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La sagesse du corps

Jacques Dufresne
Une ascèse épicurienne pour sauver l'école. De la nécessité de réapprendre à sentir pour pouvoir créer et penser. «Insensibilité mère des déraisons! »(C. Maurras)

Nos ancêtres ont voulu apprendre à lire, à écrire et à compter. Que voulons-nous maintenant? Sentir? Vivre? Être autonome? Plusieurs de ceux qui ont pris cet idéal à leur compte, comme Paul Goodman, reprochent aux écoles d'être des usines servant à préparer un avenir où les obsessifs auront la garde des impulsifs." Goodman a-t-il raison de craindre que les impulsifs soient ainsi transformés en obsessifs? Il faut, reconnaissons-le, que les impulsions soient bien faibles pour risquer ainsi d'être transformées en obsessions par une discipline qui, dans les écoles actuelles, n'est plus que l'ombre de ce qu'elle fut. Le caractère traumatisant des contraintes varie en fonction inverse de la vitalité de celui qui les subit. Il n'y a pas très longtemps, l'enfer le plus terrifiant parvenait à peine à tempérer les ardeurs amoureuses du forgeron de village. Au même moment, dans la bourgeoisie urbaine, l'enfer le plus édulcoré pouvait provoquer une névrose incurable.

Chez l'homme qui a assez de substance vitale pour la porter, la forme la plus achevée apparaît comme la fine fleur de la liberté et de l'autonomie. Chez celui qui est dépourvu de substance vitale, la même forme fait l'effet d'un masque paralysant.

«Créer, c'est danser dans des chaînes» (Valéry). Les chaînes toutefois ne libèrent pas tout le monde. Encore faut-il qu'un puissance créatrice attende d'être libérée par elles. Quand, dans le même esprit, Alain soutenait qu'il fallait maintenir les examens précisément parce qu'ils sont traumatisants, il présumait que ses étudiants avaient assez de tempérament pour faire face à l'épreuve par eux-mêmes. Que serait devenue sa philosophie s'il s'était subitement trouvé devant des élèves faisant plus confiance aux amphétamines qu'à eux-mêmes?

Pour qu'une contrainte ait un effet libérateur, il ne suffit évidemment pas qu'elle soit proportionnée à la vitalité. Il faut aussi qu'elle corresponde à des intérêts. Tel enfant qui est incapable de se concentrer cinq minutes pendant une classe de français pourra, une heure plus tard, supporter un cours de judo astreignant avec la plus grande facilité.

L'échec de la pédagogie traditionnelle est imputable, dans des proportions qu'il serait difficile de préciser, à la fois à un affaiblissement de la vitalité et à un manque d'intérêt pour les activités proposées.
Abordant la question sous un autre angle, Peter Marin remarque que ses étudiants n'ont pas assez d'identité pour juger des choses par eux-mêmes. Comment pourraient-ils accoucher d'une quelconque vérité dans ces conditions? Il ne leur reste donc qu'à devenir obsessifs en se laissant prendre en charge par l'appareil éducatif.

"So my students are uncertain of themselves ... they do not seem sufficiently convinced of their own intuitions, passions and strenghts to make judgments about them or create alternative to them ... They have been mesmerized at the deepest levels of imagination, then partially awakened, with only a dim memory of what it might feel like to define things for oneself, to feel meaninq as a light and depth within the self."

(The alternative to schooling, dans P. Marin, U. Stanley et K. Marin, The limits of schooling, Prentice_Hall, inc. Englewood Cliffs, New Jersey, 1975)

Pour être sûr de quoi que ce soit, il faut être sûr de soi-même. De ce point de vue, une seule sensation, si elle est authentique, vaut mieux que mille grandes idées apprises à contrecoeur et à contretemps.

De ce point de vue également, beaucoup de paysans illettrés représentent un type d'humanité supérieur à celui de l'homme instruit, qui sait tout mais qui ne sait que cela. Quant aux aristocrates, c'est de toute évidence leur quant à soi qui les a toujours tenus à l'écart de la chose scolaire. Lady Chatterly en tête, ils ont toujours eu plus d'affinités avec les gardes-chasse qu'avec les précepteurs!

Sagesse du corps! Peter Marin complète sa pensée en reprenant ce thème nietzschéen de façon originale:

Wisdom is really a gesture, the natural sap of being alive, the intelligent shape given to aliveness, and it is not separable from things, does not come from outside of us, cannot be taught or learned, but is simply in life, infusing when it is found whatever we say or do.

Cet idéal élémentaire mérite la plus grande attention. S'il n'est pas d'abord atteint, tous les autres idéaux risquent fort d'être compensatoires. Mais sans le dire expressément, c'est à l'ascèse que Peter Marin nous invite en nous le proposant. Nos sens sont en général beaucoup trop surmenés pour être capables de recevoir l'empreinte vierge des choses et des êtres. Ils se défendent contre la demande excessive en devenant des instruments d'abstraction analogues à l'intelligence. Ce n'est plus le réel mais une caricature du réel qui entre en nous. Du même coup, l'identité s'effrite. Car l'identité se forme et se maintient par le contact avec le réel. Elle est une colonne intérieure dont chaque pierre est une sensation vraie. Si l'on veut retrouver la sève de la vie, il faut absolument s'éloigner des sollicitations, faire le vide, et attendre.

Peu à peu le silence devient le contraire du vide. On entend Ie tressaillement des choses invisibles. Puis un jour, sans qu' on sache précisément comment la chose est devenue possible, on prend un plaisir attendrissant à reconnaître un oiseau à son cri et à son vol. Chacune de ces humbles découvertes de nos sens élève le coefficient de vérité dont nous sommes capables dans nos rapports avec nous-mêmes et avec les autres. Celui qui a ainsi repris vie peut sans risques danser dans des chaînes. Ayant retrouvé son contrepoids naturel, sa raison peut s'exercer sans être cause de frustration! Le composé humain a retrouvé son équilibre et son harmonie. Si la nouvelle demande sociale porte vraiment sur le sentir, sur l'enracinement, on verra bientôt apparaître des monastères épicuriens.
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