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    Dossier: Brooks Richard

    Ce que Richard Brooks dit à l’Amérique - Prosopopée d’une conscience oubliée

    Jean-Philippe Costes

     

    Prosopopée : Procédé rhétorique par lequel l’orateur ou l’écrivain prête la parole à des êtres inanimés, à des morts ou à des absents.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Richard Brooks (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

     

                Qui se souvient encore de moi, Richard Brooks ? La lucidité susurre une réponse douloureuse mais qui, hélas, ne souffre aucune contestation : au-delà du cercle restreint des cinéphiles, plus personne ou presque. J’ai pourtant été, avant de mourir, un réalisateur aimé de l’Amérique et du monde entier. Mon travail et mes mérites m’ont valu de devenir l’une des personnalités les plus en vue de Hollywood. Des comédiens aussi prestigieux que Cary Grant, Humphrey Bogart, Paul Newman, Elizabeth Taylor, Glenn Ford, Sidney Poitier, Rock Hudson, Yul Brynner, Peter O’Toole, Stewart Granger, Jean Simmons[2] ou encore, Burt Lancaster, se sont produits sous ma direction. Que m’est-il donc arrivé ? Quel mauvais génie a-t-il décrété ma lente relégation dans les oubliettes du Septième Art ? Le dernier carré de mes fidèles arguera que mon triste sort est le lot commun de tous les créateurs de l’ère post-moderne. Il fera valoir qu’aucun artiste ne peut durablement surnager dans le torrent de nouveautés que la Société des media déverse constamment sur la tête du Public. Mes détracteurs et leurs alliés naturels, les indifférents, rétorqueront que ma modeste postérité est à la mesure de mon talent. Ils ajouteront que je n’ai pas révolutionné le Cinéma et qu’en outre, mon œuvre était trop impersonnelle pour s’inscrire dans la mémoire collective.

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

      

     

     

    Crisis (Cas de conscience)

     

                Je sais que nul ne peut être simultanément juge et partie. Néanmoins, je vais essayer de me rendre justice, en m’efforçant de faire prévaloir la Raison sur les passions qui tourmentent encore mon esprit. Non, je n’ai pas été le Copernic du grand écran : mes travaux, souvent encadrés par les studios, sont globalement de facture classique. Oui, je me suis fréquemment appuyé sur les travaux d’éminents écrivains : à l’exception de Sergent la Terreur (Take the High Ground), de The Flame and the Flesh et de The Catered Affair, mes longs-métrages n’ont fait que relayer la pensée d’auteurs tels que Sinclair Lewis, Truman Capote, Fiodor Dostoïevski ou Joseph Conrad. Cependant, j’ose affirmer que ma filmographie est exempte de médiocrité et qu’avec des joyaux comme Elmer Gantry, Lord Jim ou De sang-froid (In Cold Blood), j’ai même approché la perfection. Ma technique scénaristique a toujours été irréprochable. Le plus souvent, mes dialogues ont été efficaces et mes personnages, bien dessinés. Quant aux romanciers et aux dramaturges qui ont été les fers de lance de ma longue carrière, je ne les ai choisis ni par hasard, ni par opportunisme commercial. Je n’ai jamais été de ceux qui mettent en scène comme on se rend à l’usine. Si j’ai adapté moult chefs d’œuvre du Théâtre et de la Littérature, c’était essentiellement pour mieux atteindre l’objectif que je n’ai cessé de poursuivre, durant toute ma vie d’artiste : interroger la conscience des Américains. Que les apôtres de la Laïcité se rassurent, ma vocation n’était pas celle d’un prêtre mais d’un citoyen. Ainsi, ce n’était pas tant le salut spirituel que la réforme temporelle qui m’intéressait. Mon souhait – d’aucuns diront, mon obsession – était d’ouvrir les yeux de mes congénères sur les réalités politiques, sociales et culturelles du monde. La Vérité, telle était la seule idole que j’appelais à vénérer. Elle était, à mon sens, bien plus que l’un de ces concepts désincarnés que l’on étudie dans le demi-sommeil des classes de Philosophie. Je la considérais comme une vertu cardinale, comme la pierre angulaire de toute communauté viable et enviable. Parmi mes nombreux films, La chatte sur un toit brûlant (Cat on a Hot Tin Roof) est celui qui soutient cette thèse avec le plus de ferveur. Ce huis clos suffocant montre en effet comment un riche héritier et sa famille étouffent dans les vapeurs nauséabondes de la dissimulation avant de renaître, assainis et renforcés, dans les parfums salvateurs de la sincérité et de la lucidité[3]. Certains ricaneront à l’idée que moi, le Saint Patron du franc-parler, j’ai trahi Tennessee Williams en jetant un voile pudique sur l’homosexualité latente de son héros. D’autres railleront la candeur présumée de mon propos. A ces procureurs de pacotille, je répondrai que la subversion n’était pas de mise, dans le Hollywood des années 1950[4]. J’ajouterai, pour ma défense, que le texte que j’ai jugé opportun de transposer à l’écran était une remarquable allégorie de la Société Américaine et qu’il véhiculait, de surcroît, une pensée des plus subtiles : le salut d’un homme ou d’un groupe d’êtres humains est fonction de son degré de conscience, c’est-à-dire,  de sa capacité à se connaître lui-même, au-delà de la vanité des apparences et des tentations ravageuses de l’hypocrisie.     

      

      

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Bas les masques (Deadline)

               J’ai cru de toute mon âme en ce credo Socratique[5]. C’est d’ailleurs en son nom que j’ai systématiquement braqué mes projecteurs sur les zones d’ombre de mon pays. Ainsi, j’ai mis en lumière l’obscurantisme religieux dans Elmer Gantry. J’ai dénoncé les injustices faites aux Indiens dans La dernière chasse (The Last Hunt). J’ai condamné les inégalités entre Noirs et Blancs (Le carnaval des dieux/Something of Value) mais aussi, entre hommes et femmes (The Happy Ending). Dans Lord Jim, j’ai brocardé, sous le couvert d’un récit d’aventures, l’immobilisme de ma Nation et son incapacité chronique à mettre en rapport ses principes et ses actes. Dans Cas de conscience (Crisis), j’ai fustigé le soutien qu’apportait mon gouvernement aux dictatures Sud-Américaines. Mon souci du pluralisme et du droit à l’information m’a conduit à critiquer la concentration de la Presse, dans Bas les masques (Deadline). Enfin, je me suis élevé contre le matérialisme (Les frères Karamazov/The Brothers Karamazov), la misère éducative (Graine de violence/The Blackboard Jungle) et la brutalité (De sang-froid) qui minaient et minent encore la vie des Américains.

       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

    Graine de violence (The Blackboard Jungle)

     

                Ce long et minutieux examen de conscience m’a parfois coûté cher. Par exemple, Elmer Gantry a bien failli ne jamais sortir dans les Etats les plus conservateurs. Le lobby Evangéliste ne supportait pas de voir de faux prédicateurs Protestants[6] écumer les provinces, dans un chapiteau digne de Barnum. De même, La dernière chasse n’a pas connu le succès que j’escomptais, en dépit de son intrigue solide, de ses décors de rêve et de ses acteurs irréprochables[7]. Le film avait le tort de rappeler à l’Amérique moderne qu’elle était bâtie sur un cimetière Indien. Ultime avanie, The Happy Ending a été un véritable naufrage financier. Mon travail était plus qu’honorable, mais non content d’attaquer de front les mythes du cinéma Hollywoodien, il s’en prenait sans complexes aux mirages de la vie conjugale. Or, il était inconvenant, dans les Etats-Unis des années 1960, de montrer des « femmes au foyer désespérées »… 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

     

    La dernière chasse (The Last Hunt)

     

                Ces échecs et ses difficultés ne m’ont toutefois pas dissuadé d’agir selon ma conscience. Le courage m’a rarement fait défaut, tant sur la forme que sur le fond. Il en fallait indéniablement pour dépeindre un lycée Américain comme une « jungle du tableau noir », dans laquelle les élèves agressent sauvagement leurs professeurs[8]. Montrer une prêcheuse brûler dans son église comme une hérétique sur le bûcher[9] ou encore, décrire sans faux-semblants la boucherie abjecte que fut la chasse au bison, au XIXè siècle[10], en requérait tout autant. Et que dire du réalisme sidérant avec lequel j’ai narré les déboires d’une mère de famille rongée par la dépression[11] ?

     

     

                André Malraux disait : « La vérité d’un homme est ce qu’il cache ». La mienne était bien loin de la réputation que me valait mon statut de pilier de l’industrie Hollywoodienne. En réalité, j’avais la hardiesse de l’intellectuel engagé. Je dirais même que j’avais la foi chevillée au corps du bon disciple de Freud ou de Jung. Mon projet – que dis-je, mon sacerdoce – consistait à utiliser la dimension hypnotique et onirique de l’image pour sonder l’inconscient collectif, pour amener mon peuple à voir ce qu’il s’ingéniait à refouler. Ma volonté d’accomplir cette mission psychanalytique s’est manifestée, dans mon œuvre, par la présence récurrente d’une figure emblématique : celle du journaliste. J’ai personnellement eu l’honneur d’exercer cette profession, de 1934 à 1941. J’en ai tiré la conclusion que la Presse est le meilleur remède au mensonge et à l’aliénation qui en découle. Chacun peut le constater dans Bas les masques, où je fais d’elle la protectrice naturelle de la Démocratie ou encore, dans Elmer Gantry, où je l’érige en rempart contre le fanatisme[12]. En définitive, mon approche du Cinéma a presque toujours été celle d’un reporter, qui fonde son propos sur des faits de Société. De sang-froid en est l’exemple typique. Pour faire éclore la vérité du Crime, qu’il soit d’Etat ou crapuleux, j’ai ainsi relaté des assassinats et des exécutions réelles[13]. Ma fiction n’en a eu que plus de sens et de puissance…

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

      

     

     

     

     

     

     

    Les frères Karamazov (The Brothers Karamazov)

     

                Ceci étant dit, laisser croire que j’ai tenté de soigner les névroses de l’Amérique en faisant appel à une personne ou à une corporation providentielle serait profondément réducteur. Rétif à l’héroïsme facile des superproductions, je me suis efforcé de rester au plus près des réalités en mettant en scène des êtres ordinaires[14]. Ces hommes et ces femmes du commun présentent tous la même particularité : ils sont en situation de crise morale. Ils s’aperçoivent que les valeurs admises ont besoin d’être modifiées et parallèlement, ils s’interrogent sur l’avenir de leur culture. Ce « malaise dans la Civilisation », Peter Mckenzie (Rock Hudson) le ressent douloureusement dans Le carnaval des dieux. En tant que grand propriétaire foncier du Kenya Britannique, il défend ses privilèges avec acharnement. Mais en tant qu’être humain, il comprend que le système colonial et son cortège d’inégalités ne pourront durer. Il sait, bien qu’il n’ose le confesser publiquement, que la révolte des Noirs est légitime et qu’elle engendrera, à plus ou moins long terme, des changements politiques majeurs. Dimitri Karamazov (Yul Brynner) connaît un trouble similaire. Il sent que l’univers de débauche dans lequel il a vécu, à l’instar de son père honni, devra faire place à un monde plus policé et plus spirituel[15]. De même, Fred Wilson (John Forsythe), le mari conservateur de The Happy Ending, pressent que le départ de son épouse n’est pas l’expression d’une folie passagère mais plus sûrement, le symbole d’une Société en mutation dans laquelle les femmes cesseront d’être inféodées aux hommes[16] 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

     

     

     

    La chatte sur un toit brulant (Cat on a Hot Tin Roof)

     

               Michel Serres a défini la crise comme « un état de transition entre deux phases repérables, où une transformation va se décider ». Dans mes films, cette étape intermédiaire à la fois pénible et porteuse d’espérance se traduit invariablement par un cas de conscience : le jugement du héros est partagé entre des valeurs également recommandables en apparence mais qui, en vérité, se contredisent. Mon premier long-métrage en tant que réalisateur[17], le bien nommé Crisis[18], décrit parfaitement ce procédé et ses implications. Il met en scène un neurochirurgien (Eugene Ferguson, alias Cary Grant) qui, au hasard d’un voyage touristique dans une république bananière d’Amérique du Sud, est conduit de force au chevet de Farrago (José Ferrer), un dictateur atteint d’une tumeur au cerveau. Le médecin est confronté à un dilemme cornélien : soit il refuse de soigner son patient et il trahit les devoirs élémentaires de sa charge, soit il remplit sa mission et il sauve un despote sanguinaire. Les péripéties qui permettent finalement à mon personnage de se tirer d’affaire sont anecdotiques. L’important était qu’aux yeux de tous, le praticien apparût comme la victime innocente de décisions politiques – en l’occurrence, la Doctrine de Monroe[19] et la stratégie de Containment adoptée par le gouvernement de mon pays, à la fin des années 1940, pour combattre le Communisme. L’important était de solliciter la conscience morale du Spectateur, de l’amener à conclure que le statu quo était intenable, qu’un ordre nouveau devait succéder à l’ancien  et que le Bien devait l’emporter sur le Mal.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

     

     

    Elmer Gantry, le charlatan (Elmer Gantry)

     

                C’est une vision manichéenne ! s’insurgeront mes contempteurs. Je dirais plutôt qu’elle est Américaine, en ce sens qu’elle se défie de l’idéalisme Platonicien sur lequel a prospéré le relativisme Européen. Non, je n’ai jamais eu honte de considérer que le Bien et le Mal existaient. Oui, j’ai toujours pensé que cette dichotomie était essentielle. Telle est la raison pour laquelle j’ai été un fervent adepte du noir et blanc. J’avais besoin de cette opposition chromatique pour mettre en relief l’ambivalence naturelle des hommes et du monde dans lequel ils vivent. J’ai certes réalisé bon nombre de longs-métrages en couleur ; néanmoins, l’évolution technologique n’a nullement changé les fondements de mon esthétique. J’ai continué à filmer entre ombre et lumière. J’ai multiplié les « nuits Américaines »[20] dans Lord Jim, dans The Happy Ending ou encore, dans Les frères Karamazov. J’ai accentué les contrastes entre les teintes, pour retrouver la dualité picturale de mes premières œuvres. Ainsi, j’ai fait de La dernière chasse et d’Elmer Gantry des monuments de beauté. Ainsi, j’ai exprimé, en images, le fond de ma pensée : l’âme humaine était, est et sera pour toujours peinte en noir et blanc[21].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

    Lord Jim

     

                Cette constance intellectuelle et artistique me vaudra certainement un procès pour immobilisme et redondance. Mais le propre d’un auteur n’est-il pas de répéter, à l’infini, ce qu’il croit être la vérité des choses ? A mon sens, l’Homme est à l’image de son environnement social. Il est double et non, monolithique. Il porte l’empreinte indélébile du conflit moral, aussitôt qu’il accède à la conscience. Mes héros sont les fidèles reflets de ces contradictions immémoriales. Ainsi, Lord Jim est à la fois un velléitaire exaspérant et un aventurier magnifique. Dans un registre différent, Elmer Gantry n’est pas seulement un odieux marchand de religion. Il apparaît aussi comme un être flamboyant, attachant et suffisamment généreux pour prier celle qu’il aime, la sulfureuse Sœur Sharon, de mettre un terme à ses escroqueries spirituelles et d’aller vivre, avec lui, la vie sans histoire d’une bonne épouse. Même le détestable Ivan Karamazov (Richard Basehart) est plus qu’un monstre de cynisme, qui croit pouvoir légitimer le crime en faisant appel à son athéisme militant. Lorsqu’il apprend que son frère Dimitri est injustement accusé du meurtre de son père, lorsqu’il comprend que ses théories diaboliques ont poussé l’infâme Smerdiakov à commettre un assassinat, il prend le chemin de Damas et réveille la bonté qui sommeillait en lui.

      

                Mes personnages sont donc morcelés, partagés, tiraillés. Cette caractéristique a mis leur humanité en exergue et, par voie de conséquence, augmenté leur propension à engendrer la sympathie. Elle a aussi contribué à faire d’eux de véritables héros dramatiques. En les rendant accessibles à la rédemption, c’est-à-dire, à l’élévation par la Morale elle les a surtout érigés en modèles, voire, en maîtres à penser.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

    De sang-froid (In Cold Blood)

     

                Le Bien et le Mal, repères du cheminement vers l’Ethique que j’ai toujours appelé de mes vœux, dépendent de l’existence d’une Loi. Dans ma cosmologie cinématographique, cette norme de référence s’identifie aux principes grâce auxquels les Etats-Unis ont suscité l’admiration aux quatre coins de la planète. Ces valeurs, forgées par des hommes tels que Thomas Jefferson, Abraham Lincoln ou Martin Luther King, sont à l’origine de ce qui fut sans doute mon plus grand combat : réveiller la conscience de classe des Américains. Bien entendu, cette notion n’avait pour moi aucune connotation Marxiste. Même si mes inclinations philosophiques m’ont naturellement poussé vers la gauche de l’échiquier politique de mon pays, je n’ai jamais été un pion des Communistes. Ce que je désirais, c’était redéfinir les fondements de ma patrie[22], c’était adresser un rappel à l’ordre à tous ceux qui, à mes yeux d’observateur attentif de la vie publique, s’éloignaient dangereusement des préceptes édictés par les pères fondateurs de notre vénérable démocratie. En un mot comme en cent, je posais une question d’une pertinence intemporelle : qu’est-ce qu’être Américain ? A cette interrogation fondamentale, Crisis répond : défendre la liberté[23]. Lord Jim ajoute : promouvoir le volontarisme et la générosité[24]. Pour leur part, Le carnaval des dieux et The Happy Ending proclament : militer pour l’égalité des races et des sexes. La dernière chasse précise : respecter les cultures[25]. Elmer Gantry prêche : avoir foi en la Raison. Graine de violence enseigne : faire de l’Education un instrument de promotion, de paix et de justice sociales. Bas les masques dit haut et fort : protéger les contre-pouvoirs et l’indépendance de la Presse. De sang-froid s’écrie : faire de l’humanisme une valeur prioritaire[26]. Quant aux Frères Karamazov, ils chantent en chœur : croire en Dieu[27]…  

     

     

      

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    The Happy Ending

     

              J’avais encore mille choses à dire quand ce dernier m’a rappelé à Lui. Je n’ai toutefois pas matière à me plaindre. Quarante années de carrière m’ont donné le privilège de livrer l’essentiel de ma pensée. De même, le spectre que je suis devenu a eu plus de temps qu’il ne lui en fallait pour vanter ses mérites passés. Je mets donc un terme à ma missive d’outre-tombe. J’espère qu’elle convaincra les vivants que je ne mérite pas cette seconde mort qu’est l’oubli. Une fois de plus, mon destin est affaire de conscience. C’est une « fin heureuse » pour un cinéaste qui, loin du charivari des productions insignifiantes, a tout fait pour redonner à ce mot son sens et sa noblesse.

     

      


    [1] Procédé rhétorique par lequel l’orateur ou l’écrivain prête la parole à des êtres inanimés, à des morts ou à des absents.

    [2] Jean Simmons qui fut à la fois ma conjointe et l’interprète de deux de mes films.

    [3] Big Daddy (Burl Ives), le chef tyrannique de ce clan en voie d’éclatement, se meurt après n’avoir vécu que pour l’argent. Sa femme, Ida, lui reste fidèle tout en sachant qu’il l’a toujours détestée. Gooper, son fils mal-aimé, déploie des trésors de perfidie et de duplicité pour capter son héritage. Trop lâche pour affronter ses propres turpitudes, Brick (Paul Newman), son fils préféré, se réfugie dans les brouillards de l’alcool. Le jeune dépressif ne sort de son marasme que grâce aux efforts héroïques de Maggie (Elizabeth Taylor), son épouse dévouée qui parvient à le convaincre, lui et les siens, que « la vérité mérite qu’on s’acharne après elle ».

    [4] Je rappelle qu’à cette époque, mes confrères et moi-même vivions sous la menace du Sénateur McCarthy et  sous celle du Code Haze, Lévitique implacable qui nous interdisait de remettre en cause les mœurs dominantes.

    [5] « Connais-toi toi-même » était l’un des fondements de l’enseignement de Socrate. Notons que l’étymologie du mot « conscience » (« conscientia » en latin) renvoie précisément à la connaissance de soi et du monde.

    [6] Remarquablement interprétés par Burt Lancaster et Jean Simmons.

    [7] Stewart Granger et surtout, Robert Taylor, admirable en chasseur de bison raciste qu’une soif démentielle de posséder conduit à la mort.

    [8] Graine de violence montre notamment une tentative de viol sur une jeune enseignante.

    [9] L’incendie, particulièrement spectaculaire, a lieu à la fin d’Elmer Gantry.

    [10] J’ai profité d’un abattage de bisons surnuméraires, dans un parc naturel, pour filmer des scènes d’extermination d’une vérité saisissante.

    [11] Mary (Jean Simmons), l’héroïne de The Happy Ending, subit par exemple un lavage d’estomac sordide, à l’issue d’une tentative de suicide aux barbituriques.

    [12] Les soldats de la Vérité sont respectivement incarnés par Humphrey Bogart et Arthur Kennedy.

    [13] Notons qu’à l’origine, De sang-froid était un long et vertigineux reportage de Truman Capote.

    [14] Un médecin, un marin, un enseignant, une femme au foyer, un chasseur, un fermier, un soldat, un prêtre…

    [15] Un monde incarné par son frère cadet, le pieux Alexeï (William Shatner).

    [16] Précisons que l’histoire se déroule en 1969, c’est-à-dire, au début de la révolution des mœurs.

    [17] J’ai commencé ma carrière en tant que scénariste.

    [18] Rappelons qu’en France, ce film en forme de manifeste philosophique et artistique a été judicieusement intitulé Cas de conscience.

    [19] Doctrine qui, depuis 1823, affirme que l’Amérique Latine est la « chasse gardée » des Etats-Unis.

    [20] Ou « day-for-night », en Anglais.

    [21] Illustration de mon attachement viscéral à cette idée, j’ai choisi de tourner De sang-froid en noir et blanc, à l’heure où la couleur s’était depuis longtemps imposée sur les écrans. J’ai estimé, en accord avec le photographe de génie qu’était Conrad Hall, que l’opposition entre la violence individuelle (celle des assassins) et la « violence légitime » (celle dont Max Weber disait qu’elle était « le monopole de l’Etat ») imposait ce retour aux sources du Cinéma. Un retour qui m’a mené aux confins de l’expressionnisme, du documentaire et du film policier.

    [22] De ma patrie mais aussi, de ce que les théoriciens de la Guerre Froide appelaient « le monde libre », car mon discours avait une portée résolument universelle.

    [23] Fût-ce par-delà les frontières nationales, comme le veut la tradition messianique des Etats-Unis.

    [24] Contre ces vieilles tentations isolationnistes qui, parfois, conduisent l’Amérique à tolérer des guerres et des régimes contraires à tous ses principes.

    [25] En l’occurrence, les cultures Amérindiennes et la nature sauvage qui constitue leur écrin

    [26] Dans la mesure où il est l’antidote à toutes les formes de violence.

    [27] Pas le dieu d’Elmer Gantry mais Celui qui nous permet d’affirmer, dans un esprit de sagesse et de fraternité, que « tout n’est pas licite en ce monde ».

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Philippe Costes

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