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    Impression du texte

    Dossier: Poésie

    Les mots et les choses de Giovanni Calabrese

    Heinz Weinmann

    Les utopies consolent : c’est que si elles  n’ont pas de lieu réel, elles s’épanouissent pourtant dans un espace merveilleux et lisse ; elles ouvrent des cités aux vastes  avenues, des jardins bien plantés, des pays faciles, même si leur accès est chimérique. Les hétérotopies inquiètent, sans doute parce qu’elles minent secrètement le langage, parce qu’elles empêchent de nommer ceci et cela, parce qu’elles brisent les noms communs ou les enchevêtrent, parce qu’elles ruinent d’avance la « syntaxe », et pas seulement celle qui construit les phrases, --- celle moins manifeste  qui fait « tenir ensemble » (à côté et en face les unes des autres) les mots et les choses.

    Michel Foucault, Les mots et les choses, 1966.

     

    Débuts et fin de la poésie lyrique

    Toutes ces choses devront attendre
    il me faudra du temps pour retrouver les mots qui
    leur conviennent
    et le lieu et le moment pour leur dédier
    une offrande


    Voilà la chute du poème de Giovanni Calabrese, intitulé «Choses tues» qui est pour ainsi dire un «inventaire négatif» des choses qu’on ne dira pas…tout en les disant quand même.
    « Nul ne me le demande
    moi-même pourquoi j’y pense
    mais il me vient
    que je ne parlerai ni de la mousse des bois
    ni du ciel bleu
    ni de la douceur du geste de la main
    ni de l ‘ami qui n’est plus [….]»

    Nous sommes loin de l’Inventaire d’un Jacques Prévert qui nous fait assister à une jubilation surréaliste en juxtaposant des «choses» hétéroclites pour, comme on disait au XIXe siècle, «épater le bourgeois» qui réclame partout en poésie du «Beau», du «Sens». Rien de tel chez Calabrese. La fête du langage est terminée, puisque son charme au sens plein du terme n’opère plus. Est brisé, une fois pour toutes, le lien ombilical entre les mots et les choses.

    Depuis Orphée  — inventeur de la lyre — en passant par Pétrarque, Dante jusqu’à Nerval (El Desdichado) et Hölderlin, le poète lyrique, grâce à son chant envoûtant, cherche à ramener à la Vie, ses amantes mortes dont il doit faire le deuil: les Eurydice, Laure, Béatrice, Diotima et tutti quanti. Par les charmes de la  poésie lyrique le poète voudrait faire revivre, faire renaître cette Femme, à la fois ange mortel — rendu immortel par les vers — et Muse qui «inspire» le poète par la douleur même qu’elle  cause. S’adressant  à sa «Poésie» allégorisée, Pétrarque l’enjoint ainsi:

    «Éloigne-toi des gens avides d’allégresse,
    Et veuve, dans ton deuil, nourris-toi de tristesse»

    C’est que la poésie lyrique est portée par une  foi inébranlable en ce  lien vital tissé entre «mots et «choses» (incluant  bien sûr humains). Foi ébranlée chez Calabrese puisque les choses innommées, «décharnées» qu’elles sont de leurs signifiés, réduites en simples mots, «du bruit et de la fumée» (Faust), n’emportent plus de sens et  valent  donc mieux d’être tues. Comme le montre le poème «Lieux sans nom», ce n’est pas tant le lien entre mots et choses qui est inconnu, introuvable, bien au contraire — c’est là le paradoxe —, le sujet se trouve  en face des choses dont il connaît le  nom…mais qu’il refuse de  nommer :

    « Je suis devant ces lieux que je ne nomme pas
    dont je connais le nom pourtant et la substance
    mais les sons eux se taisent
    le corps refuse
    la langue reste muette
    figée par un mouvement dont elle craint la blessure
    sinon l’accoutumance
    ce sont de toute façon des lieux inhabitables
    dont je ne tirerais aucun surcroît d’être
    et auxquels ma parole n’ajoutera pas de vie
    nous vivons simplement à l’écart l’un de l’autre
    silencieux tous les deux à jamais étrangers
    chacun de son côté d’un sinistre ruisseau
    grand comme un monde » [nous soulignons]

    La  lettre reste lettre morte parce que,  cessant d’être animée par le souffle de la vive voix, ruah en hébreux (1), l’esprit, vent qui inspire n’est plus,  constituant au fond  le lien vivant entre mots et choses. : « les sons se taisent /le corps refuse/la langue reste muette/ figée par un mouvement dont elle craint la blessure ». Sans la parole vive, la poésie entre dans une sorte de rigor mortis, rigidité cadavérique. Ces « lieux [deviennent] inhabitables » — nous trouvons le titre du recueil — non tant parce qu’ils seraient désertiques, arides, incultes, comme pourrait le suggérer l’illustration de la couverture, mais parce que, sans cette langue vive, vivifiante que traverse l’esprit/ruah, — la langue étant das Haus des Seins «la maison de l’Être (Heidegger), lieu d’habitation essentielle de l’homme —,  du coup le monde toute entier, sans lieu ni feu, devient inhabitable.

    Le sujet poétique est séparé de ces lieux inhabitables, parce qu’innommables, par un « sinistre ruisseau » qui les rend « à jamais étrangers ». Qui n’a pas reconnu dans ce  «sinistre ruisseau », le funeste Achéron, marquant  la limite entre  vivants et morts et dont le passage dans la barque de Charon  vers le royaume des ombres fait oublier aux trépassés leur passé de vivants ? Mort évidemment ici symbolique, au premier sens du terme, puisque sumbolon, signe reconnaissance reliant deux êtres ou deux domaines, ici celui des mots et des choses, est à tout jamais rompu. Ce monde où le souffle de la parole de vive voix s’est éteint se transforme  en un désert spirituel, peuplé de fantômes, de zombies, de vampires inconsistants, parasitiques qui sucent la vie des derniers sur-vivants.

    Pays littéralement essoufflé, sans vent vivifiant, sans inspiration. Depuis des temps anciens, les poètes (Hésiode, Homère etc.) ont invoqué la mère des  Muses, Mnémosyne — mémoire des mots qu’elle a, d’emblée, donnés aux choses — pour leur insuffler le vent d’inspiration, afin que le poète puisse, avec des mots justes, énoncer les choses qui leur correspondent. Rien de tel ici, bien au contraire, le poète  opère ce qu’il appelle une «Contre-invocation» :

    Ô Muse, il n’est pas bon de vous associer
    à cette sombre entreprise

    Vous avez après tout une âme
    plus clémente et ferme et généreuse,
    vous êtes au vrai une muse pour ce temps
    qui en soutenez les nobles idéaux de réparation et de grandeur

    Ce temps n’est plus le mien
    aussi vous pouvez négliger
    de me proposer des formulaires
    de demande d’inspiration

    Détournez sans état d’âme le regard
    de cette entreprise, Muse,
    comme je détourne le mien
    de votre auguste figure et de ses lumières
    qui font de moi une ombre
    errante au gré de vos éclats

    Il reste la formule, « Ô Muse », devenue creuse, dans un monde désâmé, médiocre, essoufflé, manquant d’esprit, monde hier celui des gratte-papiers et de ronds-de-cuir, aujourd’hui des « pitonneurs » de tablettes et de smartphones. Le décalage, l’écart entre le monde minimaliste  des moutons de Panurge qui suivent en troupeaux aveugles — tels les aveugles de Bruegel — des messagers eux-mêmes aveugles et « ce temps [de la Muse] […] aux «nobles idéaux/ de réparation et de grandeur », est trop énorme pour qu’il puisse y avoir une quelconque communication entre ces deux règnes. Dans communication, il y a commun, des choses partagées, un même code, à partir duquel on puisse communiquer. Dépourvu de la grandeur héroïque d’antan, vivifiée par l’âme de « nobles idéaux », le « travail » du poète à raz des trottoirs et réduit aux « mots de la tribu » (Mallarmé), se transforme en une « sombre entreprise » étant donné qu’il doit se servir de mots « fast food », prêts à emporter et à jeter après usage, comme il ressort de « Comment dire »
    […]
    Les mots de ce temps ne viennent
    ni des mains ni de la terre
    ils nous arrivent frappés en très hauts lieux
    lisses propre stérilisés
    monnaie de singe qu’on jette après usage

    Il ne  reste au poète qu’à remplir  « des formulaires/ de demande d’inspiration», comme un chômeur remplirait des formulaires de demande d’emploi !  Poète-chômeur, à tout jamais rejeté à l’ombre d’une Muse lumineuse mais lointaine, hors d’atteinte, réduit en « ombre/ errante au gré de vos [Muse] éclats ».


    Bruit et fureur

    Sans cette communication vitale, le langage non seulement du poète mais de tout un chacun, se mue en simple bruit, absorbé lui-même par le « Bruit et fureur » —-titre d’un poème — du monde ambiant. Allusion est faite au mot de Macbeth de la pièce de Shakespeare qui porte son nom :

    « Life is a tale
    Told by an idiot, full of sound and fury
    Signifying nothing. » (Acte 5, scène 5)

    En l’absence de paroles vivifiantes on pourra toujours se taire, s’enfoncer dans un silence catatonique (non cathodique) comme la mère du poète, mais on est toujours rattrapé par les bruits assourdissants qui nous transpercent telles des flèches :

    « De mes ancêtres paysans j’ai hérité une aversion pour le bruit et pour le nombre. Ma mère, qui souffrait sévèrement de la même affection, a passé les dernières années de sa vie dans le silence. Je me mettais à l’envier devant son regard absent et son immobilité. J’aurais voulu moi aussi me mettre à l’abri. Je suis hélas tombé sur une époque qui n’a rien pour calmer mes angoisses. Le monde vocifère par tous les orifices. Notre temps s’exprime sans pudeur à la face du ciel, même la peau, d’habitude muette, participe au chahut. Tout y est également motif à fureur et à communion. »

    Cette mère italienne, porteuse de la langue maternelle de Giovanni, par son mutisme, son silence de morte vivante, emporte avec elle dans sa tombe cette langue vive (italienne), plus jamais prononcée par sa bouche. À défaut de pouvoir converser avec elle dans sa langue, il ne reste qu’à imiter l’immobilité et le mutisme de cette mère. Mais par une cruelle loi des contraires,  notre propre silence se mue aussitôt en caisse de résonance, amplifiant encore davantage les vociférations et chahuts des autres. Autre inversion, notre incapacité d’écouter la voix suave de notre Muse appelle par une sorte de compensation vengeresse les vociférations rageuses « à la face du ciel ». À la fin de l’extrait  « fureur » associé à « communion » doit s’expliquer dans ce même contexte : la « communion » se fait ici dans « le bruit et la fureur » donc sans véritable communication, rendue impossible par les bruits parasites. Pour bien induire ce sens de la lecture, le poète termine ainsi son poème en prose :

    « Même les vers solitaires exultent et se fédèrent et demandent leur part d’un organisme
    putride.
    Nous en sommes là ! »

    Fin de la lutte finale

    Bien que silencieux, les vers solitaires en appellent  à la  « so-so-solidarité » de leurs camarades-- pour ne pas dire de leurs « copains » (« qui mangent  le pain ensemble ») -- obéissant au cri de ralliement général : « Vers solitaires de tous les pays, unissez-vous !», les invitant au grand festin des parasites, bruyants ou pas, faisant ainsi des vers solitaires… des vers solidaires !  La dernière Révolution, la Lutte finale est en marche…

    L’ironie saute aux yeux. Avis aux camarades, aux militants, aux activistes, aux partisans, le temps des rassemblements, des groupement, des manifestations,  des meetings, des ralliements sur la place publique au nom d’une Cause — fût-elle religieuse, linguistique, nationale, même écologique — est définitivement révolu. Au mieux, vous pouvez garder une minute de silence…pour arrêter les clameurs des places publiques. On n’entendra plus : « maintenant/ je suis sur la place publique avec les miens/ et mon poème a pris le mors obscur de nos combats » (Gaston Miron,  « Sur la place publique », L’homme rapaillé). On n’entendra plus que la voix du silence, pas à confondre avec les voix du silence :

    « La voix du silence »

    « Ma voix n’est pas de celles
    qui réclament la place publique
    ni des camarades avec qui partager l’héritage
    je n’ai rien à faire entendre
    ni veines à dégorger
    ni cause à défendre ni message à déposer
    non je n’ai pas de cause
    et partant pas d’effet
    avec moi le bon peuple peut dormir tranquille
    paisibles tous les deux
    réunis dans le même silence » [nous  soulignons]

    Le poème suivant, «  Combat perdu », beaucoup plus acerbe,  montre un homme-animal kafkaïen —celui du Terrier (Bau) — qui, queue en ses jambes, se retire dans sa tanière puisque, même tous les grands combats, toutes les glorieuses révolutions, fût-ce  pour la « liberté de l’homme » ou pour les « droits de l’homme » etc., finissent par se détourner de leurs fins premières, laissant l’humain toujours Gros-Jean comme devant :

    « Je ne suis d’aucun combat sinon celui vain
    que je mène seul contre ces héros du sang,
    ces combattants du juste,
    ces soldats de la liberté
    qui m’ont peu à peu dépossédé
    de ce qu’il me restait d’humanité
    ne me laissant qu’impuissance et aversion. »

    Deuil ou Mélancolie ?

    Mais revenons encore  là où nous avons commencé, à ce « sinistre ruisseau » qui traverse le recueil de part en part, partageant le domaine des vifs et des morts. Abordons le poème « Deuil » qui risque de nous renseigner sur les rapports entre ces deux domaines. Pour bien le comprendre gardons en tête la  distinction que Freud a établie entre « deuil » et « mélancolie » dans son célèbre article « Deuil et mélancolie » (2), écrit en 1915 et publié en 1917, en pleine Grande Guerre. Ce qui selon lui différencie essentiellement le deuil de la mélancolie, c’est que pour le premier la perte d’objet est consciente, alors que dans le cas de la mélancolie, cette perte est soustraite à la conscience : Il s’agit de « rapporter d’une façon et d’une autre la mélancolie à une perte de l’objet qui est soustraite à la conscience, à la différence du deuil dans lequel rien de ce qui concerne la personne n’est inconsciente. »

    « Deuil »
    Je ne sais pas quel est ce deuil
    que depuis si longtemps je traîne
    comme une ombre

    quel est ce disparu
    qui m’a rendu aveugle
    à la moitié du monde

    Je les connais bien tous
    et je sais bien ma dette à leur endroit
    certes plus lourde encore
    de ne pouvoir être remboursée
    mais mystérieux et grave
    ce deuil qui me réclame
    de qui est-il

    À l’ère des aurores et des naissances
    au point de ne plus savoir ce qu’est la nuit
    et qu’est le manque
    quel est ce deuil que de ses ténèbres
    me désespère
    ce deuil que depuis si longtemps je traîne
    comme l’ombre
    de moi-même
    [nous soulignons]

    Ce texte est en grande partie constitué de questions — soulignés par nous ici — quant à la personne ou les personnes risquant d’avoir provoqué le deuil. L’identité d’une personne qui aurait pu provoquer un quelconque deuil étant inconnue, nous sommes d’emblée renvoyés à la mélancolie. Il n’y aura pas de « travail » sur la mélancolie comme il y a « travail du deuil », «grand dépense de temps et d’énergie » (Freud) lors duquel il s’agit de détacher la libido de l’objet d’amour dont on accepte, à la fin du deuil, qu’il est réellement mort. Rien de tel donc dans la mélancolie, ambivalente et hypercomplexe. Car le sujet quant à l’objet d’amour hésite, vacille entre deux « avatars », entre deux faces, l’objet étant biface tel Janus : d’une part, étant donné que la libido libre ne saurait se reporter sur un autre objet de remplacement, « elle [libido] fut retirée dans le moi ». Il se crée ainsi une « identification du moi avec l’objet abandonné. L’ombre de l’objet tomba ainsi sur le moi qui put alors être jugé par une instance  particulière comme un objet, comme l’objet abandonné. De cette façon la perte de l’objet s’était transformée en une perte du moi et le conflit entre le moi et la personne aimée en une scission entre la critique du moi et le moi modifié par identification.» [le soulignement est de Freud].

    Cette dynamique décrite par Freud s’observe bien dans le poème cité (« Deuil »). En effet, l’objet manquant, non identifié hante le sujet mélancolique telle une ombre qu’il « traîne depuis si longtemps ». Cette ombre, le sujet s’y est tellement identifié  — l’identification freudienne — qu’il ne sait plus s’il vient d’un Autre, non identifié, ou bien si c’est sa propre ombre. La chute du poème laisse croire que c’est bien l’ombre du sujet : «ce deuil que depuis si longtemps je traîne comme l’ombre/ de moi-même. » C’est précisément cette grande incertitude, cette tergiversation du sujet face l’identité de l’objet d’amour manquant qui provoque en lui ce sentiment d’avoir encouru une immense dette dont il ignore la somme et surtout le créancier, qu’on ne pourra par conséquent jamais rembourser, le sujet restant pour toujours son débiteur :

    « Je les connais bien tous
    et je sais bien ma dette à leur endroit
    certes plus lourde encore
    de ne pouvoir être remboursée

    mais mystérieux et grave
    ce deuil qui me réclame
    de qui est-il »

    Comme le montre la chute de cette strophe, ce sentiment de dette est justement provoqué par l’origine ignorée de l’objet du deuil, confirmation encore qu’il s’agit bien d’une mélancolie au sens freudien:
     
    « ce deuil qui me réclame
    de qui est-il »

    C’est ce sentiment de dette, voir de culpabilité généralisée sans objet — en allemand Schuld signifie à la fois « dette » et « culpabilité » — qui se transforme, comme le notait Freud en une « perte du moi », fait que le sujet  se venge pour ainsi dire sur lui-même de la perte de l’objet qu’il ignore. « Dans le deuil le monde est devenu pauvre et vide, dans la mélancolie c’est le moi lui-même » (Freud). C’est là la principale différence qui selon Freud distingue le deuil de la mélancolie, cette dernière se caractérisant par « une diminution extraordinaire de son sentiment d’estime du moi, un immense appauvrissement du moi » si bien qu’auto-dépréciation, humiliation et micromanie, délire de petitesse  (Kleinheitswahn) constituent les symptômes du mélancolique. Nulle part, le sujet du recueil n’est comme on dit, à la hauteur de la situation, toujours en porte-à-faux, trop faible, trop inconsistant telle une ombre de lui-même :

    « Je suis beaucoup trop faible craintif vénal
    pour figurer parmi les compagnons de lutte » (« Combat perdu »).

    Cette autocritique micromaniaque atteint un sommet dans

    « Secrets bien gardés »
    Personne n’a retourné la pierre de mes secrets
    elle n’aura été qu’un caillou sur la route
    des stèles anonymes où nous mène l’histoire
    j’aurais tant voulu faire ce qu’on y aurait lu
    ce que la destinée depuis toujours
    aurait prédit

    Inscrit au revers de mon être inconnu
    seul mon nom se lira sur le plat de ma tombe
    sans éloge ni prière ni souvenir ni pardon
    mince seul muet
    adossé à la terre comme une ombre
    qu’aucun corps ne projette qu’aucun récit n’apaise
    infécond jusqu’au bout et nu
    dans l’éclat du soleil

     Le titre bien prometteur « Secrets bien gardés » nous met en attente de révélations importantes, hautes en couleur. Rien de tel. Le secret est un anti-secret, puisqu’il se révèle être la chose la plus commune, voire la plus méprisable sur le route, un caillou qui, lorsqu’on n’y prend garde, nous fait trébucher ou, plus petit, lorsqu’il se glisse dans notre soulier, nous fait boiter. Les romains appelaient « scrupulus », cette petite pierre pointue qui fait mal au point de nous empêcher de marcher, signifiant au figuré «inquiétude morale», quelque chose qui, d’une manière ou d’une autre, fait ralentir notre (dé)-marche.

    Mais tout d’un coup, la pierre se métamorphose en « stèle », colonne funéraire, ornée souvent de sculptures et d’inscriptions honorant les morts. Nous voilà rendus sur la grande route de l’Histoire, peut-être l’histoire de l’Italie romaine. Stèles anonymes, sans noms, mais dont les inscriptions font rêver le sujet de choses qu’il aurait voulu faire, qu’il aurait pu faire… s’il n’avait pas commencé le chemin de sa vie sur une route caillouteuse de campagne, le condamnant à une vie incognito, secrète, inconnue des autres. Mort (vivant) avant d’avoir vécu. Autre métamorphose de la pierre, cette fois  en pierre tombale, la sienne propre, conçue de son vivant. Pierre tombale à raz de terre. Seul le nom y figure. « Sans éloge ni prière ni souvenir ni pardon/ mince seul muet. » Suivent quatre négations : pas d’éloge pour une vie si peu glorieuse ; pas de prière pour un sujet qui « ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou » (Molière, Dom Juan ou le festin de pierre) ; pas de souvenir puisqu’il n’y a rien dans cette vie qui vaille dont devrait ou voudrait se souvenir ; enfin pas de pardon, parce que la dette/culpabilité est telle qu’elle ne saurait, jusqu’à la fin des temps, jamais être liquidée, effacée. La micromanie continue son œuvre en faisant progressivement disparaître le corps (chose) de l’être, le faisant « mince seul muet », le transformant finalement en «  une ombre qu’aucun corps ne projette », laissant un mot, « bruit et fumée », sans choses. Le soleil brille… pour les Autres.

    Passons maintenant à la deuxième face de la mélancolie, présente également ici. Si la première face a mobilisé la dimension masochiste de la mélancolie, la seconde fera ressortir sa dimension sadique, les deux étant liés comme très souvent en un complexe sadomasochiste. Comme le note bien Freud, souvent les plaintes des mélancoliques sont des accusations — en allemand ihre Klagen sind Anklagen, emprunt  à Nietzsche — à l’égard de l’objet d’amour (personne ou idée abandonnées), « car toutes les paroles dépréciatives qu’ils prononcent  à l’encontre d’eux-mêmes sont au fond prononcées à l’encontre d’un autre ; et ils sont bien loin de témoigner, à l’égard de leur entourage, l’humilité et la soumission qui seules conviendraient à des personnes si indignes .»

    « Sous l’influence du conflit ambivalentiel », le mélancolique régresse « au stade de sadisme », manifestant même une « constellation de la révolte ». Ambivalence provoquée par le sentiment d’amour/haine à l’égard  de l’objet d’amour abandonné. Ambivalence qui ressort très bien dans le poème « Le dernier imprécateur » qui montre que la haine à l’égard de l’objet d’amour est à la mesure de la haine qu’il ressent à l’égard de lui-mêmepour l’avoir perdu.

    « Le dernier imprécateur »

    « Maintenant que mes forces m’abandonnent
    et que le désert qui m’entoure efface
    par compassion ses moindres dunes
    il faut que je convienne que mes ambitions
    ont été démesurées
    il y a des choses qui ne sont pas à la portée
    du premier venu
    voilà longtemps que j’aurais dû en tirer la leçon
    et pourtant même alors que je rampe dans le sable
    sans relief
    j’aspire encore à des sommets uniques
    à des œuvres grandioses
    je voudrais, oui je voudrais,
    je rêve d’être
    écoutez bien
    le denier imprécateur
    le vociférateur stérile
    la séparation des eaux entre deux mondes que
    j’abomine l’un et l’autre
    un baril d’acide versé sur le métal de l’histoire
    qui le sectionnerait
    qui en ferait fondre la continuité
    qui marquerait un terme
    dont je serais pour l’éternité
    le symbole et le chantre
    […]
    Mais attendez je vais bientôt me redresser
    me dégager de ce sol instable et sans point d’appui et vous entendrez, oui,
    vous entendrez enfin la voix du dernier imprécateur »

    La présence d’un « imprécateur » ici révèle bien l’ambivalence profonde du sujet mélancolique. Dans « imprécation », il y a precari, « prier », or l’imprécation est une «  prière par laquelle on vouait quelqu’un aux dieux de l’Enfer » (Robert), une sorte  de prière inversée de haine, d’exécration par laquelle on voue quelqu’un à une éternelle damnation. Dans un monde « désenchanté » (entzaubert), où la mort de Dieu a été déclarée, mais où les « grands dieux » ont été remplacés par une pléthore de petits, chacun le sien « selon ses besoins », idoles cathodiques clignotantes (3), dans un tel monde, « le désert croît : gare à celui qui héberge (birgt) des déserts » (Nietzsche, Dithyrambes à Dinonysos). Chez Calabrese, pas de lutte contre l’envahissement du désert comme encore chez Nietzsche. Le désert, paysage extérieur, comme déjà chez Verlaine est un « paysage d’âme », mettant en lumière la correspondance vitale entre l’état d’âme du poète et le paysage environnant, tous les deux  « désertiques ». Un désert plus que mort puisqu’il s’est départi de ses dunes ondulées — ressemblant par là à une mer figée — « et que le désert qui m’entoure efface/ par compassion ses moindres dunes » [nous soulignons ], alors que le sujet « à plat » rampe à ras de sable « et pourtant même alors que je rampe dans le sable/ sans relief ».

    On s’aperçoit ici très bien que la mélancolie en termes dynamiques est en fait le différentiel entre un idéal ou des idéaux, hauts, trop hauts placés (patrie, liberté, aspirations professionnelles, rêves artistiques  etc.) –  souvent pas venus à la conscience — et  le sentiment d’échec, compensé (4), vengé, de façon masochiste,  par une humiliation — de humilis,  « près du sol », « bas pauvre », « abject » —, une auto-déprécation (Selbsterniedrigung) du sujet.

    Mais tout d’un coup, on change de cap et vire dans la phase sadique de la mélancolie, le sujet se transforme du plaignant qu’il était (Klagender) en accusateur (Ankläger) des autres, du monde entier. Animé tout d’un coup d’une force herculéenne, il vocifère, sectionne, divise, casse les choses les plus dures, afin de voir arrêter leur « continuité », c’est-à-dire leur sens :

    « un baril d’acide versé sur le métal de l’histoire
    qui le sectionnerait
    qui en ferait fondre la continuité »… si bien que l’Histoire devient « a tale/ Told by an idiot, full of sound and fury/ Signifying nothing. »

    Mais le sadisme arrive à ses sommets dans le poème intitulé

    « Les piranhas »

    Ils sont apparus comme un banc de joyaux flottants
    aux couleurs éclatantes
    mais on faisait erreur c’étaient des priranhas
    des piranhas de haute mer
    des piranhas de fin de monde
    on les croiyait espiègles ils étaient conquérants
    malgré leurs dents de lait c’étaient des prédateurs
    à qui on a donné tout le bien qu’il fallait
    pour qu’ils s’emparent de tout

    Et puis un jour le massacre a commencé
    rien ne leur a résisté peau graisse muscles tendons
    viscères moelle fluides
    il n’est bientôt resté que des os frais blanchis
    dispersés sur l’océan du temps
    où ils étaient apparus comme un banc
    d’innombrables joyaux flottants aux couleurs
    éclatantes »


    Les mots sans choses

    Dans ce monde désenchanté (entzaubert), qui attend sa fin, son apocalypse et à défaut des quatre cavaliers hauts en couleurs de l’Apocalypse de saint Jean, nous avons droit aux poissons les plus abjects et en même aux plus sadiques, les piranhas, des piranhas de haute mer, qui envahissent aussi la terre, parce que « conquérants », « piranhas de fin de monde » qui « s’emparent de tout ». Dans la deuxième strophe on assiste à  une véritable jubilation sadique, à un festin sadique où l’on suit dans le détail le massacre, la progressive « dissection » des corps vivants en squelettes aux « os frais et blanchis. » Voilà la fin du monde, sans renouveau apocalyptique…

    Les mots et les choses de Michel Foucault  ont flotté comme une ombre sur ces lignes. On a dû se rendre compte que pour le travail de Giovanni Calabrese, le titre foucaldien ne convient pas, il faudrait le modifier en Les mots sans les choses. Cela se comprend, puisque dans son livre Foucault établit l’« ordre » de la représentation à l’« âge classique » et de ses héritiers. Un autre philosophe, qui a publié son œuvre majeure la même année — en 1966 —, est mieux à même à nous donner une « clef » pour décoder cette poésie exigeante : Dialectique négative de Theodore Adorno. Ce dernier proteste contre l’hégémonie du sujet sur l’objet, en faisant de l’objet sa chose, l’assujettissant à son empire : « Le triomphe du sujet souverain est vain », déclare-t-il. Si bien qu’Adorno peut revendiquer l’« indissolubilité de la chose », soustraite à l’autorité du sujet. L’univers de Calabrese met justement en scène cette dérive des noms traditionnellement sous l’hégémonie du sujet loin des choses qui se « libèrent » du lien nominal, du lien de la langue, donnant lieu ainsi  à une Topographie de l’inhabitable.

    Notes

    1. Voir Spinoza, Traité Théologico-politique, GF Flammarion, 1965, p. 38 et Jacques Derrida, De l’esprit : Heidegger et la question, Galilée, 1987.
    2. Nous renvoyons à « Deuil et mélancolie », Gesammelte Werke, t. 10, p.428-246, trad. française in Métapsychologie, Gallimard [1968], 1971.
    3. « Regardez,/ depuis qu’ils se sont débarrassés des grands dieux/ il s’en sont payés des petits, plusieurs, chacun/ les siens — il y avait solde ce jours là — […]. «Luttes intestines de libération
    4. « j’aspire encore à des sommets uniques/ à des œuvres grandioses/ je voudrais, oui je voudrais, je rêve d’être ».

    Date de création : 2017-09-12 | Date de modification : 2017-09-25
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