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    • Édition


    Impression du texte

    Dossier: Travail

    Le travail castrateur

    Jacques Dufresne

    La  libération obligée d'un sexe fatiguée.


    Fête du travail! Mais le travail est-il toujours une chose que l’on peut célébrer? Non si, combiné à la consommation compulsive, il a sur la vie des ménages et des individus l’effet décrit dans le film Le Mirage. Or le succès même de ce film indique que le travail a partie liée avec une démesure générale qui le dégrade et dégrade tout autour de lui. Le débat sur la pilule rose, ce viagra pour femmes qu’on vient d’approuver aux États-Unis, confirme cette dégradation : 30 à 50% des femmes souffrent de panne de désir .


    Avec ou sans désir, d’autres femmes doivent rendre les services payés à l’avance. Dans la clandestinité ou légalement? Depuis qu’Amnesty international s’est prononcé en faveur de la légalisation de la prostitution, ce débat  refait surface. En donnant à ces dames le titre de travailleuses on a cru les honorer. A-t-on poussé le respect envers elles jusqu’à leur donner droit aux mêmes privilèges qu’à tous les travailleurs : par exemple, un congé payé de plusieurs semaines chaque année? On présumait aussi que le travail est une vertu, alors que pratiqué avec démesure, comme c’est de plus en plus fréquemment le cas, il est souvent un vice.

    Ce dont le langage courant a pris acte. Aux États-Unis la passion du travail a d’abord été associée à l’ivresse, puis à la drogue, d’où les expressions workaholic et work addict. On l’associe désormais au martyre, l’expression work martyrdom est apparue depuis que le travail à distance se généralise et qu’au même moment, de moins en moins d’Américains profitent des rares jours de vacances auxquels ils ont droit. Aux États-Unis seulement 57% des travailleurs profitent de tous les congés auxquels ils ont droit, contre 89 % en France. Compte tenu des données récentes sur la panne de désir chez les femmes, il faudra ajouter une nouvelle catégorie à la liste des types travail : le travail castrateur.

    Les États-Unis sont l’un des rares pays industrialisés où aucune loi n’oblige les entreprises à payer des vacances à leurs employés. En France depuis 1936 et en Allemagne par exemple, les travailleurs ont droit à quatre ou cinq semaines par année de congés payés.
    Plus on travaille, plus on consomme. Du strict point de vue écologique, c’est là une bien mauvaise nouvelle. Du simple point de vue humain, c’est une catastrophe. Enlevez de la vie humaine l’amour et la beauté, et il ne reste plus que le dur labeur de l’esclave et les divertissements tapageurs dont il a besoin. L’amour et la beauté supposent tous deux vitalité et liberté, dans tous les sens de ce mot, à commencer par celui de temps libre.

    Parlant du goût pour l'exotisme qui a caractérisé l'art et la littérature du XIXe siècle, Mumford écrit :
    « Que cherchaient-ils? Des choses très simples qu'on ne pouvait trouver entre le terminus de chemin de fer et l'usine : l'amour-propre animal, la couleur dans le cadre extérieur et la profondeur émotive dans le paysage intérieur, une vie vécue pour ses propres valeurs au lieu d'une vie frelatée. Les paysans et les sauvages avaient conservé quelques-unes de ces qualités. Les retrouver fut l'un des principaux devoirs de ceux qui souhaitaient un supplément au tarif de fer de l'industrialisme ».

    Un peu plus loin, à propos de l'un de ses thèmes préférés, le temps mécanique, Mumford écrit : « Le fait que dans la ville moderne les relations sexuelles sont limitées, pour les travailleurs de tous rangs et de tous genres, aux heures du jour où ils sont fatigués, ne peut accroître le rendement du travail qu'au prix d'un sacrifice trop lourd dans l'équilibre personnel et organique. Source


    Une révolution sexuelle devenait inévitable dans ce contexte. Ces amours que tout empêchait dans la vie quotidienne, il fallait, à défaut de pouvoir réformer la vie quotidienne, les rendre possibles coûte que coûte : en éliminant toute contrainte d’ordre moral, en séparant les relations sexuelles de la dimension affective de l’amour…et à l’heure actuelle en misant sur la pilule rose pour stimuler le désir.


    À quelle heure ce soir? Dans le film Le Mirage, c’est en jetant un coup d’œil à sa montre que l’amante, épuisée d'antidépressseurs et de consommation, consent à une rare et triste concession… à un homme réduit à consommer sa libération devant un écran.

    Liberté sexuelle! Vraiment? Pasolini y aurait vu plutôt une obligation, une convention : « aujourd'hui, la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur. (...) Le résultat d'une liberté sexuelle "offerte" par le pouvoir est une véritable névrose générale. La facilité a créé l'obsession; parce qu'il s'agit d'une obsession "induite" et imposée, qui dérive du fait que la tolérance du pouvoir concerne uniquement l'exigence sexuelle exprimée par le conformisme de la majorité». 1

    Gardons-nous d’embellir le passé. Le sort du prolétaire du XIXème siècle était infernal. Une même autorité puritaine l’obligeait à travailler 13 heures par jour et à renoncer aux plaisirs de la vie. Mais gardons-nous aussi d'être dupe cette fausse humanisation du travail consistant à passer du taylorisme au toyotisme : Au modèle industriel de division du travail tayloriste , qui instaurait une frontière nette entre patronat et ouvriers, se substitue progressivement dans les années 1980 un management nouveau fondé sur la transversalité et la collaboration (il ne s'agit plus de faire redescendre les ordres selon le modèle pyramidal mais d'associer l'ensemble des employés à la mise en œuvre des objectifs de production). La méthode toyotiste repose sur l'« autonomisation» des salariés : sommés de prendre des initiatives et de s'impliquer dans la vie de l'entreprise, ces derniers doivent désormais travailler en petits groupes et contrôler eux-mêmes leur travail. Le toyotisme permet à la fois de maintenir les cadences de production et de faire adhérer les ouvriers au projet de l’entreprise: produire à flux tendu implique en effet que ceux-ci soient flexibles et disciplinés. Dès lors, quoi de plus efficace que de leur faire intérioriser cette pression pour les placer dans une logique de mise en concurrence et d'évaluation de soi et des autres.»2


    Il faut remettre le travail à sa juste place. La bonne vie c’est d’abord des rapports intimes vraiment libres, des repas, des promenades et du sport entre amis, de la lecture et de la méditation dans la solitude, etc. Le travail est une condition de cette bonne vie, il ne peut pas il ne doit pas la remplacer. Or c’est là une tendance forte en ce moment. Au lieu de prendre comme modèle la bonne vie et de faire en sorte que le travail s’en inspire on veut faire du travail le moyen d’épanouissement par excellence et on aspire à gérer sa vie comme on gère son bureau. Le travail était une punition, il est devenu une récompense. À la limite le but de la vie n’est plus de venir meilleur, mais devenir plus productif

    1- Pier Paolo Pasolini, cité dans Radicalité, L'échappée, Paris 2013, p.291

    2- Michèle Marzano, commentée dans Radicalité, L'échappée, Paris 2013, p.199

    Date de création : 2015-08-28 | Date de modification : 2015-09-06
    Informations
    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Extrait
    Parlant du goût pour l'exotisme qui a caractérisé l'art et la littérature du XIXe siècle, Mumford écrit : « Que cherchaient-ils? Des choses très simples qu'on ne pouvait trouver entre le terminus de chemin de fer et l'usine : l'amour-propre animal, la couleur dans le cadre extérieur et la profondeur émotive dans le paysage intérieur, une vie vécue pour ses propres valeurs au lieu d'une vie frelatée. Les paysans et les sauvages avaient conservé quelques-unes de ces qualités. Les retrouver fut l'un des principaux devoirs de ceux qui souhaitaient un supplément au tarif de fer de l'industrialisme ».
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