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    Impression du texte

    La cité organique selon Mumford

    Jacques Dufresne

    En 1930, Lewis Mumford n'avait pas encore renoncé à ce que l'échelle humaine de même que les couleurs et les formes de la vie redeviennent les principales caractéristiques de la ville.

    Ce ne sont pas les hasards et les nécessités de la bibliographie qui m'ont conduit vers Lewis Mumford. Je l'ai lu par plaisir. Si j'ai ouvert certains livres par devoir, je les ai tous quittés avec regret. Mumford a du caractère, de la couleur, un amour puissant qui emporte ses phrases et une authenticité qui fait frissonner le moindre de ses mots. Son érudition est immense mais son souffle est encore plus fort. Il est une encyclopédie qui vibre.

    Il y a quelque chose de très ambigu dans la curiosité intellectuelle. Par souci d'honnêteté, on fait souvent irruption dans une oeuvre et on s'installe en elle comme s'il s'agissait d'un quelconque appartement meublé. Quand il s'agit d'une oeuvre sans originalité profonde, ce viol n'a pas plus de conséquence qu'un vol à l'étalage; quand il s'agit toutefois d'une oeuvre écrite avec un sang génial, le sacrilège est consommé; et le souci d'honnêteté est par le fait même trahi : on ne peut pas saisir l'âme d'un lieu dans lequel on a pénétré par effraction.

    Il existe une culture vivante - y en a-t-il une autre? - où le savoir est désir et rencontre. C'est à cette culture que Platon pensait quand, après avoir fait la critique de la connaissance livresque, il donne son opinion sur la façon dont la sagesse peut se communiquer.

    « Là-dessus, en tout cas, il n'existe pas d'écrit qui soit de moi, et il n'en existera jamais non plus : effectivement, ce n'est pas un savoir qui, à l'exemple des autres, puisse aucunement se formuler en propositions; mais, résultat de l'établissement d'un commerce répété avec ce qui est la matière même de ce savoir, résultat d'une existence qu'on partage avec elle, soudainement comme s'allume une lumière lorsque bondit la flamme, ce savoir se produit dans l'âme et, désormais, il s'y nourrit tout seul de lui-même ».


    La cité organique dont nous allons parler participe du même modèle. Sa finalité première est précisément d'être le lieu d'une culture elle-même organique.

    La réponse du printemps

    La vie! Lewis Mumford est avant tout un vivant et un amoureux de la vie. S'il est aussi urbaniste, historien et philosophe, c'est par surcroît. Son oeuvre entière est traversée par une immense sollicitude envers les réalités vivantes. Il n'étudie pas les villes de l'antiquité et du Moyen Age; il les ressuscite. Il ne fait pas la dissection de la cité carbonifère. Il pleure sur elle. Avec rigueur.

    Qu'est-ce que la vie? Comme si le printemps n'avait pas depuis longtemps répondu à cette question. Mais la réponse du printemps ne saurait satisfaire les planificateurs de 1977. Lewis Mumford a parfaitement compris cela. Sans devenir myope pour autant, il a su adapter son oeil de visionnaire aux exigences de la technostructure. L'ingénieur le plus méticuleux peut trouver dans son oeuvre de quoi satisfaire pleinement son appétit de détails pratiques. Faut-il s'en étonner? Lewis Mumford fut d'abord technicien. Il exerça ce métier jusqu'à l'âge de trente ans. S'il a le réductivisme en horreur, s'il se refuse à ramener les grandes choses aux petites, il excelle dans l'art réaliste de faire voir l'importance des choses qui semblent ne pas en avoir. Il nous apprend par exemple que si la cité médiévale s'est effondrée à partir du XVe siècle, c'est, bien sûr, parce que la foi religieuse s'est dégradée, mais aussi parce que l'introduction des véhicules sur roue, jointe à un besoin nouveau de vitesse, a fait éclater ses rues trop étroites. Mumford n'isole jamais un phénomène matériel sans le rattacher à un phénomène spirituel, à une totalité, à ce que lui-même appelle l'idée formative d'une civilisation.

    Ce n'est pas la roue à ses yeux qui fait tourner le monde. La roue, c'est-à-dire la technique, n'est pour lui qu'une cause occasionnelle parmi d'autres. Le capital en est une également. Le militarisme aussi : ne faut-il pas de larges avenues pour pouvoir organiser de belles et convaincantes parades? Mais voici comment Mumford explique l'intérêt pour les voitures sur roues et les larges avenues qui allaient caractériser la Cité Baroque :

    « En France, en 1563, le parlement supplia le roi d'interdire les véhicules sur roues dans le centre de Paris. Ce même besoin se manifesta de nouveau au XVIIIe siècle. Néanmoins le nouvel esprit dans la société était du côté des transports rapides. L'accélération du mouvement et la conquête de l'espace, le désir fiévreux d'arriver quelque part étaient des manifestations de la volonté de puissance envahissante. "Le monde", comme le fit remarquer Stow, quand la mode s'empara de Londres, roule sur des roues. La masse, la vitesse et le temps ont été des catégories de l'effort social avant que la loi de Newton ne soit formulée ».1


    Mumford est réaliste par idéal, ce qui est d'ailleurs la seule façon de l'être vraiment. Ses critères précèdent toujours ses critiques, ou les suivent de très près. Avec lui on sait d'où l'on part et on sait où l'on va. Il n'en est pas ainsi avec Marx, par exemple, dont les brillantes analyses sont précédées de mobiles inavoués et suivies de finalités inavouables!

    Darwin en évolution


    Mais qu'est-ce donc que cette vie qui est pour Mumford l'alpha et l'omega? Deux mots la caractérisent : adaptation et finalité. Pour comprendre ce que Mumford entend par ces deux mots, il faut se reporter à ses thèses sur Darwin qui sont originales par bien des côtés.

    À cause de tout ce qu'il a dit sur le struggle for life et le survival of the fittest, Darwin a été généralement considéré comme le chantre du capitalisme triomphant. Interprétation fondée mais facile, nous dit Mumford.2 Darwin est d'abord le fondateur de l'écologie. Plutôt que le dernier descendant de Galilée, il faut voir en lui le premier d'une lignée qui finira peut-être par imposer une vision du monde centrée sur le respect de la vie. Loin d'avoir porté la conception mécaniste de la vie à son point extrême, il a jeté les bases d'une vision organique de la nature.

    « Avant Darwin, le concept d'évolution organique avait flotté à travers maints esprits. Ce qui rendit sa contribution si convaincante, ce ne furent pas ses théories spécifiques sur la formation et la modification des espèces, mais son aptitude singulière à rassembler une grande masse d'observations concernant des événements particuliers de la nature la plus variée. Malgré l'insuffisance de n'importe quel groupe unique d'observations pour expliquer l'évolution de la vie, la masse totale, quand Darwin l'assemblait, révélait un modèle concret de la plus grande complexité, où chaque aspect de l'ensemble, dans l'espace et le temps, était théoriquement nécessaire pour expliquer la plus petite partie ou l'événement le plus fugitif. Pour la première fois, la nature pouvait être contemplée de façon rationnelle, non comme un concours fortuit d'atomes, mais comme un système s'organisant soi-même, d'où l'homme en personne avait fini par émerger grâce à un singulier développement nerveux qui fournit des images et des symboles à sa compréhension consciente ».3


    Avec Darwin, tout repart de zéro, comme avec Descartes, mais dans la direction opposée. Darwin est l'ancêtre de tous les gamins, de plus en plus nombreux, qui fuient l'école organisée de la raison pour se perdre dans l'école organique de la nature. Pour tout dire, c'était un cancre. Un de ces incorrigibles chasseurs de papillons qui font le désespoir de leurs proches. Quand il s'est embarqué sur le Beagle, il n'avait probablement jamais regardé à travers un microscope. Son équipement scientifique se réduisait à ses deux yeux. Pour toute méthode, il n'avait que son immense amour de la vie. Il devait ressembler à s'y méprendre au jeune héros de Féerie dans l'île, le délicieux récit de Gérald Durrell. On raconte qu'il "dansait de joie devant une plaque de son microscope où des paraméciés nageaient, sentant peut-être, ainsi que le fit plus tard Herbert Spencer Jennings, que là déjà ne se trouvait pas seulement la vie commençante mais l'esprit commençant."4

    La vie naît de la vie. Elle ne peut être reconnue que par la vie. Point d'objets dans cette sorte de science, que des sujets. La vérité n'est plus exclusivement garantie par le coût de l'équipement et les procédés de l'expérimentation. Il faut d'abord qu'elle soit attestée par la qualité du sujet. L'intégrité de l'être reprend ainsi ses droits sur la quincaillerie. Le fait rentre dans l'orbite de la valeur.

    « Dans toute sa pensée, Darwin était là en personne : non seulement comme intellect abstrait, mais comme être humain sensible, sympathisant. Non seulement Darwin étudiait objectivement les organismes : il aimait les créatures vivantes avec presque autant de chaleur que saint François, allant jusqu'à s'affliger du dressage cruel des chiens savants et s'opposant avec vigueur à la pratique courante de la vivisection. Dans son alliance avec toutes les formes de la vie, Darwin était dans la noble lignée d'une succession de naturalistes similaires, allant de Gilbert White et de Linné à Humbold et Audubon ».5


    Lewis Mumford a eu pour les hommes et les villes le même genre d'intérêt que Darwin pour les animaux et leur habitat. Et son oeuvre passera sans doute à l'histoire comme le développement naturel de la théorie de l'évolution des espèces animales.

    Le phénomène humain est caractérisé, selon Mumford, par l'idée formative, dont on pourrait dire qu'elle est, à l'échelle des civilisations, l'équivalent de ce qu'est l'inspiration chez l'artiste. A chaque civilisation, correspond une idée formative particulière qui en est, en quelque sorte, l'essence. Cette idée formative imprègne tout. Elle est la signature d'une époque. Elle commence toutefois par façonner les choses, outils ou oeuvres d'art, avant d'envahir la pensée. Elle se matérialise avant de s'éthéréaliser.6 Ce sont les mots que Mumford lui-même emploie.

    Il y a dans les civilisations des caractères ascendants, des caractères dominants et des caractères récessifs comme dans le cas de l'hérédité. Ainsi l'horloge apparaît dans les monastères quatre ou cinq siècles avant que Descartes en fasse le modèle de sa conception du monde. Au début, elle est un caractère ascendant, mince filet d'eau nouvelle au milieu d'un monde dont le caractère dominant est un sentiment religieux tel que « tout ce qui n'est pas de l'éternité retrouvée est du temps perdu ».7 Aujourd'hui, la machine à mesurer le temps apparaît de plus en plus comme un caractère récessif. On a en effet le sentiment d'être évolué quand on peut se passer d'une montre.

    La ville aussi est composée de caractères ascendants et récessifs et d'un caractère dominant. Cité antique, cité médiévale, cité baroque, cité carbonifère, mégalopole, toutes ces appellations que Mumford utilise désignent le caractère dominant d'une ville à une époque donnée.

    La ville femme

    Assise


    Si Dieu est du sexe de l'homme, la ville est du sexe de la femme! À l'origine du moins. Avant la ville, qui n'était au début qu'un village, c'était la vie au jour le jour, l'aventure perpétuelle. Ce monde où les vertus viriles assuraient la survie était caractérisé par des outils et des armes de forme virile eux-mêmes : le javelot, la hache, etc. La femme allait équilibrer les choses en imposant la ville. Qu'est-ce que la ville, initialement, sinon un prolongement du sein maternel, c'est-à-dire une enceinte destinée à protéger les vases qui contiennent la nourriture pour les mois à venir?

     

    « Cette influence féminine se révèle dans les constructions villageoises. les huttes et leurs enclos protecteurs, dont beaucoup plus tard les psychanalystes devaient révéler le sens symbolique. Accueillir, protéger, nourrir, clôturer, se sont là des fonctions féminines par excellence, qui se trouvent évoquées par les formes de l'architectonique villageoise : la maison et le four, l'étable et la huche, les citernes, le grenier et le silo. Elles seront reprises dans les constructions citadines - les fortifications, les lieux de rencontre et d'isolement, de l'atrium au monastère. La maison et le village, la ville elle-même parfois représentent les blasons du corps féminin. Il ne s'agit pas là d'une aventureuse conjecture des psychanalystes, ainsi qu'en témoigne la symbolique égyptienne. Le même signe hiéroglyphique y signifie tantôt "la maison" ou la "ville", tantôt "la mère", comme s'il représentait une même fonction nourricière, exercée tantôt sous une forme fonctionnelle, tantôt au profit d'une collectivité. Les constructions les plus primitives : maisons, chambres, tombeaux, ont généralement une forme arrondie, rappelant le premier moule des mythologies grecques, dont l'empreinte fut prise sur le sein d'Aphrodite ».8


    Très longtemps après la consolidation des premiers villages, le principe viril réapparaîtra en tant qu'élément civilisateur. La démesure qui a engendré les mégalopoles modernes est peut-être sa plus récente exagération. À ce propos, on peut se demander si l'émergence actuelle de la femme, à supposer que ce soit vraiment la femme qui émerge, n'annonce pas, pour les villes et la civilisation en général, une ère nouvelle axée sur la stabilité, la sécurité et le savoir-vivre, plutôt que sur la croissance, le risque et le gaspillage.

    Small is beautiful

    La gloire d'une ville n'attend pas le nombre de ses habitants. « Great city » ne doit pas être confondu avec « big city ». Our en Mésopotamie avait tout au plus 25 000 habitants. Des villes comme Cos, Olympie et Delphes ne devaient pas avoir plus de 10 000 habitants. Athènes, au terme de la période d'expansion, devait avoir au maximum 300 000. Mais, en l'absence de données vraiment précises, Mumford pense que ce chiffre est très exagéré. Pompéi avait 25 000 habitants. Dans toute l'antiquité gréco-romaine, Rome seule fait exception à la règle générale. Florence avait 45 000 habitants en 1280. À la fin du XIIe siècle, Paris avait 100 000 habitants; 240 000 à la fin du XIIIe. Au Moyen Âge et même à la Renaissance, quelques villes seulement avaient plus de 100 000 habitants.

    Nous verrons plus loin ce que Mumford entend par échelle humaine. Soulignons pour l'instant le fait qu'il prend un plaisir désespéré à associer la petitesse des villes anciennes à la grandeur de leur destin. On dirait qu'il veut, à force de vriller, atteindre dans notre âme ce noeud d'illusions que l'on pourrait appeler le centre de la démesure. Il l'atteint parfois. Plus cependant par la poésie, dont il ne se départit jamais, que par les données chiffrées. Les statistiques ne sont là que pour briser la première glace. C'est la poésie qui fait fondre les dernières résistances.

    « Les dieux et les nymphes hantaient les pentes de l'Acropole, bien avant qu'un palais ou un temple y aient été construits : dieux terrestres ou chthoniens, les mêmes qui inspiraient l'oracle de Delphes, et qui n'ont pas encore entièrement perdu leur ancien pouvoir magique et leur mystère. Faire l'ascension de l'Acropole, de nuit, sous la clarté de la lune, ou descendre les pentes du sanctuaire de Delphes, même en plein jour, depuis le stade jusqu'aux bosquets d'oliviers près de la mer, ce sont là encore de ces expériences religieuses que nulle description ne suffirait à évoquer.

    ... Dès l'origine, la ville de Paestum avait sans doute un aspect d'unité concertée qu'Athènes ne devait jamais avoir, même dans les derniers temps de son indépendance; mais de ce fait même Paestum ne pouvait avoir le même contact en profondeur avec les plus lointaines institutions, contact qu'Athènes a toujours su conserver et utiliser, aussi bien dans les mythes de ses poètes tragiques que dans les édifices de l'Acropole, où le rocher semble avoir eu, depuis l'éternité, mission de porter ces grands temples. Les influences primitives les plus lointaines demeurent là en étroite union avec les formes esthétiques les plus achevées, comme elles le demeureront beaucoup plus tard dans les cathédrales gothiques, avec les gargouilles, les arcs-boutants et les cryptes ».9


    L'échelle de l'argent

    Mais même après que nous ayons été touchés par des lignes si bien inspirées, quelque chose en nous se réjouit quand les journaux nous apprennent qu'en 1976 Montréal a mis plus de maisons en chantier que Toronto. Le mal de la grandeur quantitative est donc plus profond que nous ne saurions l'imaginer. Il a ses racines, nous dit Mumford, dans une volonté de puissance qui est elle-même partie intégrante de l'idée formative de notre civilisation. Sur ce point, Mumford n'ajoute rien d'essentiel à ce qui avait déjà été dit par Max Scheler, entre autres,10 qui emploie la notion de Weltanschauung dans un sens très voisin de celui de « formative idea ». Dans Pentagone de la Puissance, Mumford a toutefois précisé sa pensée d'une façon admirable. Le complexe écologique ou écosystème, dit-il, a été remplacé par un complexe, de puissance analogue à celui qui avait permis la construction des pyramides, en Egypte et des mégalopoles en Mésopotamie. Son succès sans précédent s'explique par le recours à l'abstraction, qui est, quel que soit l'angle sous lequel on la considère, l'une des caractéristiques de l'intelligence moderne.

    Le complexe de puissance abstrait ou isole l'un ou l'autre des éléments de l'écosystème, le charbon ou le bois par exemple; il le détourne ensuite de sa fin propre qui est de servir la vie, pour le mettre finalement au service de la puissance. L'argent est aussi une abstraction et c'est en tant que tel qu'il ouvre des perspectives illimitées.

    « Si l'on mange trop, l'on souffre d'indigestion, ou l'on est affligé d'obésité; si l'on recherche de façon trop constante le plaisir des sens, la faculté de jouissance diminue et finit par s'épuiser. Mais quand les fonctions humaines sont converties en unités abstraites d'énergie ou d'argent, il n'existe point de limites à la quantité de puissance qui peut être saisie, convertie et emmagasinée. La particularité de l'argent c'est qu'il ne connaît aucune limite biologique, aucune restriction écologique. Lorsqu'on demanda au financier d'Augsbourg, Jakob Fugger l'Ancien, quand il aurait assez d'argent pour cesser d'avoir besoin d'en gagner davantage il répondit comme tous les grands magnats le font de façon tacite ou ouverte, qu'il ne s'attendait pas à ce que vint un jour pareil ».11


    S'il fallait caractériser la théorie de Mumford, c'est le mot abstractionisme qu'il faudrait retenir, plutôt, par exemple, que le mot matérialisme. Nous entendons par là, bien entendu, que Mumford est partisan de l'explication par l'abstraction, et non lui-même partisan de l'abstraction. Il est de fait plus près de la matière que de l'idée. Nous nous éloignons de la vie, donc de la matière à une vitesse accélérée. Voilà le drame, nous dit Mumford. La mégalopole n'est pas de la matière en expansion, c'est de l'abstraction cancéreuse.

    « La coupe histologique des cellules cancéreuses, uniformes et de structures rudimentaires, ressemble désespérément à la vue aérienne d'une banlieue moderne, avec ses maisons toutes identiques, dessinées sans beaucoup de réflexion, par des architectes dépourvus de culture véritable, à l'occasion d'un concours hâtif ».12

     

    Ces lignes de Lorenz résument assez bien la pensée de Mumford.

    L'échelle humaine

    Mais c'est en tant que peintre du concret et du positif que Mumford excelle. A la critique, il ne fait que se résigner. Suivons-le donc dans les nombreux passages de son oeuvre où il donne un contenu palpitant de vie à un vieux mot, devenu vague et abstrait à l'usage, mais demeuré attachant malgré tout, parce que c'est tout ce qu'il nous reste pour parler de nos espoirs : le mot humain.

    Au début de Pentagone de la Puissance, Mumford rapporte le commentaire que fit Albrecht Dürer à la vue d'une collection d'objets d'art mexicain : « je n'ai jamais rien vu qui réchauffe mon coeur autant que ces choses ».

    En écrivant ces lignes, j'ai moi-même sous les yeux un couvre-lit fait de carrés de laine multicolore. Comme il ressemble à un vitrail et comme il est un pur fruit de l'amour, il réchauffera mon coeur aussi longtemps que j'aurai des yeux et une âme pour le regarder. Nous éprouvons tous des sentiments de ce genre à un moment ou l'autre de notre vie. Ce sont, nous dit Mumford, de tels sentiments et non des théories abstraites que nous devrions d'abord consulter quand nous faisons les plans des lieux où nous allons vivre. It warms the human hearth. Telle est aussi la première qualité de la cité organique dont Mumford rêve et dont il retrouve des fragments dans le passé, plus particulièrement dans la cité grecque et dans la cité médiévale.

    L'esclavage, a-t-on dit, avilit l'homme jusqu'à s'en faire aimer. On peut dire la même chose de l'apathie, de l'indifférence, de la dureté, de l'inhumanité en général. A force d'en voir quotidiennement l'impossibilité, nous atteignons vite un point où nous n'osons même plus considérer comme légitime une existence vraiment humaine, c'est-à-dire centrée sur des rencontres et des regards qui réchauffent le coeur et stimulent l'esprit. Notre temps et nos meilleures énergies sont dévorés par notre travail et nos relations de travail. D'où cette désespérante litanie qui contient toute la poésie de la vie de bien des citadins : métro, boulot, dodo...

    Parlant du goût pour l'exotisme qui a caractérisé l'art et la littérature du XIXe siècle, Mumford écrit :

    « Que cherchaient-ils? Des choses très simples qu'on ne pouvait trouver entre le terminus de chemin de fer et l'usine : l'amour-propre animal, la couleur dans le cadre extérieur et la profondeur émotive dans le paysage intérieur, une vie vécue pour ses propres valeurs au lieu d'une vie frelatée. Les paysans et les sauvages avaient conservé quelques-unes de ces qualités. Les retrouver fut l'un des principaux devoirs de ceux qui souhaitaient un supplément au tarif de fer de l'industrialisme ».13


    Un peu plus loin, à propos de l'un de ses thèmes préférés, le temps mécanique, Mumford écrit : « le fait que dans la ville moderne les relations sexuelles sont limitées, pour les travailleurs de tous rangs et de tous genres, aux heures du jour où ils sont fatigués, ne peut accroître le rendement du travail qu'au prix d'un sacrifice trop lourd dans l'équilibre personnel et organique ».14

    Le plus chaud des soleils a moins d'attrait pour nous que l'être cher que nous rencontrons à la fin d'une journée, au milieu de la semaine ou au hasard d'une promenade. C'est sans doute la raison pour laquelle les athéniens du temps de Socrate ne sentaient pas le besoin de s'éloigner de leur ville pour se retrouver eux-mêmes. Sur l'agora, pour peu qu'ils y restassent, ils étaient sûrs de rencontrer, une connaissance. Cela supposait une cité à échelle humaine. A ce propos, Mumford rappelle que l'extension des premières cités se limitait pratiquement à la portée de la voix ou au temps d'une promenade. Platon a même formulé le souhait que la cité idéale ne dépassât pas un chiffre de population tel que l'ensemble des citoyens demeure à portée de la voix d'un orateur. Quand à Aristote, il estimait que la population d'une ville ne devait pas dépasser 10 000 habitants. La plupart des cités anciennes, par nécessité sans doute plus que par choix, ont respecté ces normes. Pour se départir de leur trop plein de population, elles fondaient des colonies à l'étranger. Au Moyen Âge, on fondait des villes nouvelles plutôt que d'agrandir démesurément les villes existantes.

    L'échelle humaine apparaissait aussi dans les rapports entre la taille de l'homme et celle des monuments et des places :

    « La cité grecque ne fut pas seule à édifier des monuments et des temples admirables : songeons entre autres à Karnak, à Babylone et à Ninive. C'est sur un autre plan qu'elle se distingue d'une façon toute particulière : respectant en tout la mesure; en ses dimensions comme en ses rites elle évitait que l'homme paraisse plus petit et moins remarquable que les produits de son industrie; elle n'en perfectionnait pas moins les institutions urbaines qui peuvent unir les hommes dans une pensée et une oeuvre commune. Aucune autre cité, grande ou petite, n'a su produire un aussi grand nombre d'hommes aussi remarquables par leur personnalité et leur génie créateur qu'Athènes en éduqua en l'espace d'un siècle ».15


    Le sens de la mesure, on le trouve aussi dans la vie quotidienne des Grecs. Ces derniers n'étaient pas des consommateurs. « La Grèce et la pauvreté sont soeurs », avait dit Emerson, l'un des maîtres de Mumford. Ce dernier ajoute : « Même au temps de leur splendeur, les villes grecques n'ont jamais connu l'abondance, mais elles n'ont jamais manqué de temps libre, de loisirs, et leurs citoyens ont su les utiliser pour la conversation, les passions amoureuses, les plaisirs des sens et ceux de la pensée, sans tous les soucis matériels dont l'homme de la grande cité moderne se trouve aujourd'hui accablé ».16

    La Cité éducatrice

    On sait que les hommes du Moyen Âge lisaient la Bible en contemplant les vitraux des cathédrales. On sait aussi qu'ils s'initiaient à la sagesse en s'imprégnant des belles et pacifiantes proportions des églises romanes. Après Werner Jaeger, l'auteur de Paideia, Mumford nous rappelle que la cité entière est un lieu matriciel dont la destination première est de former des hommes qui lui ressemblent. A propos de Florence, Mumford écrit : « la couleur et les formes visuelles étaient partout l'accompagnement normal des tâches pratiques quotidiennes ».

    « Cette éducation quotidienne des sens est le travail de base de toute forme d'éducation plus élevée : quand elle est présente dans la vie quotidienne, une communauté peut s'épargner la préparation de cours d'appréciation de l'art. Quand au contraire il y a un manque, les processus les plus rationnels et significatifs sont sous-alimentés : la maîtrise verbale ne peut compenser une malnutrition des sens.
    La vie prospère dans cette dilatation des sens : sans elle, le pouls est plus lent, les muscles manquent de tonicité, le maintien manque d'assurance, l'œil et le toucher ont moins de discernement, peut-être même la volonté de vivre est-elle vaincue. Affamer l'œil, l'oreille, la peau, peut exposer à la mort tout autant que le refus de nourriture à un estomac... (À la Renaissance), la ville elle-même était une oeuvre d'art omniprésente; et les vêtements même des citoyens lors des jours de fête étaient comme un jardin de fleurs en pleine floraison ».18

     
    La place Jacques-Cartier, au mois de juin, donne aux montréalais une idée de ce que pouvait être cette Florence qui dispensait ses enfants d'aller s'étioler à l'école rationaliste. On pressent aussi le charme que pourraient avoir les rues Crescent et de la Montagne si on y interdisait la circulation automobile et si on invitait les artistes à y laisser des oeuvres à forme et à échelle humaines. À Québec, à l'occasion du carnaval, la rue Sainte-Thérèse offre un spectacle qui, par la vitalité dont il témoigne, sinon par la perfection des formes, a quelque chose d'exemplaire. On devrait pouvoir attendre beaucoup d'un peuple qui a la force de sculpter des personnages humains et de construire des châteaux avec cette neige qui le submerge pendant cinq mois.

    La ville éduque aussi par le dialogue qu'elle rend possible. Dialogue vertical, selon l'axe du temps, avec les morts, à travers les souvenirs qu'ils ont laissés : oeuvres d'art, monuments publics, mais aussi et peut-être surtout humbles maisons désormais dignes de la dignité des générations qui s'y sont succédé. Dialogue horizontal, selon l'axe de l'espace, avec les vivants.

    « Définir la cité, nous dit Mumford, comme le lieu où il est toujours possible de converser d'une façon stimulante et sensée, n'est-ce pas un des meilleurs moyens de reconnaître toute l'importance de son rôle? ... On découvre Jérusalem dans le livre de Job, Athènes dans les oeuvres de Platon, de Sophocle et d'Euripide, et le Londres de la période élisabéthaine dans Shakespeare, Marlowe, Dekser et Webster. La vie de la cité semble s'exprimer dans ces répliques d'un dialogue dramatique et y découvrir en même temps sa plus profonde justification. Et de même l'absence du dialogue témoigne de l'échec de la cité qui n'arrive pas à former sa personnalité sociale ».19


    Est-il besoin de souligner que le dialogue horizontal, si ardemment souhaité, est impossible sans un dialogue vertical qui met à la disposition des communautés de vivants les « lieux communs »20 que constituent les valeurs, les idées et les mots lorsqu'ils ont été longuement affinés par des siècles de symbiose entre une ville et ses habitants.

    Quand il aborde le problème de l'enracinement culturel, Mumford élève la voix. Son amour de la vie et sa vénération pour les civilisations anciennes n'ont rien à voir avec cette idolâtrie du primitivisme qui amène tant de gens à se replier sur eux-mêmes avec l'illusion de retourner vers la nature. Dans Technique et Civilisation, Mumford écrit à ce propos : « Le repli sur le primitif est, en somme, un effort larmoyant pour éviter une transformation plus fondamentale et infiniment plus difficile que nos penseurs, leaders et hommes d'action n'ont pas la franchise d'affronter, l'intelligence de trouver et la volonté d'effectuer : la transition allant au-delà des formes historiques du capitalisme et des formes originelles, également limitées, de la machine, vers une économie centrée sur la vie ».21

    Mumford élève la voix aussi lorsqu'il aborde le sujet qui lui est cher entre tous, la spécialisation. Lorsque, étudiant une ville ancienne, il découvre que la citadelle y a une grande importance, il se rembrunit. Il se rembrunit parce que, la citadelle étant le château fort des clercs et des militaires, son importance est le signe infaillible d'une division des tâches et des classes dans la société. Pour des raisons biologiques d'abord, - l'homme, dit-il, est caractérisé par un organe non spécialisé, le système nerveux central - et aussi pour des raisons psychologiques et morales, Mumford pense que l'homme ne peut atteindre la plénitude lorsqu'il est confiné à des tâches spécialisées.

    « Dans les sociétés primitives le travail est une des formes de l'activité qu'il est impossible de séparer entièrement d'autres manifestations de l'existence, la religion, le jeu, les rapports sociaux, voire même la sexualité. Dans la cité la tâche spécialisée allait pour la première fois devenir une occupation quotidienne et exclusive. De ce fait l'artisan allait acquérir une compétence manuelle ou visuelle que seule une spécialisation complète permettait d'obtenir, mais il perdait du même coup l'heureuse plénitude de l'existence. Déficience chronique et universelle de la civilisation, le citadin ne se rend même plus compte de l'importance de ce sacrifice. Cette plénitude d'une vie d'homme, riche d'intérêt et de variété, libérée du fardeau de la tâche quotidienne, allait devenir le privilège exclusif d'une classe dirigeante. Les membres de l'aristocratie le reconnaissent, et dans divers centres de civilisation le titre "d'homme" n'était décerné qu'à eux seuls ».22


    La Charte de la cité organique

    Nous pouvons considérer ce dernier passage comme le premier article de la charte des cités que Lewis Mumford, ce démocrate qui n'a peut-être pas exorcisé tout à fait les utopies de sa jeunesse,23 espère voir renaître de la cendre des mégalopoles. À défaut de pouvoir recréer dans les villes un environnement qui permette à chacun d'être tour à tour berger, jardinier, menuisier et philosophe, qu'on s'efforce au moins, nous dit Mumford, de ne pas rendre le travail incompatible avec le loisir. À ce propos, il cite Paris en exemple : « La grande contribution des boulevards de Haussmann fut d'unir le monde du travail, de la récréation et de la vie sociale. Ces fonctions diverses de la vie adulte n'ont peut-être conservé nulle part autant d'unité que dans le coeur de Paris ».24

    Le second article concernerait les phases de la vie. Il faut, dit Mumford, que les planificateurs tiennent compte des besoins de tous les âges. Dans une ville digne de ce nom, on doit pouvoir se sentir chez soi du premier jour de sa vie au dernier. La plupart des centres des villes modernes ne semblent avoir été conçus que pour les adultes, poursuit Mumford. On enfourne les enfants dans des autobus pour les envoyer à l'école. On regroupe les vieillards dans des résidences où ils sont sans contact avec les autres générations. À défaut de pouvoir revenir à la famille patriarcale, ce qui ne serait peut-être pas souhaitable, il faudrait au moins, ajoute Mumford, s'efforcer de recréer des milieux urbains à trois dimensions, les dimensions étant en l'occurence les générations : enfants, parents et grands-parents. Il faudrait aussi songer aux adolescents :

    « Ce dont les amoureux ont besoin c'est de places accessibles où ils peuvent facilement se perdre eux-mêmes et se soustraire à la présence visible des autres. Le labyrinthe, que les planificateurs baroques affectionnaient tant, servait certainement à cette fin. Et lorsqu'il a conçu Central Park, à New York, Frederick Law Olmsted a fait délibérément de The Rample, avec sa topographie irrégulière, une place où il fait bon se perdre; avec le résultat admirable que c'est peut-être, dans toute la ville de New York, la seule place qui convienne bien à l'amour. Si les planificateurs étaient conscients des phases de la vie, ils ne seraient pas si sourds au besoin, qu'à la fin de leur adolescence, les jeunes ont de places dont la beauté intime accentue, épanouit et en même temps tempère les désirs érotiques ».25


    Le troisième article concernerait les limites de la cité et du quartier, de même que les moyens à prendre pour inciter les citoyens à une participation active. Il y aurait tant de choses à dire ici. Rappelons d'abord que, même s'il aime les petites villes du passé, Mumford soutient que nous avons besoin de grandes villes. Seules ces dernières, dit-il, peuvent être le creuset de cette culture internationale qui paraît de plus en plus nécessaire à la paix et à l'équilibre du monde. Pour des raisons liées aux problèmes de planification, Mumford est même favorable à l'instauration de paliers administratifs englobant les régions avoisinant les grandes villes. Pour décongestionner ces dernières, il ne voit cependant pas d'autre solution que la création de villes nouvelles semblables à celles de la région londonienne. Précisons que la principale caractéristique de ces villes nouvelles est qu'elles sont complètes, qu'elles ne sont pas de simples dortoirs comme la plupart de nos banlieues.

    Pour ce qui est de la participation, rappelons que si, pour Mumford, la ville se définit par le dialogue, elle ne saurait ni se construire, ni se reconstruire autrement que dans et par le dialogue. Le gouvernement régional devrait donc être équilibré par des gouvernements de quartier où l'on s'efforcerait de recréer l'atmosphère des anciennes villes de dix ou vingt mille habitants.

    Le quatrième article concernerait la propriété collective du terrain, seul moyen, selon Mumford, d'empêcher que l'appât du gain n'incite les spéculateurs à faire croître les villes contre le gré des citoyens.

    Le cinquième article concernerait les transports et plus précisément les moyens à prendre pour que les piétons soient vraiment rois : « No city can solve its transportation problem if it neglects the greatest self-propelling vehicle of all : the pedestrian ».26


    La marche c'est la vie. C'est aussi la pensée. Les grandes pensées ne nous viennent qu'en marchant, disait Nietzsche. C'est enfin la santé. Nos ministres viennent de s'en rendre compte; et Mumford fait remarquer que les américains eux-mêmes, les hommes les plus assis du monde, sont parfaitement capables de marcher quand on leur en donne le goût.

    « Là où la marche est captivante et stimulante visuellement, que ce soit dans un centre d'achats de Détroit où le long de la cinquième avenue, les américains sont tout à fait disposés à marcher . . . là où les services urbains sont regroupés, les américains prennent encore plaisir à marcher : ne font-ils pas des voyages de plusieurs milliers de milles pour jouir de ce privilège dans les centres urbains historiques d'Europe? »27


    Mumford précise un peu plus loin qu'il faut bien se garder de confondre système de transport et système d'autoroutes. Les moyens de transport, répète-t-il sans cesse, ne sont précisément que des moyens. Il faut les adapter aux finalités humaines. L'une des finalités les plus chères à Mumford c'est que l'ouvrier puisse, pour se rendre à son travail, faire une promenade qui le mette en contact avec des êtres, des scènes et des objets qui réchauffent le coeur. Après le piéton, viennent les transports en commun. Quant à l'autoroute, si elle est nécessaire pour permettre l'évasion hors d'une ville qui n'en n'est pas une, qu'elle respecte au moins le paysage qu'elle traverse.

    La renaissance

    Le coeur de plusieurs grandes villes, de Munich et de Cologne notamment, semble avoir recommencé à battre depuis que le gaz carbonique y a été remplacé par le parfum des fleurs. S'agit-il véritablement d'une nouvelle naissance ou d'une réanimation comme on en pratique sur les moribonds dans les hôpitaux? Il semble bien en tout cas que, dans les hommes comme dans les lieux, la vie n'est pas encore éteinte au point qu'il faille s'en remettre à des planificateurs formalistes qui, sous prétexte de rationalité, réaliseront leurs rêves inhumains aux dépens de nos chétives libertés.

    Mais pour Mumford, dont le socialisme tempéré est ordonné à la seule finalité acceptable, le bonheur et la perfection de l'individu, c'est par le coeur humain que tout doit commencer. Dans The Condition of Man il écrit :

    « Le devoir de notre époque est de décentraliser le pouvoir dans toutes ses manifestations. À cette fin nous devons construire des personnalités équilibrées : des personnalités qui seront capables de puiser dans nos immenses réserves d'énergie, de connaissances et de richesses sans être démoralisées par elles. Sur ce point on ne saurait mieux dire que Platon dans les Lois : "si quelqu'un donne trop de puissance à quoi que ce soit, trop de voile à un bateau, trop de nourriture à un corps, trop d'autorité à l'esprit, et n'observe pas la proportion, tout est bouleversé et, dans le désarroi de l'excès, glisse soit vers le désordre, soit vers l'injustice, qui est fille de l'excès ».28


    Idéalisme, diront certains avec mépris. Mumford a répondu à l'avance à cette objection en montrant que le matérialisme de Marx est en fait un tissu d'abstractions. Il reconnaît cependant que certaines de ses propres thèses sont présentes dans l'oeuvre de Marx, à titre, pourrait-on dire, de caractères ascendants. Il cite même ce passage du capital :

    « Dans la société socialiste l'homme fragmentaire serait remplacé par l'individu complètement développé, un être pour qui les différentes fonctions sociales ne sont que des formes interchangeables d'activité. Les hommes pourraient aller à la pêche, à la chasse, ou s'adonner à la critique littéraire sans devenir des pêcheurs, des chasseurs ou des critiques professionnels ».

    On a pris l'habitude d'appeler idéalistes ceux qui, dans leurs efforts pour améliorer la condition humaine, accordent la primauté au rayonnement ou à l'action des individus; on appelle matérialistes ceux qui croient que la transformation de l'individu est le résultat d'une action qui doit d'abord porter sur les éléments déterminants de la structure sociale.

    Dans cette représentation dichotomique de l'action, qui est elle-même une vue abstraite, il n'y a pas de place pour le réalisme vital de Mumford. Pour ce dernier, l'opposition entre l'individu et la structure sociale n'a pas de sens parce que l'interaction entre l'individu et son milieu ne peut être expliquée en termes de causalité.


    Dire qu'il y a causalité réciproque entre l'individu et son milieu, c'est encore trop peu dire. Il n'y a pas causalité, il y a symbiose. Penser la symbiose, c'est tenir ensemble les deux termes de la contradiction avec le pressentiment que la vie, pourtant indéfinissable, est, par définition, ce qui les transcende. C'est ce que Mumford n'a cessé de faire depuis qu'il a compris que la Machine était devenue folle.



    Notes :

    1 Murnford, Lewis, Culture of Cities, Harvest HB 187, Harcourt Brace Jovanovich Inc., New York, 1970, p. 95. Traduction: J.D.
    2 Dans Technique et Civilisation, Paris, Seuil, 1950, pp. 172-173, Mumford lui-même s'était fait le défenseur de cette interprétation.
    3 Mumford, Lewis, Le Mythe de la Machine, tome 2, Le Pentagone de la Puissance, Paris, Fayard, 1974, p. 528.
    4 Le Pentagone de la Puissance, p. 530.
    5 Ibid., p. 527.
    6 On trouve une excellente description du cheminement de l'idée dans l'épilogue de Pentagone de la Puissance.
    7 Gustave Thibon, dans Notre Regard qui manque à la lumière, préface.
    8 Mumford, Lewis, La cité à travers l'histoire, Paris, Seuil, 1964, p. 20.
    9 La cité à travers. l'histoire, p. 210.
    10 Voir en particulier Le Saint, le Génie et le Héros.
    11 Le Mythe de la Machine, tome 2, p. 220.
    12 Lorenz, Konrad, Les huit péchés capitaux de notre civilisation, Paris, Flammarion, 1973, p. 42.
    13 Technique et Civilisation, p. 167.
    14 Ibid., p. 240.
    15 La cité à travers l'histoire, p. 194.
    16 Ibid., p. 167.
    17 Souligné par nous.
    18 Culture of Cities, p. 51.
    19 La cité à travers l'histoire, p. 154.
    20 À propos des lieux communs, G. Thibon écrivait récemment dans Harmonie et équilibre (Fayard, 1976) : « Le mot commun est ambigu : il signifie banalité, platitude, et il évoque aussi l'idée de communication, de communion. Le foyer, la fontaine, l'Eglise, la patrie sont des lieux communs. L'agora d'Athènes où enseignait Socrate était un lieu commun. De même les trésors de la sagesse populaire dont nous oublions le sens dans la mesure où nous en connaissons trop bien la formulation. "Il faut repenser les lieux communs, disait Unamuno, pour les délivrer de leur maléfice" ».
    21 Technique et Civilisation, p. 261.
    22 La cité à travers l'histoire, p. 138.
    23 Le premier ouvrage de Mumford s'intitule précisément The Story of utopias.
    24 The Urban Prospect, Harcourt Brace World Inc., New York, 1968, p. 33.
    25 Ibid., p. 32.
    26 Mumford, Lewis, The Highway and the City, Harcourt Brace, Inc., New
    York, 1963, p. 109.
    27 The Highway and the City, p. 244.
    28 Mumford, Lewis, The Condition of Man, Harcourt Brace Jovanovich Inc., New York, p. 419.


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    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2014-04-03
    Informations
    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Mots-clés
    Ville, femme, Vie, Histoire, Organique. Idée formative,
    Extrait
    « Cette éducation quotidienne des sens est le travail de base de toute forme d'éducation plus élevée : quand elle est présente dans la vie quotidienne, une communauté peut s'épargner la préparation de cours d'appréciation de l'art. Quand au contraire il y a un manque, les processus les plus rationnels et significatifs sont sous-alimentés : la maîtrise verbale ne peut compenser une malnutrition des sens. La vie prospère dans cette dilatation des sens : sans elle, le pouls est plus lent, les muscles manquent de tonicité, le maintien manque d'assurance, l'œil et le toucher ont moins de discernement, peut-être même la volonté de vivre est-elle vaincue. Affamer l'œil, l'oreille, la peau, peut exposer à la mort tout autant que le refus de nourriture à un estomac... (À la Renaissance), la ville elle-même était une oeuvre d'art omniprésente; et les vêtements même des citoyens lors des jours de fête étaient comme un jardin de fleurs en pleine floraison ».
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