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    Dossier: Walsh Raoul

    Le crépuscule des héros - Sur les sentiers tragiques de la Gloire avec Raoul Walsh

    Jean-Philippe Costes

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Raoul Walsh (cliquez ici pour accéder à son dossier biographique)

     

                Bien qu’il ait coutume de s’en défendre, par lâcheté, par orgueil ou par simple conformisme, l’Homme n’apprécie guère sa condition. Si sa propre image le faisait tomber en pâmoison, jamais il n’éprouverait le besoin irrépressible de s’identifier à des personnages qui le surpassent en tout et dont la grandeur, inaccessible repère, trahit son ineffable petitesse : les héros. Ces êtres fantastiques peuplent ses romans, ses pièces de théâtre, ses films, ses émissions de télévision et même, ses livres d’Histoire. Il rêve de les suivre sur les chemins rectilignes et ascendants de la magnificence. Parfois, il les crée dans la forge de son imaginaire incandescent. Toujours, il les admire du plus profond de son âme. Il en retire la conviction, rassurante et gratifiante, d’appartenir à leur illustre famille et de les connaître comme des frères de cœur. Cette proximité fictive le console discrètement de sa désespérante médiocrité.

     

                Le génie de Raoul Walsh est d’avoir montré qu’en ce domaine comme en beaucoup d’autres, nous faisions fausse route. Nul n’était plus qualifié que le cinéaste Américain pour effectuer cette mise au point. Qui peut en effet se targuer d’avoir été, en une seule et prodigieuse existence, un boxeur émérite, un noceur digne de Gargantua, un séducteur de la classe de Casanova, un acteur de La naissance d’une Nation (The Birth of a Nation), le légendaire long-métrage de David Wark Griffith, un témoin privilégié des exploits révolutionnaires de Pancho Villa, un commis voyageur de William Randolph Hearst, le magnat dont Orson Welles se serait inspiré pour créer Citizen Kane, un subversif qui projeta d’assassiner Hitler pendant un séjour en Allemagne et enfin, un réalisateur prolifique dont bon nombre d’œuvres sont restées dans les annales de Hollywood[1] ? Plus qu’un homme, plus qu’un artiste, l’auteur de La vallée de la peur (Pursued) était un aventurier à la mesure des héros de Jack London, de Mark Twain ou de Robert Louis Stevenson[2]. Il en avait les faits d’armes. Il en avait également l’aspect. Depuis la perte accidentelle de son œil droit, survenue lors du tournage d’In Old Arizona, il arborait un bandeau noir qui lui donnait l’allure fascinante de quelque boucanier des mers du Sud[3]. Ajoutés les uns aux autres, ces titres honorifiques ont conféré au metteur en scène une autorité inégalable pour mener à bien, au-delà des frontières et du Temps, un projet d’une envergure inégalée : entraîner le Spectateur sur les sentiers tortueux de la Gloire, comme un maître conduit son élève ingénu sur la montagne escarpée du Savoir.  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     La piste des géants (The Big Trail) 

     

            Individu rude et néanmoins doté d’une vaste culture, Raoul Walsh s’appuie sur la tradition hellénique pour commencer son cours magistral en forme de voyage initiatique. Le Héros, enseigne-t-il avec prestance du haut de ses cinquante années de carrière, est essentiellement un demi-dieu. Qu’il soit un être mythique ou une personne réelle qui s’est illustrée par des actes exceptionnels, il s’identifie à un surhomme. Il domine sans conteste le commun des mortels. Ce cousin d’Hercule, d’Achille et d’Ulysse se distingue en premier lieu par une force extraordinaire. Sa puissance est telle qu’elle lui permet de venir à bout de la plus redoutable adversité. Walsh le souligne régulièrement dans ses films. Le Héros, dit-il avec raison, est ainsi capable de surmonter l’effrayante hostilité de la Nature. La Piste des géants (The Big Trail) le signifie sans détour. De cartons laudatifs en plans vertigineux du Far West, elle montre l’ardeur admirable avec laquelle des pionniers venus du Missouri rallient les régions inhospitalières de l’Oregon sauvage. Ces Titans du XIXè siècle franchissent tous les obstacles qui se dressent devant eux. Ils se jouent indifféremment des rivières déchaînées, des canyons abyssaux, des montagnes écrasantes et des neiges qui menacent constamment de les ensevelir[4]. Leur formidable résistance évoque celle de Ben et de Clint Allison (Clark Gable et Cameron Mitchell), les principaux protagonistes des Implacables (The Tall Men)[5]. Ces anciens francs-tireurs de l’Armée Sudiste, qui ont résolu de conduire un troupeau de bovins du Texas au Montana, sont à l’image des fiers conquérants de l’Ouest. Ils affrontent avec panache les déserts poussiéreux, les tempêtes, les congères et les froids polaires. Ils vacillent sous les coups de boutoir des éléments enragés mais en dignes héritiers des colosses de l’Antiquité, jamais ils ne fléchissent. Leur force immense les met à l’abri des faiblesses humaines. 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

     

      

    Les implacables (The Tall Men)

     

                Cette supériorité naturelle, ajoute aussitôt Walsh, permet également au Héros de faire fi des règles édictées par les institutions sociales. Comme Eddie Bartlett (James Cagney), le bootlegger des Fantastiques années 20 (The Roaring Twenties), comme Barbe-Noire (Robert Newton), le pirate légendaire, comme Cody Jarrett (James Cagney), le gangster intraitable de L’Enfer est à lui (White Heat), il a la faculté de défier les lois. Ni la Prohibition, ni le Gouverneur des Caraïbes, ni les plus fins limiers d’Amérique ne semblent en position de le soumettre. Il n’obéit qu’à son bon vouloir. Il est souverain en son royaume. Sa puissance est telle qu’il peut même s’offrir le luxe de contourner les barrières pourtant gigantesques des conventions. Mamie Stover (Jane Russell), la prostituée flamboyante de Bungalow pour femmes, le démontre avec la fougue d’une Aphrodite en furie. Au mépris de tous les interdits, elle fait commerce de son corps pour réaliser ses rêves de réussite. La Police de San Francisco peut bien l’ostraciser, elle renaîtra sous le soleil de Hawaï et prospérera comme elle l’entend. Ses désirs sont pareils à des décrets impériaux. A ses yeux de braise, la Normalité est le carcan des médiocres. Les grandes âmes ont le devoir sacré de se révolter contre les petits esprits qui la présentent comme une valeur suprême[6]. Jim Corbett (Errol Flynn), alias Gentleman Jim, reprend ce mot d’ordre avec un enthousiasme éloquent. Tout le prédestinait à compter parmi les innombrables détenus de ces prisons à ciel ouvert que sont les classes sociales. Le modeste employé de banque est cependant du bois dont on fait les héros. Les vents de la liberté soufflent si fort dans son cœur immense que murs et barreaux sont impuissants à l’enfermer. De ring en ring, il devient un boxeur de renommée mondiale. Aucun adversaire ne l’intimide. Juché au sommet de la montagne qu’il a créée à la seule force de ses poings, il nargue les riches Californiens qui naguère, se plaisaient à le regarder de haut. Il a terrassé, sans coup férir, le conservatisme et les préjugés de ceux qui le condamnaient au statut ingrat de pauvre immigré Irlandais. Certaines personnes, semble-t-il songer en serrant l’univers dans ses bras musculeux, sont nées pour ignorer le sens du mot « défaite ». Amanda Starr (Yvonne De Carlo) lui donne un formidable satisfecit dans L’esclave libre (Band of Angels). Cette fille de servante noire est promise à la déchéance par le ségrégationnisme qui sévit dans sa Louisiane natale. La blancheur de sa peau, héritage dérisoire d’un père qui possédait une vaste plantation de canne à sucre et de coton, ne peut lui être d’aucun secours. La servitude sera son seul horizon dès lors que son géniteur passera de vie à trépas. La jeune femme a toutefois le privilège d’être l’enfant spirituel d’Héra, d’Athéna ou de quelque autre déesse de l’Olympe. De cette céleste ascendance, elle tire la vigueur nécessaire pour affronter tous les démons de l’ordre établi. Elle résiste au négrier qui la vend et tient tête à Amish Bond (Clark Gable), le riche exploitant de la Nouvelle-Orléans qui l’achète à prix d’or. Elle combat les préventions des Sudistes et balaie les prétentions des Nordistes, nouveaux colonisateurs qui se piquent de remplacer ses anciens maîtres en déroute. Le glaive des juges et le fouet des tyrans la laissent de marbre. Nul, en ce monde ne saurait la museler.  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

      

     

     

     

     

     

     

     

     

    Bungalow pour femmes (The Revolt of Mamie Stover)

     

                Selon Raoul Walsh, toute l’âme du Héros réside dans cette invulnérabilité. La divine créature triomphe, avec une même facilité, de la Nature et des Institutions. Preuve éclatante de son essence supérieure, elle l’emporte également sur l’incommensurable vilenie des hommes ordinaires. Le convoi qui suit la Piste des géants parvient ainsi à s’arracher aux griffes des bandits de grand chemin et des Indiens qui fondent sur lui comme des vautours. Breck Coleman (John Wayne), son guide charismatique, élimine également Red Flach et Lopez (Tyrone Power Senior et Charles Stevens), deux assassins qui s’étaient perfidement glissés en son sein pour échapper à la Justice[7]. Les implacables Ben et Clint Allison marchent sur les pas glorieux de ces êtres surhumains. Après avoir déjoué les plans des voleurs de bétail du Nebraska, ils accomplissent le prodige d’enfoncer les lignes des Sioux belliqueux du Montana en utilisant leur troupeau comme un bélier. Les héros, suggère Walsh en filmant ces séquences homériques, ont plus que de la puissance physique à offrir au regard de ceux qui les admirent. Ils brillent aussi par leur intelligence et leur force morale. Leur esprit étincelant a le pouvoir de déchirer les ténèbres du monde et de changer l’infamie en splendeur. Le Général Custer (Errol Flynn) et le Lieutenant Hazard (Troy Donahue) le confirment dans ces deux œuvres jumelles que sont La charge fantastique (They Died With Their Boots On) et La charge de la huitième brigade (A Distant Trumpet)[8]. Le premier réussit à changer une troupe d’ivrognes du Dakota en un bataillon de légende : le 7è Régiment de Cavalerie. Le second, avatar de l’impérissable vainqueur de Bull Run, est l’auteur d’un miracle similaire. Il transforme une garnison de mercenaires crasseux et indisciplinés du fin fond de l’Arizona en une unité capable de contenir les assauts des Apache les plus sanguinaires.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Les fantastiques années 20 (The Roaring Twenties)

     

                A la lumière de ces exploits, le Héros sort peu à peu de l’ombre et révèle sa quintessence. Il apparaît comme un surhomme qui, par l’épée, le muscle ou la pensée, se montre plus grand que toute forme d’altérité. Raoul Walsh nous met cependant en garde contre les insuffisances de cette définition. L’idole universelle, précise-t-il avec lucidité, se caractérise également par son aptitude à vaincre sa propre bassesse. Elle ne se contente pas d’affronter les misères du monde extérieur, elle lutte sans relâche contre la petitesse intérieure qui conteste perpétuellement sa magnanimité. Le Héros est ainsi l’individu qui sait maîtriser les peurs qui le taraudent et qui, en toutes circonstances, menacent de le plonger dans les mornes abysses de la banalité. Aventures en Birmanie (Objective, Burma !), film de propagande tourné dans les derniers mois de la seconde guerre mondiale, le montre remarquablement. Ses acteurs, le Capitaine Nelson (Errol Flynn) et les membres d’un commando Américain, sont de jeunes soldats parachutés dans une jungle quadrillée par l’Armée Japonaise. Ils sont quotidiennement confrontés au pire. Leur terrible mission en territoire adverse les voue en effet à une angoisse lancinante, que Walsh souligne à l’aide d’une savante alternance de plongées, de contre-plongées, de gros plans sur des visages imbibés de sueurs froides et de hors champs ambigus, qui occultent les horreurs du conflit pour mieux renforcer leur intensité dramatique. Dans le microcosme infernal que décrit le cinéaste, chaque élément est source de terreur. La forêt impénétrable et les nuits sans lune sont propices aux embûches. La chaleur accablante et les longues marches dans des zones accidentées harassent les organismes. Les cieux immaculés aident l’ennemi à localiser les avions de ravitaillement et font planer, sur le détachement aux abois, le spectre de la famine. Tout homme basculerait dans la panique ou la démence en pareilles circonstances. Nelson et les siens n’en font cependant rien. Ils combattent contre eux-mêmes avec une vaillance identique à celle qu’ils déploient face aux fantassins, infatigables et cruels, qui les traquent comme des bêtes sauvages[9]. C’est en cela qu’ils appartiennent à une élite. Ils transcendent les limites que leur impose la conscience de leur fragilité. 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le passeport jaune (The Yellow Ticket)

     

                Cette victoire sur la crainte impressionne, tant elle dépasse les nécessités de la Vie. Elle met en exergue l’un des plus hauts faits d’armes des demi-dieux que Raoul Walsh a fait vœu d’étudier : l’acceptation de la Mort. Ainsi, le Héros est l’être d’exception qui défie les règles mécanistes que Thomas Hobbes énonça dans Le Léviathan. Il a le pouvoir exclusif de surmonter son instinct de conservation. Maria Kalish (Elissa Landi), l’institutrice Juive du Passeport jaune (The Yellow Ticket) jouit de cette faculté singulière. Elle ne sait que trop bien que les membres de sa communauté sont privés de liberté de circulation par les lois discriminatoires de la Russie Tsariste. Elle n’ignore pas davantage que le Baron Andreev (Lionel Barrymore), chef de la Sûreté impériale et préfiguration tant morale que physique de Joseph Staline, pourrait la condamner à la peine capitale si elle avait l’audace de quitter son ghetto Moscovite. Néanmoins, elle brave la terreur d’Etat et décide, avec une hardiesse aussi confondante qu’édifiante, de rendre visite à son père injustement emprisonné dans la lointaine cité de Saint-Pétersbourg. George Armstrong Custer, le preux officier de La charge fantastique, est également capable de se délester du poids inhibant de sa propre finitude. A peine est-il sorti de l’Académie militaire de West Point qu’il implore sa hiérarchie de le laisser participer à la Guerre de Sécession. Son enthousiasme est tel qu’il en vient à intriguer, pour que les plus hauts gradés de l’Armée Nordiste lui donnent gain de cause et l’envoient au front. Le paroxysme de l’oubli de soi est toutefois atteint dans Une corde pour te pendre (Along the Great Divide). Len Merrick (Kirk Douglas), le Marshal de ce western de génie, déroge en effet à tous les principes qui ont fait du Moi la colonne vertébrale de l’Humanité. Au mépris de toute prudence, il décide d’empêcher le lynchage de Timothy Keith (Walter Brennan), un vieux fermier accusé d’avoir tué l’un des fils de la puissante famille Roden. Il exige la tenue d’un procès réglementaire et emmène l’assassin présumé dans la ville la plus proche. Il a la terrible certitude que son prisonnier et les hommes du clan qu’il a osé contredire, au nom du respect du Droit, feront l’impossible pour l’abattre sur le long chemin qui le sépare du tribunal. Cependant, il assume stoïquement ce risque. L’ombre du trépas ne l’effraie pas. Ce personnage inflexible est particulièrement instructif. Plus qu’un symbole de force, laisse-t-il entendre en traversant la vallée de la Mort, le Héros incarne le courage véritable. Il n’est pas l’insensé qui se jette dans le précipice au gré d’un accès de folie. Il est le téméraire individu qui saute dans l’abîme, tout en sachant que jamais il ne pourra voler.  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

     

    Une femme dangereuse (They Drive by Night)

     

                Cette nuance fondamentale pose la question des mobiles. Pourquoi Custer, Merrick, Nelson, Kalish et leurs semblables font-ils de la sublimation le socle de leur existence ? Parce qu’ils poursuivent des buts transcendants, répond Raoul Walsh. Ces dérivés du Saint Graal, explique le réalisateur, relèvent d’abord de la sphère individuelle. Ils glorifient l’autonomie et au-delà, l’indépendance de la personne vis-à-vis du groupe. Joe Fabrini (George Raft) est le champion de cet idéal émancipateur. L’intrépide routier d’Une femme dangereuse (They Drive by Night) est en effet de ceux qui n’acceptent pas de vivre selon la volonté d’autrui. Il est résolu à déterminer souverainement son destin. Telle est la raison pour laquelle il veut créer sa propre entreprise : il se refuse à vivre sous la botte d’un employeur. Peu lui importent les cadences infernales, l’ascèse sentimentale, les créanciers qui le pourchassent pour saisir son camion et les innombrables dangers qui font de l’asphalte un piège ravageur. Il mènera son projet à bien, pour exister par-delà les nécessités qui aliènent les hommes du commun[10].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La charge fantastique (They Died With Their Boots On)

     

                S’affranchir des pesanteurs du monde, noble devise s’il en est, résume parfaitement l’état d’esprit des augustes personnages que Walsh a fait profession de passer à la radioscopie du grand écran. Pour les insoumis que sont les héros, l’ascension sociale constitue ainsi une source de motivation primordiale. C’est en son nom qu’Eddie Bartlett, l’ancien combattant dédaigné par l’Amérique des Roaring Twenties, se met en ordre de bataille. C’est pour elle encore que Mamie Stover, la tigresse indomptable de Bungalow pour femmes, abandonne les tristes contrées de sa jeunesse et entreprend de refaire sa vie sur un luxuriant archipel du Pacifique. C’est pour elle, toujours, que l’insignifiant James Corbett enfile des gants de boxe et se métamorphose en Gentleman Jim. Michael McComb (Errol Flynn) est toutefois le plus marquant de ces adorateurs de la Réussite. Injustement congédié par l’Armée Fédérée, le soldat humilié de La rivière d’argent (Silver River) fait serment d’atteindre le firmament[11]. Son existence, jure-t-il en quittant son ancienne garnison, sera fortune et gloire ou ne sera pas. Les années qui suivent son bannissement lui donnent satisfaction au-delà de ses plus folles espérances. Après avoir investi dans l’industrie du jeu de hasard, il parvient à introduire la Roulette dans les plaines prometteuses du Far West. Ce tour de force lui permet de drainer tout le liquide qui circule dans les villes où il s’installe. Bientôt, il crée sa propre banque pour faire crédit à ses clients démunis. Lorsque ces derniers ne sont plus en mesure de lui offrir des gages suffisants, il leur demande de le payer avec les actions des mines qu’ils exploitent. Sa soif de richesse et de prestige est insatiable. Elle fait de lui le Roi de Silver City et plus généralement, un modèle d’élévation.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La charge de la huitième brigade (A Distant Trumpet)

     

                Le Héros, tempère Walsh, ne saurait pour autant se réduire à un pur individualiste. S’il multiplie les exploits, c’est principalement dans le but de défendre des valeurs collectives. Breck Coleman et ses compagnons de La piste des géants repoussent ainsi la mythique Frontière de l’Ouest afin de bâtir une Nation. George Custer et Matthew Hazard, les officiers de La charge fantastique et de La charge de la huitième brigade, croisent le fer avec les Confédérés comme avec les Indiens pour servir leur patrie. Nelson, le Capitaine courageux d’Aventures en Birmanie, affronte les forces de l’Axe dans l’espoir que la Liberté l’emportera sur l’Oppression. Amish Bond, le propriétaire terrien de L’esclave libre, n’est pas étranger à ce dernier idéal. Il achète Amanda Starr à seule fin de la délivrer de la servitude. Len Merrick, le shérif intègre d’Une corde pour te pendre, accepte quant à lui de tomber sous les balles de ses ennemis pour assurer la primauté de la Loi sur l’Arbitraire. Maria Kalish, la persécutée magnifique du Passeport jaune, est également prête à se sacrifier pour une grande cause. Elle prend le risque vital de dénoncer l’antisémitisme d’Etat, dans les articles de presse de son ami Anglais Julian Rolfe (Laurence Olivier), parce qu’elle entend conduire sa Russie natale à préférer la Justice à l’Iniquité. Tel est le Héros : il fait prévaloir l’intérêt général sur l’intérêt particulier. Son ardeur, trempée dans l’acier le plus solide qui puisse être, l’autorise à faire taire son égoïsme.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

    Gentleman Jim

     

                Ce tempérament de feu doit-il nous amener à conclure que ceux qui habitent nos rêves mais aussi, nos livres d’Histoire, sont essentiellement des volontaristes ? Raoul Walsh répond positivement à cette interrogation fondamentale. Sa position de principe se manifeste à travers deux partis pris complémentaires. D’une part, il privilégie un Cinéma dans lequel le Mouvement occupe une place prépondérante[12]. D’autre part, il met régulièrement en scène des personnages qui se rendent d’un point à un autre. Les Implacables et les pionniers de La piste des géants traversent ainsi les Etats-Unis du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Joe Fabrini, le transporteur d’Une femme dangereuse, consacre sa vie à sillonner les routes. Aventures en Birmanie décrit une périlleuse odyssée dans la jungle tropicale. L’itinéraire du Général Custer, dans La charge fantastique, s’identifie à une longue transhumance de champs de bataille en champs de bataille. Les exemples similaires sont légion. Considérés dans leur ensemble et regardés sous l’angle d’une caméra qui fait de l’Action le critère de la Narration, ils signifient, avec une efficacité qui n’entame en rien leur subtilité, que l’Héroïsme est antinomique de l’Inertie. 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Aventures en Birmanie (Objective, Burma !)

     

                Ces différents traits de caractère, qui écrasent la Fatalité sous le marteau du Désir et ouvrent en grand les portes de la Transcendance, convergent en un point que Walsh met en relief dans chacun de ses films : les brillants triomphateurs de la condition humaine sont couverts d’honneurs. A l’instar de Michael McComb et de Mamie Stover, ils atteignent le sommet de la hiérarchie sociale et emménagent, de façon très symbolique, dans des palais démesurés. A l’image de Gentleman Jim, du Capitaine Nelson ou encore, du Lieutenant Hazard, le cavalier qui, à la fin de La charge de la huitième brigade, pousse le redoutable War Eagle et sa tribu Apache à déposer les armes, ils reçoivent les plus hautes distinctions civiles et militaires. Quand ils ne sont pas célébrés par leurs contemporains, ils sont craints et respectés comme Barbe-Noire ou Cody Jarrett, le Seigneur du Crime de L’Enfer est à lui. Dans tous les cas, ils sont enviés des autres. Nathan Stark (Robert Ryan), l’affairiste qui s’adjoint les services des Implacables, le concède avec une honnêteté qui rachète ses nombreux forfaits. Du grand Ben Allison, personnifié à merveille par le divin Clark Gable, il dit sans pudeur : « Tous les enfants rêvent de devenir un jour un homme tel que lui ».

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La rivière d'argent (Silver River)

     

                Cette hagiographie impose, de prime abord, une vénération unanime. Par la grâce d’une nouvelle Trinité qui réunit le Sens commun, la Théologie et les Beaux-Arts, le Héros apparaît comme l’incarnation la plus achevée de la Gloire. Il est à la fois le bienheureux dépositaire d’une renommée flatteuse, la manifestation terrestre de la majesté du Créateur et l’icône auréolée qui orne les livres ou les lieux de piété. Le demi-dieu, aussi admirable soit-il, est pourtant victime d’une malédiction qui obscurcit son visage étincelant. Il est ainsi un demi homme, affligé des tares infamantes que nous avons tous l’infortune de subir. Raoul Walsh est assurément le cinéaste qui a le mieux perçu cette misère insoupçonnée. Le Héros, explique-t-il de film en film, est inexorablement rattrapé par sa nature ambivalente. Amish Bond le laisse entendre dans L’esclave libre : « On n’échappe pas à soi-même »[13]. Len Merrick, Matthew Hazard ou encore, James Tracy (John Mills), le valeureux soldat de You’re in the Army Now, le confirment tour à tour. Le premier a causé la pendaison de son père. Le deuxième courtise la femme d’un Lieutenant de sa garnison, alors même qu’il avait promis le mariage à une autre. Le troisième possède un lourd casier judiciaire, qu’il tente désespérément de dissimuler. Tous ont en commun d’être à la merci d’un passé dont la résurgence trahit leur véritable caractère. Un acteur figure mieux que tout autre cette imperfection latente : Errol Flynn, star Hollywoodienne dont la postérité reste associée à une dépravation notoire[14].

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

      

    L'Enfer est à lui (White Heat)

     

                L’inféodation à l’Empire du Moi, surenchérit Walsh en brandissant tout à coup le sceptre du démythificateur, est un autre vice caché du Héros. En cherchant à s’élever vers les cimes, ce dernier oublie ses nobles intentions et finit par ne plus œuvrer qu’à sa propre légende. Ce piège est tout entier dans une formule triviale et néanmoins éloquente : nos idoles, réelles ou mythiques, ont « la grosse tête ». L’impétueuse Victoria Ware (Alexis Smith) le dit sans ambages à Gentleman Jim Corbett en lui offrant un chapeau outrageusement surdimensionné[15]. Les terribles migraines de Cody Jarrett ont la même signification, dans L’Enfer est à lui. Si le malfaiteur a régulièrement la sensation que son crâne va exploser, c’est parce qu’il prétend, au mépris de la modestie élémentaire, qu’il arrivera un jour « au sommet du monde »[16]. La fatuité de George Custer complète la démonstration, dès le début de La charge fantastique. Le jeune aspirant officier fait ainsi son entrée à West Point en tenue d’apparat. Il crie à qui veut l’entendre qu’il sera le digne successeur du Maréchal Murat[17].

     

                Cette ambition dévorante, enseigne Walsh dans la fabuleuse leçon de vie qu’est sa vaste filmographie, pousse le Héros à devenir un Antihéros. Le lumineux personnage, obsédé par le désir de tutoyer Dieu, se change en un sombre apôtre de Machiavel. A ses yeux aveuglés par l’envie, tout est permis pour acquérir la Gloire. Barbe-Noire et Eddie Bartlett, le trafiquant d’alcool des Fantastiques années 20, usent ainsi du crime pour augmenter leur fortune et repousser toujours plus loin les limites de leur royaume. Mamie Stover, l’insatiable prostituée de Bungalow pour femmes, se vautre dans le stupre pour connaître le plaisir d’être la plus grande dame de Hawaï. Son arrivisme est tel qu’elle trompe effrontément Jim Blair (Richard Green), l’homme qu’elle aime et qui l’implore de revenir sur le droit chemin de la Morale. Elle continuera de vendre ses charmes aux plus offrants, fût-ce au prix de son bonheur conjugal. Michael McComb, l’aîné de ces enfants spirituels de la famille Borgia, fait pour sa part assaut de cupidité. Il n’exclut aucun moyen pour arriver à ses fins : être un nouveau Crésus et faire couler à ses pieds une rivière d’argent. Au nom de ce catéchisme dévoyé, il conquiert le statut ignominieux de Saint Patron de la Fourberie. Ruses, tricheries, transactions douteuses et exploitation des faiblesses humaines dans les tripots constituent son pain quotidien. Il n’a pas d’amis. Il n’a que des ennemis ou des victimes à détrousser[18] 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Une corde pour te pendre (Along the Great Divide)

     

                L’étoile de nos divinités romantiques pâlit, sous le feu des projecteurs impitoyables de Raoul Walsh. Elle continue de se couvrir d’un voile noir quand le réalisateur nous susurre, avec une rare clairvoyance, que l’Héroïsme impose une vie insoutenable à l’être humain que reste le Héros. « Plus nous nous élevons et plus nous semblons petits à ceux qui ne savent pas voler », professait remarquablement Nietzsche. L’auteur des Nus et des morts (The Naked and the Dead) reprend intelligemment cet aphorisme à son compte. Le propre des surhommes, écrit-il en filigrane de ses films, est d’être incapable de trouver une place parmi les hommes. Ils sont condamnés à subir une tragique solitude. Matthew Hazard l’apprend à ses dépens dans La charge de la huitième brigade. A mesure qu’il essaie de transformer les ruffians qu’il commande en soldats irréprochables, il s’attire des rancoeurs tenaces qui l’enferment, chaque jour un peu plus, dans un terrible isolement[19]. Mamie Stover connaît un destin analogue, à la fin de Bungalow pour femmes. Son dévoué Jim Blair, las des indignités que son ambition intarissable lui font commettre, renonce en effet à l’épouser. Etranger à ses rêves de grandeur, il décide de l’abandonner à son sort. Len Merrick est toutefois le personnage le plus qualifié pour témoigner de ce délaissement aussi douloureux qu’inéluctable. Ainsi, le shérif incorruptible d’Une corde pour te pendre se retrouve en plein cœur du désert, sous les menaces croisées du prisonnier qu’il conduit au tribunal et d’un chef de clan résolu à lyncher celui qu’il tient pour l’assassin de son fils. Sa vocation d’être supérieur, fardeau accablant, l’oblige à se battre seul contre tous.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Barbe-Noire, le pirate (Blackbeard the Pirate)

     

                Le Héros, Walsh l’a parfaitement montré, est une volonté en action. Il est mouvement et ne tolère pas l’immobilité. Il lui faut mener sa quête à bien et ce, quels qu’en soient les risques. Le bouillant Custer en donne une preuve saisissante au beau milieu de La charge fantastique. Aussitôt que s’achève la Guerre de Sécession, il sombre dans la déprime. Il se languit de retourner au combat pour conquérir l’Olympe des Stratèges. Cette nécessité consubstantielle de cheminer sans cesse vers les hauteurs conduit les membres de la famille héroïque à leur perte. Elle les amène à « voir trop grand », comme le suggère Walsh avec la profondeur empreinte de simplicité qui a concouru à son succès. L’ambitieux Joe Fabrini ne peut ainsi s’interdire d’accepter l’offre de partenariat industriel de Lana Carlsen (Ida Lupino), la femme dangereuse qui le convoite et qui, pour le posséder, n’a pas hésité à supprimer le riche entrepreneur qu’était son mari[20]. Eddie Bartlett, le caïd des Fantastiques années 20, éprouve le désir incoercible d’éliminer ses concurrents pour accroître ses parts de marché dans la contrebande d’alcool. Ce faisant, il commet l’erreur fatale de Michael McComb, le businessman aux mœurs carnassières de La rivière d’argent : il édifie un royaume si vaste qu’il en perd le contrôle au moindre soubresaut[21]. L’obstination du Héros, obsession de la puissance que d’aucuns qualifieront familièrement de « jusqu’au-boutisme », est pour Walsh infiniment plus que le germe d’une défaite annoncée. Elle est une damnation, qui métamorphose les demi-dieux de notre panthéon culturel en diablotins hideux. L’invulnérabilité surnaturelle de Barbe-Noire et de Cody Jarrett est le symbole de cette déchéance[22]. Ni le sabre, ni le pistolet ne suffisent à terrasser ces êtres qu’une volonté exacerbée a rendus insensibles aux lois de la nature humaine. Il faut enfouir le premier jusqu’au cou et livrer sa tête à la marée montante pour l’envoyer au pays des ombres. De même, il faut attendre l’explosion d’une usine pour que le second disparaisse de la surface de la Terre.  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

     

    L'esclave libre (Band of Angels)

     

                Aux termes de cette démonstration semblable à une marche funèbre, le Héros apparaît comme un rêve épuisé. Il est appelé, par une constitution dont la solidité n’est qu’un leurre, à s’éteindre comme il a brillé. Pour traduire en image ce crépuscule programmé, Walsh multiplie les « unhappy ends ». Ses personnages, bien souvent, succombent à la fin de ses films. S’ils ne tombent pas de leur piédestal, ils font le choix de la modestie. Ils renoncent à la Gloire, fardeau insoutenable qui fait d’eux de pitoyables descendants d’Atlas[23]. Mamie Stover décide ainsi d’oublier les fastes de Hawaï et de son Bungalow pour femmes. Elle distribue ses richesses mal acquises et regagne sa ville natale, une petite bourgade du continent Américain. Amish Bond, le dandy de L’esclave libre, se résigne à brûler ses récoltes pour empêcher les Nordistes de s’en emparer. Il abandonne ses terres et, tel un déclassé, s’embarque sur un navire avec Amanda Starr afin de refaire sa vie sous des cieux plus cléments. Matthew Hazard, le soldat en quête de distinctions, refuse la Médaille d’honneur du Congrès à la fin de La charge de la huitième brigade. Il préfère l’ombre à la lumière d’une Nation qui s’est honteusement servie de lui pour trahir des Indiens opprimés[24]. Nella (Jane Russell), la pionnière des Implacables qui chante à tue-tête qu’elle veut « un homme brave et non un brave homme », quitte le puissant Nathan Stark au profit de Ben Allison, aspirant fermier qui se vante de « rêver petit ». L’exemple d’effacement le plus significatif est cependant fourni par James Tracy, dans You’re in the Army Now. Recherché pour un assassinat qu’il n’a pas commis, le délinquant hâbleur s’enrôle dans un régiment Britannique en prenant le patronyme de sa prétendue victime[25]. Il se purifie de ses turpitudes passées dans le feu des combats. Il accepte de mourir sous le nom d’un autre et subséquemment, de gommer son Moi de l’Histoire du monde[26]. Les vrais héros sont anonymes, conclut Walsh de cette fable en clair-obscur. La sentence serait conventionnelle si elle ne recelait un élément aussi capital que mésestimé : la dissolution de l’être est la substance même de l’héroïsme. En d’autres termes, les vrais héros n’existent pas. Ils naissent et meurent en faisant le deuil de leur ego. Par nature, ils ne vivent que pour se fondre dans le Néant. Jean Picard (Errol Flynn) illustre magnifiquement cette définition dans le bien nommé Saboteur sans gloire (Uncertain Glory). Ce citoyen de la France occupée se livre en effet à la Gestapo à la place d’un résistant, qui a fait sauter un convoi ennemi avec la complicité de la Royal Air Force. Il espère que son sacrifice permettra de sauver les cent otages que l’Armée du Reich a pris et promis d’exécuter si l’auteur de l’attentat ne se désignait pas. A l’instar de James Tracy, il aliène son identité. Il appartiendra au bataillon tragique des soldats inconnus. 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

    You're in the Army Now (O.H.M.S)

     

                Avec ces mots tranchants comme une lame, Raoul Walsh déchire nos dernières images d’Epinal. L’Héroïsme n’est que pure invention, rugit-il pour couvrir le chœur des candides. Une fois encore, Saboteur sans gloire apporte une contribution décisive au discours du cinéaste. Qui est en effet Jean Picard, au-delà des respectables apparences que lui confère son acte de bravoure ? Loin d’être un militant de la Liberté, il est un criminel en cavale. Il se rend aux Nazis parce qu’il préfère le peloton d’exécution à la guillotine que lui réservent les autorités Françaises. En un mot comme en cent, il n’est qu’un vulgaire imposteur[27]. Cette tromperie en règle est un domino géant qui fait choir, un à un, les totems de l’Amérique et de toutes les Nations qui croient en ses valeurs. Le Shérif mord ainsi la poussière dans Une corde pour te pendre. Le Sportif en fait de même dans Gentleman Jim. Flibustiers, Gangsters et autres Bootleggers perdent leur superbe dans Barbe-Noire le pirate, L’Enfer est à lui et Les fantastiques années 20. Les grands hommes qui incarnent les civilisations du Nord et du Sud deviennent insignifiants à la lumière assassine des Implacables et de L’esclave libre. L’Entrepreneur et le Self-Made Man sortent durablement ternis d’Une femme dangereuse, de La rivière d’argent et de Bungalow pour femmes. Quant aux distingués Militaires que les peuples du globe aiment à porter en triomphe, ils dévoilent leurs mille et une failles dans You’re in the Army Now, La charge fantastique et La charge de la huitième brigade.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

      

     

     

    Saboteur sans gloire (Uncertain Glory)

     

                Aucun de nos dieux de pacotille n’échappe à cette extraordinaire apostasie. Les sentiers de la Gloire, assène Walsh avec une force de conviction dévastatrice, conduisent à l’impasse tous ceux  qui les empruntent. Cette grande désillusion mortifiera les rêveurs impénitents et les êtres qui, par lâcheté ou par simple inconscience, ont choisi de vivre par procuration en vénérant des héros. Elle offrira aux autres la chance unique de comprendre que leur salut réside dans l’approfondissement et non, dans le dédain de leur humanité.



    [1] Raoul Walsh interpréta le rôle de John Wilkes Booth, l’assassin du Président Abraham Lincoln, dans La naissance d’une Nation. Ce fut précisément David Wark Griffith, le réalisateur de ce classique du Septième Art, qui lui demanda de se rendre au Mexique pour filmer Pancho Villa.

    [2] Raoul Walsh partageait ce trait de caractère avec une autre figure de Hollywood : John Huston. Outre l’amour des femmes et des spiritueux, les deux hommes avaient en commun d’avoir vécu du Noble Art et fréquenté la guérilla Mexicaine.

    [3] L’accident oculaire survint en 1929, alors que Walsh réalisait l’un de ses premiers films parlants. En dépit de cette mésaventure et des innombrables excès qui l’ont suivie, le cinéaste, pourvu d’une constitution exceptionnelle, vécut jusqu’à l’âge de 93 ans (1887 – 1980).

    [4] Walsh insiste pourtant sur la bestialité de leurs conditions de vie en présentant leur convoi comme un mélange, hétérogène et hautement symbolique, d’êtres humains et de têtes de bétail.

    [5] On notera qu’une fois de plus, le titre du film met immédiatement en relief la grandeur intrinsèque du Héros.

    [6] D’où le titre original du film : The Revolt of Mamie Stover.

    [7] Notons que John Wayne trouva, dans ce film de 1930, son premier grand rôle au Cinéma.

    [8] La charge de la huitième brigade fut le tout dernier film que tourna Raoul Walsh.

    [9] Le défi est d’autant plus grand que l’Armée Nipponne a coutume de se livrer à des actes de torture particulièrement abjects.

    [10] En cela, le Héros de Walsh peut être qualifié de « Sartrien ».

    [11] McComb est jugé puis, condamné par une cour martiale, au motif qu’il a brûlé la solde de ses compagnons d’armes. Son acte ne visait pourtant qu’à empêcher les Sudistes de s’en emparer.

    [12] « Cinema is motion picture », répétait Walsh à l’envi. « Le Cinéma, c’est l’image en mouvement ». Cette phrase, déclaration d’inimitié à l’égard des plans fixes du Cinéma d’auteur, explique à elle seule le goût du réalisateur pour le Western et le Film d’aventure.

    [13] Sa compagne Amanda Starr fait les frais de cet adage puisque sa négritude, révélée des années après sa naissance, la voue à la servitude.

    [14] A telle enseigne que d’aucuns ont surnommé ce natif de Hobart « le Diable de Tasmanie ».

    [15] Cette scène reflète à merveille un aspect non négligeable du Cinéma de Raoul Walsh : l’humour.

    [16] « You see, Ma, I’m at the top of the world!” lance-t-il à sa défunte mère en disparaissant dans l’explosion de l’usine chimique qu’il voulait piller.

    [17] Cette bravade lui vaut d’ailleurs l’ironie de tous.

    [18] Sa vilenie atteint son paroxysme quand, avide de possession, il se rend coupable d’une infamie similaire à celle que la Bible impute au Roi David : il ordonne à l’un de ses subordonnés de prospecter un territoire infesté d’Indiens hostiles, pour obtenir sa mort et faire main basse sur sa femme.

    [19] L’un de ses hommes en vient même à l’agresser physiquement. D’autres choisissent de déserter.

    [20] Ce dernier est interprété par un acteur qui fut un grand habitué des seconds rôles, dans les années 1930 – 1940 : Alan Hale.

    [21] Eddie Bartlett est ruiné par la crise de 1929 et la fin de la Prohibition, votée en 1933. Michael McComb perd son palais et ses immenses possessions à cause des difficultés de l’industrie minière et de l’hostilité croissante de ses anciens associés, qui se liguent contre lui pour briser son monopole.

    [22] Rictus et rires sardoniques sont d’autres aspects de cette essence satanique.

    [23] Titan révolté contre les dieux, le mythique Atlas fut condamné par Zeus à soutenir la voûte céleste sur ses épaules.

    [24] Le Lieutenant intègre est chargé de négocier la reddition de la tribu rebelle de War Eagle. Il ignore néanmoins que l’offre d’amnistie générale dont il est porteur n’est qu’une ruse, qui préfigure de terribles représailles.

    [25] Pour l’anecdote, il se fait appeler James Dean. Cette homonymie avec le héros d’A l’est d’Eden (East of Eden) est cependant fortuite, le film ayant été conçu dans les années 1930.

    [26] Il finit d’ailleurs par mourir sur le champ d’honneur.

    [27] A ceux qui lui demandent des renseignements sur le mystérieux anonyme qui a sacrifié sa vie pour en sauver cent autres, Marcel Bonet (Paul Lukas), l’Inspecteur de Police qui a consenti à laisser Picard aux mains des Allemands, répond avec un embarras édifiant : « C’était un Français ».

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Philippe Costes

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