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Nos médecins sont malades

Jacques Dufresne
Une étude récente de l'Association médicale canadienne sur l’état de santé des médecins canadiens révèle que 46% présentent les symptômes caractéristiques de «l'état de burnout avancé.» Nos médecins sont malades. Dans le cas de tout autre profession, une telle nouvelle n’aurait qu’une portée limitée, mais dès qu’elle frappe un médecin, la maladie a une signification particulière. «Comment, se demandent les gens, vous êtes médecin et vous ne vous guérissez pas vous-mêmes!» Le Christ n’a-t-il pas dit : «Médecin, guéris-toi toi-même.» Quelle interprération donner au fait que nos médecins sont malades de leur travail?
Selon une étude commandée par l'AMC (Association médicale canadienne) 45,7% des médecins qui ont répondu au questionnaire des enquêteurs présentent les principaux symptômes d'un «stade avancé de burnout: épuisement affectif, cynisme, sentiment d'inefficacité au travail.» Le taux de suicide dans cette profession est deux fois plus élevé que dans la population en général. Les jeunes médecins sont plus touchés. Dans le groupe d'âge de 35 à 44 ans, le taux de burnout avancé est de 51,5%. Les femmes sont aussi plus touchées que les hommes: 47.5% contre 44.6%. Comme le notent les auteurs de l'étude, la profession médicale n'est pas la seule victime de l'excès de travail ou du travail accompli dans de mauvaises conditions. Les conséquences de la mondialisation et de l'accélération du changement sont les mêmes dans la plupart des professions. La proportion des personnes souffrant d'épuisement est toutefois plus élevée, en moyenne, ches les médecins que dans les autres professions: 45.7% contre 40%. Les résultats de l'étude ont été rendus publics lors du Congrès annuel de l'AMC, à Winnipeg le 19 août dernier.

La maladie des médecins a toujours eu une signification particulière

Dans un traité d’Anthrologie médicale paru en 1985 (1) le docteur Maurice Thibault a consacré un long article à la question du médecin malade. On y apprend que les anciens Grecs paniquaient en apprenant la maladie de leur médecin: «Car nos médecins, Podalyre et Machaon... je crois que l'un, dans sa baraque, blessé, ayant besoin lui-même d'un médecin irréprochable, est étendu; et l'autre, dans la plaine, résiste à l'Arès perçant des Troyens.»
C'est par cette phrase d'Eurypyle, lui-même blessé, que s'achève le chant XI de l'Iliade. Le médecin Machaon, fils d'Asclépios, chirurgien des armées, a lui-même besoin d'un médecin! Pâris Alexandre vient de le blesser d'une flèche. Les grands héros étaient aussi blessés: Diomède, Agamemnon, Ulysse. Non seulement Zeus ne soutient plus les Achéens mais encore, il les humilie en permettant que leur médecin lui-même soit malade. C'est d'ailleurs la blessure du médecin qui inspire le plus de crainte: «Alors une crainte extrême vint aux Achéens-respirant-l'ardeur que, le combat penchant contre eux, les Troyens ne prissent Machaon.» Le médecin se sait lui aussi atteint d'une blessure inguérissable. Il se sait mortel. Il sait la futilité des techniques déployées pour tenter de repousser de quelques heures le fatidique moment de la tombée. Si, malade, il court à la consultation, le médecin accomplit un acte réducteur: il se fait l'égal de l'autre. Cette identité lui fait peur car elle porte, il le sait, un germe de mort. Pourtant, lorsqu'il est malade, le médecin n'échappe pas à la traditionnelle raillerie: «Comment, s'interroge Ésope, ne vous guérissez-vous pas vous-même?»

Pour Montaigne et bien d’autres, la maladie du médecin est un scandale. «Si le rappel énigmatique du dicton "médecin guéris-toi toi-même" prononcé par le Christ est équivoque, pour d'autres, la maladie du médecin demeure un scandale. "Quoy, s'exclame Montaigne, eux mesmes nous font ils voir de l'heur et de la durée en leur vie, qui nous puisse témoigner quelque apparent effet de leur science." Voltaire, plus cinglant, affirmait qu'il n'y a rien de plus ridicule qu'un médecin qui ne meurt pas de vieillesse. La Bruyère expliqua ces parodies: "Il y a longtemps que l'on improuve les médecins, et que l'on s'en sert; le théâtre et la satire ne touchent point à leurs pensions; ils dotent leurs filles, placent leurs fils aux parlements et dans la prélature, et les railleurs eux-mêmes fournissent l'argent. Ceux qui se portent bien deviennent malades, il leur faut des gens dont le métier soit de les assurer qu'ils ne mourront point: tant que les hommes pourront mourir, et qu'ils aimeront à vivre, le médecin sera raillé et bien payé." Les médecins croient, probablement à raison, que ces railleries ne s'adressent pas à eux mais à leur image. Jean-Paul Valabrega a d'ailleurs fait apparaître ces images de père, satyre, adulte, héros et a conclu que "toutes ces images aboutissent à une formule condensée essentielle de la relation thérapeutique: un médecin n'est pas un homme". Le "docteur-miracle" serait une "répétition technicisée mais intégrale du rituel chamanique de l'esprit échappé, capturé et restitué". Le médecin lui-même, voyant ses miracles, finit par se croire un dieu. Annonçant le ton dans The Superdoctors, un neurochirurgien confesse: "Bien sûr, nous jouons à Dieu. Nous devons le faire. Le patient insiste. Pensez-y bien: si vous devez vous soumettre à quelqu'un qui va fureter dans votre cerveau, qui choisiriez-vous? Le premier énergumène insécure ou celui qui se sait le meilleur? Vous devez toujours penser que vous êtes le meilleur, sinon vous ne pourrez pas faire de grandes choses tous les jours. Si c'est cela jouer à Dieu, alors je suis bien heureux de jouer ce rôle." Harvey Cushing, autre neurochirurgien, rapporte les propos de Stephen Paget qui affirmait que "si une vie de médecin ne peut pas être une vocation divine, alors aucune vie n'est une vocation et rien n'est divin". Dans une étude sur la médecine, Coldefy s'émerveille des progrès de l'art médical et se pose la question: "Une parcelle du pouvoir divin serait-elle tombée dans les mains de l'homme?" Auprès de Madame Bovary empoisonnée, Flaubert ne fait-il pas surgir dans "le frémissement des vitres", la berline du bon docteur Larivière: "L'apparition d'un dieu n'eût pas causé plus d'émoi."» (Maurice Thibault)

Quelle interprétation donner aujourd'hui au fait que les médecins sont malades? On peut présumer que depuis Montaigne les mentalités en cette matière n'ont pas changé au point que l'on puisse considéréer le médecin épuisé comme un malade ordinaire. Ce n'est sûrement pas là une bonne nouvelle pour la population en général. On sait que le médecin guérit par sa personne presque autant que par ses traitements. S'il est malade et perçu comme tel, l'effet placebo ne sera-t-il pas amoindri?

S'ils sont à ce point frappés par un mal dont souffrent 40% de leurs concitoyens, pourront-ils aider leurs patients à prévenir ce mal aussi efficacement que s'ils avaient su eux-mêmes l'éviter?
Il ne s'agit pas d'une maladie industrielle comme celle qui frappait les mineurs il y a un siècle. On était mineur par nécessité. La part de responsabilité personnelle est plus élevée dans le cas du burnout des médecins et de leur homologues. Pourquoi ces personnes situées au sommet de la hiérarchie sociale puisent-elles à ce point dans leur capital naturel personnel pour vivre au jour le jour? Certes, le système technicien dans lequel ils évoluent ne les aide pas, mais de toute évidence, le mal est aussi en eux. Sous la forme de la névrose de l'homme pratique d'aujourd'hui, l'alexithymie? Dans une certaine mesure, sûrement. Mais au-delà du psychologique, le problème du sens de la vie et du sens du travail se pose aussi, comme le docteur Serge Marquis, spécialiste de la médecine du travail, le répète à ses nombreux auditoires depuis des années. Le docteur Marquis s'inscrit dans une tradition qui remontre à Hippocrate. Patients et médecins auraient intérêt à relire les propos de Galien sur le médecin philosophe.

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