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    Dossier: Trump Donald

    Trump et l’Allemagne ou psychanalyser Donald

    Heinz Weinmann

    L’auteur vient de publier chez Liber un essai L’État-nation, tyrannie et droits humains, archéologie de l’ordre politique. Ce livre, que nous présentons ailleurs dans cette lettre et sur ce site, permet de situer le présent article dans un contexte large qui ajoute à son sens.

     Le huit novembre est le premier anniversaire de l’élection de Donald Trump. Depuis, nous avons eu droit a beaucoup d’analyses politiques, économiques et récemment même psychiatriques[1] du « phénomène », du « cas » Donald Trump. Comment ne pas avoir pensé d’abord à sa généalogie parentale, son origine allemande que, pendant très longtemps, Donald Trump a essayé d’occulter ? Ce regard sur son rapport à ses parents, sur leur passé allemand risque d’éclairer sous un meilleur jour et ainsi de nous faire mieux comprendre ses comportements pour le moins « atypiques » pour les fonctions d’un président des États-Unis. Jetons donc un bref regard sur ce passé.

    Allemagne, terre d’émigration

    En 1885 un adolescent âgé de seize ans nommé Friedrich Trump du village de Kallstadt au Palatinat (Pfalz) Allemagne, laisse une note sur la table de cuisine de ses parents, se lisant : «Je suis parti pour l’Amérique». Surpris probablement par l’annonce brutale de ce départ, les parents ne l’ont pas été par le départ lui-même. Car l’année précédente la sœur aînée, dorénavant installée avec son mari à Manhattan, avait déjà montré à son petit frère le chemin de l’Amérique. Un million d’Allemands quitteront ainsi dans les années 1880 leur « patrie », déclarée dès 1871 « Second Empire » sous la poigne de la Prusse, avec Bismarck le « chancelier de fer ». Très mal loti par l’histoire, vue sa position tampon entre l’Allemagne et la France, le Palatinat a été ravagé par de nombreuses guerres, à commencer par la Guerre de Trente Ans (1618-1648), internationalisation des Guerres de religion, puis les guerres entre Louis XIV et l’Empire, entraînant  les deux «ravages du Palatinat» (1674, 1689), avec trente-deux villes et villages sauvagement incendiés par Turenne.  Devenus protestants lors de la Réforme tout en étant rattachés à l’archi catholique royaume de Bavière, les Palatins, trop proches des idées «éclairées» de la France voisine, ont été des habitants de seconde  zone, observés avec méfiance par Munich. Autrement dit, l’avenir était bouché dans cette région plus qu’ailleurs en Allemagne. Pas étonnant qu’un nombre relativement grand de ce flot d’émigrants allemands vers l’ « Amérique » soit venu du Palatinat, au point qu’aux États-Unis  « Palatins » et « Dutch » (déformation de Deutsch/German) sont devenus synonymes. Pas étonnant non plus qu’une génération plus tôt que Friedrich Trump ne soit parti un autre fils de Kallstadt, cette fois avec ses parents, Henry John Heinz, l’inventeur du Ketchup, d’ailleurs cousin au deuxième degré de Friedrich.

    Un immigrant allemand malgré lui

    Né dans une famille de vignerons pauvres de six enfants, le puîné n’avait d’autre choix que d’apprendre le métier de coiffeur, ce qui visiblement le « rasait ». Il est donc parti illico, son apprentissage fini, aimanté par le « rêve d’Amérique», parce qu’il voulait devenir riche et vite. Remplir des bouteilles de tomates comme son cousin, ce n’était pas son « affaire » ! Il est devenu un aventurier digne des Aventuriers de l’arche perdue. Telle que racontée par Gwenda Blair[2], sa vie scénarisée par Spielberg, ne paraîtrait pas vraisemblable.

    Le rêve du Far Ouest s’étant évanoui depuis que la Frontier avait atteint le Pacifique vers le milieu du siècle, il restait comme horizon de rêve du «tout-possible» le Nord-Ouest, là où vers 1896 s’est déclenché le second Gold Rush, celui du Klondike. Après cinq ans passés chez sa sœur à New York, à couper des cheveux et raser des barbes, Friedrich part pour le Nord-Ouest s’installer en 1891 à Seattle. Il y ouvre un restaurant dans le quartier «red light» : à part les repas et les boissons, la maison offre aussi  des «rooms for ladies», euphémisme pour « bordel». Lorsque l’été 1897 arrive au port de Seattle le premier navire chargé d’or du Klondike, Frederick— entre-temps nationalisé américain—est en bonne position pour profiter au maximum de la manne d’or. Il y développe l’ADN du « basic instinct »  de The Art of the Deal des Trump. Pressentant que parmi les chercheurs d’or il y a beaucoup d’appelés (40 000) et peu d’élus (4000), Frederick Trump choisit la stratégie où il sera à tous les coups gagnant. De constitution frêle, il était exclu qu’il concurrence ces bourlingueurs costauds sur le terrain ; il fallait juste suivre cette ruée vers l’or en pourvoyant aux besoins primitifs (manger, boire, dormir, sexe) des aventuriers qui dépensaient leur or aussi vite qu’ils le gagnaient. Pour cela, ses restaurants devaient être soit ambulants, transbordés par barge (le «Fitzcarraldo» du Klondike), soit abandonnés à court terme pour aussitôt être établis plus au nord, afin que l’or  des trouveurs d’or puissent remplir les poches du parasite («celui qui mange avec») opportuniste. Rien là de choquant dans cet univers où règne la «loi de la jungle» où le plus fort l’emporte et le «faible» est écrasé sans pitié.

    Les différents hôtels-restaurants de Frederick marquent ainsi les parcours du Klondike : de Monte Christo – parce qu’un prospecteur lisait le roman de Dumas !--, en passant par Bennet, jusqu’à Whitehorse en Colombie Britannique. Dans son restaurant de  Whitehorse Frederick commence à réaliser ce que veut dire Think Big : 3000 repas servis par jour, un tripot (pas encore de casino) où les joueurs-- dont la vie était un immense un potlatch--, misaient par milliers de dollars en or, avec des balances pour peser l’or et toujours ces «rooms for ladies». Nous sommes au Canada, les Red Coats (GRC) sont sur place pour «faire la loi», interdire jeu, boisson…et le reste. Avec son flair, l’Allemand américanisé sent le roussi, vend le restaurant à son associé—qui sombre dans l’alcoolisme, le resto devenant la proie des flammes-- et retourne en Allemagne. Il voulait être riche et prendre épouse allemande, une voisine de Kallstadt qui avait cinq ans lors de son départ. Tonton Cristobal est arrivé, cousu d’or, admiré par son village ! Il retourne avec sa femme à New York, mais cette dernière est frappée d’un violent «mal du pays» (Heimweh) que tout émigrant  connaît. Il retourne alors à Kallstadt avec l’intention de s’y s’installer à demeure, puisqu’il pourra mener une vie confortable avec son or déposé à la banque qui « travaille » pour lui.

    Imprévu revers du destin : le gouvernement de Bavière lui retire son droit de séjour et partant sa nationalité allemande pour avoir esquivé le service militaire (de trois ans) en émigrant aux Etats-Unis. Peu importe que la loi soit passée en 1886, alors que Frederick est parti l’année d’avant. Des pétitions, des suppliques au gouvernement, au prince Luitpold, rien d’y fit, l’Allemand qu’il s’est cru être encore doit quitter son pays, de gré ou de force. Les dés du sort des Etats-Unis de 2016 auront été jetés à ce moment-là. Elisabeth, la femme de Frederick, est enceinte lorsqu’elle rembarque sur le navire en destination de New York en 1905 et accouche l’année même de Fred, père de Donald Trump. Nous sommes dans l’histoire hypothétique : qu’est-ce qui serait arrivé si le grand-père de Trump avait pu rester en Allemagne ?

    Narcisse et Écho

    À parcourir la vie du grand-père de Trump, on se demande comment ce fils d’immigration relativement récente, décidément pas arrivé sur la Mayflower, a pu développer tant de suspicion, tant de haine contre certains immigrants, contre tout immigrant ? Son «roman familial» risque de donner une réponse non seulement à cette question mais à bien d’autres que le monde entier  se pose concernant le comportement atypique du 45e président des Etats-Unis. La psychanalyse nous dit que l’enfant au cours de son développement normal passe  progressivement d’un « narcissisme  primaire » nombriliste où le sujet, tel Narcisse, ne voit que le  MOI – Freud parle de « libido du moi »-- à un stade où il s’ouvre sur le Monde, sur l’Autre, alors reconnus dans leur réalité objectale («libido d’objet »). Or le sujet narcissique (« névrose narcissique ») ne voit pas les Autres, puisqu’ils ne sont pour lui que des miroirs réfléchissant  son propre Ego. La (dé) négation ou forclusion narcissique de l’Autre commence au sein de la famille, dont le «roman familial» est un des symptômes. Pour Donald Trump, reconnaître un grand-père plus grand que nature, héros paradigmatique du « rêve américain», signifierait se rapetisser d’autant et surtout donner un coup fatal à son image de self-made man qu’il propose de projeter. Dans son autobiographie The Art of the Deal (1987), Donald liquide, pour ne pas dire « assassine » son grand-père en deux mots: il était un  «hard  liver » et un « hard drinker ».  Traduire «hard liver» par «bon vivant» serait un euphémisme, plus proche de « dépravé», rimant avec «hard drinker», alcoolique invétéré. Son propre père, Fred,  dans cette «autobiographie» --qui n’est d’autre qu’une autocréation,  qu’une  auto-statufication narcissique--, ne dépasse guère  le stade de «builder» manuel. Le traitement échu à ses père et grand-père, à l’origine de la fortune de Donald—à sa mort Fred laisse une fortune de $300 millions—vise quiconque fait de l’ombre à l’Imago d’auto-génère de Donald. L’Autre devient alors l’Ennemi qu’il poursuit de sa vindicte : il le rapetisse, le dénigre, le discrédite comme il l’a fait avec ses concurrents pendant la campagne, notamment Hillary Clinton : «nasty woman», «lock her up», telle une criminelle. Les juges et les membres de « son » parti aujourd’hui qui ne font pas ses quatre volontés, subissent le même sort.

    Réaction d’autant plus violente que la vie de Donald est basée sur deux mensonges généalogiques : il dit longtemps, encore en 1987 qu’il est d’origine «suédoise» et  met en cause la légitimité morale de celui qui a fait souche aux Etats-Unis. Ce lourd déficit de légitimité, il doit le compenser par une vie éblouissante de glamour qui accapare le regard du spectateur, l’empêchant de tourner son regard vers le passé. Il a même eu le culot d’accuser la présidence d’Obama d’être « illégitime » sous prétexte qu’il « n’est pas né aux Etats-Unis ».

    Vie de glamour, de succès, de records superlatifs, —le terme « deal », d’origine germanique, comme d’ailleurs «dollar» indique d’abord une «grande quantité»--, va de pair  avec une fascination maladive pour les cotes de popularité, à commencer par celle de The Apprentice – ridiculisant là encore la chute des cotes de son «remplaçant», Arnold Schwarzenegger--,  jusqu’à la guerre des chiffres à propos du nombre d’assistants à son inauguration le 20 janvier etc. Dès qu’il y a déficit, on accusera la «dishonest press» d’avoir falsifié, maquillé  les  chiffres, les «faits». Le terme « alternative facts », surgi à ce moment, ne saurait être un hasard, puisque la vie même de Donald Trump est basée sur un « alternative fact » : il  a gommé une réalité généalogique fabriquée (fake) par l’image narcissique projetée qui devient  sa «réalité» déclarée. Du coup son « America first », à l’origine une posture narcissique, doit faire oublier qu’il n’a pas été le «first American» de sa famille. D’autre part, sa haine contre l ‘Autre authentifie par la négative sa fiction d’« autochtonie ».

    La chambre d’écho que constituent lesdits « réseaux sociaux », loin de corriger, voire freiner  ces confusions réalité/fiction, au contraire ira les décupler, puisque les «bruits abrutissants»  y ont remplacé l’analyse critique du« fact checking ». De même que Narcisse ne « reconnaît » que le seul Écho de sa propre voix, de la même façon, Trump ne reconnaît comme média véridique que ses propres tweets, faisant des médias dits « officiels » un « bruit » qui brouille le message originel, émané de Narcisse. Comme le disait la voix de son ancien maître Steve Bannon, tombé aussi en disgrâce, ces médias, c’est de l’« opposition » à la Voix première, à la «Voix de son Maître», nulle autre que la Voix de Donald lui-même.



    [1] The Dangerous Case of Donald Trump, éd. Brandy X. Lee et Robert Jay Lifton, Thomas Dunne Books, 2017.

    [2]  The Trumps, Three Generations of Trumps, Simon and Schuster, [2001], 2015.

    Date de création : 2017-11-15 | Date de modification : 2017-11-17
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