L'achèvement du Québec

Jacques Dufresne

À propos du livre d’Alexandre Poulin : Un désir d’achèvement, Boréal, 2020

Premier d’une série d’articles sur ce livre et dans son prolongement

À propos du livre d’Alexandre Poulin : Un désir d’achèvement, Boréal, 2020

Premier d’une série d’articles sur ce livre et dans son prolongement

Si j’étais ministre de l’éducation, je m’empresserais de mettre ce livre au programme des cours d’histoire. À 26 ans, alors qu il pourrait comme tant d’autres milléniaux, détourner son regard d’un pays qui se cherche encore pour le tourner vers un vaste monde qui croit s’être trouvé, il tisse des liens vivants avec le passé des siens; secrètement persuadé que ce sol est demeuré assez nourricier pour assurer l’achèvement personnel et collectif des jeunes de sa génération.  À en juger par l’état actuel du pays phare  du vaste monde, les États-Unis, qui sont aussi la terre promise de nos muliculturalistes, comment ne pas lui donner raison de miser d’abord sur l’humus de son fragile Québec?

Mais comment se réenraciner dans ce sol quand on en a été déraciné par le pays phare dont le déclin s’accompagne paradoxalement d’un impérialisme sans précédent où la culture sert de cheval de Troie à la politique et à l’économie. «L’esclavage, a dit Auguste Comte avilit l’homme au point de s’en faire aimer.» Nous en sommes là dans nos rapports avec nos voisins à la fois plus décadents et plus puissants que jamais. Le fou qui les gouverne mobilise plus notre attention que tous nos sages réunis. Leur division se substitue à la la nôtre dans notre propre conscience : nationalistes, nous nous reprochons de ressembler à leur fou, multiculturalistes, nous imitons leurs universitaires d’avant-garde obsédés jusqu’au scrupule par toutes les rectitudes.

J’admire Alexandre Poulin, ce jeune beauceron qui, en notre nom à tous, résiste à ce débarquement des marines du virtuel par un livre où, après avoir formulé le bon diagnostic, «l’homme d’ici est divisé», il indique avec prudence le chemin du retour à l’unité.

 Si vous discutez du passé de son pays avec un jeune Français, il vous parlera de Michelet ou de Victor Hugo, poète qui devient un merveilleux professeur d’histoire dans Notre-Dame de Paris. Quelles sont les chances que, dans une conversation semblable, un jeune québécois se souvienne de François-Xavier Garneau et d’Octave Crémazie, l’auteur du Drapeau de Carillon. Ces deux noms sont familiers à Alexandre Poulin. À cette familiarité avec son pays, pays qu’il se résigne mal à appeler province, il ajoute un commerce culturel de proximité avec Alexandre Soublière un jeune romancier de sa Beauce natale.

Accéder à l’âge de raison juste après un second échec référendaire, celui de 1995, «c’était apercevoir un soleil fuyant dès la naissance». Fuyant et non couchant! Le ton est ainsi donné dès la première page du livre. A.P. a déjà pris assez de distance et d’altitude pour éviter de confondre l’échec relatif d’une génération avec celle d’un peuple qui, en 400 ans d’histoire, a su transformer en épreuves bienfaisantes des défaites  plus irrémédiables.

Ces échecs dans la marche vers la souveraineté, A.P. n’en sous-estime toutefois pas l’Importance et il en dégage bien le sens dans une table ronde à laquelle il convoque les principaux acteurs intellectuels de l’époque : Hubert Aquin, Pierre Vadeboncoeur, Fernand Dumont, Marcel Rioux, sans oublier le plus célèbre représentant de l’autre camp, Jean Le Moyne. II convoque ensuite des écrivains, des historiens,  des politologues, des  sociologues et des philosophes ayant contribué à l’interprétation des événements en cause : de Gérard Bouchard et François Ricard, à Jonathan Livernois et Alexandre Soublière , en passant par Jacques Beauchemin, Yvan Lamonde, Joseph-Yvon Thériault, Éric Bédard, Marc Chevrier, Hélène Jutras, Daniel Jacques, Isabelle Daunais…Pour l’initiation à l’histoire du Québec contemporain et aux diverses conceptions du nationalisme, c’est la partie la plus importante du livre. Elle est claire et concise. Louis Cornellier l’a bien résumée dans Le Devoir [i]du 29 août 2020. J’y reviendrai.

Pour justifier ma lenteur dans mon commentaire sur ce livre, je m’appuie sur ce passage  :

«Pour Jonathan Livernois, les Québécois ont l’impression de disposer d’une éternité pour accomplir leurs projets, ce qui les dispenserait justement de les réaliser. Ils s’imagineraient donc comme des êtres intemporels pour lesquels le temps ne peut pas être un vecteur d’accélération, puisqu’il semble ne pas exister. Malgré leurs craintes identitaires, qui sont fondées, ils tireraient de leur géographie une éternité naturelle, l’impression d’être là où ils sont depuis toujours, comme s’ils étaient indélogeables et que leur présence était assurée. « Le citadin n’a même pas besoin d’y planter son drapeau : il sait que ce territoire lardé de chemins qui ne mènent nulle part sera toujours disponible pour des projets éventuels, qui peuvent attendre. »(

Il y a de vraies et de fausses urgences. Couvrir les plants de tomate quand il y a risque de gel c’est une vraie urgence, les manipuler génétiquement pour accélérer leur croissance c’est une fausse urgence, de même nature que celle qui consiste à se ruer vers le 5 G et les villes intelligentes pour aboutir à servir encore plus les intérêts de l’empire décadent et à idolâtrer davantage une vitesse incompatible avec les rythmes authentiquement vitaux.

A.P. a pris le pouls du Québec :«La condition québécoise, c’est aussi l’apprentissage de la défaite. Conditionnée par la politique des autres, la nation francophone du Québec traverse pourtant les siècles : elle est là et elle dure. Combien de fois sa mort a-t-elle été annoncée ? Qu’elle soit associée à une forme politique ou à une autre, son existence ne va pas de soi. C’est la donnée première dont on doit tenir compte pour penser le Québec.»

Le Québec doit certes colmater rapidement les brèches que la vitesse des ordinateurs a créées, mais il doit aussi respecter le rythme de sa germination. Comment acquérir le discernement qui permettrait de relever simultanément ces deux défis à première vue incompatibles? Ce sera le sujet de mon prochain article sur ce livre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[i] https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/584909/un-destin-provincial

 

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