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    Impression du texte

    Dossier: Nietzsche Friedrich

    Flâneries inactuelles - 2

    Friedrich Nietzsche

    Casuistique de psychologue. — Celui-ci connaît les hommes : pourquoi donc étudie-t-il les hommes? Il ne veut pas obtenir sur eux de petits avantages, ni même de grands, — c’est un homme politique!... Celui-là connaît aussi les hommes : et vous dites qu’il ne veut rien en tirer pour lui-même; c’est, dites-vous, un grand « impersonnel ». Voyez donc de plus près Peut-être veut-il même un avantage encore pire : se sentir supérieur aux hommes, avoir le droit de les regarder de haut, ne plus se confondre avec eux. Cet « impersonnel » méprise les hommes : et le premier est de l’espèce plus humaine, quoi que puisse en faire croire l’apparence. Il se place du moins en égal, il se place au milieu

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    Le tact psychogique des Allemands me semble être mis en doute par une série de cas dont ma modestie m’empêche de présenter la nomenclature. Dans un cas je ne manquerai pas de grandes occasions pour démontrer ma thèse : je garde rancune aux Allemands de s’être mépris sur Kant et sa « philosophie des portes de derrière », comme je l’appelle, — ce n’était point là le type de l’honnêteté intellectuelle. — Ce que je ne puis pas entendre non plus, c’est ce « et »  d’un mauvais aloi : Les Allemands disent « Gœthe et Schiller », — je crains même qu’ils ne disent « Schiller et Gœthe »… « Ne connaît-on donc pas encore ce Schiller ? — Il y a des « et » encore pires; j’ai entendu de mes oreilles, il est vrai seulement parmi des professeurs d’université : « Schopenhauer et Hartmann »…

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    C’est aux âmes les plus spirituelles, en admettant qu’elles soient les plus courageuses, qu’il est donné de vivre les tragédies les plus douloureuses : mais c’est bien pour cela qu’elles tiennent la vie en honneur, parce qu’elle leur oppose son plus grand antagonisme.

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    Pour la « conscience intellectuelle ». — Rien ne me semble aujourd’hui plus rare que la véritable hypocrisie. J’ai de grands soupçons que cette plante ne supporte pas l’air doux de notre civilisation. L’hypocrisie fait partie de l’âge des fortes croyances, où, même en étant forcé de faire parade d’une autre foi que la sienne, on n’abandonnait pas sa foi. Aujourd’hui on l’abandonne, ou bien, ce qui est plus fréquent encore, on fait acquisition d’une seconde croyance, — dans tous les cas on reste honnête. Il est incontestable que de nos jours il est possible d’avoir un plus grand nombre de convictions que l’on en avait autrefois : possible, c’est-à-dire permis, ce qui signifie inoffensif. C’est ce qui produit la tolérance envers soi-même. — La tolérance envers soi-même permet plusieurs convictions : ces convictions vivent en bonne intelligence, elles se gardent bien, comme tout le monde aujourd’hui, de se compromettre. Avec quoi se compromet-on aujourd’hui? — Avec de l’esprit de conséquence. Lorsque l’on suit une ligne droite. Lorsque l’on ne prête pas à double sens, je veux dire à quintuple sens. Lorsque l’on est véridique… Je crains bien que, pour quelques vices, l’homme moderne soit simplement trop commode; ce qui fait que ceux-ci s’éteignent littéralement. Tout le mal qui dépend de la volonté forte — et peut-être n’y a-t-il pas de mal sans force de volonté, — dans notre atmosphère molle, dégénère en vertu… Les quelques rares hypocrites que j’ai appris à connaître imitaient l’hypocrisie : c’étaient, comme l’est aujourd’hui un homme sur dix, des acteurs.

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    Beau et laid. — Rien n’est plus conditionnel, disons restreint, que notre sens du beau. Celui qui voudrait se le figurer, dégagé de la joie que l’homme cause à l’homme, perdrait pied immédiatement. Le « beau en soi » n’est qu’un mot, ce n’est pas même une idée. Dans le beau l’homme se pose comme mesure de la perfection; dans des cas choisis il s’y adore. Une espèce ne peut pas du tout faire autrement que de s’affirmer de cette façon. Son instinct le plus bas, celui de la conservation et de l’élargissement de soi, rayonne encore dans de pareilles sublimités. L’homme se figure que c’est le monde lui-même qui est surchargé de beautés, — il s’oublie en tant que cause de ces beautés. Lui seul l’en a comblé, hélas! d’une beauté très humaine, trop humaine seulement!... En somme, l’homme se reflète dans les choses, tout ce qui lui rejette son image lui semble beau : le jugement « beau » c’est sa vanité de l’espèce… Un peu de méfiance cependant peut glisser cette question à l’oreille du sceptique; le monde est-il vraiment embelli parce que c’est précisément l’homme qui le considère comme beau? Il l’a représenté sous une forme humaine : voilà tout. Mais rien, absolument rien ne nous garantit que le modèle de la beauté serait l’homme. Qui sait quel serait l’effet qu’il ferait aux yeux d’un juge supérieur du goût? Peut-être paraîtrait-il osé? peut-être même réjouissant? peut-être un peu arbitraire?... « O Dionysos, divin, pourquoi me tires-tu les oreilles ? » demanda un jour Ariane à son philosophique amant, dans un de ces célèbres dialogues sur l’île de Naxos. « Je trouve une espèce d’humour à tes oreilles. Ariane : pourquoi ne sont-elles pas encore plus longues ? »

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    Rien n’est beau, il n’y a que l’homme qui soit beau : sur cette naïveté repose toute esthétique, c’est sa première vérité. Ajoutons-y de suite sa deuxième : rien n’est laid que l’homme qui dégénère, — avec cela l’empire des jugements esthétiques et circoncis. — Au point de vue physiologique, tout ce qui est laid affaiblit et attriste l’homme. Cela le fait songer à la décomposition, au danger, à l’impuissance. Il y perd décidément de la force. On peut mesurer au dynamomètre l’effet de la laideur. En général, lorsque l’homme éprouve un état d’affaissement, il flaire l’approche de quelque chose de « laid ». Son sentiment de puissance, sa volonté de puissance, son courage, sa fierté — tout ceci s’abaisse avec le laid et monte avec le beau… Dans les deux cas nous tirons une conclusion : les prémisses en sont amassées en abondance dans l’instinct. Nous entendons dans le laid comme un signe et un symptôme de la dégénérescence : ce qui rappelle de près ou de loin la dégénérescence provoque en nous le jugement « laid ». Chaque indice d’épuisement, de lourdeur, de vieillesse, de fatigue, toute espèce de contrainte, telle que la crampe, la paralysie, avant tout l’odeur, la couleur, la forme de la décomposition et fût-ce même dans sa dernière atténuation sous forme de symbole — tout cela provoque la même réaction, le jugement « laid ». Ici une haine jaillit : qui l’homme hait-il ici? Mais il n’y a à cela aucun doute : l’abaissement de son type. Il hait du fond de son plus profond instinct de l’espèce; dans cette haine il y a un frémissement, de la prudence, de la profondeur, de la clairvoyance, — c’est la haine la plus profonde qu’il y ait. C’est à cause d’elle que l’art est profond…

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    Schopenhauer. — Schopenhauer, le dernier Allemand qui entre en ligne de compte (— qui est un événement européen comme Gœthe, comme Hegel, comme Henri Heine, et non pas seulement un événement local, « national »), Schopenhauer est pour le psychologue un cas de premier ordre : je veux dire en tant que tentative méchamment géniale de faire entrer en campagne, en faveur d’une dépréciation complète et nihiliste de soi, de la vie les instances contraires précisément, la grande affirmation de soi, de la « volonté de la vie » les formes exubérantes de la vie. Il a interprété, l’un après l’autre, l’art l’héroïsme, le génie, la beauté, la grande compassion, la connaissance, la volonté du vrai, la tragédie comme conséquence de la « négation » ou du besoin de négation de la « volonté » — le plus grand cas de fabrication de fausse monnaie psychologique qu’il y ait dans l’histoire abstraction faite du christianisme. Si l’on regarde de plus près, il n’est en cela que l’héritier de l’interprétation chrétienne : avec cette différence qu’il sut approuver aussi dans un sens chrétien c’est-à-dire nihiliste, ce que le christianisme avait rejeté, les grands faits de la civilisation humaine (— il les approuva comme chemins de la « rédemption », comme formes premières de la « rédemption », comme stimulants du besoin de « rédemption »…)

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    Je prends un cas isolé, Schopenhauer parle de la beauté avec une ardeur mélancolique, — pourquoi en dernière instance? Puisqu’il voit en elle un pont sur lequel on peut aller plus loin, ou bien sur lequel on prend soif d’aller plus loin… Elle est pour lui la délivrance de la « volonté » pour quelques moments — elle attire vers une délivrance éternelle… Il la vante surtout comme rédemptrice du « foyer de la volonté », de la sexualité, — dans la beauté il voit la négation du génie de la reproduction… Saint bizarre ! Quelqu’un te contredit, je le crains bien, c’est la nature. Pourquoi y a-t-il de la beauté dans les sons, les couleurs, les parfums, les mouvements rythmiques de la nature? Qu’est-ce qui pousse la beauté au dehors? Heureusement qu’un philosophe le contredit aussi et non des moindres. Le divin Platon (— ainsi l’appelle Schopenhauer lui-même) soutient de son autorité une autre thèse : que toute beauté pousse à la reproduction, que c’est là précisément l’effet qui lui est propre, depuis la plus basse sensualité jusqu’à la plus haute spiritualité…

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    Platon va plus loin. Il dit, avec une innocence pour laquelle il faut être grec, et non « chrétien », qu’il n’y aurait pas du tout de philosophie platonicienne s’il n’y avait pas d’aussi beaux jeunes gens à Athènes : ce n’est que leur vue qui transporte l’âme des philosophes dans un délire érotique et ne leur laisse point de repos qu’ils n’aient répandu la semence de toutes choses diverses sur un monde si beau. Voilà encore un saint bizarre! — On n’en croit pas ses oreilles, en admettant même que l’on en croie Platon. On devine au moins qu’à Athènes on philosophait autrement, avant tout en public. Rien n’est moins grec que de faire, comme un solitaire, du tissage de toiles d’araignées avec des idées, amor intellectualis dei à la façon de Spinoza. Il faudrait plutôt définir la philosophie, telle que la pratiquait Platon, comme une sorte de lice érotique, contenant et approfondissant la vieille gymnastique agonale et toutes les conditions qui précédaient… Qu’est-il résulté en dernier lieu, de cet érotisme philosophique de Platon? Une nouvelle forme d’art de l’Agon grec, la dialectique. — Je rappelle encore contre Schopenhauer et à l’honneur de Platon que toute la haute culture littéraire de la France classique s’est développée sur le terrain des intérêts sexuels. On peut chercher partout chez elle la galanterie, les sens, la lutte sexuelle, « la femme », — on ne les cherchera jamais en vain…

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    L’art pour l’art 13. — La lutte contre la fin en art est toujours une lutte contre les tendances moralisatrices dans l’art, contre la subordination de l’art sous la morale. L’art pour l’art veut dire : « Que le diable emporte la morale ».   — Mais cette inimitié même dénonce encore la puissance prépondérante du préjugé. Lorsque l’on a exclu de l’art le but de moraliser et d’améliorer les hommes, il ne s’en suit pas encore que l’art doive être absolument sans fin, sans but et dépourvu de sens, en un mot, l’art pour l’art — un serpent qui se mord la queue. « Plutôt pas de but du tout, qu’un but moral! » — ainsi parle la passion pure. Un psychologue demande au contraire : que fait toute espèce d’art? ne loue-t-elle point? ne glorifie-t-elle point? n’isole-t-elle point? Avec tout cela l’art fortifie ou affaiblit certaines évaluations… N’est-ce là qu’un accessoire, un hasard? Quelque chose à quoi l’instinct de l’artiste ne participerait pas du tout? Ou bien la faculté de pouvoir de l’artiste n’est-elle pas la condition première de l’art? L’instinct le plus profond de l’artiste va-t-il à l’art, ou bien n’est-ce pas plutôt au sens de l’art, à la vie, à un désir de vie? — L’art est le grand stimulant à la vie : comment pourrait-on l’appeler sans fin, sans but, comment pourrait-on l’appeler l’art pour l’art? — Il reste une question : l’art ne fait-il pas paraître beaucoup de choses laides, dures, douteuses qu’il emprunte à la vie? — Et en effet il y a eu des philosophes qui lui prêtèrent ce sens : « s’affranchir de la volonté », voilà l’intention que Schopenhauer prêtait à l’art, « disposer à la résignation », voilà pour lui la grande utilité de la tragédie qu’il vénérait.— Mais ceci — je l’ai déjà donné à entendre — c’est l’optique d’un pessimiste, c’est le « mauvais œil » — : il faut en appeler aux artistes eux-mêmes. L’artiste tragique que nous communique-t-il de lui-même? N’affirme-t-il pas précisément l’absence de crainte devant ce qui est terrible et incertain? — Cet état lui-même est un désir supérieur; celui qui le connaît l’honore des plus grands hommages. Il le communique, il faut qu’il le communique, en admettant qu’il soit artiste, génie de la confidence. La bravoure et la liberté du sentiment, devant un ennemi puissant, devant un sublime revers, devant un problème qui éveille l’épouvante — c’est cet état victorieux que l’artiste tragique choisit, qu’il glorifie. Devant le tragique, la cour martiale de notre âme célèbre ses saturnales; celui qui est habitué à la souffrance, celui qui cherche la souffrance, l’homme héroïque, célèbre son existence dans la tragédie, — c’est seulement à sa propre vie que l’artiste tragique offre la coupe de cette cruauté, la plus douce.

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    S’accommoder des hommes, tenir maison ouverte avec son cœur, cela est libéral, mais ce n’est que libéral. On reconnaît les cœurs qui ne sont capables que d’hospitalité distinguée aux nombreuses fenêtres voilées et aux volets clos : ils gardent vides leurs meilleures chambres. Pourquoi donc? — Puisqu’ils attendent des hôtes avec lesquels on ne s’arrange pas « comme on peut ».

    26


    Nous ne nous estimons plus assez lorsque nous nous communiquons. Ce qui nous arrive véritablement n’est pas du tout éloquent. Si les événements le voulaient, ils ne sauraient pas se communiquer eux-mêmes. C’est qu’ils manquent de paroles pour cela. Nous avons déjà dépassé les choses pour lesquelles nous avons des mots pour le dire. Dans tous les discours, il y a un grain de mépris. Le langage, semble-t-il, n’a été inventé que pour les choses médiocres, moyennes, communicables. Avec le langage celui qui parle se vulgarise déjà. — Extrait d’une morale pour sourds-muets et autres philosophes.

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    « Ce tableau est ravissant ! »…La femme littéraire, insatisfaite, excitée, vide au fond du cœur et des entrailles, écoutant, tout le temps, avec une curiosité douloureuse, l’impératif, qui, des profondeurs de son organisation, lui souffle : « aut liberi aut libri »; la femme littéraire, assez cultivée pour écouter la voix de la nature, même quand elle parle latin, et d’autre part, assez vaniteuse, assez petite oie pour se dire encore en secret et en français : « Je me verrai, je me lirai, je m’extasierai et je dirai : Possible que j’aie eu tant d’esprit? »…

    28


    Les « impersonnels » parlent. — « Rien ne nous est plus facile que d’être sages, patients, supérieurs. Nous distillons l’huile de l’indulgence et de la sympathie, nous poussons la justice jusqu’à l’absurdité, nous pardonnons tout. C’est pourquoi nous devrions nous tenir un peu plus sévèrement, c’est pourquoi nous devrions nous créer, de temps en temps, une petite passion, un petit vice passionnel. Cela peut nous être amer, et, entre nous, nous rirons peut-être de l’aspect que cela nous fait avoir. Mais à quoi cela sert-il! Il ne nous reste pas d’autre façon de nous surmonter nous-mêmes : c’est la notre ascétisme, notre façon de faire pénitence… Devenir personnel — c’est la vertu des impersonnels »…

    29


    D’une promotion de doctorat. — « Quelle est la mission de toute instruction supérieure? — Faire de l’homme une machine. — Quel moyen faut-il employer pour cela? — Il faut apprendre à l’homme à s’ennuyer. — Comment y arrive-t-on? — Par la notion du devoir. — Qui doit-on lui présenter comme modèle? — Le philologue : il apprend à bûcher. — Quel est l’homme parfait? — Le fonctionnaire de l’État. — Quelle est la philosophie qui donne la formule supérieure pour le fonctionnaire de l’État? — Celle de Kant : le fonctionnaire en tant que chose en soi, placé sur le fonctionnaire en tant qu’apparence.

    30


    Le droit à la bêtise. — Le travailleur fatigué qui respire lentement, qui a un regard doux, qui laisse aller les choses comme elle vont : cette figure typique que l’on rencontre maintenant, au siècle du travail (et de « l’Empire »! — ), dans toutes les classes de la société, met aujourd’hui main basse sur l’art, y compris le livre, et avant tout le journal, — combien plus encore de la belle nature, de l’Italie… L’homme du soir, avec les « instincts sauvages endormis » 14 dont parle Faust, cet homme a besoin de la villégiature, du bain de mer, des glaciers, de Bayreuth… Dans de pareilles époques, l’art a droit à la reine Thorbeit 15 — comme une espèce de vacance de l’esprit, de la verve, du sentiment. C’est ce que Wagner comprit. La reine Thorbeit rétablit…

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    Encore un problème de la diète. — Les moyens dont se servait Jules César pour se défendre de l’état maladif et des maux de tête : énormes marches, genre de vie aussi simple que possible, séjour ininterrompu en plein air, fatigues continuelles — ce sont en grand les mesures de préservation et de conservation contre l’extrême vulnérabilité de cette machine subtile qui travaille sous la plus forte pression, de cette machine que l’on appelle Génie.

    32


    L’immoraliste parle. — Rien n’est plus contraire aux goûts du philosophe que l’homme en tant qu’il désire… S’il ne voit l’homme que dans ses actions, s’il voit cet animal le plus brave, le plus rusé et le plus endurant, égaré même dans des détresses inextricables, combien admirable lui paraît l’homme! Il l’encourage encore… Mais le philosophe méprise l’homme qui désire, et aussi celui qui peut paraître désirable — et en général toute désirabilité, tous les idéaux de l’homme. Si un philosophe pouvait être nihiliste, il le serait parce qu’il trouve le néant, — mais seulement ce qui est futile, absurde, malade, fatigué, toute espèce de lie dans le gobelet vidé de son existence… L’homme qui est si vénérable en tant que réalité, pourquoi ne mérite-t-il point d’estime lorsqu’il désire? Faut-il qu’il en pâtisse d’être si capable comme réalité? Faut-il qu’il contrebalance ses actions, la tension d’esprit et de volonté qu’il y a dans toute action, par une paralysie dans l’imaginaire et dans l’absurde? — L’histoire de ses désirs fut jusqu’à présent la partie honteuse 16 de l’homme. Il faut se garder de lire trop longtemps dans cette histoire. Ce qui justifie l’homme, c’est sa réalité, elle le justifiera éternellement. Et combien plus de valeur à l’homme réel, si on le compare à un homme quelconque qui n’est que tissu de désirs, de rêves, de puanteurs et de mensonges? avec un homme idéal quelconque?... Et ce n’est que l’homme idéal qui soit contraire au goût du philosophe.



    Voir également: Flâneries inactuelles - 1



    Notes
    13. L’art pour l’art, en français dans le texte dans tout le chapitre.
    14. Allusion au vers de Faust de Gœthe : «Entscblafen sind nun wilde Triebe» H.A.
    15. Parsival. — Je traduirais volontiers à la pure imbécillité». H.A.
    16. Partie honteuse, en français dans le texte.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Friedrich Nietzsche
    Mots-clés
    Psychologie, Schopenhauer, conscience intellectuelle, l'art pour l'art, beau et laid, droit à la bêtise
    Extrait
    « Le droit à la bêtise. — Le travailleur fatigué qui respire lentement, qui a un regard doux, qui laisse aller les choses comme elle vont : cette figure typique que l’on rencontre maintenant, au siècle du travail (et de « l’Empire » ! — ), dans toutes les classes de la société, met aujourd’hui main basse sur l’art, y compris le livre, et avant tout le journal, — combien plus encore de la belle nature, de l’Italie… L’homme du soir, avec les « instincts sauvages endormis » dont parle Faust, cet homme a besoin de la villégiature, du bain de mer, des glaciers, de Bayreuth… Dans de pareilles époques, l’art a droit à la reine Thorbeit — comme une espèce de vacance de l’esprit, de la verve, du sentiment. C’est ce que Wagner comprit. La reine Thorbeit rétablit…»
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