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    Dossier: Animal

    Le plaisir de manger les animaux

    Claude Gagnon
    Ce texte tend à démontrer que la préoccupation pour le sort des animaux ne date pas d'hier, même si on hésite encore à considérer leur souffrance comme évitable.
    Durant tout le Moyen Âge et la Renaissance, l’Histoire des animaux, d’Aristote, comprenant 10 livres, a suscité l’intérêt des scientifiques européens, arabes et juifs (1). Cet ouvrage, de même que sa suite (Traité sur les parties des animaux) ont formé les arcanes de notre conception scientifique de la Nature, ne serait-ce que par le paradigme énonçant la loi universelle de compensation organique : «La nature remet d’un côté ce qu’elle prend de l’autre… Elle ne peut se prodiguer également en deux endroits. Ainsi, le développement de la carapace chez les crabes se fait au détriment des pattes».
    Les commentateurs s’accordent pour s’émerveiller devant la multiplicité des exemples clairs et nombreux pour étayer la classification nouvelle proposée par Aristote et qui prévaut encore aujourd’hui, bien que la découverte des bactéries invalide la théorie de la génération spontanée énoncée par le Stagirite dans sa Génération des animaux, ouvrage qui fait suite aux deux précédents. Le Dictionnaire des Œuvres (Laffont-Pompiani) souligne qu'«Aristote a posé une fois pour toutes le problème de la classification des êtres vivants sur des bases morphologiques; en ce sens, nous pouvons dire que la valeur de cette oeuvre reste définitive».
    Ce n’est pas dans ces trois ouvrages seulement qu’Aristote a traité de la classification des animaux mais d’abord dans son Traité de l’Âme dans lequel il leur accorde la sensibilité, alors qu’il la refuse aux plantes du règne végétal et qu’il refuse même toute vie au règne minéral. Cette classification différenciée des trois genres ultimes de la nature a prévalu dans les mentalités savantes beaucoup plus tard que l’effondrement de la Physique d’Aristote à l’âge classique puisque les expériences des mécanicistes visant à nier la souffrance des animaux et expliquant le cri animal par un «grincement de poulies» n’ont convaincu personne. Un survol de la morale utilitariste post-kantienne permet de repérer facilement l’origine scientifique d’une préoccupation utilitariste toute contemporaine affirmant que la souffrance des animaux existe bel et bien.
    On peut trouver les informations pertinentes à cette démonstration dans le cours d’éthique d’Éric Lavoie (2). Selon cet auteur, les quatre principes utilitaristes sont les suivants: le bien-être commun, la recherche du plaisir et l’évitement de la douleur, l’égalité des intérêts des êtres concernés et le thermomètre moral (calcul de la réelle utilité d’une action). Il fait remarquer que «Les théories utilitaristes n’accordent pas toutes la même importance aux intérêts des animaux», mais la lecture de ses auteurs choisis mène à la légitimation d’une préoccupation pour la douleur des animaux.
    Jeremy Bentham, premier fondateur de l’utilitarisme, est célèbre pour sa quantification et sa classification du plaisir, qu’il ne réduit jamais à un confort matériel. Les différentes composantes du plaisir devraient, selon ce philosophe qui suit en cela le sillage de l’antique Épicure, toujours faire l’objet de notre interrogation avant le passage à l’action: la durée du plaisir, mais aussi son intensité (un grand plaisir n’est pas toujours un plaisir intense), sa probabilité, son étendue, sa proximité, sa fécondité et sa pureté. Cette dernière considération couvre la question des effets secondaires désagréables; encore là, Épicure avait déjà statué qu’un plaisir qui entraîne plus de douleur conséquente que de plaisir conséquent devrait être rejeté par le sage.
    John Stuart Mill, le second fondateur de l’utilitarisme, a plutôt travaillé pour sa part la qualité du plaisir et a suivi lui aussi le raisonnement épicurien en privilégiant les plaisirs intellectuels (ceux de l’âme) plutôt que les plaisirs charnels. Il a établi, par exemple, une différence entre le bonheur et la satisfaction, et a formulé ce principe dans la sentence suivante: «Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait».
    C’est donc une combinaison des principes aristotéliciens et de ceux des utilitaristes qui conduit à la préoccupation pour la douleur animale, par le raisonnement qui suit. Les animaux sont dotés de sensibilité; ils jouissent et ils souffrent. Quand nous mangeons pour notre survie ou dans notre quotidien nous sommes tributaires de la loi de compensation naturelle. Nous devons alors nous demander si nous pourrions nous nourrir aussi bien sans nous appuyer sur la souffrance animale issue de la chasse et de l’abattage qui vont de pair avec la consommation de chair animale. Si nous sommes en situation de survie, il est juste d’assurer notre vie humaine en consommant la chair des vivipares, ovipares, oiseaux ou poissons (c’est la classification de base d’Aristote). Mais si nous avons le choix d’un régime végétarien assurant notre survie ou notre plaisir en toute suffisance et en parfaite égalité avec le régime animal, nous devrions alors peser cette équation d’égalité entre les douleurs et les plaisirs produits par cette consommation pour les vivants concernés, les mangeurs et les mangés. Dans la mesure où la consommation de substance animale n’a aucun avantage absolu par rapport à ce que peuvent nous apporter les différents végétaux (fruits, légumes, céréales, noix, légumineuses, algues, etc.), la question morale de l’égalité devient pertinente.
    Un philosophe utilitariste actuel, Peter Singer, complète le tableau choisi par le professeur Lavoie dans son cours d’éthique et ce choix n’est pas accidentel. Le philosophe australien, qui enseigne actuellement à l’université de Melbourne, a écrit un ouvrage consacré précisément à la défense des animaux (Animal Liberation). Son utilitarisme tient compte «du principe de considération égale des intérêts des animaux» et son paradigme général est le suivant: «S’il est en notre pouvoir d’empêcher quelque chose de mal de se produire, sans avoir à sacrifier quelque chose d’une aussi grande importance morale, nous devrions, moralement, le faire».
    Formulé ainsi, le problème devient le suivant: est-ce que le plaisir individuel de manger de la viande est plus grand que la douleur occasionnée à tous les animaux vivants emprisonnés pour fins de consommation et aux désagréments et aux risques de santé qui sont multiples pour l’humanité, suite à la généralisation de cette consommation?
    En intégrant le vocabulaire des utilitaristes à la morale d'Épicure, on pourrait dire que le plaisir de manger des cotelettes grillées peut satisfaire mais ne peut rendre heureux, qu'il peut même rendre malheureux. Pour un utilitariste qui observerait avec son thermomètre moral la pratique actuelle de consommation massive d’animaux, le jugement serait rapide. Mais déjà à l’échelle antique, on comprend mieux pourquoi l’épicurien prononçait le même jugement moral et s’obligeait à la restriction de consommation carnivore.

    Notes
    1) Voir Carlos Steel, Guy Guldentops et Pieter Beullens (éd.), Aristotle's Animals in the Middle Ages and Renaissance, Leuven University Press, 1999.
    2) Éric Lavoie, «Éthique et société», Ministère de l’éducation du Québec; cours d'enseignement à distance, 2001, module 6.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Claude Gagnon
    Professeur de philosophie
    Mots-clés
    souffrance animale, végétarisme, Aristote, Bentham, Mill, bonheur
    Extrait
    «C’est donc une combinaison des principes aristotéliciens et de ceux des utilitaristes qui conduit à la préoccupation pour la douleur animale.»
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