Le demi-tour devant la liberté

Daniel Cérézuelle

C'est la méditation sur la dérobade de ses contemporains devant les contradictions de leur époque qui a conduit Charbonneau à penser qu'un des principaux obstacles à la maîtrise collective du changement technoscientifique, c'est le lien intime qui attache l'individu et la société.

« La principale raison pour laquelle il est si difficile de maîtriser le développement scientifique, technique et industriel, c'est que la société n'est pas extérieure à l'homme. C'est le lien intime qui a toujours uni l'individu et la société qui explique qu'aujourd'hui il lui soit si difficile de prendre ses distances à l'égard du développement technoscientifique et de l'ordre social qui l'accompagne.
Certes, au plan objectif, puisque nous vivons désormais dans la société du développement, tout nous pousse à accélérer ce développement en y participant activement. Ainsi on ne peut faire carrière, acquérir un statut social, de l'autorité ou du prestige, bref on ne peut y exercer un pouvoir social qu'en participant d'une manière ou d'une autre à la poursuite de ce développement. Il n'y a là rien de choquant ; cette contrainte est en quelque sorte « naturelle » ; mais ce qui est plus troublant, c'est de constater qu'elle est redoublée par son intériorisation. C'est pourquoi, comme Nietzsche, Charbonneau cherche à déconstruire les modalités de ce bouclage subjectif de l'ordre social et il nous propose une analyse très pénétrante (et dérangeante) de la difficulté des hommes de cette société à reconnaître les contradictions qu'ils vivent. Je ne reprendrai pas ici le détail de cette analyse dont je me bornerai à rappeler les grandes lignes.
Plus l'esprit moderne prend conscience de l'importance de l'individualité personnelle et du poids immense des déterminations de toutes sortes qui la contredisent, et plus il tend à faire demi-tour devant la contradiction et à justifier ce demi-tour par toutes sortes de raisons. »
[…]
« Pour Charbonneau cet obstacle n'est pas une particularité du monde moderne ; certes nous avons vu qu'il prend des formes spécifiques dans la société du développement, mais on peut le voir aussi à l'œuvre à des degrés divers dans l'esprit de tous les individus, quelles que soient les époques et les sociétés. C'est un invariant anthropologique, une sorte de péché originel social. Charbonneau et Ellul avaient forgé cette notion de péché social dès le début des années trente : « L'homme en s'abandonnant ainsi commet le péché social – c'est-à-dire le péché qui consiste à refuser d'être une personne consciente de ses devoirs, de sa vocation, pour accepter les influences de l'extérieur… » « Le péché social commis, tout autre péché devient impossible, car ce n'est plus un homme qui pèche en pensée ou en acte, mais ce qui n'est plus un homme : un individu, un fragment de l'ordre social établi. Le péché le plus grave accompli, les autres ne peuvent trouver place. » Bernard Charbonneau et Jacques Ellul : Directives pour un manifeste personnaliste. Paragraphes 28 et 29.1935-1936.

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