Neige et philosophie :
Si la météorologie est le grand refoulé de l’histoire de la philosophie, le météore « neige » est peut-être le seul qui appelle une dimension liminale et ludique à moyen terme, cinq mois dans les climats tempérés — l’arc-en-ciel et l’aurore boréale (plus rare, cosmique) disparaissant soudain ou liée à une seule nuit. La neige cristallise un rapport à la très longue durée (parfois « éternelle ») et à l’étendue, jusqu’à l’horizon. Et à l’événement : la neige tombe sans que cette chute de matières affecte l’ouïe. Silence inespéré, inouï. Elle n’est pas une métaphore absolue dans l’histoire de la philosophie, pour reprendre les termes [de] Blumenberg — comme la lumière, la « vérité nue », le miroir, la fondation, le monde-livre ou théâtre —, plutôt une métaphore épisodique de ce réel qui n’arrête pas de résister à la saisie conceptuelle, également l’indice cosmogonique qu’oublie trop souvent l’homme contemporain, imbu de sa rationalité technocratique [...].
Robert Hébert, « Balles pour une histoire philosophique de la neige », in Usage d’un monde, Montréal, Éditions Trahir, coll. « Bifurcations », 2012, p. 72-3.
Sur quelques arpents de neige :
Voici la lettre que Voltaire adressait à M. de Moneril en date de Monrion, le 27 mars 1757. Elle contient la fameuse phrase relative au Canada, phrase qui a été si souvent niée, et contredite. Elle a été citée par M. Eug[ène] Réveillaud, dans son Histoire du Canada et des Canadiens-Français, page 238 :
« Je suis Histrion l’hiver à Lausanne et je réussis dans les rôles de vieillard, je suis jardinier au printemps, à Mes Délices près de Genève. Je vois de mon lit le lac, le Rhône et une autre rivière. Avez-vous mon cher confrère un plus bel aspect ? Avez-vous des tulipes au mois de mars ? Avec cela on barbouille de la philosophie et de l’histoire, on se moque des sottises du genre humain, et de la charlatanerie de nos physiciens qui croient avoir mesuré la terre, et de ceux qui passent pour des hommes profonds parce qu’ils ont dit qu’on fait des anguilles avec de la pâte aigre. On plaint ce pauvre genre humain qui s’égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace en Canada. On est libre comme l’air depuis le matin jusqu’au soir. Mes vergers, mes vignes et moi nous ne devons rien à personne »... Et voilà ce qu’écrivait Voltaire, le 27 mars 1757.
Plus tard, dans son roman Candide, l’année même où les troupes française commandées par Montcalm s’ensevelissaient sous les ruines de la colonie (1759), voltaire écrivait :
« Vous savez que ces deux nations (la France et l’Angleterre) sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut ».
Faucher de Saint-Maurice, in Bulletin des recherches Historiques, 1896, puis Joseph Tassé, in Mémoires et comptes rendus de la Société Royale, cités par Édouard-Zotique Massicotte, in Anecdotes canadiennes, Montréal, Librairie Beauchemin, 1925, p. 14.
Bibliographie sommaire :
Robert Hébert, « Balles pour une histoire philosophique de la neige », in Usage d’un monde, Montréal, Éditions Trahir, coll. « Bifurcations », 2012, p. 69-102.
Kenneth Libbrecht et Patricia Rasmussen, Flocons de neige : La beauté secrète de l’hiver, trad. de l'ang. par Jean Bouchart d’Orval, Montréal, Les Éditions de l’Homme, 2003, 120 pages.
Charles-Pierre Péguy, La Neige, 2e édition mise à jour, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1968, 128 pages.
Gilbert Durand, « Psychanalyse de la neige », dédié à Gaston Bachelard, in Mercure de France, no 1080, août 1953, p. 615-639.
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~ L’hiver au Québec © Encyclopédie de l’Agora