à qui le double axe de l’intégrité catholique et française confère sa cohérence. En fait, l’intégrité catholique et l’intégrité française sont les deux faces d’une même réalité historique et nationale.

    85. Lionel Groulx, « Où allons-nous ? » [26 mars 1953], Pour bâtir, [Montréal], L’Action natio­nale, 1953, 216 p. : 100. Il faut lire en parallèle Méditation patriotique et Où allons-nous ?

    86. Méditation patriotique : 10.  

    87. Méditation patriotique : 11.

    88. Groulx n’a jamais dit que l’Église canadienne-française n’avait pas besoin de conversion et que les clercs s’approchaient de la perfection. Au contraire, il adresse de dures critiques au clergé, comme en fait foi sa correspondance (par exemple, lettres 1482, 1485, 1493, 1510, 1512, 1525, 1528, 1558 et 1594).

    89. Méditation patriotique : 11-12.

    90. Méditation patriotique : 12.  

    91. « Le devoir des universitaires » : 5. 

    92. Méditation patriotique : 13. Voir lettres 1550, 1569, 1573, 1585, 1592 et 1594.

    93. L’italique est de nous.  

    94. Méditation patriotique : 15.

    95. Si Dollard revenait… : 16.

    96. Méditation patriotique : 14.

    97. L’Histoire acadienne : 13.

    98. Si Dollard revenait… : 10-13.  

    99. Si Dollard revenait… : 12.

    100. Lionel Groulx, [Allocution de remerciement], Léon-Mercier Gouin, « La Voix du passé », Collectif, Ce que dit la jeunesse... : 167-168.

    101. Pour l’Action française : 14.

    102. Georges Deschênes, « La leçon de l’histoire », Le Devoir, vol. 7, no 18 (24 janvier 1916) : 7. Cet article commente la troisième leçon du cours sur Nos luttes constitutionnelles intitulée « La responsabilité ministérielle ».

    103. Méditation patriotique : 15.  

    104. Si Dollard revenait… : 14.

    105. Si Dollard revenait… : 15.

    106. Si Dollard revenait… : 14.

    107. Lionel Groulx, Nos luttes constitutionnelles, 3, La responsabilité ministérielle, Conférence de l’abbé Lionel Groulx le mercredi, 19 janvier 1916, Montréal, Le Devoir, [1916], 23 p. : 22. Si cette « politique n’est point celle de l’intransigeance fanfaronne et vainement hautaine, elle s’écarte avec un égal dédain de la politique des expédients et des humiliantes concessions » ; elle est aussi la politique « des consciences escarpées, inaccessibles aux assauts de la corruption ». Voir aussi Georges Deschênes, « La leçon de l’histoire » : 7.

    108. Si Dollard revenait… : 16.

    109. Si Dollard revenait… : 15-16. Comprendre : les hommes politiques.

    110. Si Dollard revenait… : 16-18.  

    111. Si Dollard revenait… : 18.

    112. Si Dollard revenait… : 19.

    113. Si Dollard revenait… : 19.

    114. Si Dollard revenait… : 21.

    115. Lettre 1572.

    116. « Le devoir des universitaires » : 5. Les italiques sont de Groulx. Ce risque appelle « l’inau­guration d’un mouvement intellectuel catholique et français ».  

    117. Lettre 1572. Comme dans bien des polémiques, on se querelle d’autant plus sur la chose qu’on ne s’entend pas sur les mots. Chez les adversaires, « “régionalisme” intégral » ou « exclusif » sert à dénoncer un absolutisme, une intolérance tandis que provincialisme, mélioratif dans la bouche de nationalistes pour qui il peut signifier autonomisme québécois, devient péjoratif et flétrit la fermeture et la francophobie (Roger Maillet, « La conférence de M. Victor Barbeau », La Revue moderne, Montréal, vol. 1, no 4 (15 février 1920) : 18-19) ; « indigénisme » s’offre comme un synonyme méprisant de régionalisme littéraire (Olivar Asselin, « Nos besoins intellectuels », La Revue moderne, vol. 1, no 3 (15 janvier 1920) : 21-24 ; no 4 (15 février 1920) : 8-12). Il arrive qu’Asselin nuance sa pensée en distinguant bon et mauvais indigénismes (Olivar Asselin, « Nos besoins intellectuels » (15 février 1920) : 11 ; « De nos besoins intellectuels. À propos d’une mise au point », La Revue moderne, vol. 1, no 8 (15 juin 1920) : 11-14). Il concède même que « la haute culture intel­lectuelle et le régionalisme littéraire ne sont pas essentiellement incompatibles » (Olivar Asselin, « Quelques livres canadiens », La Revue moderne, vol. 1, no 5 (15 mars 1920) : 12-16, voir 15, n. 1).

    118. Lettre 1572. – Ce n’est pas toute la jeunesse intellectuelle qui suivait Groulx, tant s’en faut. « Il y a dans “Rapaillages” […] une sensiblerie patriotarde, factice il me semble, qui m’a souvent fait dire que M. Untel ou Mlle Unetelle devait aimer beaucoup plus que leur pays certaines théories de régionalisme et de nationalisme littéraires et politiques. […] Les jeunes sont écoeurés de ce patriotisme de parade et de cette littérature politique » (Berthelot Brunet, « Pourquoi je suis exotique », La Revue moderne, vol. 1, no 11 (15 septembre 1920) : 18).

    119. « Le devoir des universitaires » : 5.

    120. Pour un rapprochement entre Groulx et la pensée québécoise de la décolonisation dans les années 1960, voir Mathieu Lavigne, L’Idée de décolonisation québécoise. Le discours tiers-mondiste au Québec et sa quête identitaire (1963-1968), Université de Montréal, mémoire de M.A. (histoire), 2007, 257 p. : 35-50, 86-87. Sur le cas assez singulier de Raoul Roy, nationa­liste socialiste ou, comme il préfère se désigner, socialiste décolonisateur, consulter Mathieu Lapointe, Nationalisme et socialisme dans la pensée de Raoul Roy, 1935-1965, Université de Montréal, mémoire de M.A. (histoire), 2002, viii-212 p. : 40-47, 52-60, 74, 78, 90, 139-144, 149, 179-181, 184-185, 195. Pour une présentation concise de l’indépendantisme de Roy, se reporter à Mathieu Lapointe, « Raoul Roy, 1959-1965 », Robert Comeau, Charles-Philippe Courtois et Denis Monière, dir., Histoire intellectuelle de l’indépendantisme québécois, t. 1, 1834-1968, Montréal, VLB, 2010, 286 p. : 153-163.  

    121. Si Dollard revenait… : 7.

    122. Si Dollard revenait… : 8.

    123. La Naissance d’une race : 7.

    124. Lettres 1569, 1585 et 1587.

    125. Si Dollard revenait… : 8-9.

    126. Si Dollard revenait… : 11.  

    127. Si Dollard revenait… : 9-10.

    128. Si Dollard revenait… : 10.

    129. Si Dollard revenait… : 8.

    130. Si Dollard revenait… : 24.

    131. Lettre 1569.

    132. [S.A.], « “Les raisons de notre fierté” », Le Progrès de l’Est, vol. 36, nos 3790-3791 (12 décembre 1919) : 2.  

    133. Encore une fois : non pas fétichisme des traditions, mais tri rationnel. 

    134. [S.A.], « “Les raisons de notre fierté” » : 2.

    135. Pierre Trépanier, « In toga candida. L’apprenti intellectuel », CLG 3 : 136-137.  

    136. Lionel Groulx, Nos luttes constitutionnelles, 2, La question des subsides, Conférence de l’abbé Lionel Groulx le mercredi, 1er décembre 1915, Université Laval de Montréal, Le Devoir, [1915], 17 p. : 17.

    137. Lionel Groulx, Nos luttes constitutionnelles, 5, Les droits du français, Conférence de l’abbé Lionel Groulx le mercredi, 12 avril 1916, Université Laval de Montréal, Le Devoir, [1916], 21 p. : 20-21.

    138. Mes mémoires, 2 : 330.

    139. [Émile Chartier], « Abbé Lionel Groulx. Patriotisme canadien-français », Le Devoir, Montréal, vol. 7, no 83 (8 avril 1916) : 4. Les citations qui suivent immédiatement sont tirées de ce texte. On trouvera un résumé de la leçon de Chartier dans [S.A.], « Quel avenir est réservé à notre pays ? C’est sur ce thème que M. l’abbé Émile Chartier a donné son cours didactique hier soir », Le Canada, Montréal, vol. 14, no 1 (4 avril 1916) : 3.  

    140. [Émile Chartier], « Rapport des travaux de la Faculté des arts pour les années 1914-1915 et 1915-1916 lu à la séance de clôture de cette faculté », Annuaire de l’université Laval de Montréal, vol. 15 (1916-1917) : 219-235, voir 229. Beaucoup d’auditeurs et le Devoir lui-même souhaitent voir « donner à la chaire d’histoire du Canada, dont le succès s’affirme de mois en mois, son pendant naturel, une chaire de littérature canadienne » (Omer Héroux, « À l’université. Simple voeu », Le Devoir, vol. 7, no 290 (12 décembre 1916) : 1). Si Chartier, pourtant travailleur infatigable, avait consacré autant d’ardeur à cette chaire que Groulx à la sienne, la littérature canadienne-française aurait peut-être pu rivaliser avec l’histoire canadienne dans la faveur du public. Mais plus carriériste, et bientôt plus opportuniste, happé par des tâches administratives, Chartier se dispersera.

    141. Ajoutons que Chartier a lu (et même révisé) Une croisade d’adolescents comme il a lu (et même révisé) une partie du manuscrit du manuel d’histoire du Canada de Groulx.

    142. Une croisade d’adolescents : 162.

    143. Voir n. 139.

    144. Lettre 1549. Voir Émile Chartier, « Au berceau de la Confédération », Revue canadienne, Montréal, nouv. série, vol. 22, no 3 (septembre 1918) : 166-179.  

    145. Chartier habite au palais épiscopal et Groulx emménagera en 1917 dans le presbytère du curé Philippe Perrier, rendez-vous des nationalistes autour d’Henri Bourassa. Les deux amis subiront des influences en sens contraire, déterminant une conversion politico-idéologique chez Chartier et une confirmation du même ordre chez Groulx. 

    146. Le conférencier tait ostensiblement le nom de Groulx au milieu d’allusions assassines et d’une grande dépense d’encens devant le rival Thomas Chapais. Émile Chartier, « Points de vue en histoire », Collectif, Semaine d’histoire du Canada. Première session tenue à la bibliothèque Saint-Sulpice à Montréal du 23 au 27 novembre 1925 sous les auspices de la Société historique de Montréal. Compte rendu et mémoires, Montréal, Société historique de Montréal, 1926, xviii- 456 p. : 389-405. Mes mémoires, 2 : 329-333.

    147. On suppose que principauté est mis ici pour tenir compte de la possibilité que l’indé­pendance s’accompagne du maintien dans l’Empire à l’instar de la Confédération canadienne qui, monarchie constitutionnelle, aurait pu s’appeler Royaume du Canada.

    148. Jules-Paul Tardivel a joué un rôle important dans la formation intellectuelle de Groulx et son influence sur l’indépendantisme providentialiste de ce dernier est manifeste. Dans une conférence de 1916, Groulx affirme : « C’est Tardivel qui a voulu en travaillant Pour la patrie donner un corps au rêve le plus grandiose de la race » (Notre littérature et la survivance natio­nale : 14). Ce roman parut en 1895.

    149. Évidemment, cette explication totale doit se lire de concert avec la mission providentielle du Canada français.  

    150. Chartier relève le réquisitoire contre la Confédération que renferme Une croisade d’ado­lescents. Groulx y démontre « l’extrême fragilité de l’édifice national saboté par les hommes de 1867 […] construction bizarre [à qui] l’on a osé promettre l’immortalité » (160). Le jugement sera maintenu, sauf retouches stylistiques, dans la seconde édition d’Une croisade d’adolescents, Montréal, Granger, 1938, 257 p. : 158.

    151. Une croisade d’adolescents, 1re éd., 1912 : 161. On notera que ce passage, dans la seconde édition (1938), est amputée de cette citation et aussi de plusieurs lignes (159).

    152. Une croisade d’adolescents, 1re éd., 1912 : 159 ; maintenu en 1938.

    153. Émile Chartier, Cours didactique de littérature française, 19 : 9-10.

    154. Émile Chartier, Cours didactique de littérature française, 19 : 20.

    155. Émile Chartier, Cours didactique de littérature française, 19 : 20-21.  

    156. Mes mémoires, 2 : 330.

    157. Une croisade d’adolescents, 1re éd., 1912 : 160 ; maintenu pour le fond en 1938, avec des retouches stylistiques.

    158. Une croisade d’adolescents, 1re éd., 1912 : 162 ; supprimé en 1938. Tel est le problème de l’éducation nationale, préoccupation de Groulx sa vie durant. Ajoutons que ni dans l’extrait d’Une croisade d’adolescents choisi par Chartier, ni dans le commentaire que celui-ci en pro­pose, il n’est question des minorités de langue française dispersées au Canada. Mais en 1925, Chartier y insistera dans son analyse de la Vocation de la race française, de Louis-Adolphe Pâquet, Bréviaire du patriotisme canadien-français : 39-41.   

     

    Date de création : 2013-11-20 | Date de modification : 2013-11-22
    Informations
    L'auteur

    Pierre Trépanier
    Professeur honoraire au Département d'histoire de l'Université de Montréal. Spécialiste éminent de l'histoire intellectuelle du Québec, et en particulier de l'histoire des diverses famille de la droite.
    Extrait
    Sa réputation d’éducateur éminent acquise du temps du collège de Valleyfield et confirmée en 1912 par le succès d’Une croisade d’adolescents, celle d’historien en train de s’imposer, celle de conteur apprécié et celle d’orateur recherché se confortent mutuellement. En 1920, à 42 ans, il s’impose comme un des chefs de file du monde intellectuel québécois ; directeur de la revue la plus engagée, la plus stimulante, la plus pleine d’idées, et qui mène la réflexion avec le plus de profondeur et de cohérence, il prendra bientôt figure de chef d’école et son magistère concurrencera celui d’Henri Bourassa. Animateur et théoricien d’une revue sérieuse et militante, il incarne l’intellectuel, pris dans le sens noble et exigeant du terme – « le volontaire du service intellectuel » –, dans un milieu et à une époque où cette fonction sociale éminente, indispensable n’était pas prise d’assaut. Il s’est attiré le respect, même d’adversaires comme le Pays, hebdomadaire libéral avancé et anticlérical.  
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