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L'imagination créatrice de Michelet

Hippolyte Taine
Passage tiré d’un article écrit en février 1855 et concernant plus spécialement le tome de l’Histoire de France de Michelet consacré à la période de la Renaissance (tome VII).
M. Michelet est un poète, un poète de la grande espèce; à ce titre il saisit les ensembles et les fait saisir. Cette imagination si impressionnable est touchée par les faits généraux aussi bien que par les faits particuliers, et sympathise avec la vie des siècles comme avec la vie des individus; il voit les passions d'une époque entière aussi nettement que celles d'un homme, et peint avec autant de vivacité le Moyen Age ou la Renaissance que Philippe le Bel ou François Ier. Tant d'images brillantes, de mouvements passionnés, d'anecdotes piquantes, de réflexions et de récits, sont gouvernés par une pensée maîtresse, et l'ouvrage entier, comme une armée enthousiaste, se porte d'un seul mouvement vers un seul but.

Ce mouvement est entraînant; en vain on voudrait résister, il faut lire jusqu'au bout. Le livre saisit l'esprit dès la première page; en dépit des répugnances, des objections, des doutes, il reste maître de l'attention et ne la lâche plus. Il est écrit avec une passion contagieuse, souvent maladive, qui fait souffrir le lecteur, et pourtant l'enchante: on est étonné de se sentir remué par des mouvements si brusques et si puissants; on voudrait revenir à la sérénité du raisonnement et de la logique, et on ne le peut pas; l'inspiration se communique à notre esprit et l'emporte; on pense à ce dialogue où Platon peint le dieu attirant à lui l'âme du poète, et le poète attirant à lui l'âme de ses auditeurs, comme une chaîne d'anneaux aimantés qui se communiquent l'un à l'autre la vertu magnétique, et sont enlevés bien haut dans l'air, attachés l'un à l'autre, et suspendus au premier aimant. Aucun poète n'exerce plus que M. Michelet cette domination charmante; lorsque pour la première fois on commence à penser et qu'on le rencontre, on ne peut s'empêcher de l'accepter pour maître; il est fait pour séduire et gouverner les esprit qui s'ouvrent, et il l'a prouvé...

(…)

On entre en défiance lorsqu'on voit un petit fait érigé en symbole d'une civilisation, un particulier transformé en représentant d'une époque, tel personnage changé en missionnaire de la Providence ou de la nécessité, les idées s'incarnant en des personnes, les hommes perdant leur figure et leur caractère réel pour devenir des moments de l'histoire. L'esprit du lecteur se trouble; il voit les faits se changer en idées et les idées en faits; tout se fond et se confond à ses yeux en une poésie vague qui berce son imagination par le chant des phrases harmonieuses, sans qu'aucune loi certaine et prouvée puisse s'affermir au milieu de tant d'hypothèses vacillantes et d'affirmations hasardées. Bien plus, le hardi moqueur donne prise parfois aux moqueries des autres; il est téméraire même contre le bon sens; il oublie que certaines images sont grotesques, et on ne sait trop si on doit s'attrister ou rire lorsqu'on le voit présenter comme un symbole des inventions religieuses du XVe siècle l'instrument d'église nommé serpent. Ajoutons enfin que ce style forcé, ces alliances de mots étonnantes, cette habitude de sacrifier l'expression juste à l'expression violente, donnent l'idée d'un esprit pour qui la passion s'est tournée en maladie, et qui, après avoir faussé volontairement la langue, pourrait involontairement fausser la vérité...

L 'histoire est un art, il est vrai, mais elle est aussi une science; elle demande à l'écrivain l'inspiration, mais elle lui demande aussi la réflexion; si elle a pour ouvrière l'imagination créatrice, elle a pour instruments la critique prudente et la généralisation circonspecte; il faut que ses peintures soient aussi vivantes que celles de la poésie, mais il faut que son style soit aussi exact, ses divisions aussi marquées, ses lois aussi prouvées, ses inductions aussi précises que celles de l'histoire naturelle. M. Michelet a laissé grandir en lui l'imagination poétique. Elle a couvert ou étouffé les autres facultés qui d'abord s'étaient développées de concert avec elle. Son histoire a toutes les qualités de l'inspiration: mouvement, grâce, esprit, couleur, passion, éloquence; elle n'a point celles de la science: clarté, justesse, certitude, mesure, autorité. Elle est admirable et incomplète; elle séduit et ne convainc pas. Peut-être, dans cinquante ans, quand on voudra la définir, on dira qu'elle est l'épopée lyrique de la France.

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