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Pandémie et santé mentale

Jacques Dufresne

L’école de la vie, la philosophie comme mode de vie, la logothérapie. Contenu de l’extérieur, tenu de l’intérieur…

Automne 2020. Enquêtes à l’appui, on nous rappelle, en pleine seconde vague de la COVID-19, que les problèmes de santé mentale sont de plus en plus nombreux au Canada et au Québec notamment. Dans les médias, on propose partout le même remède : un supplément de services professionnels et le soutien financier de l’État pour les rendre accessibles à tous. Pour ce qui est des cas manifestement pathologiques, on ne peut que s’en réjouir. ! Mais pour tous les autres, pourquoi ne misons-nous pas d’abord sur des remèdes plus conviviaux et moins coûteux ? N’aurions-nous pas quelques leçons à tirer de la vie dure de nos ancêtres et de la majorité de nos contemporains ?

En Occident, au cours du dernier siècle, l’idéal de la maîtrise de soi a progressivement été remplacé par celui de l’estime de soi ; par suite, au lieu d’inciter les gens à se ressaisir en cas de détresse, voire de simple indisposition, on a voulu les protéger contre la dure école de la vie. Dans ce contexte, la compétence proprement humaine, celle qui consiste à se tenir soi-même et à soutenir ses proches, a été déléguée aux experts. Il va alors presque de soi que l’on se tourne d’abord vers ces derniers au moindre malaise. Et pourquoi priver les gens de leurs services quand on a les moyens de les leur offrir?

Contenus de l’extérieur

Mais comme l’offre sera toujours inférieure à la demande, pourquoi renoncer aux remèdes d’antan ? Mille témoignages le confirment : dans les pays pauvres, en crise ou en guerre, ce que nous appelons problèmes de santé mentale, est perçu, exception faite des cas graves, comme des souffrances de luxe. On en sent la morsure, mais on ne peut pas s’y arrêter, encore moins s’y complaire, tout simplement parce qu’il faut aller chercher de l’eau au camion-citerne et travailler le reste du temps pour payer le riz que les enfants réclament. Cette dure nécessité comporte des avantages que bien des sages ont observés. « Quand la fortune nous exempte du travail, la nature nous accable du temps », disait Rivarol. « Nous sommes toujours dans le malheur, précise Schopenhauer, parce que nous oscillons entre ses deux causes principales: la misère et l’ennui ». Dans le même esprit, Gustave Thibon nous dit que la résistance extérieure assure notre densité intérieure. « La résistance du monde extérieur crée donc en grande partie notre harmonie et notre simplicité intérieures. Cette résistance abolie, les démons de l’ennui et du raffinement surgissent du fond de nous-mêmes et nous rongent comme des termites. La guerre que nous ne subissons plus du dehors, nous la créons du dedans. Nous ressemblons à la gerbe qui se plaindrait du lien qui l’enserre. Le lien coupé, les épis se dispersent et leur opulence meurt... Car le lien opprime la gerbe, mais il la fait. » (Gustave Thibon, Retour au réel, Lyon, Lardanchet, 1946, p. 213.).

Personne ne voudrait revenir à cette résistance extérieure là où le travail est plus intellectuel que physique, plus libre que contraint où l’on a accès au crédit, droit aux congés de maladie et à l’aide sociale etc. Mais par quoi la remplacer comme facteur d’unité ? Par l’appel à un redressement intérieur, à cette force d’âme qu’on appelait jadis vertu ? Seul, ce remède ne suffirait pas, pour la bomme raison qu’il est d’autant plus facile d’unir la gerbe de l’intérieur qu’elle demeure plus liée de l’extérieur. C’est pourquoi, dans les exercices spirituels, la méditation par exemple, on s’impose une discipline stricte; pourquoi aussi, dans toutes les grandes religions, les moines se soumettent librement à une règle contraignante. Jetez un regard autour de vous et vous constaterez sans soute que les personnes les plus équilibrées sont celles qui, dans leur vie quotidienne, ont le plus de rythme et de rites, choses qui ont progressivement disparu des familles et des écoles, à commencer par les repas en commun.

Au même moment, le confort réduit à son tour la résistance extérieure. Il y a longtemps que l’on a plus besoin de quitter son fauteuil pour passer d’une chaîne de télévision à une autre; bientôt les algorithmes feront les courses à notre place. Dans le cas des vêtements, la règle du confort avant la tenue et l’élégance est aussi manifeste. L’habit ne fait peut-être pas le moine, mais le débraillé le défait. En période de confinement, tout devient encore plus anarchique dans la vie quotidienne. Dernier refuge, les médias, par la multitude de choix qu’ils proposent, achèvent de faire éclater la gerbe.

Tenus de l’intérieur

D’où l’appel angoissé aux services professionnels. Gardons-nous toutefois d’en conclure que la spiritualité et la philosophie, au sens d’initiation à la sagesse, ont été reléguées aux oubliettes. Au sommet de la première vague, le printemps dernier, on a pu, au contraire, noter qu’André Comte-Sponville, l’un des philosophes contemporains vraiment amis de la sagesse, redevenait une source d’inspiration pour un large public. Il est l’auteur du Traité des grandes vertus.

Un autre philosophe français contemporain, Pierre Hadot, mérite la même attention pour les mêmes raisons. Son nom est associé à la philosophie comme mode vie. Un de ses disciples québécois, Daniel Desroches, a signé dans l’Encyclopédie de l’Agora une série d’articles sur cette école de pensée fondée dans la Grèce antique. Voici son paragraphe d’introduction : « On conçoit souvent la philosophie comme la discussion de textes savants, comme l'élaboration de systèmes ou de doctrines abstraites, bref comme une succession de conceptions théoriques. Pourtant, l’examen attentif des textes anciens par l’helléniste Pierre Hadot (1922-2010) a bien montré que la signification première de la philosophie antique réside dans un choix de vie formé d’exercices, c'est-à-dire dans la pratique d’un mode de vie propre. Si la redécouverte récente de la vie philosophique par Hadot a donné lieu à un nouveau regard sur la philosophie antique en France et à l’étranger, il est maintenant permis de penser qu’elle préfigure un mouvement philosophique plus profond – à condition toutefois d’être actualisée. »

Le nom du psychiatre Victor Frankl (1905-1997), rescapé d’Auschwitz, apparaît souvent à côté de celui de Pierre Hadot dans les ouvrages sur ce qu’on appelle en allemand Therapie der Seele, en anglais Philosophical care of the soul, en espagnol, la filosofia como arte de vivir. Il y a encore de précieuses leçons à tirer de l’expérience des camps de la mort du XXème siècle. Le malheur extrême, là où l’on est en permanence au seuil de la mort, là où la guerre subie du dehors est sans merci, sans trêve et sans fin, est une situation-limite où la philosophie comme mode de vie peut subir la plus dure épreuve du réel. Victor Frankl, a tiré de ses observations et de sa propre expérience la conviction que la logothérapie, ou thérapie par la recherche du sens de la vie, était la voie à suivre, par-delà celles de Freud et de Adler, qu’il avait connus à Vienne.

Cette approche a le mérite d’être une synthèse des exhortations philosophiques à la vertu et de la psychothérapie. En voici l’essentiel : «Frankl et la logothérapie, éducation de la conscience, par opposition à l’exploration de l’inconscient de la psychanalyse. Mais de toute façon, et y compris pour la psychanalyse, on s’adresse à l’esprit, différence spécifique de l’homme. Soit dans son jaillissement ascendant (tradition grecque et chrétienne), soit dans ses retombées mécaniques. […] Le psychisme humain est comme une cathédrale dont l’équilibre des fondements reposerait sur la flèche... (Le voile et le masque, Fayard, Paris 1985, p.85)

La flèche symbolise ile guide intérieur des stoïciens, lui-même apparenté à l’intelligence qui assure l’ordre, l’harmonie dans la nature. Cette intelligence, les Grecs l’appelaient logos. D’où le nom de la thérapie dont Frankl avait établi les fondements avant d’être fait prisonnier, persuadé qu’en ouvrant la voie au jaillisssement ascendant de l’esprit, il s’élevait au-dessus de Freud et de Adler : « A côté de Freud, je ne suis qu’un nain, mais si un nain (il était lui-même physiquement petit) grimpe sur les épaules d’un géant, il voit beaucoup plus loin que lui » (Viktor Frankl, La psychothérapie et son image de l’homme, Resma, paris, 1970, p. 13).

« Les Idées vivent. » disait Marc-Aurèle, un grand philosophe stoïcien. Elles sont une présence réelle ajoutera Georges Steiner, deux mille ans plus tard : « Là où nous lisons vraiment, là où l’expérience doit être celle du sens, nous faisons comme si le texte (le morceau de musique, l’œuvre d’art) incarnait (la notion a ses fondements dans le sacré) une présence réelle d’un être signifiant. Cette présence réelle, comme dans une icône, comme dans la métaphore réalisée du pain et du vin consacrés, est finalement irréductible à toute articulation formelle, à toute déconstruction analytique et toute paraphrase » (Le sens du sens, Librairie philosophique J. Vrin, 1988, p. 62)

Le logos ne se réduit pas à la raison qui analyse et purifie, il est aussi l’imagination qui symbolise et nourrit.

Lectures

Sur la vertu

Sur la résilience morale

Sur la philosophie comme mode de vie

Sur Victor Frankl et la logothérapie

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