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L'Encyclopédie de L'Agora

Hétérarchie et hiérarchie

Jacques Dufresne

Vu d’Internet, qui supplante les traditions nationales dans les écoles, le monde de la pensée se divise désormais en deux grandes familles d’esprit que les mots hiérarchie et hétérarchie permettent d’identifier. La distinction entre ces deux mots aide à comprendre notamment comment, dans les universités anglo-saxonnes nord-américaines, des essaims d'étudiants peuvent, en quelques heures, obtenir la destitution d'un professeur. Le phénomène semble limité aux facultés de sciences humaines, mais le concept d'hétérarchie, qui l'explique en partie, provient de la biologie. Il désigne une communication horizontale, celle des fourmis devenue celle des étudinants adeptes des médias sociaux, laquelle entre en conflit avec la hiérarchie des institutions universitaires.

Hétérarchie

L’hétérarchie (eteros, autre en grec) c’est le pouvoir que je reconnais à l’autre à condition qu’il demeure mon égal et que nous convenions ensemble de coopérer sans suivre un plan et sans jamais nous soumettre à une autorité ni nous laisser aliéner par un chef. Cette coopération a un autre nom : auto organisation, mot qui jouit d’un grand crédit en biologie aussi bien qu’en physique et dans les sciences de l’homme.

Dans un contexte universel où le respect de l’autorité et de la tradition prend la forme du fondamentalisme et du sectarisme, cette auto organisation apparaît comme la voie du salut. Ce qui explique sans doute pour une bonne part le succès des entreprises humaines fondées sur l’hétérarchie, dont l’encyclopédie Wikipedia est le parfait exemple.

Certes, il sera toujours souhaitable que les honnêtes gens essaient de s’entendre entre eux, mais l’histoire a maintes fois démontré que s’ils refusent tout recours à une autorité ou à un principe transcendant, il s’ensuivra une situation où l’opinion majoritaire prévaudra contre toute valeur. C’est en descendant trop bas sur cette pente que la démocratie et le libéralisme dont les partisans de l’hétérarchie peuvent se réclamer, finissent par dégénérer en totalitarisme. Hitler, faut-il le répéter, a été porté au pouvoir par une très forte majorité de ses concitoyens.

En remontant aux origines du mot hétérarchie qui correspond si bien à l’auto organisation, on apprend que parmi les premiers à adopter ce mot, il y eut les biologistes qui étudient les insectes sociaux, comme les fourmis et les termites. L’auto organisation est l’explication qui a aujourd’hui la faveur des savants dans ce domaine et elle sert de modèle aux informaticiens, comme l’indique ce passage d’une conférence prononcée lors d’un colloque :

«La notion d’hétérarchie dense a été introduite par Wilson en 1988 [Wilson88] pour décrire les mécanismes de communication dans une colonie de fourmis. Dans cette idée, deux canaux de communication sont présents : le canal stigmergique et la communication directe entre individus. Un résultat important est que l’information circule à travers la colonie, chaque fourmi pouvant communiquer avec n’importe quelle autre (cf. Fig. [Heterarchy_channels]a). Un tel système présente des propriétés émergentes remarquables : en effet, si chaque agent opère avec des règles élémentaires et une précision limitée, la population entière, organisée en hétérarchie avec une communication massive, peut présenter des modes de comportement particuliers, qui ont été soulignés dans l’étude de l’auto organisation.» Source : Un nouvel algorythme de colonie de fourmis exploitant le concept d’hétérarchie pour l’optimisation en variables continues. Johan Dreo, docteur en informatique, par nojhan le 6 mars 2003. (Congrès : Neuro-Sciences pour l’Ingénieur, 2002)

Dans les années 1930, le président de l’Université de Munich, l’entomologiste Escherich, nommé à ce poste par Hitler, proposait une autre explication du même phénomène : la dictature. La hiérarchie militaire inflexible, l’obéissance aveugle. C’était là la société idéale à ses yeux. «Quiconque a eu la chance d'observer un tel peuple de termites sera stupéfait par la discipline absolue, la subordination totale de chaque individu à une volonté commune et l'élimination de tout individualisme et tout égoïsme par le dévouement et le sacrifice de chacun à l'idée de l’État. Lorsqu'on voit l'abnégation et le zèle avec lesquels chaque individu remplit ses fonctions, on ne peut s'empêcher de penser que ce sont des sentiments de plaisir puissants qui sont à la base de toutes ces actions.» Cité par Pierre-Paul Grassé, in L'homme en accusation, De la biologie à la politique, Albin Michel, Paris, 1980. (Termitenwahn, 1934, p. 219).

Les explications sont diamétralement opposées, mais c’est la même fourmilière qui est proposée comme modèle. Il y a d’autres exemples qui montrent comment on justifie aujourd’hui au nom du libéralisme des pratiques que l’on condamne quand on les associe au nazisme. C’est le cas de l’eugénisme, généralement admis de nos jours parce qu’on l’associe au libre choix des parents qui veulent éviter d’avoir des enfants handicapés.

Hiérarchie

«Il faut accueillir toutes les opinions, les loger au niveau qui convient et les composer verticalement.» Simone Weil, l’auteur à qui nous empruntons ces mots qui précisent notre conception de la hiérarchie est l’un de ceux qui, au XXe siècle ont su apercevoir les dangers et les limites des deux explications de la termitière. Pour les sociétés humaines, elle ne voyait de progrès que dans et par l’inspiration, que l’on pourrait définir, dans sa perspective, comme la pénétration de l’esprit dans le monde, sans le soutien de la force, par la persuasion. D’où sa recherche passionnée, dans tous les domaines, des témoins les plus authentiques, des œuvres les plus belles … chaque témoin admiré, chaque œuvre contemplée étant à ses yeux un canal par où passe l’inspiration, l’énergie spirituelle nécessaire à l’être humain.

Par là, Simone Weil n’inventait rien. Elle renouait plutôt avec la tradition, avec l’idée que la véritable inspiration se trouve dans les trésors du passé: tandis que l’avenir où nous projetons des idéaux abstraits ne peut fournir que des motivations vers n’importe quelle récompense, à des êtres privés d’inspiration.

Rembrandt a merveilleusement évoqué ce lien fécond avec le passé dans le tableau intitulé : Aristote contemplant le buste d’Homère. Hieros, sacré! Hiérarchie… Comment ne pas éprouver le sentiment du sacré et de la plus vivante hiérarchie devant le visage d’Homère ensoleillé de l’intérieur dont Aristote, à l’autre extrémité de la tradition grecque, recueille les rayons avec admiration et reconnaissance.

La hiérarchie dans ce cas marque les degrés vers la perfection et non le degré de pouvoir, la place occupée dans une chaîne de commandement ou dans une liste de grandes œuvres établie par l’autorité officielle. Certes, il est inévitable et même heureux en un sens qu’on admire d’abord un classique devant lequel on s’inclinera par conformisme jusqu’à ce qu’on le redécouvre de l’intérieur, mais il devient ainsi difficile de discerner dans ce qu’on appelle hiérarchie les œuvres qui participent réellement de la perfection de celles qui sont le produit du conformisme. Cela aide à comprendre pourquoi tant de jeunes se détournent du passé et de ses chefs d’œuvre, courant ainsi le risque de ne plus pouvoir offrir de résistance aux vents dominants de leur époque.

La responsabilité d’un intellectuel dans une société, et à plus forte raison, celle d’un encyclopédiste, est précisément de faire revivre les grandes œuvres et de les soustraire ainsi au conformisme ou à l’oubli qui les menacent.

Dans une encyclopédie, le respect de la hiérarchie ne se limite pas à faire revivre les chefs d’œuvre du passé. Il oblige à remonter dans tous les sujets étudiés à la meilleure source accessible. C’est un principe économique qui est en cause ici. Pourquoi, sur un sujet déterminé, prendre le risque d’écrire des choses approximatives quand hier un maître reconnu a dit ces choses à la perfection? Et pourquoi s’imposer la lecture de mille ouvrages, parfois ennuyeux ou sans grand intérêt, quand un maître qui a déjà fait cet exercice peut nous indiquer les titres qui méritent toute notre attention?

Il restera encore beaucoup de place dans notre œuvre pour le collaborateur ordinaire. S’il ne subsiste qu’un témoin vivant d’un grand événement qui s’est produit, il y a quatre-vingts ans, c’est ce témoin qui est la personne la plus compétente pour traiter de cette question. Si un ornithologue amateur a la responsabilité de faire l’étude annuelle de la reproduction de telle espèce sur un territoire donné, lui seul a l’autorité pour déclarer que cette espèce est menacée.

Pour les mêmes raisons, il faut éviter de confondre une encyclopédie et un bottin. Si tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de près ou de loin ont leur place dans un bottin, seuls les historiens qui ont marqué leur discipline ont leur place dans une encyclopédie. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt d’un bottin, lequel permet le regroupement des chercheurs ayant des affinités entre eux.

Mais si vous ne pouvez pas obtenir la collaboration de l’auteur du meilleur ouvrage sur une question, vous devez faire quand même état de son travail. D’où l’intérêt des passages tirés des livres dans une encyclopédie qui n’a pas les moyens d’offrir à leurs auteurs les honoraires auxquels ils auraient droit.

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