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Cannabis : la rectitude tranquillisante

Jacques Dufresne

Jour J de la légalisation du cannabis au Canada, le 17 octobre 2018 : grand jour pour les experts de tous horizons: botanistes, médecins, psychologues, sociologues, éthiciens, spécialistes de la finance, du management, du marketing, avocats, policiers, sans compter les informaticiens qui travaillent sur les détecteurs de la dose excessive. Tous corrects, efficaces, compétents ! Sous l’œil froidement cupide du Big Brother étatique. Et personne, absolument personne, parmi tous ces éducateurs, créateurs d’emplois et protecteurs du citoyen, pour soulever la question cruciale du meilleur usage possible de la liberté dans les circonstances, pour les jeunes du moins : l’abstention par la maîtrise de soi ou le report du désir sur des euphories plus autonomes, celles par exemple que procurent la course à pied ou à vélo. Mon seul moment de joie depuis le début de la déferlante médiatique me fut donné par une adolescente bien en chair qui eut le courage d’avouer – car depuis des décennies il faut du courage pour tenir de tels propos – qu’elle n’avait pas besoin de cette substance pour laisser sourire la vie en elle.

Substance! Quel grand mot dévoyé ! Dans son premier sens, il désigne ce qui sous-tend un être, ce qui se tient sous ses apparences et les tient. Dans son sens psychédélique, il désigne le recours à un moyen extérieur pour jouir de soi-même le plus possible.

Renversement festif des valeurs et des perspectives!

Autre aspect essentiel négligé dans le débat : l’art de vivre, pour ce qui est de l’alcool comme pour ce qui est du cannabis. Autre chose l’alcool dont on se défonce dans un repli sur soi aggravé d’un sentiment de culpabilité, autre chose le vin ou la bière consommés avec modération autour d’une bonne table où les convives rivalisent d’intelligence et de présence d’esprit. Autre chose le whisky quelconque ingurgité compulsivement à toute heure du jour ou de la nuit, autre chose le whisky fin dégusté lentement à la fin d’un repas animé. Je présume qu’il en est de même pour le cannabis, même si les repas enfumés dont j’ai été témoin m’ont semblé abaisser le niveau de la conversation. Repas trop rares il est vrai pour faire une bonne statistique. Les experts m’en tiendront rigueur, avec raison. Je viens d’avouer mes préjugés. Mais je leur pose à mon tour une question : est-il interdit à un citoyen de sortir de la rectitude méthodologique pour affirmer une opinion. Je me souviens avec émerveillement de ce grand spécialiste de la pollution par le bruit qui, après s’être limité prudemment à des probabilités dans ses prédictions, avoua, en fermant son cahier, qu’il allait manifester contre le Concorde le lendemain.

Repas, en famille ou entre amis ! Parmi tous ces adolescents que l’on veut protéger contre le cannabis combien bénéficient vraiment de cette tradition civilisatrice? Faudra-t-il attendre une étude s’experts pour oser penser que cette privation peut conduire les jeunes à des excès dans le recours aux stimulants extérieurs?

Oserai-je avouer que la prise en charge par l’État m’inspire autant de craintes, sinon plus que le marché noir. Je viens de relire les pages du Meilleur des mondes de Huxley où il est question de la distribution des comprimés de soma à une foule de citoyens Deltas qui se bousculent pour être sûrs d’obtenir leur substance quotidienne. Il y aura sans doute de nouveaux clients en attente devant les magasins de la SQDC. Je suggère qu’on leur distribue des tracts contenant les meilleurs passages du livre de Huxley sur le soma. Le Sauvage, incarnation de la liberté à l’ancienne dans le roman, vient de jeter les comprimés de soma par la fenêtre en hurlant : « Du poison pour l’âme aussi bien que pour le corps. » Il s’ensuit une émeute chez les Deltas. Pour les calmer, la radio d’État met en onde ce message aussi tranquillisant que les pilules de bonheur.

« Tout à coup, de la Boîte à Musique Synthétique, une Voix se mit à parler. La Voix de la Raison, la Voix de la Bienveillance : « Mes amis, mes amis ! dit la Voix d'un ton si touchant, avec une note de reproche si infiniment tendre que, derrière leurs masques à gaz, les yeux des policiers eux-mêmes s'embuèrent momentanément de larmes — que signifie donc tout ceci ? Pourquoi n'êtes-vous pas tous réunis là, heureux et sages ? Heureux et sages, répéta la voix, en paix, en paix. »

Remplacez les mots sagesse et paix par les mots santé et sécurité et vous toucherez l’essentiel de l’argumentaire de nos experts. N’y a-t-il donc aucune autre valeur en cause ? Le THC, principe actif du cannabis, est un tranquillisant. Voici l’opinion d’un expert  sage d’une autre époque :
 « Les tranquillisants apparaissent donc comme des agents extrêmement efficaces de stabilisation sociale, puisqu'ils déconnectent les personnes et tissent autour d'elles une gangue immatérielle mais parfaitement isolante et protectrice. Atténuant les pulsions critiques, assouplissant la rigidité des comportements, réduisant à presque rien les impatiences et les revendications, les tranquillisants font plus, pour le maintien de ce qui est, que toutes les forces d'information et de police. L'absence d'activités créatrices, la disparition des motivations par la responsabilité, l'orientation de tous les efforts vers l'acquisition d'objets ou de « signes » de puissance, l'obsolescence accélérée des acquis de haute lutte obligeant au renouvellement incessant et à l'innovation à tout prix, tout cela contribue à la consommation exponentielle des pilules de « bonheur » et nous conduit tout droit à un "Meilleur des mondes" à la Huxley. »1

N’est-ce pas avant tout d’une exhortation au stoïcisme, à la force d’âme dont les jeunes ont besoin s’Ils veulent relever les grands défis écologiques et sociaux dans lesquels ils sont déjà plongés ?

1 Henri Pradal ( médecin), Les grands médicaments, Paris, Seuil, 1975.

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