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    Dossier: Millénarisme

    Technologie et millénarisme

    Jacques Dufresne

    Pour bien comprendre cette conférence, il faut la situer dans son contexte. Elle a été prononcée à la fin d'un congrès de l'ASTED, (Association pour l'avancement des sciences et des techniques de la documentation) tenu à Sherbrooke du 21 au 23 octobre 1999. Lors de la soirée d'ouverture, un monologuiste, dans le rôle d'un bricoleur en quête d'un livre sur les cabanes d'oiseaux, est venu dire comment si l'on n'y prend garde, les nouvelles techniques de communication et d'information, peuvent compliquer les choses qu'elles devraient en principe simplifier. Le conférencier fait souvent allusion à ce monologue.

    Au début du présent congrès, le directeur de votre association, monsieur Cabral, a fait une déclaration digne du général de Gaulle. Lors d'un voyage officiel en Allemagne de l'Ouest, au début de la décennie 1960, l'éloquent général a provoqué le délire de la foule réunie à Cologne en commençant son discours dans les termes suivants: Wir gehen nach der Zukunft…Nous allons vers le futur…Où diable pourrions-nous aller sinon vers le futur? Et parce que nous allons vers le futur, les nouveautés finissent toujours par prendre de l'âge. D'où
    le lien avec la déclaration de monsieur Cabral: l'heure n'est-elle pas venue de de supprimer le mot nouvelles dans l'expression nouvelles technologies?

    Pourquoi ne pas supprimer également le mot technologie? "De deux mots, il faut choisir le moindre, disait Valéry." Or il existe un mot, qui est moindre que technologie et qui signifie la même chose: technique. Pourquoi recourir au logos, qui signifie science alors que le mot technè qui signifie art est une racine grecque dont notre mot technique n'a pas à rougir et qui en outre permet de distinguer les applications de la science elle-même.

    Le mot technique a un sens clair, proche de celui du mot méthode : il y a une technique du violon, il y a une technique du béton. Comme le rappelle Jacques Ellul, on commet déjà l’erreur d’employer le mot technique à la place du mot machine ou machinisme Pourquoi ajouter à la confusion en employant le mot technologie, encore plus général, à la place du mot technique ?

    Parmi les explications qu’il faut retenir, il y a l’influence de l’anglais, mais les mots anglais ayant en l'occurrence les mêmes racines grecques que les mots français, la même question se pose à leur sujet: pourquoi ne pas choisir le moindre?

    C'est semble-t-il l'Américain John Bigelow, professeur à l'université Harvard, qui a lancé le mot au milieu du XIXe siècle. Or Bigelow était le fervent disciple de l'ingénieur John Etzler, auteur d'un best-seller paru en 1833 sous le titre de The Paradise Within the Reach of All Men, Without Labor, by Power of Nature and Machinery.

    The Paradise, voici les lendemains qui chantent, voici la promesse électorale parfaite…Within the reach…Ce paradis sera sur terre et non dans un inaccessible au-delà All Men , voici la démocratie; by power of nature and Machinery, voici la technologie. Ce titre pourrait être considéré comme le thème central de la religion du progrès: le salut pour tous, mais sur terre et non dans une autre dimension, par le moyen de la technologie et non par celui de la purification personnelle. Lui-même adepte de cette religion, Bigelow était persuadé que l'homme était appelé à rétablir la domination adamique sur la nature.

    Le mot technologie dans le sens qu'on lui donne depuis Bigelow désigne la technique en tant que fondée sur la science moderne, par opposition aux techniques traditionnelles, celles du violoniste ou du peintre par exemple, qui étaient d'origine empirique. Mais à ce sens qui justifie peut-être que l'on substitue le mot technologie au mot technique s'en ajoute un second qui est proprement religieux: chaque fois qu’on utilise le mot technologie, on annonce le paradis sur terre et on adresse une prière à l’Homme, maître et souverain de la nature. Il s'agit d'une parole sacramentelle.

    C'est cette dimension religieuse du phénomène qui explique pourquoi en matière de technologie tant de choix ne sont pas dictés par la raison, par le froid calcul de ses intérêts. Quand vient le temps de s'équiper de nouvelles technologies, dans les familles comme dans les entreprises, on perd en effet la tête: rien n'est trop beau, rien n'est trop puissant. On a perdu la tête au point de commettre des erreurs aussi grossières et coûteuses que celle du bogue de l'an 2000. On estime que les quelque 500 milliards qu'aura coûté le bogue auront annulé la totalité des gains de productivité rendus possibles par les ordinateurs au cours des dernières décennies.

    Il n'empêche que les informaticiens continuent d'apparaître comme les sauveurs de l'humanité, alors qu'ils sont les responsables de la catastrophe. Imaginez que tous les ingénieurs du monde aient commis l'erreur de laisser subsister dans toutes les constructions en béton, y compris les ponts, un explosif à retardement susceptible d'exploser au cours de l'an 2000. On peut présumer que ces ingénieurs et leurs employeurs auraient été l'objet d'une poursuite judiciaire sans précédent. Au lieu d'être traités ainsi, les informaticiens reçoivent de fabuleux boni pour réparer l'erreur qu'ils ont eux-mêmes commise. S'il en est ainsi c'est de toute évidence parce qu'ils sont les prêtres de la nouvelle religion. On ne touche pas aux prêtres. Peut-être sont-ils considérés comme des demi-dieux, ou à tout le moins comme les représentants de cette nouvelle espèce supérieure à l'homme animal raisonnable, le cyborg ou homme machine.

    À l'ouverture de votre congrès vous avez vous-mêmes choisi d'inviter un comédien pour dénoncer un usage des nouvelles technologies à la fois inapproprié et excessif, empreint de passion plus que de raison. Vous reconnaissiez par là que vous êtes vous-mêmes des croisés de la religion cathodique que vous êtes disposés à renier votre mission qui est d'être les intermédiaires entre les chercheurs et les sources d'information pour devenir les serviteurs fascinés de ce qui ne devrait être qu'un moyen comme les autres: les nouvelles technologies.

    Les médias sont, le mot le dit, des intermédiaires entre l'homme et le réel. Vous êtes vous-mêmes des médiateurs et des médiatrices et vous vous avouez complices du grand mensonge du siècle agonisant: la substitution des moyens aux fins, des médias au réel dont ils sont sensés nous rapprocher en s'effaçant.

    Le propre des intermédiaires c'est de s'effacer. A-t-on déjà vu une entremetteuse épouser l'homme qu'elle a pour mission de jeter dans les bras de la jeune et riche héritière? Une fois qu'elle a rempli sa mission, l'entremetteuse disparaît. Les bibliothécaires ont toujours su s'effacer de la même manière. C'est ce qui faisait la grandeur discrète de votre profession. Il est à craindre qu'en devenant vous-mêmes cyborgs, qu'en vous fusionnant avec les nouvelles technologies, vous ne troquiez cette grandeur contre l'avantage d'être identifiés aux sacro-saintes technologies de l'information. Déjà vous inspirez une terreur sacrée au pauvre bricoleur à la recherche d'un livre sur les cabanes d'oiseaux. Peut-être avez-vous le réflexe de vous identifier à la nouvelle divinité par crainte d'être un jour remplacés par elle. Vous auriez tort. Jamais les chercheurs, jeunes ou vieux, docteurs ou bricoleurs - la différence est-elle si grande- n'ont eu autant qu'aujourd'hui besoin d'être conduits par une main sûre vers le rayon de la bibliothèque où se trouvent les deux ou trois livres qu'ils doivent d'abord lire.

    Jeudi dernier, après ma présentation de l'encyclopédie de L'Agora, j'ai eu une conversation fort éclairante à ce sujet, avec une bibliothécaire, madame Bourbonnais. Elle se demandait comment elle pourrait le mieux collaborer à l'encyclopédie. Ma réponse fut immédiate et catégorique: en exerçant votre jugement. La suite de la conversation m'a fait comprendre le dilemme qui est au cœur de votre pratique. Étant donné que vous travaillez avec des chercheurs, vous devez vous-mêmes faire preuve de la plus grande rigueur scientifique. Or dans le contexte actuel rigueur est synonyme de méfiance à l'égard des jugements de valeur. Votre recherche doit aussi être complète. Votre collègue chercheur ne vous pardonnerait pas d'avoir omis un ouvrage important dans votre liste. Le résultat de votre travail sera une longue liste non hiérarchisée que le chercheur-auteur refilera à ses lecteurs sans la hiérarchiser davantage. Vous êtes donc partagés entre l'obligation de faire le tour d'une question, et celle plus profonde encore, mais inavouable dans le contexte actuel, d'indiquer vos préférences.

    Madame Bourbonnais s'intéresse particulièrement aux personnes âgées. J'ai vite compris qu'elle pouvait dresser des listes complètes d'ouvrages sur le sujet, mais à la fin de notre conversation je connaissais aussi ses préférences. Quel est le peintre qui a le mieux présenté les personnes âgées dans son œuvre? Rembrandt. Quel est le premier livre que le non initié devrait lire - et à plus forte raison le spécialiste s'il ne l'a pas encore fait? Le livre de l'historien Michel Vovelle. Merci madame Bourbonnais. Rembrandt et Vovelle occuperont une place centrale dans L'Encyclopédie de L'Agora.

    Et l'exercice du jugement occupera également une place centrale dans ma conférence. Kant a démontré une fois pour toutes qu'il n'y a pas de science du jugement. Trop d'imbéciles éloquents en ont conclu qu'il ne devrait pas y avoir de place pour le jugement dans la science. Tous ceux qui dans leur discipline ou leur profession ont pour idéal de se conformer à ce faux principe se réduisent à la machine. Il n'auront donc qu'à s'en prendre à eux-mêmes quand on les mettra devant l'évidence qu'on peut avantageusement les remplacer par un ordinateur. La machine ne remplace que des machines. Elle ne remplit que des fonctions déjà préalablement réduites à leur aspect mécanique.

    J'ai passé ma vie à faire des travaux sur des sujets divers dont je ne connaissais rien au point de départ. En 1974, nous avons à la revue Critère publié un savant numéro sur le crime. Au collège d'Ahuntsic où j'avais mes quartiers à ce moment, on était à la fine pointe en informatique. Le directeur de la bibliothèque de concert avec le service informatique a produit pour nous une bibliographie d'au moins six pouces d'épaisseur. Au moment précis où j'ai pris possession de ce précieux fardeau, j'ai eu l'illusion de connaître mon sujet. Je confondais la pesanteur du paquet avec celle de mon savoir.

    J'ai vite compris que dans l'ordre de la connaissance un trésor non hiérarchisé est un paquet inutilement lourd. Et comme il nous fallait produire rapidement un numéro qui se tienne, je suis allé rencontrer la personne qui au Québec connaissait le mieux l'ensemble de la question: le professeur Henri F. Ellenberger. Il a m'a résumé l'histoire de la criminologie, en la rattachant à d'autres disciplines, il m'a nommé ceux de ses collègues qui avaient fait les travaux les plus importants etc. .

    J'ai toujours par suite suivi la même méthode: consulter d'abord une sommité dans le domaine que je commençais à explorer. Vous me direz que tous n'ont pas cette possibilité. Je vous répondrai que documentalistes et bibliothécaires sont là pour remplacer les sommités auxquels la plupart n'ont pas accès directement. Quand madame Bourbonnais me recommande de lire Michel Vovelle, elle est Michel Vovelle à mes yeux.

    Vous aurez compris que mon éloge du jugement est une façon de faire la critique aussi bien de la science que de la religion qui ne laissent aucune place au jugement. La religion dominante en ce moment c'est précisément la religion de la science, de la science et de la technologie.

    Pour bien comprendre à quelles conditions l'exercice du jugement pourrait nous aider tous à échapper à l'enfermement dans la nouvelle religion, il faut évoquer l'histoire de cette dernière. Je m'inspirerai pour cela du livre de David Noble paru en 1997 chez Knopf: The religion of Technology.
    Les circonstances dans lesquelles je me suis procuré ce livre ne sont pas dénuées d'intérêt. C'était à l'occasion d'un grand colloque sur le thème Education and Technology tenu à l'université d'État de Pennsylvanie à l'automne 1997. L'organisateur de ce congrès était Carl Mitcham, un philosophe de la technique que je connaissais déjà de réputation. Parmi les participants il y avait Ivan Illich, Neil Postman et un disciple français du regretté Jacques Ellul, Daniel Cérézuelle.

    Au lieu de laisser aux seuls distributeurs de livres le soin d'offrir pêle-mêle des milliers de titres, les organisateurs avait eu la bonne idée d'en mettre cinq ou six bien en évidence sur un présentoir situé juste à côté de l'auditorium. Parmi ces ouvrages élus - ne pas confondre avec best-seller- il y avait celui de David Noble.
    La thèse de Noble, qu'il démontre de façon assez convaincante, quoiqu'en faisant preuve d'une connaissance bien sommaire de la théologie chrétienne, c'est que l'actuelle religion de la technologie a ses racines dans le livre de L'Apocalypse et s'inscrit dans une tradition doctrinale millénaire, celle du millénarisme précisément.

    David Noble rattache directement la technologie à l’histoire de la chrétienté. Il ne fait pas de doute à ses yeux qu’elle est au cœur de l’une des formes de la recherche du salut qui fut adoptée par la chrétienté dès les origines, pour être rejetée dans l’ombre par la suite et reparaître au Moyen Âge : le millénarisme. Selon cette doctrine, car il s’agit d’une doctrine qui a ses racines dans la Bible, plus précisément dans l’Apocalypse de saint Jean, Dieu viendrait un jour à la tête de l’armée des bons livrer une bataille décisive aux méchants. Cette bataille, l’Armageddon, gagnée par les bons, serait suivie de mille ans de paradis sur terre.
    “ Puis je vis un Ange, descendre du Ciel tenant à la main la clef de l’abîme, ainsi qu’une énorme chaîne. Il maîtrisa le Dragon, l’antique serpent et l’enchaîna pour mille années. Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du Ciel de chez Dieu ; elle s’était faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux. J’entendis alors une voix clamer du trône : " Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux. Ils seront son peuple et lui, Dieu avec eux sera leur Dieu. Il essuiera toutes larmes de leurs yeux ; de mort, il n’y en aura plus ; de pleurs, de cris et de peine, il n’y en aura plus, car l’ancien monde s’en est allé ". ”

    Le millénarisme, c’est l’espérance de ces mille années où le Dragon ayant été enchaîné, tous les maux, physiques et moraux, qui affligent l’humanité auront disparu, y compris la mort. Les hommes seraient alors comme des dieux, dans l’état de perfection où était Adam avant le péché originel. La nature elle-même serait rétablie dans toute sa pureté et le nouvel Adam vivrait en harmonie avec elle.

    La catastrophe – série de fléaux se terminant par une bataille décisive précédant immédiatement les mille années paradisiaques – a souvent été associée à la fin du monde. Chaque fois qu’on l’a crue imminente, à la fin du premier millénaire ou à l’occasion d’une grande épidémie, on a vu resurgir le millénarisme sous une forme ou une autre. La crainte d’une fin du monde prochaine n’a cependant pas toujours été liée à des catastrophes vécues ou pressenties. La condition humaine, avec son lot normal de malheurs, semble avoir suffi à maintenir en permanence un climat tel qu’il y eut toujours des gens, parmi lesquels des personnalités de premier plan, qui crurent que la fin du monde était prochaine. En conséquence, il leur fallait à la fois participer à la victoire des bons sur les méchants et la préparer par leurs travaux.

    Vers l'an 1175 le moine bénédictin Joachim de Flore donne ses lettres de noblesse au millénarisme. On a dit de ses prédictions qu’elles constituaient le système prophétique le plus influent que l’Occident ait connu avant Marx. Fervent lecteur de l’Apocalypse, Joachim eut une vision telle que, non seulement comprit-il mieux le passé de l’humanité, mais s’estima en mesure de prédire son avenir. Le paradis se trouvait au terme de cet avenir, et non plus hors du temps, dans une autre dimension. Dans sa marche vers ce paradis, l’humanité devait franchir trois stades correspondant aux trois personnes de la Trinité. Le premier stade, celui de Père, il l’appela ordo conjugatorium. Il était caractérisé par la famille et l’état conjugal. Le second stade, celui du Fils, était appelé ordo monachorum. Il avait été inauguré par saint Benoît, fondateur du premier monastère. Le troisième stade, correspondant à l’Esprit, était celui des viri spirituales, une petite élite de mâles, apparentée aux Parfaits cathares, constituant la sainte avant-garde de l’humanité rachetée. Joachim croyait que l’humanité était déjà entrée dans le troisième stade et il situait la fin du monde, c’est-à-dire l’entrée dans le millénaire bienheureux, en l’an 1260. À ses yeux, le développement des arts mécaniques était un excellent moyen de préparer l’humanité aux lendemains qui chantent.

    Ce sont les Franciscains, Roger Bacon d’abord, qui au XIIIe siècle, prennent le relais des Bénédictins millénaristes pour glorifier les arts mécaniques.

    Parmi les personnages célèbres qui par la suite seront hantés par le millénarisme, on remarque Christophe Colomb, Paracelse et surtout Tommaso Campanella. Ce dominicain né en Calabre, comme Joachim de Flore, a fomenté une révolte, vouée à l’échec, dans le but de hâter la fin de l’histoire pour créer ensuite la cité terrestre idéale. Devant les inquisiteurs qui l’interrogeaient, il reconnut qu’il estimait faire partie des viri spirituales formant ce troisième âge que Joachim avait prédit. Le paradis terrestre de Campanella s’appelait la Cité du Soleil. Le culte de la science et de la technologie était inscrit dans la charte de cette cité en tant que moyen de développement social et voie d’accès à la perfection morale.

    Quant aux membres de la confrérie rosicrucienne, ils s’identifiaient aux viri spirituales ; ils étaient les mâles purs à qui incombait la mission de préparer l’humanité à entrer dans le millénaire paradisiaque.

    C’est l’Angleterre qui était appelée à devenir à la Renaissance, sinon le paradis millénariste, du moins la terre où les plus grands pouvoirs seraient donnés aux adeptes de cette doctrine. On pourrait dire du millénarisme qu’il résulte d’une interprétation littérale, voire réductrice de l’Apocalypse. Libérés de l’autorité romaine et du magistère de l’Église catholique, les Anglais purent accéder directement au texte de la Bible et en faire une lecture personnelle. Le climat général favorisant la chose, plusieurs d’entre eux se passionnèrent pour l’Apocalypse et en firent une lecture semblable à celle de Joachim de Flore. Entre temps, cependant, les arts mécaniques avaient progressé au point de devenir des sciences et des techniques modernes.

    L’antique croyance millénariste est toutefois restée ce qu’elle était à l’origine : la conviction que la fin du monde était proche et qu’il allait s’ensuivre mille années paradisiaques auxquelles il convenait de se préparer en pratiquant le culte de la science et de la technologie. Francis Bacon, le grand définisseur de la modernité, John Napier, Robert Boyle, Joseph Priestley, Michael Faraday, James Clerk Maxwell, tous ces savants furent à des degrés divers millénaristes. Un Dieu bon, expliquait Priestley, avait créé l’univers et l’orientait dans la meilleure direction possible, celle du progrès technique. Grâce à ce progrès, l’homme allait reconquérir sur la nature le pouvoir que le péché originel lui avait fait perdre. Pour beaucoup de ces Anglais, lecteurs de l’Apocalypse, l’Amérique devait apparaître comme le lieu du paradis terrestre enfin retrouvé. Ce pays n’a d’ailleurs pas ménagé ses efforts pour éviter de les décevoir.

    Nous avons déjà évoqué l'une des formes que prit le millénarisme aux États-Unis au XIXe siècle. La grande découverte que l'on fait en lisant le livre de Noble c'est que parmi les savants américains dont on parle le plus en ce moment ceux qui sont à la fine pointe de la recherche sur l'IA l'intelligence artificielle et sur la VA la vie artificielle, un grand nombre n'ont pas caché leur credo millénariste

    Selon Marvin Minsky, la PCO (personne en chair et en os) n’est qu’un “ bloody mess of organic matter ”. L’avenir, l’immortalité ne sont sûrement pas de ce côté. La sociologue Sherry Turkle note que les adeptes les plus enthousiastes de l’IA (intelligence artificielle) sont persuadés qu’une fois capables de penser par elles-mêmes et dotées d’une superintelligence, les machines vont se libérer de leurs liens avec l’organisme humain, et par là accéder à l’immortalité.

    La liste des grands prophètes de cette immortalité post biologique et numérisée est déjà longue. J. Doyne Farmer, l’un des fondateurs du mouvement VA (vie artificielle) intégré depuis au mouvement IA (intelligence artificielle), ne manque pas d’audace dans ses prédictions : “ D’ici cinquante à cent ans, un nouveau type d’êtres vivants aura vraisemblablement émergé. Ces organismes seront artificiels en ce sens qu’ils auront à l’origine été conçus par des êtres humains ; ils pourront cependant se reproduire et évoluer vers des formes de vie différentes de ce qu’ils étaient à l’origine. Selon toute définition raisonnable de la vie, ils seront des êtres vivants. Ils évolueront toutefois d’une façon particulière. Le processus évolutif étant devenu conscient, il sera beaucoup plus rapide que par le passé Cité par Sherry Turkle in The Second Self, New York, Simon and Shuster, 1984, p. 353.. ”

    Earl Cox, gourou de l’IA, explique dans Beyond Humanity : Cyber revolution and Future Mind que nous vivons le déclin de la civilisation et l’aube de la supercivilisation robotique. Nous allons transférer le contenu de nos esprits dans ces vaisseaux créés par nos enfants mécaniques… Libérées de notre fragile forme humaine, ces intelligences humaines artificielles vont transcender les timides concepts de déité et de divinité tenus aujourd’hui pour vrais par les théologiens.

    Daniel Crevier, autre spécialiste réputé de l’IA, soutient quant à lui, en s’appuyant sur l’Ancien et le Nouveau Testament, que l’immortalité numérique n’est pas incompatible avec le dogme chrétien de la résurrection des corps. “ Il est certain, écrit-il, que l’information et l’organisation constituant notre esprit auront besoin d’un quelconque support. Le Christ est ressuscité dans un nouveau corps ; pourquoi ce nouveau corps ne serait-il pas une machine Daniel Crevier, The tumultuous History of the search for Artificial Intelligence, New-York, Basic Books, 1993, pp 278-80.. ”

    Voilà peut-être le fin mot de la cyberthéologie. Dans The Age of Mind, Transcending the Human Condition through Robots, Hans Moravec, de l’Université Carnegie-Mellon, décrit avec précision les mécanismes de la nouvelle apothéose : “ Il est facile d’imaginer comment la pensée humaine pourrait se libérer de ses liens avec un corps mortel. De même, explique-t-il, que l’on peut transférer un processus de traitement de données d’un ordinateur à un autre, de même on pourrait transférer l’activité intellectuelle d’un esprit humain à un ordinateur Cité par David F. Noble, op. cit., p. 162.. ” Moravec va même jusqu’à décrire l’intervention chirurgicale consistant à greffer le cerveau humain sur un ordinateur. Au fur et à mesure que le cerveau s’affaiblirait avec l’âge, l’ordinateur prendrait le relais pour remplir ses principales fonctions. Et ainsi, à condition que l’on fasse suffisamment de copies de ce logiciel personnalisé, son propriétaire d’origine serait pratiquement assuré de l’immortalité.

    “ Les religions, écrit de son côté Michael Benedikt, président de Mental Tech inc., sont nourries par le ressentiment que nous éprouvons à l’égard de nos corps boueux, limités, et ultime tricherie, mortels. La réalité c’est la mort. Si seulement nous le pouvions, nous pourrions aller de par la terre, sans jamais quitter nos maisons, vaincre sans périls, goûter aux fruits de l’Arbre sans être punis, convoler chaque jour avec des anges nouveaux, entrer au paradis, échapper à la mort Cité par David F. Noble, op. cit., p. 159.. ”

    Y a-t-il beaucoup de savants contemporains plus sérieux et plus généralement respectés que John von Neuman, le père de l’ordinateur ? Il faut savoir qu’au moment où il s’est consacré à la cause de la guerre nucléaire préventive, il a commencé à soupeser les similitudes logiques entre la vie et la machine, et à développer une théorie des automates cellulaires capables de se reproduire. Cette théorie constitue la base des recherches actuelles en VA Cité par David F. Noble, op. cit., p. 166..

    Au-dessus de Von Neuman, parmi ceux que l’on considère comme les prophètes du nouveau super-monde, il y a un homme, qui fut aussi célèbre comme théologien que comme savant : Teilhard de Chardin. Au milieu du présent siècle, le théologien Teilhard de Chardin a créé le mot noosphère pour désigner l’univers d’information en train de se constituer, avec l’aide des moyens techniques, au-dessus de ce qu’on appelait déjà la biosphère. Pour beaucoup de gens, la noosphère et le virtuel constituent une même nébuleuse parée de tous les prestiges : ceux du réel aussi bien que ceux du spirituel de jadis. Le cyborg est la symbiose entre cette nébuleuse et le corps humain.

    Teilhard compte des disciples nombreux et enthousiastes parmi les pionniers d’Internet. Le plus influent d’entre eux est le cyber-cowboy John Perry Barlow. Ce que Teilhard a dit, estime Barlow, peut se résumer en une phrase simple. “ Le but de toute évolution ayant eu lieu jusqu’à ce jour est la création d’un organisme collectif de l’esprit ”. Pour Barlow, Teilhard est le grand prophète du Cyberespace. Et il commente : “ L’idée que le cerveau de chacun puisse s’intégrer à un réseau formé de tous les autres cerveaux, ne pouvait qu’avoir des implications théologiques pour le mystique hippie que je fus Cité par Gundolf F. Freyermuth, in Die Welt, 28 mars 1998.. ” “ A globe, clothing itself with a brain ”. Cette traduction anglaise d’une pensée de Teilhard est l’équivalent d’un mantra pour de nombreux internautes californiens.

    L’évolution, selon Teilhard, n’est pas un phénomène purement biologique qui s’expliquerait par le hasard et la nécessité. Les phénomènes ont leur dehors et leur dedans. Le dedans de l’évolution c’est l’esprit, un esprit qui oriente les transformations des êtres vivants vers un degré de perfection sans cesse plus élevé. Au degré le plus élevé, Teilhard associe des mots tels que point oméga, plérôme, milieu divin. Alors que les évolutionnistes les plus audacieux avaient à peine osé imaginer un animal encore plus raisonnable, plus évolué que l’homme, Teilhard prédit un nouveau type d’évolution, une évolution de la conscience dans la noosphère, un nouveau milieu lui-même plus évolué que la biosphère dont il est issu. L’ensemble des cerveaux humains réunis par des moyens de communication assurant la simultanéité des échanges constitue la noosphère.

    Le marxisme a été un millénarisme, dont les grands prêtres ont aussi pactisé allègrement avec le pouvoir, tout en obtenant du peuple qu’il renonce à tout bonheur présent, sinon à sa vie même, pour préparer les lendemains qui chantent. Et que dire des mille ans du troisième Reich ! Nous découvrons grâce à Noble que le progressisme libéral et démocratique poursuit les mêmes fins.

    Tel est le puissant courant par lequel nous sommes emportés vers l'immortalité terrestre et qui en attendant fait de nous des croisés de la religion cathodique. Tel est aussi la raison pour laquelle notre pauvre bricoleur ne parvient ni à obtenir un livre sur les cabanes d'oiseau ni à établir un rapport humain avec la bibliothécaire. Cette dernière lui répond comme le ferait un robot.

    Il n'est pas facile de nager contre un tel courant caractérisé non seulement par le culte de la technologie, mais aussi par le prix que l'homme a dû payer pour réussir sur ce plan: la désincarnation, la montée du formalisme et par ce mal du siècle que Sifneos appelle l'alexythimie et qu'il définit comme a condition of limited fantasy and emotional life, un état caractérisé par l'appauvrissement de l'imaginaire et de l'affectivité.

    Le remède que propose Noble me paraît être d'une portée bien limitée. Après avoir reconnu que l'utopie millénariste a été pendant longtemps un puissant facteur de réel progrés, il constate la convergence millénaire de la technologie et de la transcendance a survécu à l’utilité historique qu’elle a pu avoir dans le passé. Au fur et à mesure, conclut-il, que notre entreprise technologique prend des proportions terrifiantes, il devient plus essentiel de la détacher de ses fondements religieux. À force de poursuivre l’impossible on risque de détruire la bonne vie encore possible. C'est à cette bonne vie que Noble nous invite. Plutôt dit-il que de nous entêter à, coup de myriade de milliards, à créer des villes dans l'espace et à vouloir donner l'immortalité sur terre à des hommes qui n'y trouverait qu'un incurable désespoir, pourquoi dit-il ne luttons-nous pas plus efficacement contre la pauvreté pourquoi ne préférons-nous pas le petit bonheur d'occasion, le moindre moment d'un bonheur souhaité à cette vaine et froide éternité. Je cite ici un passage étonnant de Corneille, où évoquant une éternité conçue comme une durée illimitée, il écrit;

    Quand nous avons perdu le jour qui nous éclaire
    Cette sorte de vie est bien imaginaire
    Et moindre moment d'un bonheur souhaité
    Vaut mieux qu'une si vaine et froide éternité.

    Nobel hélas! réduit la transcendance au paradis millénariste. L'idée grecque d'une immortalité à laquelle on accède par la purification et l'idée chrétienne d'un royaume de l'amour n'est pas de ce monde, lui semblent totalement étrangères. L'hédonisme et l'altruisme unidimensionnels qu'il propose n'ont guère plus de sens que le paradis millénariste qu'il dénonce avec raison.

    Il faut répondre à la question suivante: comment se fait-il que ce soit dans les pays dominés par la religion du Dieu incarné que les hommes se sont désincarnés au point de considérer leurs corps comme une machine et de désirer s'immortaliser sur un disque dur. On peut voir là un prétexte pour tourner le dos à cette religion. J'y vois plutôt une raison de tenter de la retrouver après sept ou huit siècles d'éloignement.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2013-07-29
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    L'auteur

    Jacques Dufresne
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    Jugement,
    Extrait
    C'est semble-t-il l'Américain John Bigelow, professeur à l'université Harvard, qui a lancé le mot technologie au milieu du XIXe siècle. Or Bigelow était le fervent disciple de l'ingénieur John Etzler, auteur d'un best-seller paru en 1833 sous le titre de The Paradise Within the Reach of All Men, Without Labor, by Power of Nature and Machinery.
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