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    Dossier: Gouzes André

    André Gouzes, le sacré et l'écologie

    Jacques Dufresne

    «Pons de l'Héras, le fondateur de l'Abbaye de Sylvanès, avait d'abord fait carrière comme seigneur...et brigand d'un village voisin. Alors qu'il s'apprêtait, avec ses comparses, à détrousser les fidèles rassemblés dans la chapelle du lieu pour y célébrer la Nativité,  il fut à ce point touché par la pureté des voix et la beauté des chants qu'il tomba à genoux sur la dalle et se mit à sangloter toutes les larmes de son corps.» C'est ce brigand qui construisit l'Abbaye de Sylvanès.  Neuf siècles plus tard, bien des amis de la beauté, parmi lesquels sans doute quelques brigands, seront touchés  par la musique d'André Gouzes, à Sylvanès ou dans leur maison,  à des milliers de kilomètres de l'Aveyron.


    Père dominicain, lit-on dans les biographies, qui renouvela le chant sacré dans l'Église catholique, tout en restaurant l'abbaye cistercienne de Sylvanès dans le Sud-Aveyron et en veillant à ce qu'une église orthodoxe russe soit construite dans la même région. Si cette œuvre n'était que la contribution isolée d'un architecte-poète-musicien à l'œcuménisme et à la renaissance de l'Église catholique en France, elle mériterait déjà une grande attention. Mais elle est aussi un accomplissement de tout premier ordre sur le plan écologique; un lien étroit l'unit en effet à ce qu'on pourrait appeler l'écologie inspirée: cet effort multiforme et universel pour substituer à la vision réductrice et mécaniste du monde une vision intégratrice et incarnée, qui redonne sa place centrale à la vie, une vie non réduite à son aspect quantitatif, une vie ré enchantée. Sans un tel effort, la vie est condamnée à perdre ses couleurs et sa diversité. «Imaginons, écrit Gouzes, que Dieu n'ait pas mis la beauté au cœur de la création, le monde serait à l'image d'un environnement d'usines et nous serions des robots.»1 Il précise ailleurs sa pensée sur le rapport entre la beauté et la vie:

    «Il faudrait retrouver l'émerveillement devant la vie : il faut que les enfants, que les adolescents. se rendent compte que — quelles que soient les dégradations que l’homme peut infliger à la vie dans la nature, dans le cosmos, dans l’animal, dans homme surtout — l'éblouissement de la vie régénère l'homme. Tout se tient là. Quand on perd le sens de l’émerveillement devant ce don gratuit qu'est la vie qui nous précède, qui est en nous et que nous recevons, non seulement on n'accède pas à son humanité — toute humanité procède de cette reconnaissance et de ce partage — mais on ne peut pas davantage accéder à la source du don qu'est le donateur. D’ailleurs «Dieu» est un mot trop abstrait... À ce niveau de la découverte, il faut revenir à la racine indo-européenne du mot qui veut dire ''source''.»2

    L'écologie n'est pourtant pas un thème important dans la vie et l'œuvre d'André Gouzes. Son attachement à la nature ne semble guère lié aux torts qui lui sont faits par l'homme. Il célèbre une nature intacte que les poètes antiques et romantiques avaient célébrée avant lui; il la célèbre à la manière de saint François par sa poésie et sa musique, à la manière de saint Bernard par son sens de l'architecture et du paysage. La gloire du créateur lui importe plus que la nécessité d'assurer un habitat durable et sain à l'être humain. Dans le contexte où il vivait, il ne pouvait toutefois pas agir et penser ainsi sans avoir la conviction de contribuer à l'effort universel de redressement du rapport de l'homme avec la nature. Il avait assumé ses responsabilités face à l'environnement avant que le Pape Benoît XVI n'invite les catholiques à le faire: « La façon dont l’homme traite l’environnement influence les modalités avec lesquelles il se traite lui même et réciproquement … L'Église a une responsabilité envers la création et doit le faire savoir publiquement aussi. Ce faisant elle doit préserver non seulement la terre, l’eau et l’air comme dons de la création appartenant à tous, elle doit aussi surtout protéger l’homme de sa propre destruction. Une sorte d’écologie de l’homme, comprise de manière juste et nécessaire.»3

    Parce que la vision mécaniste du monde est liée à son histoire, et pour diverses autres raisons, notamment le pouvoir sur les autres créatures accordé à l'homme dans le Genèse et le peu d'importance accordé aux animaux dans sa tradition, à la notable exception de saint François, l'Église catholique a pu un moment sembler à jamais exclue de ce renouveau. Alors que les hommes, de toutes les sensibilités, commençaient à s'inquiéter de l'avenir même de la biosphère, après avoir fait le décompte de la disparition des espèces résultant de leur propre action sur la nature, l'Église ne semblait préoccupée que par la vie du fœtus et condamnait l'avortement avec une conviction qui semblait disproportionnée par rapport à l'apparente indifférence avec laquelle elle observait les autres atteintes à la vie: déforestation, désertification, pollutions diverses, mort et érosion de l'humus, la partie vivante du sol. Cette même Église avait mis beaucoup de temps à se défaire de son serment antimoderniste afin de pouvoir intégrer le progrès technique dans sa doctrine. S'est-elle engagée si loin dans cette nouvelle voie qu'elle ne peut plus prendre ses distances par rapport audit progrès, même s'il semble de plus en plus orienté vers l'emmachination de l'homme?

    Parmi les grandes religions, c'est le bouddhisme qui, notamment sur la côte Ouest des États-Unis et du Canada, est apparu comme la première terre d'accueil aux savants cherchant l'unité du monde par delà le dualisme opposant la matière à l'esprit. C'est la voie que choisirent par exemple, Fritjof Capra, auteur du Tao de la physique et Paul Hawken, auteur du Natural Capitalism. Dans son dernier ouvrage, Blessed Unrest, où il fait la recension de la myriade de mouvements d'inspiration écologiste dans le monde, Hawken remonte à travers Thoreau et Emerson, jusqu'au romantisme de Goethe, sans tourner le dos ni au Bouddhisme, ni aux mythes autochtones, qui font aussi partie de son inspiration. Parmi les ouvrages récents, écrits dans le même esprit, notons au passage Reinventing the sacred, par le biologiste Stuart A. Kaufman, l'un des fondateurs du Santa Fe Institute et l'Équilibre sacré par le généticien canadien David Suzuki.

    Enfants, André Gouzes et David Suzuki ont contemplé la beauté du monde, l'un depuis les collines boisées du Rouergue, l'autre depuis les collines de la forêt ontarienne; le premier accompagnait son grand père, le second accompagnait son père. Ils avaient la même sensibilité, cette sensibilité commune à ceux qu'on est tenté d'appeler les derniers Antée, les derniers hommes de la terre, ceux qui préfèrent encore les merveilles de la nature aux prouesses de l'homme:

    La fusée et l'effusion

    Propulsée par un million
    d'ailes de feu,
    les ailes de l'homme,
    la fusée s'engouffra
    dans le ciel et
    la foule exulta.

    Tirant sa force
    d'une seule pensée de Dieu
    la graine s'empresse
    de traverser l'épaisseur noire
    Et quand elle perce
    la lourde écorce du sol
    pour se propulser d'elle-même
    dans l'espace extérieur

    Personne ne songe même à applaudir.
    Marcie Hans

    Gardons-nous de donner à entendre qu'en Amérique du Nord les chrétiens, les catholiques en particulier, sont exclus de la famille des Antée. Wendell Berry, paysan, poète essayiste, auteur de Life is a miracle est l'un des penseurs les plus influents de ce mouvement. Et David W. Orr, designer célèbre, auteur de Earth and Mind, un ouvrage fondamental sur l'éducation en vue du développement durable, ne fait jamais mystère de ses racines catholiques, tout comme André Beauchamp, un prêtre catholique qui, en plus de jouer un rôle de premier plan dans l'établissement des politiques environnementales du Québec, a su proposer une spiritualité centrée sur le rapport harmonieux de l'homme avec la nature.


    Si le bouddhisme n'y a pas eu la même influence que sur la côte Ouest américaine, l'Europe n'en a pas moins renoué avec le sacré, le plus souvent en marge des églises chrétiennes. On en trouve l'écho dans l'oeuvre de Hans Jonas, comme dans celle d'Edgard Morin et plus encore dans celle de pionniers comme Ludwig Klages en Allemagne, Teddy Goldsmith au Royaume uni, et en France, Bernard Charbonneau et Jean-Marie Pelt, un catholique qui a beaucoup en commun avec André Gouzes:

    «Pourquoi le christianisme s'est-il si tardivement réveillé sur l'écologie? Les protestants y ont été plus sensibles que les catholiques. À l'époque où je créais l'Institut européen d'écologie (1971, à Metz), dans le grand colloque que nous avions organisé, la présence des protestants était importante avec des gens comme Jacques Ellul, Denis de Rougemont, Bernard Charbonneau, etc. Ils furent des éveilleurs du christianisme. Le catholicisme ne réagit que maintenant, réveil tardif qui tient en partie à son idée la plus médiatisée : la préservation de la vie, de son origine à sa fin naturelle. Cette idée a fait oublier que la vie ne vaut que si elle est encore là. Si l'humanité devait se détruire, cette question ne se poserait plus! Or, cette idée en appelle logiquement une autre : la préservation de la vie globale tout entière, dans laquelle est incluse la vie personnelle. Il y a là un élargissement des concepts qui est d'une extrême importance. Dans le catholicisme nous devons penser la protection de la vie en général. Intervient aussi le fait que le catholicisme occidental a un peu oublié les rapports de l'homme et de la nature. Il faut quand même se souvenir que durant le premier millénaire — et encore aujourd'hui chez les orthodoxes — on dit qu'il y a deux voies pour rencontrer Dieu : l'Écriture Sainte et la beauté de la Création. Cette dernière a été oubliée par le catholicisme au cours du deuxième millénaire et surtout depuis la Renaissance.» 4

    Quand on considère l'ensemble de l'écologie inspirée, on ne peut manquer d'être frappé par la diversité des opinions qu'on y trouve. On y passe de l'antihumanisme d'une certaine écologie profonde à l'humanisme figé de certains courants chrétiens, où selon les mots d'André Gouzes, «le rite devient contrainte sociale ou obligation morale, où le verbe, doctrinaire ou sentimental, se durcit ou s'amollit, contribuant à l'épuisement du grand corps de la Parole-signe.»5 On y passe aussi d'un immanentisme associé à l'auto-organisation à un transcendantalisme centré sur le Dieu créateur de la grande tradition occidentale. Le consensus ne dépasse guère le désir de mieux comprendre la nature, d'en saisir la complexité, avant de la transformer, de l'imiter plutôt que de l'exploiter, d'en respecter les limites plutôt que de sombrer dans la démesure de la production, de s'incarner en elle, plutôt que de la dominer depuis les hauteurs abstraites de la techno-science.

    Sur toutes les autres questions, sur les origines et le sens du monde, sur la création, pour ceux qui reconnaissent la nécessité, sur le lien entre la matière et l'esprit, sur la place de l'homme dans l'univers, sur le rôle de la science objective par rapport à l'expérience personnelle du réel, sur la nécessité d'une vision cohérente du monde pour relever les grands défis de l'heure, les opinions varient.

    André Gouzes a jugé bon de ne pas s'engager sur cette voie théorique. Son grand souci est de témoigner de la beauté de la création et de la bonté du créateur évitant les querelles qu'entraîne inévitablement la recherche de la vérité. Il a choisi de célébrer la Vie sans s'obliger à prendre appui sur une distinction entre la Vie de Dieu, la vie spirituelle et la vie des hommes, des animaux et des plantes.

    Contemplez et créez de la beauté, de la beauté vivante et le reste suivra. L'esthétique est la mère non seulement de l'éthique, mais aussi de la cosmologie, de la métaphysique, de la psychologie et même de l'écologie. Tel semble être le credo d'André Gouzes. L'esthétique, c'est le rapport sensible avec le réel. Or il se trouve que le grand mal dont souffre l'homme maître et souverain de la nature c'est une atrophie des sens qui le confine à ce qui fait la puissance de sa science et de sa technique: le formalisme, l'abstraction, la cérébralité. «Quand (écrit Gouzes) la cérébralité ne s'apaise point dans une écoute intériorisée de '' l'être-corps'', elle ne peut que s'effondrer dans l'hystérie ou le volontarisme sacrificiel.»6

    Parmi les jugements sévères portés sur l'Église catholique au XXe siècle il y eut celui d'Ivan Illich, l'un de ceux qui pourtant aima le plus cette même Église à la même époque. Illich, tout comme André Gouzes, attachait la plus grande importance à l'histoire du Bon samaritain. Pourquoi, se demandait-il, a-t-il répondu à l'appel du juif battu et jeté au fossé, plutôt que de suivre la consigne, chère aux pharisiens, voulant qu'on soit indifférent au malheur de ceux qui ne sont pas de sa race, de son clan ou de sa religion? Pourquoi ne s'est-il pas limité à payer un autre passant pour qu'il s'occupe du blessé? Aucun devoir ne l'obligeait à dire oui. Ce oui fut un acte libre, l'acte libre par excellence, la reprise par l'homme de l'acte libre que fut l'Incarnation. Car le bon samaritain s'incarne en se portant au secours de l'homme battu; il se porte corps et âme vers un autre corps uni à une autre âme. Corruptio optimi pessima! L'Église, se demande Illich, n'a-t-elle pas commis l'erreur d'institutionnaliser la charité, et de se rendre ainsi complice de la désincarnation qui est le grand mal dont souffre l'homme d'aujourd'hui?

    «Dieu, écrit Illich, n'est pas tant devenu homme qu'il est devenu chair. Je crois en un Dieu qui est devenu chair et qui a donné au Samaritain, un être noyé dans la chair, la possibilité de créer une relation, par laquelle une rencontre d'occasion, un inconnu devint la raison de son existence.[...] Ce n'est pas une relation spirituelle. Ce n'est pas une fantaisie. Ce n'est pas un acte générateur d'un mythe. C'est un acte qui prolonge l'Incarnation. Lavez l'histoire du Samaritain de l'expérience charnelle, corporelle, dense, humorale du soi, et partant du Toi, et vous avez une gentille fantaisie libérale qui est en même temps quelque chose d'horrible. […] Vous avez là la base à partir laquelle on peut se sentir responsable de jeter des bombes sur le voisin pour son propre bien. C'est cet usage du pouvoir que j'appelle Corruptio optimi quae est pessima7

    La substitution d'une musique d'atmosphère à une authentique musique sacrée n'est-elle pas une autre forme de la corruptio optimi? André Gouzes en était persuadé. D'où la mission qu'il s'est donné d'unir la plus haute inspiration à la chair des sons, des couleurs et des lieux. Il resta donc enraciné dans son pays natal, un pays qui avait pour principale caractéristique d'être resté intact au milieu d'une France souvent trop bien quadrillée et il s'inspira de la musique de l'Église d'Orient pour créer en langue française un chant sacré à la hauteur du grégorien chanté en latin. Un chant sacré d'autant plus pénétrant qu'il est lui-même mieux incorporé à une liturgie accueillant aussi l'architecture, les cérémonies, les vêtements, les parfums. André Gouzes cite Romano Guardini à ce propos:

    «Celui qui se donne vraiment à la liturgie, qui en fait l'expérience vivante et intime, redira vite l'immense valeur qui réside dans le geste physique, dans la mise en œuvre des choses extérieures. Tous ces signes possèdent un double et grand pouvoir d'impression et d'expression. D'impression, en ce sens qu'ils prêtent à la vérité une force pénétrante, un dynamisme persuasif que ne possède pas le langage, le mot écrit ou parlé. D'expression, en ce sens qu'ils sont doués d'une vertu libératrice particulière, qu'ils traduisent et projettent la vérité avec une plénitude que le mot, encore une fois, ne détient point.»8

    La beauté n'unit pas seulement la matière et l'esprit, elle unit aussi les hommes entre eux. Il allait presque que de soi que l'abbaye de Sylvanès devienne un rendez-vous pour tous les êtres en quête de sacré, quelle que soit leur orientation religieuse ou philosophique.

    «C'est dans les rituels des grandes traditions sacrées que d'une seule voix ont été proclamés musique et poésie, verbe et son. L'union du mot et du son est une des caractéristiques de l'expression du sacré. Sur l'enroulement du «neume» à la proue de la vague, le mot jaillit comme une révélation et instaure aux profondeurs de l'âme, l'éclat brûlant d'une présence. La musique instaure le mot aux racines de la vie.»9

    Parti d'un tout autre horizon, David Suzuki se rapproche étonnamment d'André Gouzes lorsqu'il commente le psaume suivant:
    «L'ESPRIT PARLE

    Joie au ciel! exulte la terre!
    Que gronde la mer, et sa plénitude
    Que jubile la campagne, et tout son fruit
    Que tous les arbres des forêts crient de joie,
    à la face de Yahvé, car il vient,
    car il vient pour juger la terre;
    il jugera le monde en justice
    et les peuples en sa vérité.

    Psaume 96, II-13

    «Ce psaume proclame le chant de la Terre en l'entonnant. Prêter sa voix à la Terre a été depuis les origines une tâche spécifique de l'humanité, s’il faut en croire les histoires que nous nous racontons à nous-mêmes, les airs que nous chantons, nos rituels et nos poèmes. Répétition, rythme, rime, gestuelle, mouvement et langage: tels sont les moyens par lesquels nous nous exprimons et donnons cohérence à notre expérience, affirmons notre connexion avec tout le reste. Ces formes répétitives et évocatrices de discours et de mouvement fabriquent du sens à partir de l'aléatoire, imitent et rendent sensibles les processus cycliques et interdépendants qui créent et entretiennent la vie sur Terre — ce tissu dont nous
    sommes partie. [...]

    «Depuis l'origine de la poésie, poètes et chansonniers ont combattu la dichotomie corps-âme, chantant leur sentiment que l'univers, le corps et l'esprit évoluent éternellement de concert dans le monde. La poésie prend la créature humaine blessée, mortelle, languissante et lui redonne le sentiment d'être en symbiose. Les mots ouvrés tentent de résoudre les contradictions de la conscience en saisissant la parole (aussi immatérielle que l'air, aussi fugitive que le souffle) dans son mouvement même et en la fixant dans l'éternel.»10

    Quand l'écologie inspirée aura trouvé sa forme achevée, elle ressemblera à une voûte. Il se pourrait alors que l'œuvre d'André Gouzes apparaisse comme la clé de cette voûte; il se pourrait que le beau et le bon dont témoigne Sylvanès enferme déjà le vrai qui n'existe pour le moment qu'à l'état d'ébauche. Il ne s'agit pas seulement d'un retour de l'homme à la nature mais aussi et dans le même mouvement d'une réconciliation de l'homme avec son passé. Le sens du sacré devant la nature et la célébration de sa beauté étaient choses communes aux hommes du passé. C'est à ce pôle qu'appartient Sylvanès. À l'autre pôle, les torts faits à la nature donnent lieu en ce moment à un double sentiment, une inquiétude universellement répandue: la terre sera-t-elle encore habitable? Et chez quelques-uns, parmi ceux qui ont réfléchi sur les causes de cette disharmonie, un sens du sacré retrouvé et vécu comme la condition de toute véritable solution. Seul en effet un réel amour de la nature, accompagné d'un émerveillement reconnaissant à son endroit pourrait être un sentiment assez fort pour entraîner une adhésion générale aux conditions d'une solution. Dans l'écologie destinée au grand public, il est si souvent question de la santé et de la sécurité des humains qu'on risque fort d'instrumentaliser les autres aspects de la question, au service de ces deux causes. Le sacré est ainsi subordonné à l'hygiène, la beauté de la création à la diversité biologique, comme la musique devient un instrument par rapport à la musicothérapie ou le rire un moyen au service de l'hilarothérapie.

    Retour de l'homme à la nature, réconciliation de l'homme avec son passé. La convergence de ces deux démarches est nécessaire, ce qu'avait compris René Dubos, ce biologiste humaniste qui, après avoir découvert le premier antibiotique, la gramicidine, est devenu l'un des fondateurs de l'écologie de la seconde moitié du vingtième siècle. C'est à lui, soit dit en passant, que nous devons l'expression, penser globalement, agir localement. Après avoir précisé la nature des dangers auxquels la pollution expose la santé humaine, Dubos, conscient des pièges de la raison instrumentale, dans divers ouvrages tels les Dieux de l'écologie et les Célébrations de la vie, a su parler de la nature sur un ton semblable à celui de Gouzes. Il s'est aussi interrogé sur les lieux et les moments du passé qui pourraient servir de modèles aux hommes d'aujourd'hui parce qu'un haut degré d'harmonie avec la nature y a été atteint. Le moyen âge bénédictin en Europe fut à ses yeux l'un de ces moments. On sait en effet que ces moines défricheurs, architectes, poètes et musiciens ont réussi à éradiquer la malaria d'Europe en asséchant les marécages où l'anophèle proliférait.

    «Le premier chapitre de la Genèse parle de la domination de l'homme sur la nature. La règle bénédictine, quant à elle, semble inspirée davantage par le second chapitre, où le Seigneur place l'homme dans le jardin d'Éden non comme patron, mais plutôt comme gestionnaire. Dans toute l'histoire de leur ordre, les moines bénédictins ont multiplié leurs interventions dans la nature, en tant qu'agriculteurs, bâtisseurs et chercheurs. Ils ont provoqué de profondes transformations du sol, des eaux, de la flore et de la faune, mais d'une manière assez sage pour que leur gestion de la nature restât le plus souvent compatible avec le maintien de la qualité de l'environnement.

    En ce domaine précis, les cisterciens jouèrent un rôle social de premier plan, parce qu'ils établirent leurs monastères dans des vallées boisées et dans des régions marécageuses infestées de malaria, donc difficilement habitables. Avec l'aide des laïques, ils défrichèrent les forêts et drainèrent les étangs, transformant ainsi des zones pestilentielles en terres cultivables qui devinrent des foyers de vie saine et prospère. Ils acquirent une telle renommée dans la lutte contre la malaria par la destruction des marécages qu'ils reçurent mission d'assécher la campagne romaine.

    Bien entendu, les cisterciens n'étaient pas motivés par le désir de créer des terres cultivables. Leur choix de lieux retirés pour l'adoration de Dieu s'explique certainement aussi par une attitude mystique envers la nature. Saint Bernard se montra sensible à la beauté du site lorsqu'il décida d'établir à Clairvaux son monastère cistercien. ''Cet endroit a beaucoup de charme, il apaise grandement les esprits lassés et soulage les inquiétudes et les soucis; il aide les âmes en quête de Dieu à se recueillir, et leur rappelle la douceur céleste à laquelle elles aspirent. Le visage souriant de la terre y prend des teintes variées, la bourgeonnante verdure du printemps satisfait notre vue, et ses suaves senteurs flattent notre odorat... Et si la beauté de la campagne me charme extérieurement par sa douce influence, je n'en éprouve pas moins des délices intimes, en méditant sur les mystères qu'elle nous cache.»11


    André Gouzes a renoué avec cette inspiration, faisant revivre ainsi un enseignement précieux. Au Moyen Âge chrétien, et sans doute en fut-il ainsi dans l' Arcadie antique, autre moment heureux dans les rapports de l'homme avec la nature, la métamorphose s'est d'abord opérée à l'intérieur de l'homme, dans des délices intimes, avant de s'opérer dans l'aménagement du paysage. L'action de l'homme sur la nature a été déterminée par l'émerveillement et la reconnaissance qu'elle lui avait elle-même inspiré et non, comme c'est trop souvent le cas aujourd'hui, par les sentiments négatifs découlant chez les humains du tort qu'ils ont eux-mêmes faits à la nature. Ce n'est pas toujours parce qu'elle fait partie du tissu de la vie que nous voulons protéger la biodiversité, c'est aussi et même le plus souvent dans le but de protéger les molécules qui deviendront peut-être des médicaments efficaces. La raison instrumentale qui a présidé à notre exploitation démesurée de la nature occupe encore une grande place dans nos efforts pour harmoniser nos rapports avec elle. Sans doute a-t-elle un rôle important à jouer, mais elle le jouera bien dans la mesure où elle se laissera emportée par la raison enchantée, telle qu'incarnée, entre autres, dans un homme comme André Gouzes, que l'on comparerait volontiers à Orphée, ce musicien poète qui enchantait les pierres et les animaux.

    Notes

    1 André Gouzes, Sylvanès, histoire d'une passion, Desclée de Brouwer 1991, p.140.
    2 André Gouzes, Le chant du coeur, Cerf, Paris, 2003, p.12.
    3 Encyclique Caritas in veritate, article 51.
    4 http://www.eglise.catholique.fr/eglise-et-societe/developpement-durable/jean-marie-pelt-un-regard-chretien-surlecologie.
    html
    5 André Gouzes, « Discours de réception à l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse ».
    http://biblio.domuni.eu/articleshum/andregouzes/index.htm
    6 André Gouzes, ibid.
    7 Ivan Illich et David Cayley, La corruption du meilleur engendre le pire, Éditions Actes Sud,Arles, 2007, p.277.
    8 Romano Guardini, L'esprit de la liturgie, Édition numérique, p.63.
    9 André Gouzes, «Discours de réception à l'Académie des Jeux Floraux de Toulouse».
    http://biblio.domuni.eu/articleshum/andregouzes/index.htm
    10 David Suzuki, L'équilibre sacré, Éditions Fides, Montréal 2001, p.243.
    11 René Dubos, Les dieux de l'écologie, Fayard, coll. Écologie, Paris, 1973.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Mots-clés
    Nature et musique, Musique sacrée, Fête et musique, Musique d'église, Suzuki David, Sacré, Grégorien, Musique orthodoxe

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