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    • Édition


    Impression du texte
    Jean-Baptiste Poquelin dit Molière

    Scène 1: ARNOLPHE, AGNES, ALAIN, GEORGETTE

    ARNOLPHE
    Oui, tout a bien été, ma joie est sans pareille:
    Vous avez là suivi mes ordres à merveille,
    Confondu de tout point le blondin séducteur;
    Et voilà de quoi sert un sage directeur.
    Votre innocence, Agnès, avait été surprise:
    Voyez, sans y penser, où vous vous étiez mise.
    Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction,
    Le grand chemin d'enfer et de perdition.
    De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes:
    Ils ont de beaux canons, force rubans et plumes,
    Grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux;
    Mais, comme je vous dis, la griffe est là-dessous;
    Et ce sont vrais satans, dont la gueule altérée
    De l'honneur féminin cherche à faire curée.
    Mais, encore une fois, grâce au soin apporté,
    Vous en êtes sortie avec honnêteté.
    L'air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre,
    Qui de tous ses desseins a mis l'espoir par terre,
    Me confirme encor mieux à ne point différer
    Les noces où je dis qu'il vous faut préparer.
    Mais, avant toute chose, il est bon de vous faire
    Quelque petit discours qui vous soit salutaire.
    Un siège au frais ici.

    (A Georgette et à Alain.)

    Vous, si jamais en rien...

    GEORGETTE
    De toutes vos leçons nous nous souviendrons bien,
    Cet autre monsieur-là nous en faisait accroire;
    Mais...

    ALAIN
    S'il entre jamais, je veux jamais ne boire.
    Aussi bien est-ce un sot; il nous a, l'autre fois,
    Donné deux écus d'or qui n'étaient pas de poids.

    ARNOLPHE
    Ayez donc pour souper tout ce que je désire;
    Et pour notre contrat, comme je viens de dire,
    Faites venir ici, l'un ou l'autre, au retour,
    Le notaire qui loge au coin de ce carfour.

    Scène 2: ARNOLPHE, AGNES

    ARNOLPHE, assis.
    Agnès, pour m'écouter, laissez là votre ouvrage:
    Levez un peu la tête, et tournez le visage:

    (Mettant le doigt sur son front.)

    Là, regardez-moi là durant cet entretien;
    Et, jusqu'au moindre mot, imprimez-le-vous bien.
    Je vous épouse, Agnès; et, cent fois la journée,
    Vous devez bénir l'heur de votre destinée,
    Contempler la bassesse où vous avez été,
    Et dans le même temps admirer ma bonté,
    Qui, de ce vil état de pauvre villageoise,
    Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise,
    Et jouir de la couche et des embrassements
    D'un homme qui fuyait tous ces engagements,
    Et dont à vingt partis, fort capables de plaire,
    Le coeur a refusé l'honneur qu'il veut vous faire.
    Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux
    Le peu que vous étiez sans ce noeud glorieux,
    Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise,
    A mériter l'état où je vous aurai mise,
    A toujours vous connaître, et faire qu'à jamais
    Je puisse me louer de l'acte que je fais.
    Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage:
    A d'austères devoirs le rang de femme engage;
    Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends,
    Pour être libertine et prendre du bon temps.
    Votre sexe n'est là que pour la dépendance:
    Du côté de la barbe est la toute-puissance.
    Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
    Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité;
    L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne;
    L'une en tout est soumise à l'autre, qui gouverne;
    Et ce que le soldat, dans son devoir instruit,
    Montre d'obéissance au chef qui le conduit,
    Le valet à son maître, un enfant à son père,
    A son supérieur le moindre petit frère,
    N'approche point encor de la docilité,
    Et de l'obéissance, et de l'humilité,
    Et du profond respect où la femme doit être
    Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître.
    Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux,
    Son devoir aussitôt est de baisser les yeux,
    Et de n'oser jamais le regarder en face
    Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce.
    C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui;
    Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui.
    Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines
    Dont par toute la ville on chante les fredaines,
    Et de vous laisser prendre aux assauts du malin,
    C'est-à-dire d'ouïr aucun jeune blondin.
    Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne,
    C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne,
    Que cet honneur est tendre et se blesse de peu,
    Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu;
    Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes
    Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes.
    Ce que je vous dis là ne sont point des chansons;
    Et vous devez du coeur dévorer ces leçons.
    Si votre âme les suit et fuit d'être coquette,
    Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette;
    Mais, s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond,
    Elle deviendra lors noire comme un charbon;
    Vous paraîtrez à tous un objet effroyable,
    Et vous irez un jour, vrai partage du diable,
    Bouillir dans les enfers à toute éternité,
    Dont veuille vous garder la céleste bonté!
    Faites la révérence. Ainsi qu'une novice
    Par coeur dans le couvent doit savoir son office,
    Entrant au mariage il en faut faire autant;
    Et voici dans ma poche un écrit important,
    Qui vous enseignera l'office de la femme.
    J'en ignore l'auteur: mais c'est quelque bonne âme;
    Et je veux que ce soit votre unique entretien.
    Tenez.

    (Il se lève.)

    Voyons un peu si vous le lirez bien.

    (AGNES lit.)

    LES MAXIMES DU MARIAGE OU LES DEVOIRS DE LA FEMME MARIEE AVEC SON EXERCICE JOURNALIER


    PREMIERE MAXIME
    Celle qu'un lien honnête
    Fait entrer au lit d'autrui,
    Doit se mettre dans la tête,
    Malgré le train d'aujourd'hui,
    Que l'homme qui la prend ne la prend que pour lui.»

    ARNOLPHE
    Je vous expliquerai ce que cela veut dire;
    Mais pour l'heure présente, il ne faut rien que lire.

    (AGNES poursuit.)

    DEUXIEME MAXIME
    Elle ne se doit parer
    Qu'autant que peut désirer
    Le mari qui la possède:
    C'est lui qui touche seul le soin de sa beauté;
    Et pour rien doit être compté
    Que les autres la trouvent laide.

    TROISIEME MAXIME
    Loin ces études d'oeillades,
    Ces eaux, ces blancs, ces pommades,
    Et mille ingrédients qui font des teints fleuris:
    A l'honneur, tous les jours, ce sont drogues mortelles;
    Et les soins de paraître belles
    Se prennent peu pour les maris.

    QUATRIEME MAXIME
    Sous sa coiffe, en sortant, comme l'honneur l'ordonne,
    Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups;
    Car, pour bien plaire à son époux,
    Elle ne doit plaire à personne.

    CINQUIEME MAXIME
    Hors ceux dont au mari la visite se rend,
    La bonne règle défend
    De recevoir aucune âme:
    Ceux qui de galante humeur
    N'ont affaire qu'à madame
    N'accommodent pas monsieur.

    SIXIEME MAXIME
    Il faut des présents des hommes
    Qu'elle se défende bien;
    Car, dans le siècle où nous sommes,
    On ne donne rien pour rien.

    SEPTIEME MAXIME
    Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l'ennui,
    Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes:
    Le mari doit, dans les bonnes coutumes,
    Écrire tout ce qui s'écrit chez lui.

    HUITIEME MAXIME
    Ces sociétés déréglées,
    Qu'on nomme belles assemblées,
    Des femmes tous les jours corrompent les esprits.
    En bonne politique on les doit interdire;
    Car c'est là que l'on conspire
    Contre les pauvres maris.

    NEUVIEME MAXIME
    Toute femme qui veut à l'honneur se vouer
    Doit se défendre de jouer,
    Comme d'une chose funeste;
    Car le jeu, fort décevant,
    Pousse une femme souvent
    A jouer de tout son reste.

    DIXIEME MAXIME
    Des promenades du temps,
    Ou repas qu'on donne aux champs,
    Il ne faut point qu'elle essaye;
    Selon les prudents cerveaux,
    Le mari, dans ces cadeaux,
    Est toujours celui qui paye.

    ONZIEME MAXIME...»

    ARNOLPHE
    Vous achèverez seule; et, pas à pas, tantôt
    Je vous expliquerai ces choses comme il faut.
    Je me suis souvenu d'une petite affaire:
    Je n'ai qu'un mot à dire et ne tarderai guère;
    Rentrez, et conservez ce livre chèrement;
    Si le notaire vient, qu'il m'attende un moment.

    Scène 3: ARNOLPHE, seul.

    Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme.
    Ainsi que je voudrai je tournerai cette âme;
    Comme un morceau de cire entre mes mains elle est.
    Et je lui puis donner la forme qui me plaît.
    Il s'en est peu fallu que, durant mon absence,
    On ne m'ait attrapé par son trop d'innocence
    Mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité
    Que la femme qu'on a pèche de ce côté.
    De ces sortes d'erreurs le remède est facile.
    Toute personne simple aux leçons est docile;
    Et, si du bon chemin on l'a fait écarter,
    Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter.
    Mais une femme habile est bien une autre bête,
    Notre sort ne dépend que de sa seule tête
    De ce qu'elle s'y met rien ne la fait gauchir,
    Et nos enseignements ne font là que blanchir;
    Son bel esprit lui sert à railler nos maximes,
    A se faire souvent des vertus de ses crimes,
    Et trouver pour venir à ses coupables fins,
    Des détours à duper l'adresse des plus fins.
    Pour se parer du coup en vain on se fatigue;
    Une femme d'esprit est un diable en intrigue;
    Et, dès que son caprice a prononcé tout bas
    L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas:
    Beaucoup d'honnêtes gens en pourraient bien que dire
    Enfin mon étourdi n'aura pas lieu d'en rire;
    Par son trop de caquet il a ce qu'il lui faut.
    Voilà de nos Français l'ordinaire défaut:
    Dans la possession d'une bonne fortune,
    Le secret est toujours ce qui les importune,
    Et la vanité sotte a pour eux tant d'appas,
    Qu'ils se perdraient plutôt que de ne causer pas.
    Oh! que les femmes sont du diable bien tentées,
    Lorsqu'elles vont choisir ces têtes éventées!
    Et que... Mais le voici... Cachons-nous toujours bien
    Et découvrons un peu quel chagrin est le sien.

    Scène 4: HORACE, ARNOLPHE


    HORACE
    Je reviens de chez vous, et le destin me montre
    Qu'il n'a pas résolu que je vous y rencontre,
    Mais j'irai tant de fois, qu'enfin quelque moment...

    ARNOLPHE
    Eh, mon Dieu! n'entrons point dans ce vain compliment:
    Rien ne me fâche tant que ces cérémonies;
    Et, si l'on m'en croyait, elles seraient bannies.
    C'est un maudit usage et la plupart des gens
    Y perdent sottement les deux tiers de leur temps.
    Mettons donc sans façons.

    (Il se couvre.)

    Eh bien! vos amourettes?
    Puis-je, seigneur Horace, apprendre où vous en êtes?
    J'étais tantôt distrait par quelque vision;
    Mais depuis là-dessus j'ai fait réflexion.
    De vos premiers progrès j'admire la vitesse,
    Et dans l'événement mon âme s'intéresse.

    HORACE
    Ma foi, depuis qu'à vous s'est découvert mon coeur,
    Il est à mon amour arrivé du malheur.

    ARNOLPHE
    Oh! oh! comment cela?

    HORACE
    La fortune cruelle
    A ramené des champs le patron de la belle.

    ARNOLPHE
    Quel malheur!

    HORACE
    Et de plus, à mon très grand regret,
    Il a su de nous deux le commerce secret.

    ARNOLPHE
    D'où diantre a-t-il sitôt appris cette aventure?

    HORACE
    Je ne sais! mais enfin c'est une chose sûre.
    Je pensais aller rendre, à mon heure à peu près,
    Ma petite visite à ses jeunes attraits,
    Lorsque, changeant pour moi de ton et de visage,
    Et servante et valet m'ont bouché le passage,
    Et d'un «Retirez-vous; vous nous importunez»,
    M'ont assez rudement fermé la porte au nez.

    ARNOLPHE
    La porte au nez!

    HORACE
    Au nez.

    ARNOLPHE
    La chose est un peu forte.

    HORACE
    J'ai voulu leur parler au travers de la porte;
    Mais à tous mes propos ce qu'ils ont répondu,
    C'est: «Vous n'entrerez point; monsieur l'a défendu».

    ARNOLPHE
    Ils n'ont donc point ouvert?

    HORACE
    Non. Et de la fenêtre
    Agnès m'a confirmé le retour de ce maître.
    En me chassant de là d'un ton plein de fierté,
    Accompagné d'un grès que sa main a jeté.

    ARNOLPHE
    Comment! d'un grès?

    HORACE
    D'un grès de taille non petite,
    Dont on a par ses mains régalé ma visite.

    ARNOLPHE
    Diantre! ce ne sont pas des prunes que cela!
    Et je trouve fâcheux l'état où vous voilà.

    HORACE
    Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste.

    ARNOLPHE
    Certes, j'en suis fâché pour vous, je vous proteste.

    HORACE
    Cet homme me rompt tout.

    ARNOLPHE
    Oui; mais cela n'est rien,
    Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.

    HORACE Il faut bien essayer, par quelque intelligence,
    De vaincre du jaloux l'exacte vigilance.

    ARNOLPHE
    Cela vous est facile; et la fille, après tout,
    Vous aime?

    HORACE
    Assurément.

    ARNOLPHE
    Vous en viendrez à bout.

    HORACE
    Je l'espère.

    ARNOLPHE
    Le grès vous a mis en déroute;
    Mais cela ne doit pas vous étonner.

    HORACE
    Sans doute;
    Et j'ai compris d'abord que mon homme était là,
    Qui, sans se faire voir, conduisait tout cela.
    Mais ce qui m'a surpris, et qui va vous surprendre,
    C'est un autre incident que vous allez entendre;
    Un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté,
    Et qu'on n'attendrait point de sa simplicité.
    Il le faut avouer, l'Amour est un grand maître;
    Ce qu'on ne fut jamais, il nous enseigne à l'être,
    Et souvent de nos moeurs l'absolu changement
    Devient par ses leçons l'ouvrage d'un moment.
    De la nature en nous il force les obstacles,
    Et ses effets soudains ont de l'air des miracles.
    D'un avare à l'instant il fait un libéral,
    Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal;
    Il rend agile à tout l'âme la plus pesante
    Et donne de l'esprit à la plus innocente.
    Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès
    Car, tranchant avec moi par ces termes exprès:
    «Retirez-vous, mon âme aux visites renonce
    Je sais tous vos discours, et voilà ma réponse».
    Cette pierre ou ce grès dont vous vous étonnez
    Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds;
    Et j'admire de voir cette lettre ajustée
    Avec le sens des mots et la pierre jetée.
    D'une telle action n'êtes-vous pas surpris?
    L'Amour sait-il pas l'art d'aiguiser les esprits?
    Et peut-on me nier que ses flammes puissantes
    Ne fassent dans un coeur des choses étonnantes?
    Que dites-vous du tour et de ce mot d'écrit?
    Euh! n'admirez-vous point cette adresse d'esprit?
    Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage
    A joué mon jaloux dans tout ce badinage?
    Dites.

    ARNOLPHE
    Oui, fort plaisant.

    HORACE
    Riez-en donc un peu.

    (Arnolphe rit d'un rire forcé.)

    Cet homme, gendarmé d'abord contre mon feu
    Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade,
    Comme si j'y voulais entrer par escalade;
    Qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi,
    Anime du dedans tous ses gens contre moi,
    Et qu'abuse à ses yeux, par sa machine même,
    Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême!
    Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour
    En un grand embarras jette ici mon amour,
    Je tiens cela plaisant autant qu'on saurait dire:
    Je ne puis y songer sans de bon coeur en rire;
    Et vous n'en riez pas assez, à mon avis.

    ARNOLPHE, avec un rire forcé.
    Pardonnez-moi, j'en ris tout autant que je puis.

    HORACE
    Mais il faut qu'en ami je vous montre sa lettre.
    Tout ce que son coeur sent, sa main a su l'y mettre,
    Mais en termes touchants et tout pleins de bonté,
    De tendresse innocente et d'ingénuité,
    De la manière enfin que la pure nature
    Exprime de l'amour la première blessure.

    ARNOLPHE, bas, à part.
    Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sert;
    Et, contre mon dessein, l'art t'en fut découvert.

    HORACE lit.
    « Je veux vous écrire, et je suis bien plus en peine par où je m'y
    prendrai. J'ai des pensées que je désirerais que vous sussiez;
    mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie
    de mes paroles. Comme je commence à connaître qu'on m'a toujours
    tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne
    soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrais. En vérité, je
    sais ce que vous m'avez fait, mais je sens que je suis fâchée à
    mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, et j'aurai toutes
    les peines du monde à me passer de vous. Peut-être qu'il y a du
    mal à dire cela; mais enfin je ne puis m'empêcher de le dire, et
    je voudrais que cela se pût faire sans qu'il y en eût. On me dit
    fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les
    faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n'est que
    pour m'abuser; mais je vous assure que je n'ai pu encore me
    figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles, que je
    ne saurais croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement
    ce qu'il en est: car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez
    le plus grand tort du monde si vous me trompiez; et je sens que
    j'en mourrais de déplaisir.»

    ARNOLPHE, à part.
    Ho! chienne!

    HORACE
    Qu'avez-vous ?

    ARNOLPHE
    Moi? rien. C'est que je tousse.

    HORACE
    Avez-vous jamais vu d'expression plus douce?
    Malgré les soins maudits d'un injuste pouvoir,
    Un plus beau naturel se peut-il faire voir?
    Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable,
    De gâter méchamment ce fond d'âme admirable;
    D'avoir dans l'ignorance et la stupidité
    Voulu de cet esprit étouffer la clarté?
    L'amour a commencé d'en déchirer le voile;
    Et si, par la faveur de quelque bonne étoile,
    Je puis, comme j'espère, à ce franc animal,
    Ce traître, ce bourreau, ce faquin, ce brutal...
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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