La table des dieux

Bien manger, un avant-goût du Bien

Jacques Dufresne

Des Noëls à première vue matérialistes qui sont en réalité des transgressions du matérialisme ambiant

De toute évidence, les gens ne se résignent pas à réduire les festins de Noël à l’esprit du temps présent, tout à l’efficacité. Si telle était la mentalité, on s’en remettrait aux formules d’un bon chimiste. Quelques pilules, rapidement avalées puis arrosées d’un alcool orwellien 1984 satisferaient tout le monde.

À cette chimie, déjà proposée au début du XXe siècle, n’a pas encore triomphé. Les poètes lui ont fait obstacle :

Ô Carême! du haut du Ciel
Ta demeure dernière.
Brillat-Savarin! toi, Vatel!
Et vous aussi, mon colonel,
Grimod de la Reynière;

Vous tous, fins gourmets, nos aïeux,
À la gueule friande!
Que pensez-vous de ce houilleux
Aliment, tant plus merveilleux
Qu'il rappelle la viande?

(Raoul Ponchon, ami de Verlaine)

En se donnant toujours tant de mal pour préparer nos festins, les fins gourmets d’aujourd’hui transgressent la loi du progrès. Ils ne sont pas matérialistes au sens péjoratif de ce mot, ils sont sur la voie ascendante du Bien.  Loin de réduire la matière à elle-même, ils lui donnent vie et qualité. Un bon plat est un beau poème :

Quand on se gorge d'un potage
Succulent comme un consommé
Si notre corps en est charmé
Notre âme l'est bien davantage...

Scarron (1610-1660)

N’ayant jamais cuisiné et ayant bien mangé toute ma vie, j’ai une reconnaissance infinie et chaque jour renouvelée pour ces poètes de la table qu’on appelle cuisinière ou cuisinier. Il ne s’agit pas d’une simple métaphore. Qu’est-ce qu’un poème sinon une âme et une intelligence rayonnant à travers une matière sonore.« Je t’aurai dit mon âme et le reste n’est rien.» Et qu’est-ce qu’un bon plat sinon une âme qui charme à travers des molécules? On pourrait même soutenir que le meilleur plat est supérieur au meilleur poème parce qu’il s’adresse à tous les sens : l’œil d’abord, puis l’oreille, les narines, les lèvres et enfin les papilles. Jouant sur tous ces claviers, le cuisinier est un organiste tandis que le poète n’est qu’un pianiste. Le risque de l’imperfection est aussi plus grand pour le cuisinier en raison du grand nombre de nuances qu’il doit harmoniser.  L’un et l’autre doivent participer à ce que Pascal appelle le «modèle d’agrément et de beauté». Le junk food lui-même est apprêté, comme la junk music. Ils sont au plus bas degré de la qualité, mais encore dans son orbite , tant l’homme est incapable de se satisfaire de la quantité.

Brillat-Savarin est le roi des poètes et Karen Blixen (alias Babette) en est la reine. Honorar la comida  implique, comme nous le rappelle Le festin de Babette, un ego non sum  dignus au début du repas, une action de grâce à la fin et, au milieu,  du temps pour élever la conversation au niveau de la dégustation, du temps hors du temps, loin de l’argent qui le comprime dans ce qu’on appelle la vraie vie.

Comme je suis à la fois grec et chrétien, tout repas est pour moi tantôt un banquet de Platon, tantôt une dernière cène et souvent les deux à la fois. Manger est une nécessité. Bien manger est une faveur. Quand cette faveur m’est accordée, si modeste que soit le plat  en cause, je goûte à la fois à l’amour chrétien et à la beauté grecque

D’où le lien à mes yeux entre le bon repas, si profane soit-il, et les plus beaux rites sacrés. D’où par suite l’importance que j’accorde à ce poème de George Herbert (1598-1633), Amour, qui a le rare mérite d’associer le sentiment d’indignité de l’âme invitée à la table de Dieu à celui de l’étranger reçu à une table familiale. Ce poème a inspiré quelques mystiques, dont Simone Weil.

Amour
Amour m'a dit d'entrer, mon âme a reculé,
Pleine de poussière et péché.
Mais Amour aux yeux vifs, en me voyant faiblir
De plus en plus, le seuil passé,
Se rapprocha de moi et doucement s'enquit
Si quelque chose me manquait.

Un hôte, répondis-je, digne d'être ici.
Or, dit Amour, ce sera toi.
Moi, le sans-coeur, le très ingrat ? Oh mon aimé,
Je ne puis pas te regarder.
Amour en souriant prit ma main et me dit :
Qui donc fit les yeux sinon moi ?

Oui, mais j'ai souillé les miens, Seigneur. Que ma honte
S'en aille où elle a mérité.
Ne sais-tu pas, dit Amour, qui a porté la faute ?
Lors, mon aimé, je veux servir.
Assieds-toi, dit Amour, goûte ma nourriture.
Ainsi j'ai pris place et mangé.

George HERBERT

(trad. Jean Mambrino)
Tiré d'Etudes, février 1974

Love

LOVE bade me welcome; yet my soul drew back,
            Guilty of dust and sin.
But quick-eyed Love, observing me grow slack
    From my first entrance in,
Drew nearer to me, sweetly questioning
            If I lack’d anything.

‘A guest,’ I answer’d, ‘worthy to be here:’
            Love said, ‘You shall be he.’
‘I, the unkind, ungrateful? Ah, my dear,
            I cannot look on Thee.’
Love took my hand and smiling did reply,
            ‘Who made the eyes but I?’

‘Truth, Lord; but I have marr’d them: let my shame
            Go where it doth deserve.’
‘And know you not,’ says Love, ‘Who bore the blame?’
            ‘My dear, then I will serve.’
‘You must sit down,’ says Love, ‘and taste my meat.’
            So I did sit and eat.

 

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Extrait

En se donnant toujours tant de mal pour préparer nos festins, les fins gourmets d’aujourd’hui transgressent la loi du progrès. Ils ne sont pas matérialistes au sens péjoratif de ce mot, ils sont sur la voie ascendante du Bien.  Loin de réduire la matière à elle-même, ils lui donnent vie et qualité. Un bon plat est un beau poème :

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