La pêche au sonar.

Jacques Dufresne

Je cherche toujours une traduction pour «high tech» et «high touch», deux expressions qui, mises en opposition, éclai-rent singulièrement les grands défis de notre époque, ceux de la médecine, ceux de l'amour, ceux de la cuisine, ceux de l'administration même, mais aussi ceux de la pêche. On ne peut pas dire pêche de haute techno-logie et pêche de haute sensibi-lité.


  • Mais en attendant, essayons de comprendre le phénomène. Sur les lacs québécois, on voit de plus en plus fréquemment des embarcations munies d'un équipement qui semble destiné à la chasse aux sous-marins. Il s'agit d'un appareil électroni-que, le sonar, qui permet de re-pérer les bancs de poissons. Cet appareil est d'une grande efficacité, notamment dans le cas de la pêche aux poissons grégaires, comme le doré.

    Loin de moi la tentation de nuire en quelque façon aux in-nocents adeptes de ce sport d'avant-garde. Leur pratique donne tout de même à réflé-chir.

    Je suis moi-même un médiocre adepte de la pêche au flair, mais j'ai, en cette discipline, vieille comme nos instincts, des maîtres qui font mon admira-tion. En plein mois de juillet, période réputée la plus mauvai-se pour la pêche, ils parviennent à repérer des bancs de do-rés sur des lacs qu'ils connais-sent à peine. Pour y arriver, ils mettent en ?uvre un ensemble complexe de souvenirs, d'im-pressions, de notions abstraites, par un acte étroitement appa-renté à l'exercice du jugement dans les situations concrètes celles de l'amour notamment. C'est peut-être la raison pour la-quelle on dit d'une personne en besoin de conquêtes qu'elle va à la pêche. «Draguer» serait--il l'équivalent «high tech»?

    Un huard fréquente-t-il assi-dûment un endroit précis mes maîtres en concluent que ce qui est bon pour lui pourrait être bon pour eux. Voient-ils des poissons-fourrage s'agiter à la surface, les devinent-ils plutôt, ils en concluent que d'intéres-sants prédateurs doivent les sur-veiller avec intérêt. La végéta-tion sur les rives, les insectes à la surface de l'eau, l'heure, la saison, le vent, la lune et mille autres considérations indistinc-tes complètent leurs informa-tions, qui vont se féconder entre elles jusqu'à, constituer un jugement, souvent heureux.

    Je n?ai pas dit que les infor-mations allaient être traitées par leur cerveau, même si j'ai été tenté de le faire à cause de l?omniprésence du vocabulaire et des images de l'informatique. Je ne l?ai pas dit parce que ce qui fait précisément l'intérêt de la pêche au flair à notre époque, c'est qu'elle mobilise la partie du cerveau et de l?âme en voie d'atrophie en raison de l'usage abusif qui est fait de l'autre par-tie: celle qui, précisément traite des données, ou répète des séquences linéaires de gestes, à la manière des ordinateurs.

    La pèche au sonar est dans le prolongement immédiat de cet-te mentalité «high tech», qui domine désormais la vie quoti-dienne de, la plupart des gens. Voici qu'une autre prothèse se substitue à nos sens, que l'enre-gistrement passif de données analysées hors de nous se subs-titue à un acte de notre jugement.

    Le progrès, le progrès techni-que s'entend, n'est rien d'autre que cette délégation de pouvoir à des appareils extérieurs. le conçois qu'on se laisse emporter par ce courant dans le cadre du travail. mais que va-t-il adve-nir de nous si nous transposons cette mentalité jusque dans nos loisirs les plus instinctifs?

    À l'origine de notre espèce, nous étions des pêcheurs, des chasseurs et des cueilleurs ne disposant que des instruments les plus rudimentaires. Nous étions des êtres autonomes avec, bien entendu, tous les risques de la chose. Nous sommes des êtres branchés. Les sports de plein air sont précisément pour nous une occasion de nous dé-brancher de nos écrans pour nous ressourcer dans un passé qui est toujours le présent de nos gènes. Dans l'intérêt de la faune humaine, encore plus que dans celui de la faune aquati-que, ne conviendrait-il pas de faire de la pêche au sonar une activité réservée aux pécheurs de métier?

    Branché ou autonome, ne se-rait-ce pas une bonne traduc-tion pour «high tech» et «high touch»?

    J'écris ce texte sur une machi-ne «high tech» en rêvant aux poissons d'un lac sauvage. Une heure d'écran, une heure de cosmos ! Autrement nos esprits vont bientôt être asséchés par les pluies acides de l'analyse et de l'abstraction.

Autres articles associés à ce dossier

À lire également du même auteur

Éblouir pour régner
Où l'on voit comment, fort de ses connaissances en optique, Descartes propose au roi d

Le Chant du cygne, mourir avec dignité
En avril 1990, L'Agora organisait, en collaboration avec l'Ordre des Infirmi&egrav

Sainte-Élisabeth
Au coeur de l’histoire de ce village, un couvent des Soeurs de la Providence devenu un monumen

Marcher, une philosophie
Depuis des années, je recommandais en vain la marche à un ami de tempérament d&

Réflexions sur la liberté d'expression
Toutes ces libertés, tous ces interdits qui allaient de soi et que le nouveau surmoi collecti

Pandémie et santé mentale
L’école de la vie, la philosophie comme mode de vie, la logothérapie. Contenu de

La culpabilité de l’Occident ou la recherche de la vie perdue
Voici la première partie d’un diptyque. L’autocritique actuelle des Occidentaux y est comparée

Noël ou le déconfinement de l'âme
Que Noël, fête de la naissance du Christ, Dieu incarné, Verbe fait chair, soit aus