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    Dossier: Coopérative

    Leçons du passé, pressentiments de l'avenir

    Jacques Dufresne

    Texte de la conférence de Jacques Dufresne dans le cadre du Forum coopératif et mutualiste, tenu à Québec, au Palais des Congrès, le 8 octobre 2012.

     N.B. Cette conférence est un condensé d'une étude intitulée Coopération et coopératives

     

    Les coopératives sont nées sous le signe malthusien de la limite de la nourriture, elle fleuriront sous le signe hubbertien de la limite de l'ensemble des ressources naturelles.

    J'aime bien, au début d'une conférence, proposer une image ou une formule dont les auditeurs se souviendront quand ils auront oublié le reste. C'est ainsi que j'ai pensé à des formules d'introduction telles que : «ils ont la tête à droite et le cœur à gauche,» à propos de coopérateurs de la famille d'esprit de Desjardins et de Raiffeisen, ou «il faut passer de la main invisible à la main tangible,» la main invisible étant celle, de plus en plus abstraite, lointaine et voleuse des néo-libéraux, la main tangible, que l'on peut serrer, étant celle des authentiques coopérateurs.

    C'est toutefois une image qui s'est imposée à moi avec le plus de force : Elle me semblait contenir plus de choses essentielles sur la coopération que je ne saurais en dire dans un exposé linéaire. Cette image est celle des trois sœurs, chère à ceux qui s'intéressent au compagnonnage des plantes : le maïs, le haricot et la courge. Elles occupaient une place centrale dans l'agriculture amérindienne et elles enferment une richesse symbolique telle qu'elles constitueraient un merveilleux emblème pour la coopération. Un emblème à mes yeux n'est pas un instrument de propagande ou de publicité; c'est un signe sensible porteur d'un message nourricier, inspirant. Les trois sœurs symbolisent la coopération entre les générations et les cultures sur un même territoire. On en a redécouvert l'intérêt dans le cadre du biomimétisme lequel, à la fine pointe de la biologie, repose sur le désir d'imiter la vie en approfondissant la connaissance qu'on en a plutôt que de la manipuler prématurément à partir de connaissances superficielles. Savoir traditionnel d'un côté, science d'avant garde de l'autre, se combinent pour réduire à la fois le travail de l'homme, la consommation d'énergie et la consommation d'eau. Vous plantez d'abord le maïs, vous semez ensuite le haricot grimpant qui s'enroulera autour de la tige verte, puis la courge dont les larges feuilles conserveront l'humidité du sol et empêcheront les mauvaises herbes de pousser, ce qui rend le recours aux herbicides inutile. Le haricot de son côté ajoute au sol de l'azote dont le maïs est friand.

    L'homme est présent dans cette trinité par son intelligence et son désir de protéger une terre qu'il veut partager avec ses contemporains sans en priver ses descendants. L'écologie nous a appris que le contrat social perd son sens s'il n'est pas complété par un contrat avec la nature, que la coopération des hommes entre eux peut être ruineuse pour les hommes eux-mêmes si elle ne s'exerce pas dans le respect du renouvellement des ressources de la nature. L'Équateur vient de donner un bel exemple au monde en reconnaissant les droits de la nature.

    Dois-je ajouter que les trois sœurs sont déjà dans les faits l'emblème de l'agriculture de l'avenir, la permaculture; qu'elles nous invitent à renouer avec le sacré; qu'elles correspondent aux exigences de la pensée complexe, plus précisément à ce que Wendell Berry appelle solving for patterns expression que nous traduirons par « solutions en réseau ». Toujours avoir à l'esprit que tout se tient et que la meilleure solution à un problème précis, comme par exemple ici l'appauvrissement du sol par la culture du maïs, c'est celle qui en résout plusieurs autres en même temps : assèchement du sol, mauvaises herbes, gaspillage d'énergie... La solution en réseau s'impose d'elle-même dès lors que l'on considère les problèmes comme des symptômes d'un échec systémique plutôt que comme des erreurs accidentelles nécessitant des réparations isolées.

    L'histoire à vol d'oiseau

    En compagnie des trois sœurs, je parcourrai à vol d'oiseau l'histoire de la coopération et des coopératives que je ramènerai à quatre périodes. De 1850 à 1939, la période héroïque : marquée au début surtout, dans l'ensemble de la société, par le malthusianisme et par la révolution industrielle, ses promesses et ses misères. La période suivante, de 1945 à 1972, en est une à mes yeux de consolidation, elle fut marquée dans l'ensemble de l'économie par une croissance euphorique, les ressources naturelles paraissant inépuisables. La période qui va de 1972 à 2008 est marquée par la prise de conscience de la limite des ressources. La dernière période commence avec la crise financière de 2008...

    1850-1939 : la période héroïque

     

    L'ombre de Malthus planait sur cette Europe qui a vu naître les premières coopératives. L'ombre de Malthus c'était le sentiment qu'il fallait laisser l'initiative aux plus forts parce l'humanité allait bientôt se heurter à une limite : un jour prochain, la terre ne pourrait plus nourrir tous les hommes. La famine de 1848 en Irlande, laquelle tua deux millions de personnes, donna tragiquement raison à Malthus. Or, c'est précisément à ce moment, autour de 1850, que le mouvement coopératif prit son élan, en Angleterre d'abord puis en Allemagne, en Italie, en France. Dans le communiqué annonçant l'année internationale des coopératives, au lendemain de la crise financière de 2008, les Nations Unies ont à juste titre rappelé que les coopératives étaient apparues dans des temps difficiles.

    Si, au XIXe siècle, dans la seconde moitié surtout, la crainte de la limite et la dureté des temps ont pu inciter les plus vulnérables à la coopération, le climat intellectuel dominant ne pouvait que les en éloigner. Les idées de Darwin triomphaient sur la place publique et ces idées étaient étroitement apparentées à celles de Malthus et de Spencer: à savoir que les plus forts se reproduisent. À l'extrême gauche du spectre d'idées en formation, il y avait Karl Marx. Le manifeste du parti communiste a été publié en 1848, l'année charnière. Dans la mesure où ils restaient attachés à la propriété privée, les promoteurs des coopératives ne pouvaient que provoquer l'hostilité des communistes.

    Obstacle à droite, obstacle à gauche, les coopératives durent emprunter entre ces deux murs un passage étroit et difficile, ce qu'elles firent en s'appuyant sur les églises chrétiennes et en trouvant en elles leur inspiration. Ce lien entre le mouvement coopératif et les églises est particulièrement important dans le cas de ce qu'on pourrait appeler les sources québécoises, entendant par là le milieu européen avec lequel Alphonse Desjardins en particulier était en contact étroit. Il avait le choix entre plusieurs modèles de coopératives financières. Il choisit le modèle italien et l'adapta ensuite à la société québécoise. Celui qui a imaginé et implanté ce modèle, Luigi Luzzatti, fut un homme admirable. Après s'être éloigné de la religion juive ritualiste de son enfance, il se fit le défenseur des religions et de la tolérance à leur endroit. Loin d'être dictée par l'indifférence et la froideur à l'égard des religions, sa tolérance s'accompagnait d'un attachement croissant à certaines d'entre elles, ce qui l'amena à écrire de longues pages inspirées sur saint François et sur Bouddha. On serait proche de la vérité en comparant Luzzatti à Victor Hugo. «Seule la loi morale, écrivit-il, pourra restaurer l'équilibre brisé dans le système économique.» «C'est seulement du ciel que les déshérités recevront l'inexhaustible réconfort. En Allemagne, Raiffeisen et en France, Frédéric le Play, deux autres maîtres à penser de Desjardins, étaient de même inspiration. Sur le plan politique ces hommes furent plutôt de droite. Ils eurent la tête à droite et le cœur à gauche ce qui explique le succès de leurs œuvres.

    La culture universelle de Luzzatti – il défendait les sciences et les religions avec la même ardeur intelligente – lui permit de repérer dans le contexte intellectuel de son temps ce qui deviendrait le principal obstacle à une entreprise comme la sienne : le double désenchantement de la vie et de l'histoire. Il se montrait par là prophète; il soulevait une question qui se pose avec encore plus d'acuité aujourd'hui.

     Nature et histoire, matière et esprit, ne restent point isolés; ils se pénètrent, ils se cherchent tour à tour, poignant de douleurs nouvelles la curiosité humaine.[...]

    Kant, philosophant à la suprême hauteur, faisait cette remarque « A quoi sert-il de vanter la magnificence et la sagesse de la création dans le royaume de la nature physique, si l'histoire de la race humaine devait rester une objection éternelle contre la Providence? Si Dieu n'est pas dans l'histoire, il n'est pas non plus dans la nature. Et moi, je dis, à mon tour, humblement mais quelle surprise, si Dieu est chassé de la nature comme un facteur superflu et parasite, qu'on doive aussi l'éliminer de l'histoire? [...] En un si triste jour, la science et la foi se dissoudraient ensemble, et notre monde froid, nébuleux, apparaîtrait comme une planète éteinte. Source
    »

    1945-1972 : Consolidation

    Depuis Malthus, la population avait continué de croître mais l'agriculture fit de tels progrès au même moment qu'il fut possible de la nourrir. Malthus était donc réfuté pour un temps. La période d'après guerre fut celle d'une croissance d'autant plus euphorique que personne ne s'avisait du fait qu'à ce rythme on allait rapidement épuiser les ressources. Ce fut l'époque de la création d'Agropur, de l'occupation de l'Est de Montréal par le mouvement Desjardins. Preuve de leur force, les coopératives consolidèrent leur position pendant cette période qui fut plutôt favorable aux entreprises privées : pourquoi s'encombrer d'un processus décisionnel démocratique, pourquoi partager les profits quand on peut littéralement piller les ressources naturelles, c'est-à-dire les exploiter, sans assumer les coûts de l'impact sur l'environnement et la société?

    1972-2008 : La prise de conscience des limites

    C'est en 1972 que fut publié le rapport Meadows, Halte à la croissance, sur la limite des ressources; l'année 2008 fut marquée par le début d'une crise financière dont on ne voit pas encore la fin. C'est pendant cette période que s'effectua, lentement mais sûrement, souvent accompagnée d'un déni, la prise de conscience de la limite des ressources. Dans la période actuelle on commence à toucher aux conséquences de la démesure antérieure.

    Deux événements mineurs mais déterminants avaient préparé le terrain pour les auteurs du rapport Meadows. En 1956, le géophysicien Marion King Hubbert (1903-1989) osa prédire que la production de pétrole aux États-Unis commencerait à diminuer en 1970. La chose, appelée « pic pétrolier américain » se produisit en 1971.  On appliqua ensuite la méthode de Hubbert à tous les métaux. Selon L. David Roper ,le pic se situe vers 2045 pour le fer, 2018 pour le cuivre, 2089 pour le plomb, 2025 pour le chrome; il est déjà dépassé pour l'or.

    Le second événement fut l'article « The Tragedy of the Commons » que Garrett Hardin publia dans la revue Science en 1968. Soit un pré commun entourant un village de bergers dont on présume qu'ils sont guidés par le seul calcul rationnel dans la poursuite de leurs intérêts personnels. Chaque berger estima donc que s'il ne prenait pas plus que sa juste part de la ressource, la plupart des autres en prendraient également davantage, de telle sorte qu'à la fin il en sortirait perdant. En conséquence, le pré retourna à la boue primordiale! Il ne fut pas nécessaire d'expliciter le sens de cette métaphore. Tous comprirent que le pré commun symbolisait les ressources de la planète et que le calcul égoïste prêté aux bergers était celui des chefs d'entreprise capitalistes.

     

    On peut résumer ainsi le rapport Meadows : La Terre est un espace fini qui ne peut être exploité au-delà de certaines possibilités. Or, nos modes de production, de consommation et de distribution fonctionnent sans se soucier de certaines lois fondamentales de l'écosystème Terre. En général, les problèmes sont toujours considérés à court terme par les hommes, en raison de leurs préoccupations quotidiennes. Le Club de Rome lui, se place résolument sur l'échelle des générations futures et il le fait à l'échelle planétaire. L'humanité était ainsi mise en garde : si rien ne change en profondeur, l'effondrement, inévitable, se produira au XXIe siècle. Les prédictions qu'on y trouve sur l'épuisement des ressources naturelles s'avèrent aujourd'hui d'une précision qui donne le frisson.

     

    Nous évoquerons deux autres événements marquants de cette période de prise de conscience. Le premier est la publication de Principe responsabilité du philosophe allemand Hans Jonas . Ce livre, paru en 1984, est à l'origine du principe de précaution, lequel fut par la suite inscrit dans la constitution de nombreux pays. En cas de doute, abstiens-toi! Nous avions des obligations à l'égard de nos semblables contemporains, nous en avons désormais à l'égard de la nature et des générations à venir. Nous étions les enfants... irresponsables de la nature, nous en sommes maintenant les parents... responsables. 

    Le second événement fut la publication en 1996 de Our Ecological Footprint,vi un livre de Mathis Wackernagel et William Rees. On trouva bientôt sur Internet des formulaires permettant à chacun de faire le calcul de son empreinte personnelle, laquelle consiste en un nombre d'hectares correspondant aux ressources que l'on fait converger vers soi pour maintenir son mode de vie. C'est ainsi qu'il devint clair pour tous qu'il faudrait trois planètes comme la terre pour satisfaire les besoins de 8 milliards d'êtres humains aspirant au mode de vie américain!

     

    2008 …..Le retour de la limite et de la coopération

     

    Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le retour de la limite dans les consciences eut pour conséquence le retour en grâce de l'idée de coopération. Ce retour est aujourd'hui manifeste dans tous les domaines et notamment en philosophie, en économie mais d'abord en biologie dans les nouvelles théories explicatives de l'évolution. Ces nouvelles théories combinent l'observation et le raisonnement mathématique. Dans son dernier ouvrage, The supercooperators, Martin A. Nowak,vii biologiste mathématicien, professeur à Havard démontre, à l'aide de la théorie des jeux, que la coopération a été une stratégie gagnante dans l'évolution, au point d'en constituer la troisième loi. Chemin faisant, il réhabilite Kropotkine (1842-1921) le considérant sinon comme l'égal de Darwin (1809-1882), du moins comme l'un des savants qui, à l'instar de Mendel, ont apporté à l'explication darwinienne des correctifs absolument nécessaires. Stephen Jay Gould avait lui aussi redécouvert Kropotkine.viii

     

    Qu'ils tirent leurs conclusions de la philosophie dite expérimentale, comme le fait Jacques Baumard ou de l'observation des faits économiques, philosophes, psychologues et économistes gagnés à la coopération ont tendance à s'appuyer sur ce qu'ils croient savoir de l'évolution et par suite à défendre la thèse de l'origine naturelle du sens moral :

     

    «En affrontant et en dissipant les principaux obstacles à l’hypothèse d’une éthique évolutionniste, nous replacerons l’homme dans la continuité des animaux sociaux, faisant l’hypothèse non d’un saut qualitatif mais d’une gradation en complexité. » Source

    L'économiste Elinor Ostrom se distingue dans le vaste ensemble néo-naturaliste par l'importance qu'elle attache aux valeurs. Les règles du jeu universitaire l'exigeant, elle s'est adonnée elle aussi à la théorie des jeux,

    La tragédie des communs est toujours à l'arrière-plan. Pour ce qui est des CPR (Common Pools Ressources), précise Elinor Ostrom,x la majorité des économistes estiment qu'il n'y a que deux stratégies viables : la privatisation et le contrôle par l'État central. Elle renvoie ces deux solutions dos à dos.

     

    C'est donc l'impasse? Non, c'est plutôt, répond-elle, une occasion de renouveler l'esprit de coopération. Il y a, rappelle-t-elle, de nombreux exemples de bonne gestion des biens communs par des communautés qui se sont tenues à bonne distance du marché et de l'État. Le grand mérite d'Elinor Ostrom aura été de susciter dans le monde universitaire un vaste mouvement de coopération, pour repérer les bons exemples, les ranger dans une base de données et en faire l'analyse. Mais loin de se cantonner à la théorie des jeux, reposant une conception abstaite, elle a fait une large place aux valeurs et aux sentiments qui unissent les hommes ou les séparent dans les situations concrètes.

     

    2008...

     

    Les coopératives sont apparues sous un ciel assombri par le malthusianisme, elles ont soutenu la concurrence du capitalisme même pendant ce XXe siècle vivant dans l'illusion de la possibilité d'une croissance illimitée. On en reconnaîtra la nécessité de plus en plus au fur et à mesure que l'on se rapprochera de la nouvelle limite, le mur des ressources.

    C'est de toute évidence parce qu'elles partageaient cette conviction que les autorité des Nations-Unies ont institué l'année internationale des coopératives. Elles avaient constaté qu'au plus fort de la crise les banques coopératives s'étaient montrées plus résilientes que les grandes banques capitalistes.

     

    «Les raisons de la résilience des coops sont nombreuses, précisera Claude Lafleur, chef de la direction de la Fédérée. D’abord, elles ne sont presque pas délocalisables. […] Elles sont réfractaires à abolir l’emploi pour gagner 1 % ou 2 % de profit en déplaçant leur production en Asie. Ensuite, elles préféreront, en temps de crise, réduire […] cadences et salaires plutôt que de mettre la clé sous la porte. Plus fondamentalement, puisqu’il ne s’agit pas d’entreprises soumises à la dictature de la Bourse, leur valeur ne s’effondre pas lorsque les actions chutent et leurs investisseurs ne les abandonnent pas au moindre soubresaut venu.»xi

     

    La guerre des ressources est déjà commencé. Elle a succédé à la guerre froide. Il y a des réserves de cuivre, de fer et des métaux rares en Afghanistan. Les grandes puissances se disputent âprement les terres cultivables et les ressources de l'Afrique. Devant la sombre perspective qui se dessine, l'observateur le plus réaliste se prend à rêver d'une république mondiale coopérative comme celle que Charles Gide imagina pour la France en son temps. Comment protéger autrement les ressources communes de l'humanité et les partager de façon à ce tous les humains puissent en vivre?

     

    Si la ressemblance entre l'ancien et le nouvel âge de la coopération est frappante, si dans les deux cas on a le souci de la limite, le contraste entre l'esprit dans lequel les premières coopératives ont été instituées et celui qui sous-tend la remontée de l'idée de coopération est tout aussi frappant. C'est plus qu'un contraste, c'est une opposition si radicale qu'on voit mal, au premier regard du moins, ce qu'il peut y avoir de commun entre les deux conceptions : la coopération est présentée aujourd'hui comme une loi naturelle; à en croire de nombreux auteurs, on n'aurait qu'à se laisser porter par le fleuve ascendant de l'évolution pour pratiquer la coopération, alors qu'à l'âge héroïque, c'est la compétition qui était présentée comme une loi naturelle tandis que la coopération, loin d'aller de soi, devait s'appuyer sur la religion et la métaphysique. À l'origine, la coopération s'inscrivait dans le combat des Églises contre le matérialisme, alors qu'aujourd'hui elle constitue la face altruiste du même matérialisme.

     

    Question cruciale : le contexte d'aujourd'hui est-il plus favorable à la coopération que celui d'hier? La réintégraton de la coopération dans la nature rend-elle l'apport du spirituel inutile, voire même nuisible? Ce serait faire preuve d'un excès d'optimisme que de raisonner ainsi. L'affirmation récente de la coopération n'entraîne pas la négation de la compétition ni des effets d'un individualisme surlégitimée par le néo-libéralisme. Ajoutons que la coopération n'est naturelle que dans la mesure où elle sert indirectement l'intérêt personnel et qu'elle devient de plus en plus difficile à mesure que s'estompe le lien avec l'intérêt personnel. Simone Weil dirait qu'en plaçant la coopération du côté de la pesanteur plutôt que du côté de la grâce, on accroît les chances de ses formes inférieures, mais au risque de rendre les formes supérieures impossibles : .généreux quand le retour d'ascenseur est assuré, égoïste quand il ne l'est pas.

     

    «Eloignez de mon coeur toute vanité mensongère, tout désir irréalisable, toute chimère, tout rêve absurde.»xii Cette prière de Desjardins témoigne d'un tel idéal mêlé d'un tel réalisme que je vois mal comment on pourrait s'en dispenser, du moins dans les périodes difficiles où la croissance ne vient pas assurer de l'extérieur l'espoir d'un plus juste partage ? Par quoi la remplacer quand elle n'est plus dans l'esprit du temps ? C'est la seule question qui se pose.

     

    Au Québec en particulier, l'Église catholique n'est pas en mesure de soutenir le mouvement coopératif aussi efficacement qu'elle l'a fait, il y a un siècle. C'est plutôt elle qui aurait besoin, pour retrouver sa vigueur perdue, de s'associer à un mouvement plus large.

     

    Un tel mouvement, rappelant le déisme enchanté et englobant de Luigi Luzatti, existe déjà. À la fin de son dernier livre, Supercooperators, Nowak semble se réjouir de ce que la biologie la plus solide, celle que la mathématique a rehaussée de son prestige, rejoigne les grandes religions pour ce qui est de l'aspiration des hommes à l'entraide, à la coopération. Nous faisions allusion à Peter Senge. Il est de ceux qui, en vue de rendre la planète viable, en la ranimant, appellent d'abord de leurs vœux une transformation radicale de l'homme, indissociablement intellectuelle et émotive. La dimension religieuse d'un tel appel est manifeste.

     

    Peter Senge fait partie de la même famille d'esprit que Fritjof Capra, auteur du Tao de la physique, et Paul Hawken auteur de The ecology of commerce qui publia en 2007 un livre, Blessed Unrest, où il évoque la multitude d'organismes et de personnes qui dans l'ignorance les uns des autres convergent vers le même but, le développement durable. Il les invite à prendre racine avec lui dans une tradition qui remonte à Goethe, à travers Thoreau et Emerson, selon laquelle la même vie, le même esprit peuvent souffler en même temps au cœur de la nature, dans celui des hommes et par suite dans l'histoire. Le sociologue français Edgar Morin rejoint ce courant en l'englobant dans ce qu'il appelle la Voie. «Voie nouvelle conduisant à des transformations dans tous les domaines et à une réorganisation généralisée qui serait comme une métamorphose. »

     

    Tous, à commencer par Peter Senge, ont compris la nécessité du dialogue le plus large possible. Le Sustainable Food Lab mérite d'être cité en exemple ici. Il n'est peut-être pas encore une coopérative, mais il est un haut lieu de la coopération. C'est la multinationale néerlandaise Unilever qui a lancé ce projet avec, entre autres buts, celui de s'assurer que son propre approvisionnement en poissons se fasse dans le respect de la durabilité des zones de pêche en cause. Oxfam of America, le World Wildlife Fund, le World Ressources Institute, Organic Valley Cooperative, Sysco, Ben & Jerry, l'Université de Guelph, entre plusieurs autres, font partie du comité aviseur. L'aide aux petits propriétaires de fermes organiques, notamment pour la mise en marché de leurs produits, fait partie des buts de l'organisme, auquel Peter Senge n'est pas étranger. Il s'agit en effet de l'un de ces dialogues entre acteurs de milieux différents dont il fait la promotion. Dans l'un des jeux informatiques qu'il présente dans The Necessary Revolution,xv on voit un groupe de pêcheurs qui parviennent à assurer la durabilité de leur réserve de poissons en suivant quelques règles simples, comme celle-ci : additionner les prises annuelles de chacun pour être en mesure de déterminer le moment où elles commenceraient à baisser. Quand ce moment est arrivé dans le jeu, un premier pêcheur annonça qu'il réduirait ses prises; tous les autres l'imitèrent; tous purent ainsi conserver leur métier : en coopérant pour respecter l'équilibre plutôt qu'en se faisant concurrence pour accroître leurs gains. Il y a loin, certes, du jeu à la réalité, mais un groupe comme le SFL où l'on suit de telles règles est un exemple à imiter dans d'autres domaines, celui des mines par exemple.

     

    N'est-ce pas ainsi qu'il faut interpréter un passage clé de l'allocution de la présidente et chef de la direction du Mouvement des Caisses Desjardins, Mme Monique Leroux, devant les membres de la Chambre de commerce du Canada, à Montréal, le 15 avril 2010. :«Lorsque, à l’automne 2008, le monde a été plongé dans la pire crise financière des dernières décennies, n’est-ce pas la coopération et la concertation entre les gouvernements et les autorités monétaires à travers le monde qui ont permis d’éviter le pire ? N’est-ce pas grâce à elles que nous avons aujourd’hui renoué avec une certaine stabilité des marchés et avec la croissance économique ? Dans un monde où nous sommes de plus en plus interdépendants, les défis globaux ne peuvent être relevés sans coopération. Je suis quant à moi convaincue que dans ce monde qui a changé, où la crise financière a modifié les équilibres existants et montré les limites des économies de marché, la coopération comme attitude et les coopératives comme entreprises doivent prendre plus de place encore. »xvi

     

    Raiffeisen Suisse a récemment donné l'exemple du sens du dialogue le plus élevé en s'inspirant des idées du théologien Hans Küng pour organiser une exposition itinérante «ayant pour objectif de dévoiler le monde fascinant des différentes religions et la signification des idéologies éthiques qu’elles véhiculent. Les grands mouvements spirituels comme l’hindouisme, la religion chinoise, le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme et l’islam intègrent en principe les mêmes valeurs éthiques malgré des doctrines et des rituels différents. »xvii

     

    La conjoncture mondiale n'a sans doute jamais été aussi favorable à la coopération et aux coopératives. Les deux tendances entre lesquelles les coopératives se sont insérées au XIXe siècle, le socialisme étatique et le capitalisme sauvage, ont fait leurs preuves et leur temps; elles laissent un vide que seule pourrait remplir adéquatement une solidarité s'appuyant sur les lois de l'État mais demeurant indépendante de son administration. En instituant l'actuelle « Année internationale des coopératives », les Nations Unies ont de toute évidence voulu inciter les institutions bien établies du secteur à diversifier leur action. Nous savons d'autre part que nous allons vers des temps difficiles, marqués par la rareté des ressources qui vont achever de recréer un climat semblable à celui qui a suscité l'émergence des coopératives au XIXe siècle.

     

    ihttp://www.hudson.org/files/documents/Berry_Solving_for_Pattern.pdf

    iihttp://books.google.ca/books?id=GFDka-UA0z4C&printsec=frontcover&dq=inauthor:%22Luigi+Luzzatti%22&source=bl&ots=2Mcei_lIug&sig=ZIaUSQaxv4cyYFfx3Wtmfh-v7hI&hl=en&sa=X&ei=SXljUID6OenW0gGX6oCYAw&ved=0CDAQ6AEwAA#v=onepage&q&f=false

    iiiLuigi Luzzatti, Science et foi dans la pensée de Darwin, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k68157c/f1.texte

    ivhttp://www.roperld.com/science/minerals/minerals.htm

    vhttp://dieoff.org/page95.htm

    viOur Ecological Footprint, New Society Publishers, Gabriola Island, BC.

    viiMartin A. Nowak, Super Cooperators, Free Press, New York, 2011

    viiiStephen Jay Gould, Kropotkine was no Crackpot, http://www.marxists.org/subject/science/essays/kropotkin.htm

    xElinor Ostrom, Governing the Commons, The Evolution of Institutions for collective Action, Cambridge University Press.1990

    xihttp://www.corim.qc.ca/index.php

    xiihttps://www.google.fr/search?as_q=pri%C3%A8re&as_epq=Alphonse+desjardins&as_oq=&as_eq=&as_nlo=&as_nhi=&lr=&cr=&as_qdr=all&as_sitesearch=&as_occt=any&safe=images&as_filetype=&as_rights=#q=pri%C3%A8re+%22Alphonse+desjardins%22&hl=fr&lr=&as_qdr=all&prmd=imvnsbo&ei=xhJnUP3KHKfs0gHAjYDgDA&start=0&sa=N&bav=on.2,or.r_gc.r_pw.&fp=4de78c70d0ba4352&biw=1067&bih=504

    xiiihttp://agora.qc.ca/documents/edgar_morin_une_pensee_globable_pour_des_actions_locales

    xvPeter Senge, The Nessary Revolution, Double Day, New-York, 2008, p.171

    xvihttp://www.desjardins.com/fr/a_propos/salle_presse/la_une/allocutions/allocution20100415.pdf

    Date de création : 2012-10-05 | Date de modification : 2012-10-06
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    Jacques Dufresne
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    Jacques Dufresne

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    Dons reçus (2017-2018): 2 396$
    Objectif (2017-2018): 25 000$


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