Les dernières années de Pic de la Mirandole

Louis Valcke

Innocent VIII décéda en juillet 1492, et son successeur Alexandre VI Borgia accorda à Jean Pic le Bref d’absolution pleine et entière – tout en ne tranchant pas la question du « parjure » de Pic à propos duquel il laisse planer un certain doute (28).

Cette absolution tant attendue fut la seule joie de ses dernières années, qui furent pénibles et marquées de deuils douloureux. Le 8 avril 1492, Pic perdit en Laurent de Médicis un protecteur fidèle, un admirateur intelligent et un mécène désinteressé. Pierre succéda au Magnifique, mais il s’avéra bientôt que le fils n'avait hérité d’aucune des qualités paternelles, et bientôt, par ses sermons enflammés, Savonarole allait ameuter la population contre ce prince autocrate, en qui il voyait le symbole de la décadence morale de son temps. Ce fut en témoin désolé que Pic assista impuissant à l’effondrement du rêve médicéen et à la déchéance de la république florentine…

En mai 1493, Ermolao Barbaro mourut à son tour, lui qui avait été parmi les premiers à reconnaître le génie de Pic et avec qui il était resté lié d'amitié, malgré les profondes divergences qui les séparaient en tout ce qui concernait la valeur exemplaire des lettres classiques. Un an plus tard, le 28 septembre 1494, Ange Politien, le fidèle compagnon de ses itinéraires philosophiques, l’ami auquel il avait dédié le De ente et uno et auquel il avait confié ses premiers essais poétiques, Ange Politien fut, lui aussi, emporté.

Peu après, ]ean Pic fut pris d'une fièvre récurrente qui « pénétra en ses humeurs et lui brûlait les entrailles » (29), et qu’aucune pharmacie ne semblait pouvoir maîtriser. Charles VIII, qui marchait sur Florence à la tête de ses troupes, lui dépêcha ses médecins personnels : eux non plus ne purent enrayer le mal. Le 17 novembre 1494, alors que le roi de France entrait à Florence, Jean Pic de la Mirandole décéda, assisté en ses derniers instants par Savonarole. Cela se passait probablement au couvent de Saint-Marc, où Pic occupait parfois une de ces cellules enluminées par Fra Angelico et située, on pourrait y voir un symbole entre celle de Savonarole et celle que s’était, en son temps, réservée Cosme de Médicis.

Cette mort brutale et mystérieuse, emportant en moins de deux semaines un homme dans la force de l’âge, a fait croire à un empoisonnement dont Casalmaggiore aurait été l'auteur. Le secrétaire de Pic aurait été soudoyé par Pierre de Médicis, qui n’aurait jamais pardonné au protégé de son père d’avoir pris le parti de Savonarole ou, du moins, de s’en être ostensiblement rapproché. Venant de Pierre de Médicis, la chose n’est pas impossible, mais dans ce cas, sa hargne mesquine lui aurait fait commettre une lourde erreur politique. Seul Pic, en effet, aurait pu ramener le dominicain à plus de raison et lui faire éviter les outrances qu’il allait commettre.

Jean Pic fut d’abord enterré au cimetière du couvent, mais par la suite, le fidèle Benivieni fit placer sa dépouille en une tombe murale, dans la nef de l’église Saint-Marc, où lui-même serait plus tard enseveli. Finalement, les restes mortels du Politien furent également transférés au même endroit. Une sombre statue de Savonarole veille aujourd’hui encore sur le repos des trois inséparables amis...

Notes
(28) Le Bref d’absolution, en date du 18 juin 1493, absout ]ean Pic « de tout chef de parjure, pour le cas où, contrevenant de quelque façon à ton dit serment [...] tu aurais encouru, ne fut-ce peut-être qu’indirectement, une telle accusation […] ». Le bref est cité dans la Collectio judiciorum de Duplessis d’Argentré, et repris dans Scriptorum Joannís Pici, Bâle, 1601.
(29) « [. . .] insidiosissima correptus est febre, quae adeo in humores & viscera grassata est ut nullum non medicamentorum genus adhibitum contempserit », Vita, p. 330. 

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