Conditionnement et liberté

Jeanne Parrain-Vial
Les résultats des sciences, et surtout ceux des sciences humaines, ont souvent servi de prétexte pour mettre en doute l'existence de la liberté et refuser la responsabilité. Et cela d'autant plus qu'en biologie, en psychologie, en psychologie sociale, en sociologie, en économie politique, en géographie même, on trouve certains spécialistes pour tenter d'expliquer les conduites humaines par les lois qu'ils ont découvertes. Or, les prétentions totalitaires de chacun d'eux se heurtent à celles des autres, et ils ne se rendent pas compte que, s'ils avaient raison, les actes des hommes seraient non seulement déterminés, mais surdéterminés. Une telle contradiction doit nous inciter à nous interroger sur ce que les sciences humaines sont capables de nous apprendre, ce qui revient à poser deux questions: qu'est-ce que les sciences nous révèlent en fait de conduites humaines? c'est-à-dire, quels aspects peuvent-elles en atteindre et en expliquer par leurs méthodes propres? et qu'est-ce qui reste inaccessible à leurs méthodes? C'est dire qu'il faut nous interroger non seulement sur les limites de fait des connaissances scientifiques (celles qui portent sur le contenu et que le progrès peut sans cesse reculer), mais aussi sur leurs limites de droit, c'est-à-dire sur celles qui résultent des modalités mêmes du connaître, des méthodes utilisées, et qui, par conséquent, ne seront jamais repoussées quels que soient les progrès futurs.

Les sciences, en effet, s'occupent d'établir des lois, des corrélations ou des structures vérifiables, entre les seules catégories de phénomènes accessibles par les méthodes spécifiques qu'elles emploient; ceci suppose qu'il y a dans ces phénomènes un aspect mesurable, constant ou reproductible. Tout ce qui dans l'être est concret, unique, invérifiable, échappe par conséquent à l'investigation scientifique. Ce n'est pas une raison pour en nier l'existence. Aucun physicien ne pense que, parce qu'il connaît quelques lois de conservation, il peut en déduire l'état actuel et concret de la planète ou prévoir l'état de l'univers dans 100,000 ans (ce qui est court à l'échelle cosmique), encore moins qu'il est renseigné sur la cause créatrice de l'atome ou de l'énergie. En outre, les méthodes de la mécanique classique utilisées pour étudier les phénomènes physiques à l'échelle humaine n'ouvrent pas l'accès au domaine microphysique et, à fortiori, à celui de régions de l'être encore plus hétérogènes. Toute méthode implique des actes auxquels la réalité réagit, elle est comme une sorte de questionnaire qui suscite des réponses (généralement négatives). Nous ne sommes donc renseignés sur l'être qu'en fonction du genre de questions que nous lui posons. Les sciences humaines n'atteignent de l'homme que ce que leurs méthodes leur permettent d'en atteindre, c'est-à-dire un homme objectivé et abstrait. Si l'on étudie les statistiques de la production ou de la consommation, on ne trouvera que des phénomènes économiques. Si l'on procède à l'analyse chimique de l'ADN ou des protéines, on ne trouvera que des lois chimiques. De même, si l'on interroge un homme sur son poids ou sur ses activités commerciales, on ne saura rien de ses goûts musicaux. Les vrais spécialistes des sciences humaines le savent bien; mais il est regrettable que la vulgarisation et le scientisme tirent de connaissances partielles ou mal digérées des conséquences et des extrapolations qui n'ont rien de scientifique. Nous voudrions montrer, au contraire, que les résultats des études objectives portant sur les conduites humaines laissent place à l'intervention d'une activité libre qu'elles n'atteignent pas par leurs méthodes, mais dont rien en elles n'est susceptible de démontrer l'inexistence. C'est le scientisme, et non la science véritable, qui se fait complice de la peur des responsabilités pour inciter l'homme à renoncer à ce qui constituait jusqu'ici, aux yeux de tous les grands philosophes comme du plus humble chrétien, sa vie et sa dignité.

À cette affirmation, on apportera une objection pour le moins spectaculaire: les sciences ne nous permettent-elles pas, par des con

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