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Posthumanisme

La messe des anthropes

Marc Chevrier

Pour la gnose anthropique, la messe se célèbre autrement. Conformément à la doctrine protestante, elle rêve d’une communion des croyants sans prêtre, célébrée grâce à la magie de la fée électricité et de la connectivité sans-fil.


Paru dans L’Inconvénient, no 49, mai 2012, p. 41-50.


Dans le texte qui l’a rendu célèbre, Règles pour le parc humain, le philosophe Peter Sloterdijk annonçait, en bon prédicateur des temps hypermodernes, la fin de l’éducation par le livre. Aurait donc expiré cette vieille lubie humaniste qui avait entraîné tant de générations lettrées à croire que la civilisation se fortifiait de la fréquentation assidue d’auteurs classiques. Jadis, en effet,la studia humanitatis naquit dans la résistance qu’opposèrent les amis de la lecture à la fureur bestiale des foules, enivrées de sensations fortes, dont l’amphithéâtre et ses jeux cruels offraient le spectacle sanglant. En ce sens, l’humanisme antique prenait part au « conflit médiatique », selonSloterdijk, entre le studium apprivoiseur et le théâtre hurlant des meutes. Les temps modernes
auraient perpétué cette fiction humaniste à travers la nation – autre fiction qui aurait vécu selon le philosophe – tant et si bien que l’enseignement d’un « canon de lectures » obligatoire dans les écoles du pays devait former le citoyen comme le soldat. Mais selon Sloterdijk, « [l]a synthèse
sociale n’est plus – pas même en apparence – essentiellement une affaire de livres et de lettres1 ». Et d’ajouter le philosophe, sans ambages, que les « nouveaux médias de la télé-communication politico-culturelle » ont assurément déclassé l’éducation littéraire. Il est désormais vain de fonder les grandes structures sociopolitiques de notre monde sur le modèle dépassé de la « société littéraire», sur le « schéma des amitiés de l’esprit ». En somme, le vieil humanisme est mort, il n’y adonc plus lieu de résister.

Seulement, on a beau pronostiquer que les temps ont changé, que les médias audio-visuels domestiquent aujourd’hui les esprits, il demeure que les philosophes continuent toujours, comme au temps d’Homère, de penser par images. Ainsi Sloterdijk ne peut-il s’empêcher de mobiliser pour son propos l’image du troupeau; comme bien d’autres qui, après avoir goûté à la prose de Nietzsche, s’en prennent finalement à la figure du pasteur, incarnée par les prêtres et les enseignants,dont le paternalisme bienveillant aurait, dans la culture humaniste, camouflé le monopole de quelques-uns sur l’élevage du troupeau humain, au risque d’en rapetisser les membres ruminants,ainsi que le déclamait Zarathoustra descendu de sa montagne aux petits hommes tourmentés de vertu. À sa manière, Sloterdijk reformulait le reproche qui avait été fait à l’université, dans la foulée de mai 1968, de perpétuer la division de la société en deux classes, une classe de bourgeois gavés de lettres et d’idées générales, et une autre, laborieuse, vouée à la subsistance de l’ensemble2.
Or, à tant opposer le pasteur et son troupeau, le studium et le cirque, on finit par oublier que le berger et ses moutons, l’académicien et l’amateur d’estrade, participent du même monde spatio-temporel où les hommes pensent, sentent et communiquent entre eux essentiellement par leurs cinq sens dans un vis-à-vis incessant avec autrui, que ce soit dans le rugissement des stades ou dans l’intimité d’une conversation lettrée en classe. Du reste, dans un monde où il y a encore des troupeaux, on se renifle, se coudoie, se toise, se jauge dans un espace partagé. Toutefois, les nouveaux médias audio-visuels rompent avec cette continuité et cette consistance sensorielles qui unissaient jadis le lettré et le barbare.

Cette coupure sensori-spatiale pratiquée par les mass-médias n’a pas échappé justement àun grand lettré par sa formation, Marshall McLuhan, qui puisait ses intuitions brillantes dans la littérature, notamment dans l’oeuvre de James Joyce. Or, l’une des thèses centrales de l’analyste des médias, est que la civilisation avait longtemps été le produit de « l’instruction phonétique »,fondée sur la correspondance entre les sons de la parole et les signes linéaires de l’alphabet. Au fur et à mesure que les supports matériels de l’écriture se sont perfectionnés, du papyrus au livre imprimé, la mémoire et l’intelligence humaines se sont progressivement transférées sur un « vêtement » extérieur dont s’environnaient les hommes pour vivre, au prix de l’atrophie progressive de certains de leurs sens. L’arrivée des médias audio-visuels électroniques a toutefois révolutionné le rapport à l’espace, au temps et aux sens caractéristique de l’ancienne civilisation phonétique. « [A]vec la révolution électronique, nous redécouvrons une conscience tribale, intégrale, qui se manifeste par un complet changement de notre vie sensorielle3 ». En tant que vêtement technologique, l’ordinateur fonctionne comme une extension du cerveau humain, un substitut du toucher qui avait été marginalisé par la pratique de la lecture linéaire. En réalité, l’ordinateur agit sur lecerveau comme une « auto-mutilation », il procure un ersatz de stimuli en l’absence de stimuli provenant du monde spatio-sensoriel immédiat. Au moyen de l’ordinateur, les hommes renouent avec les formes primitives d’appréhension des choses, en les saisissant tout entière, plutôt que par l’analyse et la syntaxe de la phrase. Le vêtement informatique apparaît dès lors comme un tissu spongieux qui absorbe, par succion, toute la gamme des émotions humaines, qui ne nécessitent plus la discipline phonétique pour s’exprimer. Ce faisant, c’est toute son histoire que l’Homme confie à son armure électrique. « Du point de vue électronique, son histoire totale se trouve actuellement de façon potentielle dans une sorte de transparence simultanée qui nous transporte dans le monde de ce que Joyce nomme "le temps du néant philanthropique "4». Autrement dit, lesmédias électroniques feraient renaître l’homme pré-alphabétisé à la vision mythique et intégrale que la civilisation du livre croyait avoir dompté, à la différence que le nouveau primitif postindustriel n’évolue pas dans une nature sauvage mais dans un environnement programmé par l’Homme lui-même. En cela, sans doute, McLuhan annonce les conclusions de Sloterdijk; cependant,on comprend à lire le premier que les mass-médias ne forment, ni ne guident des troupeaux, puisque le branchement électrostatique des hommes au « cerveau planétaire » ne masse aucun d’eux dans un enclos où chacun se bouscule. De là à conclure que ce grand cerveau réticulaire est l’instrument d’une grande éducation anonyme sans pasteur ni troupeau, il n’y a qu’unpas, aisé à franchir, qui débouche sur de mirifiques horizons.

C’est à l’un de nos poètes qu’il revient d’avoir dépeint l’utopie d’une nouvelle humanité libérée de ses vieilles entraves, de ses fictions littéraires et politiques, de ses fétiches trompeurs,des médiations imposées, des donations de sens unilatérales, de ses dieux vengeurs et charitables,où l’être humain avancerait dévêtu dans la clairière de l’universel communiant avec la Vie. Ce poète est Paul Chamberland qui a publié en 1980, en prévision du référendum de mai, Terre souveraine,un programme de libération du Kébékois, qui ferait de sa « terre de paix » un « laboratoire de la nouvelle humanité »5. Ce Kébékois libéré, ayant accédé à son humanité radicale et vitale,uni à sa matrie terrestre, Chamberland l’appelle l’anthrope – du grec anthrôpos. En reprenant le concept de souveraineté, qu’il accommode à sa manière, Chamberland esquisse dans son essai le projet de créer une Communauté kébékoise, à partir d’une vision cybernétique de présence à soi et au monde. Chamberland abaisse le politique et ses fictions conventionnelles au profit d’un social souverain, auto-fondé, qui communique avec lui-même grâce à l’informatique.
L’anthrope kébékois serait ainsi libéré du leurre du politique comme des rôles sociaux établis. L’État ne disparaît pas, certes, il perd toutefois sa précédence et son surplomb ordonnateur pour devenir un simple instrument fonctionnel, une « membrane » qui protège le corps cellulaire de la communauté déliée. L’existence de l’anthrope peut ainsi se dispenser de toute fondation collective.
« En somme, écrit-il, toute la politique se résorbe dans l’autorégulation immanente au système collectif-conscient que forme la communauté cybernétique6». Ainsi se profile, grâce aux merveilles de la technique informatique, l’horizon d’ « une simultanéisation rapide, intense, par
tout le territoire et pour tous les individus, du rapport, constitutif, de la communauté à ellemême7».
Pour donner à voir cette réappropriation des Kébékois en tant que « Communauté émergente d’anthropes », Chamberland se démarque de la conception libérale de la souveraineté, qui réduit selon lui la coexistence collective à la « régulation automatique des égoïsmes concurrentiels». Sa vision de la souveraineté multiplie la volonté de l’un par celle de l’autre pour former un « total harmonique ». « L’état parfaitement accompli de la Communauté » serait ce que Chamberland nomme le « plérôme », où « chaque individu, par son identité, sa différence, est dans un rapport rigoureusement harmonique avec tous les autres, avec le tout8 ». La souveraineté, ainsi définie, se confond avec le « Peuple en état de communication9 ». Dans la communauté des anthropes unis dans le souverain plérôme, on calculerait le « Taux Brut de Communication » au lieu du « Produit National Brut 10». À ces conditions renaîtraient la poésie de la vraie vie, l’exaucement des pulsions primaires de l’existence, de telle sorte que l’anthrope, cessant d’être diverti par ses rôles et les fétiches du national et du capital, « est rendu à la rumeur proche-lointaine de ses organes11 ». Dans un autre livre publié avant Terre souveraine, le « poète-anthrope »12 Chamberland avait déjà donné à voir cette grande communion cybernétique d’un « Kébèk-Terre-Kosmos»13 soumis à la seule loi des flux hormonaux :

la télévision intracellulaire,
entre nos systèmes nerveux
branchés les uns sur les autres,
garantit une sociorégulation parfaitement endogène
nous ne connaissons pas d’autres lois
que le fonctionnement des équilibres hormonaux
réciproques14

Il est révélateur de voir apparaître dans cette prose célébrant l’utopie d’une Communauté anthropique un concept issu de l’ancienne gnose mystique. Le plérôme – tiré du mot grec plérôma,plénitude –, est conçu chez les gnostiques comme la réunion de toutes les entités, il « ressemble au monde intelligible qui contient les prototypes du réel15 ». Il est « l’Un-et-Tout qui fonde l’expérience, organise ses éléments, répartit ses médiations ». La gnose est une forme de
croyance religieuse qui prétend qu’à travers l’expérience « ego-cosmique », le microcosme se reflète dans le macrocosme, et vice-versa16. Le concept apparut notamment dans la cosmographie de Valentin qui vécut sous le règne d’Hadrien; chez Valentin le plérôme se confondait avec le « domaine de l’Esprit pur » sous lequel étaient placés le pneuma, l’éther, l’air et la chair. Adhérant à une conception naturaliste du salut, Valentin voyait « l’âme du monde qui cherche à s’émanciper du poids de la chair et à pénétrer dans le Plérôme17 ». Plus près de notre époque, le plérôme irriguait les derniers écrits théologiques du psychanalyste Carl Jung, marqué dans sa jeunesse par la lecture assidue du Zarathoustra de Nietzsche18. Chez les apôtres du « cyborg », on célèbre à l’envi les « interfaces extatiques » que laisseraient entrevoir le branchement du cerveau humain à la machine informatique, voire l’avènement de purs esprits informatiquement délivrésdes tristes vicissitudes de la chair.

C’est là l’un des paradoxes de cette pensée anthropique, l’espérance d’une existence plus entière, plus impartageable, de l’insertion de soi dans une totalité harmonique en passant par la désincarnation et la déconnexion avec son monde immédiat. En bref, il faut se défaire de toutes ces déterminations dont nous ont vêtu la société, la nation, la culture, la famille, etc., pour renaître, nu comme un ver luisant, sous le parapluie ego-cosmique du plérôme informatique. Ce mouvement généralisé auquel on assiste aujourd’hui, à la faveur d’internet et de ses peuples communicants-communiants en réseaux, de transfert de nos affects, de la culture, de la mémoire, sans égards aux frontières du temps et de l’espace, dans une grande membrane immatérielle absorbante gouvernée par la pure logique mathématique et l’électricité, évoque un processus de transsubstantiation inversée. A la différence de la transsubstantiation catholique, qui voyait le Dieu incarné s’incarner à nouveau dans un bout de pain, on observe dans l’autre un mouvement de migrationde la chair vers l’esprit. Voltaire se riait du dogme catholique qui mettait un « dieu dans un pain » et que « cent mille miettes de pain » fussent « devenues en un instant autant de dieux,cette foule innombrable de dieux ne faisant qu’un seul dieu19 ». Mais est-elle moins risible la croyance que la multitude des grains humains fassent leur unité autour d’une toile mutilatrice et désincarnante, en s’y délestant de tout ce que la chair fatiguée ne veut plus assumer et éprouver par elle-même? Chateaubriand disait de l’Eucharistie qu’elle « annonce la réunion des hommes en une grande famille, elle enseigne la fin des inimitiés, l’égalité naturelle et l’établissement d’une nouvelle loi, qui ne connaîtra ni Juifs, ni Gentils, et invitera tous les enfants d’Adam à la même table20 ». L’Eucharistie, cependant, s’accomplit par le rite du sacrifice, puisque toute religion s’édifie à la faveur de cérémonies d’immolation. Dans le christianisme, l’Hostie figure le sacrifice de l’Homme-dieu mort sur la croix, ainsi que « l’immolation des passions, ou le sacrifice de l’homme moral21 ».

Pour la gnose anthropique, la messe se célèbre autrement. Conformément à la doctrine protestante, elle rêve d’une communion des croyants sans prêtre, célébrée grâce à la magie de la fée électricité et de la connectivité sans-fil. Elle espère ainsi accéder à une humanité seconde, supérieure,où s’épanouirait la primitive égalité des anthropes rendus à leur enfance adamique, débarrassés de tout ce qui les divise, les corrompt et les éloigne de leur être authentique. Ces idoles,ces fétiches, ces fictions aliénantes qui les avaient saisis au cou dès la naissance pour les enrôler, les suborner, les rouler dans la farine du préjugé, ils les immolent en des hécatombes festives, dignes parfois du carnaval de la plèbe qui renverse les rôles, subvertit les codes, sape les verticalités, nargue les puissants et les instruits. La gnose anthropique combine ainsi dans sa messe annonciatrice d’un nouvel âge d’or censé naître « hors de nos tissus, de nos organes, de nosglandes22 » une immolation de l’homme physique et une immolation de l’homme moral. Le branchement permanent et salvateur au cerveau planétaire informatisé sacrifie sur l’autel du progrès l’homme sensible, qui renonce à la pleine possession de ses sens pour communier plus intensément avec une transposition virtuelle de son être réverbéré dans un tout harmonique, ce « néant philanthrophique » dont James Joyce avait eu la vision dans Finnegans Wake et où se fondent la mémoire, l’histoire, les cultures malaxées par la mondialisation. Le salut de l’anthrope passe aussi par le sacrifice de l’homme moral, mais point de ses passions qui elles, au contraire, sont présumées intactes, coulant de leurs sources viscérales et glandulaires. C’est la personne façonnée par un milieu, une communauté, une culture, des institutions, une langue que l’on livre au sacrifice, pour rescaper le radical anthropique de l’individu virginal23. Qui plus est, si l’on en juge par l’antienne de la pensée contemporaine, ce sacrifice va jusqu’à immoler au fond le sujet lui-même,la figure même de l’Homme capable d’une liberté toute intérieure, sourd aux injonctions du monde humain et irréductible au déterminisme de la Nature et de la Société. Ainsi que l’a brillamment démontré la sociologue Céline Lafontaine dans L’Empire cybernétique, la cybernétique a colonisé en douce les sciences humaines et la philosophie si bien qu’elles ont abandonné le sujet libre de l’héritage humaniste au profit du cyberanthrope interconnecté et de ses variantes posthumanistes 24. L’araignée informationnelle aurait tissé sa toile en enroulant dans ses maillesClaude Lévi-Strauss, Peter Sloterdijk, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Jürgen Habermas, Jean-François Lyotard et tutti quanti. À nos temps hypermodernes prophétisés par les chantres de l’hypertexte et du salut communicationnel correspondent, au fond, une religiosité qui leur est propre,des tréfonds gnostiques de croyance insoupçonnés, un mysticisme puisant aux plus anciens rêves d’extase et de communion qui aient depuis toujours transporté l’humanité.

L’araignée est l’un des emblèmes les plus classiques du bestiaire littéraire. Dans The Battleof the Books, Jonathan Swift s’est plu à faire se disputer l’abeille « humaniste » et l’araignée « moderne ». L’académicien Marc Fumaroli a rendu cette dispute en ces termes : « Les abeilles,s’oubliant elles-mêmes, prennent tout le temps pour choisir parmi les dons de la Nature et composer, à l’intention des hommes, les nourritures les plus exquises […] tandis que les araignées, impatientes, prédatrices, et égoïstes, tirent de leur propre excrément le piège abstrait où elles attirent et dévorent leur victimes 25 ». J’ose penser qu’il restera des abeilles qui préféreront à la messe arachnéenne l’ancien butinage de fleurs mortelles dans les gras pâturages où paissent encore de vilains troupeaux.

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