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    Impression du texte

    Dossier: Amour

    Anthologie-Amour

    Jacques Dufresne

    Chez les Grecs et les Romains de l'Antiquité, savoir et sentir étaient indissociables. Solon a même eu recours à la poésie pour écrire la constitution athénienne. Lucrèce savant et Lucrèce poète sont un même être. Mais depuis que l'homme a pris ses distances par rapport à la nature, pour la connaître objectivement et la transformer, le sentir a été séparé du savoir et rejeté dans une sphère d'où la vérité est exclue. L'oiseau pensée n'a plus qu'une aile et les sentiments ont cessé de s'envoler vers la lumière. La grande tradition subsiste cependant et, même au vingtième siècle, les meilleurs poètes, Apollinaire, Valéry, Aragon, Marie Noël... ont su lier le savoir et le sentir. Simone Weil a pu écrire: «La beauté séduit la chair pour obtenir la permission de passer jusqu'à l'âme.» Le mot beauté ici enferme le mot vérité. La poésie conduit le savoir suprême jusqu'à l'âme.

    Cette «couronne», qui est aussi une anthologie du savoir essentiel, nous redonne ses deux ailes à la pensée et nous rappelle que le destin des sentiments, comme celui des idées, est de participer à la lumière.

    Anthologie

    Épigrammes amoureuses de Méléagre

    À toi sont attachés tous les fils de ma vie,
    De toi dépend mon souffle et mon reste de vie.
    Mon ami, par tes yeux qui frapperaient l'aveugle,
    Par la clarté qui naît de tes sourcils brillants,
    Si ton regard est noir, c'est l'hiver dans mon coeur,
    Mais si tu me souris, fleurit le doux printemps.

    ***
    Un seul être vous manque...

    S'il est présent, le monde à mes yeux est présent.
    Que le monde soit là et lui seul soit absent,
    L'univers devient invisible.


    Traduction de Robert Brasillach




    L'isolement

    [...]
    Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
    N'éprouve devant eux ni charme ni transports,
    Je contemple la terre ainsi qu'une ombre errante:
    Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.
     
    De colline en colline en vain portant ma vue,
    Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant,
    Je parcours tous les points de l'immense étendue,
    Et je dis: «Nulle part le bonheur ne m'attend.»
     
    Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
    Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?
    Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
    Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.
     
    Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
    D'un oeil indifférent je le suis dans son cours;
    En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
    Qu'importe le soleil? je n'attends rien des jours.
     
    Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
    Mes yeux verraient partout le vide et les déserts;
    Je ne désire rien de tout ce qu'il éclaire,
    Je ne demande rien à l'immense univers.

    [...]

    Lamartine




    Mon corps est devenu précieux

    Tu m'as grandi de ton amour, moi qui ne suis qu'un homme
    parmi les autres, flottant dans l'ordinaire courant, agité au gré
    de la changeante faveur du monde.
    Tu m'as donné place là où les poètes de tous les temps apportent
    leurs offrandes, où les amants au nom impérissable se
    saluent l'un l'autre à travers les âges.
    Des hommes pressés passent devant moi au marché sans
    remarquer comme mon corps est devenu précieux de ta
    caresse, sans savoir qu'en moi je porte ton baiser, comme le
    soleil porte en son orbe le feu du divin toucher, dont il brille à jamais.

    Rabindranath Tagore

     


    Madame de Montbazon

    «Mme de Montbazon était une fort belle créature qui mourut d'amour, cela pris à la lettre, l'autre siècle, pour le chevalier de la Rüe qui ne l'aimait point.» (Mémoires de Saint-Simon)

    La suivante rangea sur la table un vase de fleurs et les flambeaux de cire, dont les reflets moiraient de rouge et de jaune les rideaux de soie bleue au chevet du lit de la malade.

    «Crois-tu, Mariette, qu'il viendra? - Oh! dormez, dormez un peu, Madame! - Oui, je dormirai bientôt pour rêver à lui toute l'éternité.»

    On entendit quelqu'un monter l'escalier. «Ah! si c'était lui!» murmura la mourante, en souriant, le papillon des tombeaux déjà sur les lèvres.

    C'était un petit page qui apportait de la part de la reine, à Mme la duchesse, des confitures, des biscuits et des élixirs sur un plateau d'argent.

    «Ah! il ne vient pas», dit-elle. «Ah! il ne vient pas, dit-elle d'une voix défaillante, il ne viendra pas! Mariette, donne-moi une de ces fleurs que je la respire et la baise pour l'amour de lui!»

    Alors Mme de Montbazon, fermant les yeux, demeura immobile. Elle était morte d'amour, rendant son âme dans le parfum d'une jacinthe.

    Aloysius Bertrand




    Bérénice

    Antiochus fait ses adieux à Bérénice, qui lui préfère Titus, lequel fait passer la gloire avant l'amour.

    Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
    Seigneur, que tant de mers me séparent de vous?


    Antiochus (à Bérénice)

    Que vous dirais-je enfin? Je fuis des yeux distraits,
    Qui me voyant toujours ne me voyaient jamais.
    Adieu. Je vais le coeur trop plein de votre image
    Attendre en vous aimant la mort pour mon partage.
    Surtout ne craignez point qu'une aveugle douleur
    Remplisse l'univers du bruit de mon malheur:
    Madame, le seul bruit d'une mort que j'implore
    Vous fera souvenir que je vivais encore.
    Adieu.
    [...]
    Je la verrai gémir; je la plaindrai moi-même.
    Pour fruit de tant d'amour, j'aurai le triste emploi
    De recueillir des larmes qui ne sont pas pour moi.

    [...]

    Bérénice (à Titus)

    Je n'écoute plus rien, et pour jamais adieu.
    Pour jamais! Ah! Seigneur, songez-vous en vous-même
    Combien ce mot cruel est affreux quand on aime?

    Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
    Seigneur, que tant de mers me séparent de vous?
    Que le jour recommence et que le jour finisse

    Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
    Sans que de tout le jour je puisse voir Titus?
    Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus!

    L'ingrat, de mon départ consolé par avance,
    Daignera-t-il compter les jours de mon absence?
    Ces jours, si longs pour moi, lui sembleront trop courts
    .

    Jean Racine




    La femme aimée

    Sentir l'être sacré frémir dans l'être cher
    Apercevoir un astre à travers une chair [...]
    Compléter ce qu'on voit avec ce qu'on devine.
    [...]
    Déesse, vous avez des dieux la transparence [...]
    Vous rayonnez sous la beauté, c'est votre voile,
    Vous êtes un marbre habité d'une étoile.


    Victor Hugo

     

     




    Lettre à M. Lamartine

    J'ai cru pendant longtemps que j'étais las du monde;
    J'ai dit que je niais, croyant avoir douté,
    Et j'ai pris, devant moi, pour une nuit profonde
    Mon ombre qui passait pleine de vanité.

    Poète, je t'écris pour te dire que j'aime,
    Qu'un rayon du soleil est tombé jusqu'à moi,
    Et qu'en un jour de deuil et de douleur suprême
    Les pleurs que je versais m'ont fait penser à toi. 

    Qui de nous, Lamartine, et de notre jeunesse,
    Ne sait par coeur ce chant, des amants adoré,
    Qu'un soir, au bord d'un lac, tu nous as soupiré?


    Alfred de Musset


    Le lac

    Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
    Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
    Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
                Jeter l'ancre un seul jour?
     
    Ô lac! l'année à peine a fini sa carrière,
    Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
    Regarde! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
                Où tu la vis s'asseoir!
     
    Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes;
    Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés;
    Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
                Sur ses pieds adorés.
     
    Un soir, t'en souvient-il? nous voguions en silence;
    On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
    Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
                Tes flots harmonieux.
     
    Tout à coup des accents inconnus à la terre
    Du rivage charmé frappèrent les échos,
    Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
                Laissa tomber ces mots:
     
    « Ô temps, suspends ton vol! et vous, heures propices,
                Suspendez votre cours!
    Laissez-nous savourer les rapides délices
                Des plus beaux de nos jours!
     
    « Assez de malheureux ici-bas vous implorent;
                Coulez, coulez pour eux;
    Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent;
                Oubliez les heureux.
     
    « Mais je demande en vain quelques moments encore,
                Le temps m'échappe et fuit;
    Je dis à cette nuit: «Sois plus lente»; et l'aurore
                Va dissiper la nuit.
     
    «Aimons donc, aimons donc! de l'heure fugitive,
                Hâtons-nous, jouissons!
    L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive;
                Il coule, et nous passons!»
     
    Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
    Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
    S'envolent loin de nous de la même vitesse
                Que les jours de malheur?
     
    Hé quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace?
    Quoi ! passés pour jamais? quoi! tout entiers perdus?
    Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
                Ne nous les rendra plus?
     
    Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
    Que faites-vous des jours que vous engloutissez?
    Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
                Que vous nous ravissez?
     
    Ô lac ! rochers muets! grottes! forêt obscure!
    Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
    Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
                Au moins le souvenir!
     
    Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
    Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
    Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
                Qui pendent sur tes eaux!
     
    Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
    Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
    Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
                De ses molles clartés!
     
    Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
    Que les parfums légers de ton air embaumé,
    Que tout ce qu'on entend, l'on voit et l'on respire,
                Tout dise: «Ils ont aimé!»

     Lamartine




    Il n'y a pas d'amour heureux

    Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
    Je te porte dans moi comme un oiseau blessé


    Rien n'est jamais acquis à l'homme Ni sa force
    Ni sa faiblesse ni son coeur Et quand il croit
    Ouvrir ses bras son ombre est celle d'une croix
    Et quand il croit serrer son bonheur il le broie
    Sa vie est un étrange et douloureux divorce

    Il n'y a pas d'amour heureux

    Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
    Qu'on avait habillés pour un autre destin
    A quoi peut leur servir de se lever matin
    Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
    Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes

    Il n'y a pas d'amour heureux

    Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
    Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
    Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
    Répétant après moi les mots que j'ai tressés
    Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent

    Il n'y a pas d'amour heureux

    Le temps d'apprendre à vivre il est déjà trop tard
    Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l'unisson
    Ce qu'il faut de malheur pour la moindre chanson
    Ce qu'il faut de regrets pour payer un frisson
    Ce qu'il faut de sanglots pour un air de guitare

    Il n'y a pas d'amour heureux

    Il n'y a pas d'amour qui ne soit à douleur
    Il n'y a pas d'amour dont on ne soit meurtri
    Il n'y a pas d'amour dont on ne soit flétri
    Et pas plus que de toi l'amour de la patrie
    Il n'y a pas d'amour qui ne vive de pleurs

    Il n'y a pas d'amour heureux

    Mais c'est notre amour à tous les deux

    Louis Aragon (La Diane Francaise, Seghers 1946)




    Demain je serai belle

    Si tu me regardes, je deviens belle
    comme l'herbe sous la rosée
    et les grands roseaux ne reconnaîtront pas
    mon visage ébloui quand je descendrai à la rivière.

    J'ai honte de ma bouche triste,
    de ma voix brisée, de mes genoux rudes.
    Après que tu es venu et m'as regardée,
    je me suis trouvée pauvre et dénudée.

    Il n'est pas une pierre sur le chemin
    que tu n'aies vue plus dépourvue de lumière à l'aube
    que cette femme vers laquelle,
    pour avoir entendu son chant, tu as levé ton regard

    Je me tairai, afin que ceux qui passent par la plaine
    ne reconnaissent pas mon bonheur
    à l'éclat de mon front rugueux,
    au tremblement de ma main.

    Il est nuit, la rosée descend sur l'herbe;
    regarde-moi longtemps, parle-moi avec tendresse;
    demain, en descendant à la rivière,
    celle que tu as marqué de ton baiser sera belle.

    Gabriel Mistral




    Sous le pont Mirabeau

    Sous le pont Mirabeau coule la Seine
    Et nos amours
    Faut-il qu'il m'en souvienne
    La joie venait toujours après la peine.

    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure
    Les mains dans les mains restons face à face
    Tandis que sous

    Le pont de nos bras passe
    Des éternels regards l'onde si lasse
    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure

    L'amour s'en va comme cette eau courante
    L'amour s'en va
    Comme la vie est lente
    Et comme l'Espérance est violente

    Vienne la nuit sonne l'heure
    Les jours s'en vont je demeure

    Passent les jours et passent les semaines
    Ni temps passé
    Ni les amours reviennent
    Sous le pont Mirabeau coule la Seine

    Apollinaire




    Birds in the night

    Hélas! on se prend toujours au désir
    Qu'on a d'être heureux malgré la saison..

    Vous n'avez pas eu toute patience,
    Cela se comprend par malheur, de reste.
    Vous êtes si jeune! et l'insouciance,
    C'est le lot amer de l'âge céleste!

    Vous n'avez pas eu toute la douceur,
    Cela par malheur d'ailleurs se comprend;
    Vous êtes si jeune, ô ma froide sœur,
    Que votre coeur doit être indifférent!
    [...]
    Hélas! on se prend toujours au désir
    Qu'on a d'être heureux malgré la saison...
    Mais ce fut un jour plein d'amer plaisir,
    Quand je m'aperçus que j'avais raison!

    [...]
       
    Je vous vois encor. J'entr'ouvris la porte.
    Vous étiez au lit comme fatiguée.
    Mais, ô corps léger que l'amour emporte,
    Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.

    Ô quels baisers, quels enlacements fous!
     J'en riais moi-même à travers mes pleurs.
     Certes, ces instants seront entre tous,
     Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.

    Je ne veux revoir de votre sourire
    Et de vos bons yeux en cette occurrence
    Et de vous, enfin, qu'il faudrait maudire,

    Et du piège exquis, rien que l'apparence.

    Je vous vois encor! En robe d'été
    Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.
    Mais vous n'aviez plus l'humide gaîté
    Du plus délirant de tous nos tantôts.

    La petite épouse et la fille aînée
    Était reparue avec la toilette
    Et c'était déjà notre destinée
    Qui me regardait sous votre voilette

    [...]

    Verlaine




    Dualité

    Regards qui se perdent sans fin
    dans les regards de l’autre.
    Caresses qui luisent dans la nuit,

    La douleur est l’envers de l’amour
    Cela, je l’ignorais
    lorsque je suis venu vers toi mendiant ton amour.
    Il m’a bien fallu l’apprendre
    pour connaître enfin ce que j’attendais de toi
    et ce que moi-même je pouvais t’apporter.
    J’ai pris sur moi une souffrance par moi-même infligée:
    la tienne, la mienne,
    la tienne devenue mienne:
    Et c’est la tienne que j’ai le plus redoutée.

    Douleur d’avoir aimé!
    Comment empêcher que cet amer savoir
    ne t’incite à rouvrir le livre de notre vie?
    Car si tel était ton désir
    tel aussi devrait être le mien.
    Et nos héritiers, les jeunes amants qui nous suivront
    dans la chaîne des amours,
    en feuilletant les pages de notre histoire
    n’y trouveraient plus que des mots raturés.

    Peur de demeurer inconnu à tes yeux,
    peur aussi de te blesser en me révélant.
    Ah! Quand saurai-je enfin apprivoiser les mots?
    Quoi! Tu pourrais m’entendre et ne pas me répondre
    et ainsi le doute de ton esprit briserait l’élan de ton corps.
    Car si notre voeu était que notre histoire ait une conclusion,
    la vie tôt ou tard nous en fournirait la matière.

    Et maintenant regarde-moi!
    Après tant d’années regarde-moi encore
    qui n’ai d’autre beauté
    que le visage de notre être et de nos actes.
    Regarde-moi enfin de ce regard
    que la colère et la douleur ont meurtri:
    Vision d’une âme désarmée
    qui désormais ne sait plus rien garder.

    L’éclair de tes yeux, lorsque tu me regardes,
    je le reçois et te le rends.
    Une tendresse radieuse nous enveloppe
    et remplit cet instant
    où les caresses répondant aux caresses
    illuminent la nuit.
    La flamme qui nous consume
    devient la lumière de notre regard.

    Regards qui se perdent sans fin
    dans les regards de l’autre.
    Caresses qui luisent dans la nuit,
    souvenirs du Paradis, notre vraie demeure:
    Une image de Dieu qui nous renvoie à elle-même.
    Nous nous mouvons d’un mouvement
    dont nous ne sommes pas la cause.

    Lumières enlacées jour et nuit,
    nous vacillons comme deux arbres
    qu’un même vent balance.
    Que notre histoire demeure sans conclusion!
    Laissons plutôt nos corps s’enflammer
    dans cet instant hors du temps.

    Le Ciel et la Terre nous ont déportés vers cette nuit
    où nous nous disons l’un à l’autre
    la légende d’un Royaume désiré
    et pourtant indicible et secret.
    Notre chair se fait parole,
    écho de nos joies confondues.

    Unis au creux du temps qui meurt,
    nous attendons la résurrection des mots.
    Ils s’envolent de nos bouches,
    délestés du mal, de la male heure et du mensonge.
    Leur fraîche clarté fait scintiller les feuilles,
    l’air devient cristallin
    et dans le clair-obscur, les syllabes
    jaillissent, brillantes comme des étoiles d’eau.

    Dans l’ombre, inaperçus,
    nous sommes enfin admis
    au Festin des amants où tout est transparence.
    Ils sont tous là,
    ceux qui ne savent prendre qu’en donnant
    et qui donnent encore quand ils prennent.
    Ceux qui en vivant créent l’amour
    et qui en aimant recréent la vie.

    Wendell Berry
    (Traduction: J.D. et H.L.)




    Les bagues

    Pour ne pas retrouver, même aux proches mémoires,
    le sable ou le caillou ou la source possibles
    où dorment à jamais ces bijoux sans histoire,
    nous avons échangé des bagues invisibles.


    Nous avons échangé sous les arbres, nos bagues
    trop grandes à dessein, pour que, de nos doigts las
    elles glissent dans l'herbe ou dans les sables vagues.
    Nous ne porterons plus de bagues à nos doigts.

    Nous avons célébré, mystérieuses noces,
    notre amour libéré ainsi qu'un forçat fou
    et scellé les yeux clos l'intention féroce
    de ne plus retrouver jamais nos vieux bijoux.

    Je ne sais plus flétrir nos promesses brisées,
    nous avons décidé d'en perdre les témoins,
    et brillent sur la nuit, mains revalorisées,
    les grâces nouvelles de nos doigts qu'on disjoint.

    Que la marée emporte, ou le sable, ou les herbes
    nos joncs abandonnés et nos anciens courroux!
    Nos mains sont sur les champs la plus précieuse gerbe
    et nous n'y toucherons que tombés à genoux.

    Nous avons dédaigné l'anneau catégorique
    et sa morsure d'or sur nos doigts déchirés,
    nous n'apparaîtrons pas sur les places publiques
    où l'amour a les mains pleines d'anneaux dorés.

    Nous avons échangé l'humble chair de mains nues
    sans réclamer du temps l'odieuse monnaie,
    puis appris à courir en des plaines sans haies
    dans le rayonnement d'étoiles inconnues.

    Serons-nous pardonnés d'avoir trompé les hommes,
    de leur avoir menti de bonne volonté?
    Au nom de liens parfaits, oh! d'avoir menti comme
    si nous leur avions dit d'absurdes vérités?

    Nos bagues rouilleront aux herbes anonymes
    ou peut-être emportées par les ruisseaux du pré,
    peut-être qu'elles vont, perdues par notre crime
    s'ajouter aux trésors que la mer a rouillés.

    Et nos mains doucement tiendront sur l'avenir
    aux dépens du Bonheur des promesses tacites,
    ces songes éternels que ne pouvaient tenir
    même à nos doigts soumis les anneaux explicites.

    Pour ne pas retrouver, même aux proches mémoires,
    le sable ou le caillou ou la source possibles
    où dorment à jamais ces bijoux sans histoire,
    nous avons échangé des bagues invisibles.

    À temps le bonheur

    Suzanne Paradis


     

    Adieu

    Si un jour je meurs seul
    Loin de toi je reviendrai
    Sous la forme du vent
    Danser dans les rues
    De la ville et faire valser
    Aux fenêtres les rideaux
    Des chambres endormies

    Si un jour je meurs seul
    Sans toi je me changerai
    En rai de lune et glisserai
    Cependant que tu dors
    Sur ta chevelure rousse
    Tout le long de ton cou
    Jusqu'au val de tes reins

    Si un jour je meurs seul
    Sans toi au bout du monde
    Je reviendrai je te le jure
    Trousser ton blanc jupon
    De dentelle fine et tracer
    Sur la peau de tes mollets
    Ronds les poèmes d'amour
    Que je faisais hier pour toi

    Si jamais je meurs un jour
    J'imprégnerai tes songes
    Des parfums de la myrrhe
    Et sèmerai dans ta mémoire
    Le souvenir du nom de fleur
    Que je te donne en silence
    Quand je t'aime tendrement

    Si je meurs sans toi un jour
    J'emporterai dans le Fleuve
    Le sang amer des oranges
    D'Espagne et de cette encre
    Enchantée je ferai sur les flots
    Des lettres que ton âme bleue
    Accueillera dans le secret

    Je vivrais pourtant une heure
    De plus même sous la torture
    Pour seulement une seconde
    Encore te serrer contre moi
    Ah! envahir ton corps brûlant:
    Comme l'ange aimer la fille
    Ou le démon ravir la pucelle

    Je meurs à l'instant mon amour
    Je ne serai plus là à ton réveil
    Mon destin s'accomplit - Déjà
    Le rêve s'assombrit à l'exemple
    Du ciel à la tombée du jour, déjà
    L'aigle de feu disparaît au loin
    Seul sans toi au bout du monde

    Richard Weilbrenner
    Dunham-les-Bois
    Décembre 2001

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Jacques Dufresne
    Président de L'Agora Recherches et Communications.
    Mots-clés
    Amour, désir, mort, délaissement, solitude, souffrance
    Extrait
    «Ils sont tous là, ceux qui ne savent prendre qu’en donnant et qui donnent encore quand ils prennent. Ceux qui en vivant créent l’amour et qui en aimant recréent la vie.» Wendell BerryMultimédia
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