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La Fontaine est notre Homère

Hippolyte Taine
Ces fables sont notre épopée; nous n'en avons point d'autre. Je n'ai pas besoin d'ôter ce nom à l'insipide Henriade, ni au pastiche sentimental que M. de Chateaubriand a intitulé Les Martyrs. Nous n'avons réussi en ce genre qu'à fabriquer de jolies machines en carton vernissé, bonnes à garder sous verre à titre de curiosités historiques. Rabelais seul avait la "tête épique", et serait le poète national par l'espèce des idées et la grandeur des conceptions, si la folie de l'imagination, l'énormité de l'ordure et la bizarrerie de la langue ne l'avaient réduit à un auditoire d'ivrognes ou d'érudits.

C'est La Fontaine qui est notre Homère. Car d'abord il est universel comme Homère : hommes, dieux, animaux, paysages, la nature éternelle et la société du temps, tout est dans son petit livre. Les paysans s'y trouvent, et à côté d'eux les rois, les villageoises auprès des grandes dames, chacun dans sa condition, avec ses sentiments et son langage, sans qu'aucun des détails de la vie humaine, trivial ou sublime, en soit écarté pour réduire le récit à quelque ton uniforme ou soutenu. Et néanmoins ce récit est idéal comme celui d'Homère. Les personnages y sont généraux; dans les circonstances particulières et personnelles, on aperçoit les diverses conditions et les passions maîtresses de la vie humaine, le roi, le noble, le pauvre, l'ambitieux, l'amoureux, l'avare, promenés à travers les grands événements, la mort, la captivité, la ruine; nulle part on ne tombe dans la platitude du roman réaliste et bourgeois. Mais aussi nulle part on n'est resserré dans les convenances de la littérature noble; le ton est naturel ainsi que dans Homère. Tout le monde l'entend; ce sont nos mots de tous les jours, même nos mots de ménage et de gargote, comme aussi nos mots de salon et de cour. Nos enfants l'apprennent par coeur, comme jadis ceux d'Athènes récitaient Homère; ils n'entendent pas tout, ni jusqu'au fond, non plus que ceux d'Athènes, mais ils saisissent l'ensemble et surtout l'intérêt; ce sont de petits contes d'enfants, comme l'Iliade et l'Odyssée, qui sont de grands contes de nourrice. Et cette épopée de La Fontaine est gauloise. Elle est hachée menu, en cent petits actes distincts, gaie et moqueuse, toujours légère et faite pour des esprits fins, comme les gens de ce pays-ci. Vingt vers leur font comprendre votre leçon, et cent vers les empêcheraient de la comprendre. Ils n'ont pas besoin de longs détails, et les longs détails les fatigueraient. Un petit mot, de son éclair fuyant, leur dévoile tout un tableau ou tout un caractère; une clarté prolongée et forte émousserait leur regard. Ils sont agiles, mais prompts à se rebuter, et veulent arriver au but en trois pas. La fable, par sa brièveté, se proportionne à leur attention si alerte et si vite lassée. Encore faut-il qu'elle ne persévère point d'un bout à l'autre dans le même style, mais qu'elle change, qu'elle ondule par toutes sortes de tours sinueux, de la joie à la tristesse, du sérieux à la plaisanterie. La Fontaine est le seul qui nous ait donné le vers qui nous convient, "toujours divers, toujours nouveau", long, puis court, puis entre les deux, avec vingt sortes de rimes redoublées, entrecroisées, reculées, rapprochées, tantôt solennelles comme un hymne, tantôt folâtres comme une chanson. Son rythme est aussi varié que notre allure. Non plus que nous, il ne soutient pas longtemps le même sentiment. "Diversité, c'est sa devise". J'ajoute: diversité avec agrément. Rien de si fin que cet agrément. Toutes les grâces de ce style sont "légères". Il s'est comparé lui-même"à l'abeille, au papillon" qui va de fleur en fleur, et ne se pose qu'un instant au bord des roses poétiques. Tous les sentiments chez lui sont tour à tour effleurés, puis quittés; un air de tristesse, un éclair de malice, un mouvement d'abandon, un élan d'éloquence, vingt expressions passent en un instant sur cet aimable visage. Un sourire imperceptible les relie. Les étrangers ne l'aperçoivent pas, tant il est fin.

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