Merci d'encourager L'Agora
Faites un don via Paypal
Le site est en cours de modernisation. Nous vous invitons à utiliser la recherche pour repérer les contenus qui vous intéressent. Merci de votre patience et bonne lecture.

Marier pensée systémique et prudence

Jacques Dufresne

Pour un décideur d’aujourd’hui, la prudence consiste à consulter des experts, même quand le problème à régler n’est pas  surtout technique. La prudence, devenue inutile, se perd dans ces conditions. L’accent mis sur la pensée systémique nous aide à la redécouvrir, à en saisir l’importance.


La pensée systémique : comment espérer résoudre un problème déjà complexe, comme celui du climat, en l’associant à d’autres problèmes aussi complexes que l’inégalité économique, les religions, les migrations? Pour achever de me convaincre moi-même que c’est là la bonne voie, je n’ai pas hésité à nourrir mon imagination des exemples les plus simples et les plus inattendus.

Nouvelle par rapport à cette pensée linéaire qui caractérise la modernité, la pensée systémique n’a-t-elle pas des racines aussi vieilles que l’homme lui-même? Quelle était la personne la plus apte à guider un groupe de migrants à travers une forêt aux mille dangers : de toute évidence c’était celle qui pouvait mobiliser tous ses sens pour sentir, entendre et voir l’animal ou l’ennemi dangereux, pour s’orienter, pour percevoir les signes d’orage, repérer les meilleures cachettes dans le but d’échapper à un danger sans s’exposer à un autre.
La main humaine est un merveilleux outil au service de la pensée systémique : elle peut percevoir la chaleur, la dureté, les aspérités, tenir des objets de diverses formes, porter des aliments à la bouche etc. La diversité des doigts explique en grande partie cette polyvalence : chacun porte un nom correspondant à sa fonction principale. D’où la force de l’expression avoir les mains pleines de pouces pour désigner la maladresse.

Malheur aux maladroits de ce genre occupant des fonctions importantes. Les humoristes de l’époque évoquaient la maladresse notoire du Président Gérald Ford de la façon suivante :On se demande s’il peut descendre un escalier et mâcher de la gomme en même temps!
Cette maladresse existe hélas! dans les activités supérieures. Elle consiste alors à réduire un système complexe à l’une de ses composantes et à réduire ensuite cette composante à sa dimension technique. Accéder à la pensée systémique dans ces conditions équivaut à revenir à l’homme sensible du passé lointain, sans perdre la rationalité de l’homme moderne.

En agriculture c’est l’exemple des trois sœurs, emprunté aux Amérindiens, qui illustre le mieux l’approche systémique. Ces trois sœurs sont le maïs, le haricot et la courge. Vous plantez d'abord le maïs, vous semez ensuite le haricot grimpant qui s'enroulera autour de sa tige, puis la courge dont les larges feuilles conserveront l'humidité du sol et empêcheront les mauvaises herbes de pousser, ce qui rend le recours aux herbicides inutile. Le haricot de son côté ajoute au sol de l'azote dont le maïs est friand.

Ce type d’agriculture correspond à ce Wendel Berry appelle la solution en réseau (solving for pattern). Dans l’agriculture industrielle, on n’a que mépris pour ces solutions. On ajoute de l’azote et de l’eau au sol pour pratiquer cette monoculture du maïs qui présente tant d’avantages au moment de la récolte. Oubliant que l’eau est précieuse et que la pollution par les produits azotés est cause de bien des maux.

L’histoire du XXe siècle est remplie d’exemples de décisions linéaires, au premier chef dans le domaine de l’urbanisme. Combien de fois et dans combien de villes a-t-on, comme à Montréal, éventré des quartiers vivants pour y faire passer des autoroutes donnant à quelques-uns un accès rapide aux aéroports alors que l’on aurait pu protéger, voire enrichir ces quartiers tout en misant sur les transports en commun pour donner à tous un meilleur accès aux aéroports.

C’est dans l’Est de Montréal, refuge des plus pauvres, les Canadiens français, qu’on a établi les industries les plus polluantes, les raffineries de pétrole, au début du XXe siècle. Voilà un bel exemple à méditer pour ceux qui doutent du lien entre les questions économiques, sociales et environnementales. Et où dépose-t-on aujourd’hui les déchets atomiques?

La prudence

Gardons-nous aussi de sous-estimer le passé sur ce plan. Les Romains ont su construire des ponts aqueduc…Ce n’est là que l’aspect pratique de la vertu de prudence. Et si cette vertu a d’abord été définie par Aristote, elle a commencé à exister en même temps que le jugement. Or qu’est-ce que la prudence, sinon l’art d’embrasser l’ensemble d’un système vivant dans un même regard et de porter un jugement tenant compte de l’interaction entre les composantes dans le passé, le présent et l’avenir. L’homme prudent est celui qui tient le mieux compte de l’hétérotélie dans les affaires humaines, dans la politique en particulier. L’hétérotélie c’est la différence entre les intentions dans lesquelles un acte a été posé et les conséquences à plus ou moins long terme de cet acte. Il peut arriver par exemple qu’une loi initialement votée pour protéger les petits agriculteurs serve par la suite les intérêts des grands propriétaires. Les interactions entre les composantes d’un système sont déjà difficiles à saisir dans le présent, comment espérer prévoir celles qui auront lieu dans l’avenir? C’est pourtant ce que les grands décideurs sont tenus de faire.

C’est pourquoi les philosophes ont accordé tant d'importance à la vertu de prudence, pourquoi l'Église catholique en a fait une vertu cardinale. Elle est l’art de composer avec les situations complexes où nous plonge l'action. Parce que c'est sur elle et sur elle seule que l'on peut miser pour protéger les libertés en empêchant la prolifération des normes et la substitution de la règle de droit à la règle sociale. Sans doute aussi parce qu'elle s'apparente au kairos, cette aptitude à saisir l'occasion opportune, que Pindare considérait comme une chose divine.

Comment cette vertu s'acquiert-elle? Dans l'action, par l'exemple, par l'étude de l'histoire et, à la base, par une formation générale équilibrée. Composer avec les circonstances tient parfois du génie tant les variables sont nombreuses et imprévisibles dans leur déroulement. Leibniz a dit de la musique qu'elle est «une mathématique de l'âme qui compte sans savoir qu'elle compte.» De même la prudence prend souvent la forme d'une alacrité de l'âme qui décide avant de s'être explicitée à elle-même les mobiles de sa décision. On s'en remet alors à son inconscient comme à son conseiller le plus fiable. On récolte, en situation d'exception, les fruits de l'attention aux faits que l'on pratique en temps normal.

Attention, sagacité, perspicacité, mémoire et souci du présent, sensibilité et froide raison, vue d'ensemble et sens du détail, voilà quelques-unes des composantes de la prudence, le sens des responsabilités étant la clé de voûte de cet ensemble.

Thomas d'Aquin évoque la sagacité à propos de la prudence, or ce mot désignait à l'origine la finesse de l'odorat, pour devenir ensuite synonyme de subtilité d'esprit. Ce fait donne une juste idée de la variété des sens, des facultés et des qualités qui rendent la prudence possible.

Dans Laudato Si, le pape François met l’accent sur l’information, la recherche et le dialogue comme conditions de la prudence :« Parfois, on ne met pas à disposition toute l’information, qui est sélectionnée selon les intérêts particuliers, qu’ils soient politiques, économiques ou idéologiques. De ce fait, il devient difficile d’avoir un jugement équilibré et prudent sur les diverses questions, en prenant en compte tous les paramètres pertinents. Il est nécessaire d’avoir des espaces de discussion où tous ceux qui, de quelque manière, pourraient être directement ou indirectement concernés (agriculteurs, consommateurs, autorités, scientifiques, producteurs de semences, populations voisines des champs traités, et autres) puissent exposer leurs problématiques ou accéder à l’information complète et fiable pour prendre des décisions en faveur du bien commun présent et futur. Il s’agit d’une question d’environnement complexe dont le traitement exige un regard intégral sous tous ses aspects, et cela requiert au moins un plus grand effort pour financer les diverses lignes de recherche, autonomes et interdisciplinaires, en mesure d’apporter une lumière nouvelle.»

À lire également du même auteur

Gustave Thibon : notre regard qui manque à la lumière, une synthèse pour un temps sans illusions
Cet article a d'abord paru dans Gustave Thibon, Dossier H, L'Âge d'Homme, Lausanne

Coopération et coopératives: les racines
Texte de la conférence de Jacques Dufresne dans le cadre du Forum coopératif et mutual

Bernard Charbonneau
«Agrégé d’histoire et de géographie, mais aussi grand ami et princi

Ivan Illich
Au cours de la décennie 1970, on pouvait présenter Ivan Illich comme le Socrate du v