Beethoven: ébauche de portrait

Rainer Maria Rilke
Le mouleur devant la boutique duquel je passe tous les jours, a accroché deux masques devant sa porte. Le visage de la jeune noyée que l’on moula à la Morgue, parce qu’il était beau, parce qu’il souriait de façon si trompeuse, comme s’il savait. Et, en dessous, l’autre visage qui sait. Ce dur nœud de sens tendus à rompre. Cette implacable condensation d’une musique qui sans cesse voudrait s’échapper. Le visage de celui à qui un Dieu a fermé l’ouïe, pour qu’il n’y ait plus de sons, hors des siens. Pour qu’il ne soit pas égaré par le trouble éphémère des bruits. Lui, qui contenait leur clarté et leur durée; pour que seuls les sens inaptes à saisir le son ramènent le monde vers lui, sans bruit, un monde en suspens, en expectative, inachevé, d’avant la création du son.

Finisseur du monde! Ainsi que ce qui tombe en pluie sur la terre et les eaux, qui, négligemment, par hasard, se dépose – se relève de partout, moins visible et joyeux d’obéir à sa loi, et monte, et flotte, et forme le ciel : de même s’éleva hors de toi la montée de nos chutes, et de musique envoûta le monde.

Ta musique : elle eût pu être autour de l’univers; non pas autour de nous. On t’eût construit un orgue dans la Thébaïde; et un ange t’aurait conduit devant l’instrument solitaire, entre les montagnes du désert où reposent des rois, des hétaïres et des anachorètes. Et, brusquement, il aurait pris son vol, de peur que tu ne pusses commencer.

Et alors tu te serais répandu à flots, fluvial, dans le vide, restituant à l’univers ce que seul l’univers peut supporter. Au loin les bédouins se seraient enfuis sur leurs chevaux, superstitieusement; mais les marchands se seraient jetés par terre, aux confins de ta musique, comme si tu étais la tempête. Et seuls quelques rares lions, la nuit, auraient rôdé très loin, autour de toi, effrayés par eux-mêmes, menacés par leur sang agité.

Car qui a présent te retirera des oreilles cupides? Qui les chassera hors des salles de concert, ces véniels dont l’ouïe stérile se prostitue et ne reçoit jamais? Voici de la semence qui rayonne, et ils se tiennent en dessous d’elles comme des filles, et ils jouent avec elle; ou bien la laissent tomber, comme la semence d’Onan, tandis qu’ils sont couchés dans leurs contentements inachevés.

Mais si jamais, maître, un chaste à l’oreille vierge était étendu contre ton son : il mourrait de félicité, ou il concevrait l’infini, et son cerveau fécondé éclaterait de trop de naissance.

À lire également du même auteur

Ich lebe mein Leben ...
Le temps spirale. Synthèse du temps cyclique et du temps linéaire?

Première élégie
Première des élégies dites de Duino.




Articles récents

  •  

    Mourir sagement ou chrétiennement ? Socrate et le Christ

    Richard Lussier
    Difficile d’être plus vrai et plus dense sur un sujet si fondamental et si controversé  

  •  

    Ukraine, une guerre de religion fatale pour la religion

    Marc Chevrier
    Le Kremlin a refusé à la mi-décembre d’envisager à Noël une trêve de sa guerre en Ukraine, ce qui entre p

  •  

    Les mots ont une vie eux aussi

    Pierre Biron
    Les mots naissent, évoluent dans leur structure, se répandent, accouchent d’un autre sens, livrent vérités ou m

  •  

    Lovelock James

    Jacques Dufresne
    James Lovelock est né le 26 juilllet 1919; il est mort le 26 juillet 2022. Gaia a mauvaise presse en cet automne 2022 en raison de la conceptio

  •  

    Culture médicale: un ABC

    Jacques Dufresne
    La culture médicale est la première condition de l'autonomie des personnes face à un marché de la santé o&ugrav

  •  

    Gustave Thibon, un Nietzsche chrétien

    Jacques Dufresne
    On a comparé Gustave Thibon à Pascal et Gabriel Marcel a reconnu en lui un Nietzsche chrétien, mais il eut encore plus d’af

  •  

    Pause ton écran

    Jacques Dufresne
    À propos du site Pause ton écran, consacré à des mises en garde contre la dépendance aux écrans et

  •  

    Ottawa n'est pas Rome

    Marc Chevrier
    Pourquoi le français n’est-il pas au Canada ce que le grec fut à Rome? Une version espagnole suit.